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LE PROCÈS ZOLA
DEVANT LA COUR D'ASSISES DE LA SEINE
ET LA COUR DE CASSATION
L'AFFAIRE DREYFUS
LE
PROCES
Devant la Cour d'Assises de la Seine
et la Cour de Cassation
(*? février- 23 février — 31 mars- S avril 1898)
sJ\J\J\r\y~
COMPTE-REM STlMMPHIfl "IMXTENSO"
ET
DOCUMENTS ANNEXES
TOME I
PARIS
AUX BUREAUX DU " SIÈCLE
12, rue de la Grange-Batelière, 12
P.-V. STOCK, EDITEUR
8-9-10-11, galerie du Théâtre-Français
(palais-royal
1898
Droits dV traduction réservés
I -
3c
LES LETTRES DE M. EMILE ZOLA
ET LES POURSUITES
LES LETTRES DE M. EMILE ZOLA
ET LES POURSUITES
Sommaire. — Lettre de M. Emile Zola au Président de la République. —
L'assignation. — Lettre de M. Emile Zola au Ministre de la guerre. —
La signification au Parquet. — Liste des jurés.
Le 13 janvier dernier, après qu'un Conseil de guerre eut acquitté
Esterhazy, M. Emile Zola adressa la lettre suivante à M. le Prési-
dent de la République :
LETTRE DE M. EMILE ZOLA
au Président de la République
Monsieur le Président,
Me permettez- vous, dans ma gratitude pour le bienveillant
accueil que vous m'avez fait un jour, d'avoir le souci de votre
juste gloire et de vous dire que votre étoile, si heureuse
jusqu'ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineifa
cable des taches ?
Vous êtes sorti sain et sauf des basses calomnies, vous
avez conquis les cœurs. Vous apparaissez "rayonnant dans
l'apothéose de cette fête patriotique que F alliance russe a été
pour la France, et vous vous préparez à présider au solennel
triomphe de notre Exposition universelle, qui couronnera
notre grand siècle de travail, de vérité et de liberté1. Mais
(.uelle tache de boue sur votre nom — j'allais dire suc votre
règne — que cette abominable affaire Dreyfus ! Un Conseil
de guerre vient, par ordre, d'oser acquitter un Esterhazv.
soufflet suprême à toute vérité, à toute justice. Et c'est fini.
la France a sur la joue cette souillure, l'histoire écrira que
c est sous votre présidence qu'un tel crime social a pu être
commis.
Puisqu'ils ont osé, j'oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai,
car j'ai promis de la dire, si la justice, régulièrement saisie,
ne la faisait pas, pleine et entière. Mon devoir est de parler,
je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées
par le spectre de l'innocent qui expie là-bas, dans la plus
affreuse des tortures, un crime qu'il n'a pas commis.
Et c'est à vous, monsieur le Président, que je la crierai,
cette vérité, de toute la force de ma révolte d'honnête homme.
Pour votre honneur, je suis convaincu que vous l'ignorez.
El à qui donc dénoncerai-je la tourbe malfaisante des vrais
coupables, si ce n'est à vous, le premier magistrat du pays ?
* *
La vérité d'abord sur le procès et sur la condamnation de
Dreyfus.
Un homme néfaste a tout mené, a tout fait, c'est le lieute-
nant-colonel du Paty de Clam, alors simple commandant. Il est
l'affaire Dreyfus tout entière, on ne la connaîtra que lorsqu'une
enquête loyale aura établi nettement ses actes et ses respon-
sabilités. Il apparaît comme l'esprit le plus fumeux, le plus
compliqué, hanté d'intrigues romanesques, se complaisant
aux moyens des romans-feuilletons, les papiers volés, les
lettres anonymes, les rendez-vous dans les endroits déserts,
les femmes mystérieuses qui colportent, de nuit, des preuves
accablantes. C'est lui qui imagina de dicter le bordereau à
Dreyfus; c'est lui qui rêva de l'étudier dans une pièce entiè-
rement revêtue de glaces ; c'est lui que le commandant
Forzinetti nous représente armé dune lanterne sourde, vou-
lant se faire introduire près de l'accusé endormi, pour
projeter sur son visage un brusque flot de lumière et sur-
prendre ainsi son crime dans l'émoi du réveil. Et je n'ai pas
à tout dire, qu'on cherche, on trouvera. Je déclare simplement
que le commandant du Patv de Clam, chargé d'instruire
l'affaire Drevfus. comme officier judiciaire, est, dans l'ordre
des dates et des responsabilités, le premier coupable de
l'effroyable erreur judiciaire qui a été commise.
Le bordereau était depuis quelque temps déjà entre les
mains du colonel Sandherr. directeur du bureau des rensei-
gnements, mort depuis de paralysie générale. Des « fuites »
avaientlieu, des papiers disparaissaient! comme il en disparaît
aujourd'hui encore, et l'auteur du bordereau était recherché^
lorsqu'un à'priorï se fil peu à peu que cet auteur pe pouvait
être qu'un officier de l'état-major, et un officier d'artillerie :
double erreur manifeste, qui montre avec quel esprit super-
ficiel on avait étudié ce bordereau, car un examen raisonné
démontre qu'il ne pouvait s'agir que d'un officier oie troupe.
On cherchait donc dans la maison, onexaminail les écritures,
c'était comme une affaire «le famille. un traître à surprendre
dans les bureaux mêmes, pour l'en expulser. Et, sans que je
veuille refaire ici une histoire connue en partie, le com-
mandant du Paiy de Clam entre en scène, dès qu'un soup-
çon tombe sur Dreyfus. A partir de ce moment, c'est lui
qui a inventé Dreyfus, l'affaire devient son affaire, il se
fait fort de confondre le traître, de l'amener à des aveux
complets. ïl y a bien le Ministre de la guerre, le général
Mercier, dont l'intelligence semble médiocre ; il y a bien le
chef de l' état-major, le général de Boisdeffre, qui paraît avoir
cédé à sa passion cléricale, et le sous-chef de l' état-major,
le généra] Gonse. dont la conscience a pu s'accommoder de
beaucoup de choses. Mais, au fond, il n'y a d'abord que le
commandant du Patv de Clam, qui les mène tous, qui les
hypnotise, car il s'occupe aussi de spiritisme, d'occultisme, il
converse avec les esprits. On ne croira jamais les expériences
auxquelles il a soumis le malheureux Dreyfus, les pièges
dans lesquels il a voulu le faire tomber, les enquêtes folles,
les imaginations monstrueuses, toute une démence torturante.
Ah ! cette première affaire, elle est un cauchemar pour qui
la connaît dans ses détails vrais! Le commandant du Paty
de Clam arrête Dreyfus, le met au secret. Il court chez
Mme Dreyfus, la terrorise, lui dit que. si elle parle, son
mari est perdu. Pendant ce temps, le malheureux s'arra-
chait la chair, hurlait son innocence. Et l'instruction a été
faite ainsi, comme dans une chronique du quinzième siècle.
-d\\ milieu du mystère, avec une complication d'expédients
farouches, tout cela hase sur une seuie charge enfantine,
ce bordereau imbécile, qui n'était pas seulement une trahi-
son vulgaire, qui était aussi la plus impudente des escro-
queries, car les fameux secrets livrés se trouvaient presque
tous sans valeur. Si j'insiste, c'est que l'œuf est ici. d où
va sortir plus tard le vrai crime, l'épouvantable déni de
justice dont la France est malade. Je voudrais faire toucher
du doigt comment l'erreur judiciaire a pu être possible,
comment elle est née dr> machinations du commandant du
Paty de Clam, comment le général Mercier, les généraux
— (i —
de Boideffre et Gonse ont pu s'y laisser prendre, engager
peu à peu leur responsabilité dans cette erreur, qu'ils oui
cru devoir, plus tard, imposer connue la vérité sainte, une
vérité qui ne se discute même pas. Au début, il n'y a donc
de leur part que de l'incurie et de l'inintelligence. Tout au
plus, les sent-on céder aux passions religieuses du milieu
et aux préjugés de l'esprit de corps. Ils ont laissé faire la
sottise.
Mais voici Dreyfus devant le Conseil de guerre. Le huis
clos le plus absolu est exigé. Un traître aurait ouvert la
frontière à l'ennemi, pour conduire l'empereur allemand
jusqu'à Notre-Dame, qu'on ne prendrait pas des mesures de
silence et de mystère plus étroites. La nation est frappée de
stupeur, on chuchote des faits terribles, de ces trahisons
monstrueuses qui indignent l'Histoire, et naturellement la
nation s'incline. Il n'y pas de châtiment assez sévère, elle
applaudira à la dégradation publique, elle voudra que le
coupable reste sur son rocher d'infamie, dévoré par le
remords. Est-ce donc vrai, les choses indicibles, les choses
dangereuses, capables de mettre l'Europe en flammes, qu'on
a dû enterrer soigneusement derrière ce huis clos9 Non! il
n'y a eu, derrière, que les imaginations romanesques et
démentes du commandant du Pat y de Clam. Tout cela n'a
été fait que pour cacher le plus saugrenu des romans-feuil-
letons. Et il suffit, pour s'en assurer, d'étudier attentivemenl
l'acte d'accusation, lu devant le Conseil de guerre.
Ah ! le néant de cet acte d'accusation ! Qu'un homme ait pu
être condamné sur cet acte, c'est un prodige d'iniquité. Je
défie les honnêtes gens de le lire, sans que leur cœur bon-
di^^tk indignation et crie leur révolte, en pensant à l'expia-
it j Bmesurée. 'à-bas. à, 1 ile du Diable. Dreyfus sait plu-
siè^J [langues, crime; on n'a trouvé chez lui aucun papier
compromettant, crime; il va parfois dans son pays d'origine,
crime* il est laborieux, il a le souci de tout savoir, crime:
il ne se trouble pas, crime; il se trouble, crime. Et les
naïvetés de rédaction, les formelles assertions dans le vide !
On nous avait parlé de quatorze chefs d'accusation : nous
n'en trouvons qu'une seule en fin de compte, celle du borde-
reau; et nous apprenons même que les experts n'étaient pas
d'accord, qu'un d'eux, Al. Gobert, a été bousculé militaire-
ment, parce qu'il se penne II ait de ne pas conclure dans le
sens désiré. Ou parlait aussi de vingt-trois officiers qui
étaient venus accabler Dreyfus de leurs témoignages.
Nous ignorons encore leurs interrogatoires, mais il est
certain que tous ne l'avaient pas chargé ; et il est à.
remarquer, en outre, que tous appartenaient aux bureaux
de la guerre. (Test un procès de famille, on esl là entre soi.
et il faut s'en souvenir : l'état-major a voulu le procès, l'a
jugé, el il vient de le juger une seconde t'ois.
Donc, il ne restait que le bordereau, sur lequel les experts
ne s'étaient pas entendus. On raconte que, dans la chambre
du Conseil, les juges altaienl naturellement acquitter. Et, des
lors, connue Ton comprend l'obstination désespérée avec
laquelle, pour justifier ta condamnation, on affirme aujour-
l'Iini l'existence d'une pièce secrète, accablante, la pièce
[u'on ne peut montrer, qui légitime tout, devant laquelle
nous devons nous incliner, le bon dieu invisible et incon-
naissable. Je la nie, cette pièce^ je la nie de toute ma puis-
sance î Une pièce ridicule, oui, peut-être la pièce où il est
question de petites femmes, et où il est parlé d'un certain
D qui devient trop exigeant; quelque mari sans doute
trouvant qu'on ne lui payait pas sa femme assez cher. Mais
une pièce intéressant la défense nationale, qu'on ne saurait
produire sans que la guerre fût déclarée demain, non,
non i c'est un mensonge. Et cela est d'autant plus odieux et
cynique qu'ils mentent impunément sans qu'on puisse les
convaincre. Ils ameutent la France, ils se cachent derrière
sa légitime émotion, ils ferment les bouches en troublant les
cœurs, en pervertissant les esprits. Je ne connais pas déplus
grand crime civique.
Voilà donc, monsieur le Président, les faits qui expliquent
comment une erreur judiciaire a pu être commise; et les
preuves morales, la situation de fortune de Dreyfus, l'ab-
sence de motifs, son continuel cri d'innocence, achèvent de le
montrer comme une victime des extraordinaires iniag mations
du commandant du Paty de Clam, du milieu clérical jj HrSi'
trouvait, de lâchasse aux « sales juifs » qui désboun«pPlre
époque. ***
Et nous arivons à l'affaire Esterhazy. Trois anS se sont
passés, beaucoup de consciences restent troublées profondé-
ment, s'inquiètent, cherchent, finissent par se convaincre
de l'innocence de Dreyfus.
Je ne ferai pas l'historique des doutes, puis de la convic-
tion de M. Scheurer-Kestner. Mais, pendant qu'il fouillait de
son côté, il se passait des faits graves à l'état -major même.
Le colonel Sandherr était mort, et le lieutenant- colonel
Picqiiart lui avait succédé comme chef du bureau des ren-
seignements. Et c'est à ce titre, dans l'exercice de ses fonc-
Q
( >
tions, que ce dernier eut un jour entre les mains une carte-
télégramme, adressée au commandant Esterhazy par un
agent d'une puissance étrangère. Son devoir strict était
d'ouvrir une empiète. La certitude est qu'il n'a jamais agi
en dehors de la volonté de ses supérieurs. Il soumit donc ses
soupçons à ses supérieurs hiérarchiques, le général Gonse,
puis le général de Boisdeffre, puis le général 33illot, qui avait
succédé au général Mercier comme Ministre de la guerre.
Le fameux dossier Picquart, dont il a été tant parlé, n'a
jamais été que le dossier Billot, j'entends le dossier fait par
un subordonné pour son ministre, le dossier qui doit exister
encore au ministère de la guerre. Les recherches durèrent
de mai à septembre 1896, et ce qu'il faut affirmer bien haut,
c'est que le général Gonse ('tait convaincu de la culpabilité
d'Esterhazy, c'est que le général de Boisdeffre et le général
Billot ne mettaient pas en doute que le fameux bordereau fût
de Fécriture d'Esterhazy. L'enquête du lieutenant-colonel
Picquart avait abouti à cette constatation certaine. Mais
l'émoi était grand, car la condamnation d'Est erhazy entraî-
nait inévitablement la re vision du procès Dreyfus; et c'était
ce que l'état-major ne voulait à aucun prix.
Il dut y avoir une minute psychologique pleine d'an-
goisse. Remarquez que le général Billot n'était compromis dans
rien, il arrivait tout frais, il pouvait faire îa vérité. Il n'osa
pas, dans la terreur sans doute de l'opinion publique, .certai-
nement aussi dans la crainte de livrer tout l'état-major, le
général de Boisdeffre, le général Gonse, sans compter les
sous-ordres. Puis ce ne fut là qu'une minute de combat
entre sa conscience et ce qu'il croyait être l'intérêt militaire.
Quand cette minute fut passée, il était déjà trop tard. Il
s était engagé, il était compromis. Et, depuis lors, sa res-
ponsabilité n'a fait que grandir, il a pris à sa charge
le crime des autres, il est aussi coupable que les autres, il
est plus coupable qu'eux, car il a été le maître de faire jus-
tice, et il n'a rien fait. Comprenez-vous cela! Voici un an
que le général Billot, que les généraux de Boisdeffre et Gonse
savent que Dreyfus est innocent, et ils ont gardé pour eux
cette effroyable chose. Et ces gens-là dorment, et ils ont des
femmes et des enfants qu'ils aiment !
Le colonel Picquart avait rempli son devoir d'honnête
homme. Il insistait auprès de ses supérieurs, au nom de la
justice. Il les suppliait même et leur disait combien leurs
délais étaient impoliliques, devant le terrible orage qui s'amon-
celait, qui devait éclater, lorsque la vérité serait connue. Ce
fut, plus tard, le langage que M. Sçheure-r-Kestner tint égale-
— 9 —
ment au général Billot, l'adjurant par patriotisme de prendre
en main l'affaire, de ctè pas la laisser s'aggraver, au point
de devenir un désastre public. Non! Je crime était commis,
Pétat-major ne pouvait plus avouer son crime. Kl le lieute-
nant-colonel Picquart fut envové en mission, on l'éloierna de
plus loin en plus loin, jusqu'en Tunisie, où Ion voulut
même un jour honorer sa bravoure en le chargeanl d'une
mission qui l'aurait fait sûremenl massacrer, dans les para-
ges où le marquis de Mores a trouvé la mort. Il n'était pas
en disgrâce, le général Couse entretenait avec lui une corres-
pondance amicale. Seulement, il est des secrets qu 'il ne t'ait
pas bon avoir surpris.
A Paris, la vérité marchait, irrésistible, et Fou sait de
quelle façon l'orage attendu éclata. M. Mathieu Dreyfus
dénonça le commandant Esterhazy comme le véritable
auteur du bordereau, au moment où M. Scheurer-Kestner
allait déposer, entre les mains du garde des sceaux, une
demande en revision du procès. Et c'est ici que le comman-
dant Esterhazy parait. Des témoignages le montrent d'abord
affolé, prêt au suicide ou à la fuite. Puis, tout d'un coup, il
pave d'audace, il étonne Paris par la violence de son atti-
tude. C'est que du secours lui était venu, il avait reçu une
lettre anonyme l'avertissant des menées de ses ennemis, une
dame mvstérieuse s'était même dérangée de nuit pour lui
remet tre une pièce volée à P état-major, qui devait le sauver.
Et je ne puis m'empècher de retrouver là le lieutenant-
colonel du Paty de Clam, en reconnaissant les expédients de
son imagination fertile. Son œuvre, la culpabilité de Drey-
fus, était en péril, et *1 a voulu sûrement défendre son œuvre.
La révision du procès, mais c'était l'écroulement du roman
feuilleton si extravagant, si tragique, dont le dénouement
abominable a lieu à l'île du Diable ! C'est ce qu'il ne pouvait
permettre. Dès lors, le duel va avoir lieu entre le lieutenant-
colonel Picquart et le lieutenant-colonel du Paty de Clam,
l'un le visage découvert, l'autre masqué. On les retrouvera
prochainement tous deux devant la justice civile. Au fond,
c'est toujours l'état-major qui se défend, qui ne veut pas
avouer son crime, dont l'abomination grandit d'heure en
heure.
On s'est demandé avec stupeur quels étaient les protecteurs
du commandant Esterhazy? C'est d'abord, dans l'ombre, le
lieutenant-colonel du Paty de Clam, qui a tout machine, qui a
tout conduit. Sa main se* trahit aux moyens saugrenus. Puis,
c'est Je général de Boisdeffre, c'est le général Gonse, c'est le
général Billot lui-même, qui sont bien obligés de faire ac-
— 10 —
quitter le commandant, puisqu'ils ne peuvent laisser recon-
naître F innocence de Dreyfus, sans que les bureaux de la
g uerre croulent sous le mépris public. Et le beau résultat de
cette situation prodigieuse, c'est que l'honnête homme là-
dedans, le lieutenant-colonel Picquart, qui seul a fait son
devoir, va être la victime, celui qu'on bafouera et qu'on pu-
nira. 0 justice ! quelle affreuse désespérance serre le cœur!
On va jusqu'à dire que c'est lui le faussaire, qu'il a fabriqué
la carte-télégramme pour perdre Esterhazy. Mais, grand Dieu!
pourquoi? dans quel but? donnez un motif. Est-ce que celui-
là est aussi payé par les Juifs? Le joli de l'histoire est qu'il
était justement antisémite. Oui! nous assistons à ce spectacle
infâme : des hommes perdus de dettes et de crimes dont on
proclame l'innocence, tandis qu'on frappe l'honneur même, un
homme à la vie sans tache! Quand une société en est là, elle
tombe en décomposition.
Voilà donc, monsieur le Président, l'affaire Esterhazy : un
coupable qu'il s'agissait d'innocenter. Depuis bientôt deux
mois, nous pouvons suivre heure par heure la belle besogne.
J'abrège, car ce n'est ici, en gros, que le résumé de l'histoire
dont les brûlantes pages seront un jour écrites tout au long.
Et nous avons donc vu le général de Pellieux, puis le com-
mandant Ravary conduire une enquête scélérate d'où les co-
quins sortent transfigurés et les honnêtes gens salis. Ensuite,
on a convoqué le Conseil de guerre.
**#
Comment a-t-on pu espérer qu'un Conseil de guerre défe-
rait ce qu'un Conseil de guerre avait fait?
Je ne parle pas du choix toujours possible des juges. L'i-
dée supérieure de discipline, qui est dans le sang de ces sol-
dats, ne suffît-elle pas à infirmer leur pouvoir même d'équité?
Qui dit discipline dit obéissance. Lorsque le Ministre de la
guerre, le grand chef, a établi publiquement, aux acclama-
lions de la représentation nationale, l'autorité absolue de la
chose jugée, vous voulez qu'un Conseil de guerre lui donne
un formel démenti? Hiérarchiquement, cela est impossible.
Le général Billot a suggestionné les juges par sa déclaration,
et ils ont jugé comme ils. doivent aller au feu, sans raisonner.
L'opinion préconçue qu'ils ont apportée sur leur siège esl évi-
demment celle-ci : « Dreyfus a été condamné pour crime de
trahison par un Conseil de guerre, il est donc coupable, et
nous, Conseil de guerre, nous ne pouvons le déclarer inno-
cent; or, nous savons que reconnaître la culpabilité d'Ester-
— 11 —
hazy, ce sciait proclamer 1 innocence de Dreyfus. » Rien ne
pouvait les faire sortir de là.
Ils ont rendu une sentence inique, qui à jamais pèsera sur
nos Conseils de guerre, qui entachera désormais de suspicion
tons leurs arrêts. Le premier Conseil de guerre a pu être
inintelligent, le second esl forcémenl criminel. Son excuse.
je le répèle, est que le chef suprême avail parlé, déclarant
la chose jugée inattaquable, sainte et supérieure aux hommes,
de sorte que des inférieurs ne pouvaient dire le contraire.
On nous parle de l'honneur de l'armée, on veul que nous
l'aimions, que nous la respections. Ah! certes, oui, l'armée
qui se lèverait à la première menace, qui défendrait la terre
française, elle est tout le peuple, et nous n'avons pour elle
que tendresse et respect. .Mais il ne s'agit pas d'elle, dont
nous voulons justement la dignité, dans notre besoin de jus-
tice. Il s'agit du sabre, le maître qu'on nous donnera demain
peut-être. Et baiser dévotement la poignée du sabre, le dieu.
non î
Je l'ai démontré d'autre part : l'affaire Dreyfus était l'affaire
des bureaux de la guerre, un oflicier de l'état-major, dénoncé
par ses camarades de l'état-major, condamné sous la pression
des chefs de l'état-major. Encore une fois il ne peut revenir
innocent, sans que tout l'état-major soit coupable. Aussi
les bureaux, par tous les moyens imaginables, par des cam-
pagnes de presse, par des communications, par des influen-
ce . n'ont-ils couvert Esterhazy que pour perdre une seconde
fois Drevfus. Quel coup de balai le gouvernement devrait
donner dans cette jésuitière, ainsi que les appelle le générai
Billot lui-même! Où est-il le ministère vraiment fort, et d'un
patriotisme sage, qui osera tout y refondre et tout y renou-
veler ? Que de gens je connais qui, devant une guerre pos-
sible, tremblent d'angoisse, en sachant dans quelles mains
est la défense nationale! et quel nid de basses intrigues, de
commérages et de dilapidations, est devenu cet asile sacré
où se décide le sort de la patrie! On s épouvante devant le
jour terrible que vient, d'y jeter l'affaire Dreyfus, ce sacrifice
humain d un malheureux, d'un « sale juif ». Ah! {oui ce qui
s'est agite là de démence et de sottise, des imaginations folles,
des pratiques de basse police, des mœurs d'inquisition et de
tyrannie, le bon plaisir de quelques galonnés met laid leurs
bottes sur la nation, lui rentrant dans la gorge son cri de vé-
rité et de justice, sous le prétexte menteur et sacrilège de la
raison d'Etat!
Et c'est un crime encore que de s'être appuyé sur la presse
immonde, que de s'être laissé défendre par toute la fripouille
— 12 —
de Paris, de sorte que voilà la fripouille qui triomphe inso-
lemment dans la défaite du droit et de la simple probité. C'est
un crime d'avoir accusé de troubler la France ceux qui la
veulent généreuse, à la tête des nations libres et justes, lors-
qu'on ourdit soi-même l'impudent complot d'imposer l'erreur,
devant le monde entier. C'est un crime d'égarer l'opinion,
d'utiliser pour une besogne de mort cette opinion qu'on a
pervertie, jusqu'à la faire délirer .QT est un crime «l'empoi-
sonner les petits et les humbles, d'exaspérer les passions de
réaction et d'intolérance en s'abritant derrière l'odieux anti-
sémitisme, dont la grande France libérale des Droits de
l'homme mourra, si elle n'en est pas guériej C'est un crime
que d'exploiter le patriotisme pour des œuvres de haine, et
c'est un crime enfin que de faire du sabre le dieu moderne,
lorsque toute la science humaine est au travail pour l'œuvre
prochaine de vérité et de justice.
Cette vérité, cette justice, que nous avons si passionné-
ment voulues, quelle détresse à les voir ainsi souffletées,
plus méconnues et plus obscurcies! Je me doute de l'écrou-
lement qui doit avoir lieu dans l'âme de M, Scheurer-Kestner.
et je crois bien qu'il finira par éprouver un remords, celui
de n'avoir pas agi révolutionnairement, le jour de l'interpel-
lation au Sénat, en lâchant tout le paquet, pour tout jeter à
bas. 11 a été le grand honnête homme, l'homme de sa vie
loyale; il a cru (pie la vérité se suffisait à elle-même, surtout
lorsqu'elle lui apparaissait éclatante comme le plein jour. A
quoi bon tout bouleverser, puisque bientôt le soleil allait
luire? Et c'est de cette sérénité confiante dont il est si cruel-
lement puni. De même pour le lieutenant-colonel Picquart,
qui. par un sentiment de haute dignité, n'a pas voulu publier
les lettres du général Gonse. Ces scrupules Phonorent d'au-
tant plus que, pendant qu'il restait respectueux de la disci-
pline, ses supérieurs le faisaient couvrir de boue, instruisaient
eux-mêmes son procès de la façon la plus inattendue et la
plus outrageante. ïl y a deux victimes, deux braves gens,
deux cœurs simples, qui ont laissé faire Dieu, tandis que le
diable agissait. Et Ton a même vu, pour le lieutenant-colonel
Picquart, relie chose ignoble : un tribunal français, après
avoir laissé le rapporteur charger publiquement un témoin,
l'accuser de toutes les fautes, a fait le huis clos lorsque ce
témoin a été introduit pour s'expliquer et se défendre. Je dis
que cela est un crime de plus et que ce crime soulèvera la
conscience universelle. Décidément, les tribunaux militaires
se font une singulière idée de la justice.
Telle est donc la simple vérité, monsieur le Président, et
I Q
— lo —
eile est effroyable, «'Ile restera pour votre présidence une
souillure. Je me doute bien que vous n'avez aucun pouvoir
en cette affaire, que vous êtes le prisonnier de la Constitution
et de votre entourage. Vous n'en avez pas moins un devoir
d'homme, auquel vous songerez, et que vous remplirez. Ce
ifesl pas. d'ailleurs, que je désespère le moins du inonde du
triomphe. Je le répète avec une certitude plus véhémente :
la vérité est en marche, et rien ne F arrêtera. C'est d'aujour-
d'hui seulement que l'affaire commence, puisqu'auj'ourd'huj
seulement les positions sont nettes : d'une part, les coupable,
qui ne veulent pas que la justice se fasse; de l'autre, les
justiciers qui donneront leur vie pour qu'elle soit faite. Quand
on enferme la vérité sous terre, elle s'y amasse, elle y prend
une force telle d'explosion, que, le jour où elle éclate elle
fait tout sauter avec elle. On verra bien si l'on ne vient pas
de préparer, pour plus tard le plus retentissant des désastres.
Mais cette lettre est longue, monsieur le Président, et il
est temps de conclure.
J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été
l'ouvrier diabolique de l'erreur judiciaire, en inconscient, je
veux le croire, et d'avoir ensuite défendu son œuvre néfaste,
depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues
et les plus coupables.
J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice, tout
au moins par faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes
iniquités du siècle.
J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les
preuves certaines de l'innocence de Dreyfus et de les avoir
étouffées, de s'être rendu coupable de crime de lèse-huma-
nité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver
l'état-major compromis.
J'accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de
s'être rendus complices du même crime, l'un sans doute
par passion cléricale, l'autre peut-être par cet esprit de
corps qui fait des bureaux de la guerre l'arche sainte, inatta-
quable.
J'accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary
d'avoir fait une enquête scélérate, j'entends par là une
enquête de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons,
— 14 —
dans le rapport du second, un impérissable monument de
naïve audace.
J'accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme,
Varinard et Couard, d'avoir fait des rapports mensongers et
frauduleux, à moins qu'un examen médical ne les déclare
atteints d'une maladie de la vue et du jugement.
J'accuse les bureaux de la guerre d'avoir mené dans la
presse, particulièrement dans l 'Eclair et dans VEcho do Paris.
une campagne abominable, pour égarer l'opinion et couvrir
leur faute.
J'accuse, enfin, le premier Conseil de guerre d'avoir violé
le droit en condamnant un accusé sur une pièce restée
secrète, et j'accuse le second Conseil de guerre d'avoir cou-
vert cette illégalité par ordre, en commettant à son tour le
crime juridique d'acquitter sciemment un coupable.
En portant ces accusations, je n'ignore pas que je me mets
sous Le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du
29 juillet 1881, qui punit les délits de diffamation. Et c'est
volontairement que je m'expose.
Quant aux gens que j'accuse, je ne les connais pas. je ne
les ai jamais vus, je n'ai contre eux ni rancune ni haine. Ils
ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance
sociale. Et l'acte que j'accomplis ici n'est qu'un moyen révo-
lutionnaire pour hâter l'explosion delà vérité el de la justice.
Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de
l'humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma
protestation entlammée irest que le cri de mon âme. Qu'on
ose donc me traduire en Cour d'assises et que l'enquête ait
lieu au grand jour!
J'attends.
Veuillez agréer, monsieur le Président, l'assurance de mon
profond respect.
Emile Zola.
Huit jours s'écoulèrent après la publication de cette lettre, sans que
le gouvernement s'en émût et parût vouloir y donner la suite qu'elle
comportait.
Puis, le 20 janvier, après de longues et mûres réflexions, M. le Mi-
nistre de la guerre se décida à déposer une plainte entre les mains
de M. le Procureur général près la Cour d'appel de Paris.
— 15 -
L'ASSIGNATION
Voici b texte <!»' l'assignation que M. Georges Dupuy,
doyen des huissiers du départemenl de la Seine remil à
MM. Emile Zola et Perrenx, gérant de r Aurore .
«JOUR D'ASSISES DE LA SEINE
L'an 1898, le 20 janvier, à la requête de M. le Procureur général
près la Cour d'appel de Paris, lequel fait élection de domicile en son
parefuet sis en cette ville, au Palais de justice, agissant d'office sur
la plainte déposée le 18 janvier 1898, par M. le Ministre de la guerre,
dans les termes de l'article 47 delà loi du 29 juillet 1881, au nom du
premier Conseil de guerre du gouvernement militaire de Paris, ayant
jugé les 10 et il janvier 1898 le commandant Esterhazy, lequel
tribunal relève de son département,
J'ai, Gharles-Marie-Georges Dupuis, huissier audiencier à la Cour
d'appel de Paris, demeurant même ville, au Palais de justice sous-
signé,
Donné assignation à M. A. Perrenx, gérant du journal V Aurore,
demeurant à Paris, 142, rue Montmartre, où étant et parlant à un
employé du journal, puis à sa personne,
A comparaître devant la Cour d'assises de la Seine, sise au Palais
de justice à Paris, le lundi, /février 1898, à onze heures et demie du
matin,
Et par copie séparée à M. Zola,
Gomme prévenus ;
I. — J.-A. Perrenx,
D'avoir, à Paris, depuis moins de trois mois, en sa qualité de
gérant, dans le numéro quatre-vingt-sept, deuxième année, du journal
V Aurore, portant la date du jeudi 13 janvier 1898, lequel numéro à
été vendu et distribué, mis en vente et exposé dans les lieux ou
réunions publics, publié les passages suivants renfermés dans un
article signé Emile Zola et intitulé :
"■©'
Lettre à M. Félix Faure, président de la République
Première colonne de la première page :
« Un Conseil de guerre vient, par ordre, d'oser acquitter un
« Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice. Et
« c'est fini, la France a sur la joue cette souillure. L'histoire écrira
« que c'est sous votre présidence qu'un tel crime social a pu être
« commis. »
Sixième colonne de la première page :
« Ils ont rendu cette sentence inique qui à jamais pèsera sur nos
« Conseils de guerre, qui entachera désormais de suspicion tous
— 16 —
a leurs arrêts. Le premier Conseil de guerre a pu être inintelligent,
« le second est forcément criminel. »
Deuxième colonne de la deuxième page :
« . . . J'accuse le second Conseil de guerre d'avoir couvert cette
a illégalité par ordre, en commettant à son tour, le crime juridique
u d'acquitter sciemment un coupable. »
Lesdils passages contenant l'imputation de faits de nature à porter
atteinte à l'honneur du gouvernement militaire de Paris ayant siégé
les 10 et 11 janvier 1898, et relatifs à ses fonctions, et de l'avoir ainsi
publiquement diffamé, et ce, à raison de ses fonctions ;
II. — Emile Zola,
De s'être, à lu même époque et au même lieu, rendu complice du
délit ci-dessus spécifié, en remettant soit au sieur Perrenx, gérant du
journal l'Aurore, soit à tout autre rédacteur ou employé dudit
journal, pour le faire parvenir audit gérant, afin d'être publié,
l'écrit contenant les passages susvisés et procuré ainsi les moyens
qui ont servi à commettre le délit, sachant qu'ils devaient y servir.
Délits prévus et punis par les articles 23, 29, 30. 31, 35. 42, 43, 45,
ip et 52 de la loi du 29 juillet 1881, 59 et 60 du Code pénal.
A ce que le susnommé n'en ignore, je lui ai, en parlant comme
dessus, laissé la présente copie.
Coût, soixante-quinze centimes.
A la lecture de l'assignation lancée contre M. Emile Zola par le
parquet de la Seine, sur l'ordre du gouvernement, la pensée est
venue tout de suite à tous les esprits non prévenus que le désir du
gouvernement était, non pas de faire la lumière complète sur les
accusations formulées avec tant de précision et de vigueur par le
grand écrivain, mais au contraire de réduire au minimum, « par des
moyens de procureur », comme dit Emile Zola, le débat qu'il avait
engagé maladroitement. L'auteur de la « Lettre au Président de la
République », oans une nouvelle lettre au ministre de la guêtre,
stigmatise la pusillanimité du gouvernement.
LETTRE DE M. EMILE ZOLA
A Monsieur le Ministre de la &uerre.
En réponse à mes accusations contre vous, contre vos pairs
et vos subordonnés, vous me faites citer à comparaître de va ni
le jury de la Seine, le 7 février prochain.
Je serai au rendez- vous.
J'y serai pour un débat loyal, au grand jour.
Mais vous n'avez sans doute pas lu mon acte d'accusation,
monsieur le Ministre. Quelque scribe vous aura dit que j'avais
seulement accusé le Conseil de guerre « d'avoir rendu une
sentence inique », d'avoir couvert une illégalité, par ordre,
en commettant le crime juridique d'acquitter sciemment un
coupable.
Cette affirmation n'aurait pas suffi à mon besoin de justice.
Si j'ai voulu la discussion en pleine lumière, c'est que j'ai
désiré faire éclater au yeux de la France entière la vérité,
toute la vérité.
C'est pourquoi j'ai complété les accusations qu'il vous a
plu de relever, aux termes de l'acte de l'huissier Dupuis, par
d'autres accusations non moins formelles, non moins claires,
non moins décisives.
J'ai dit :
J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été
1 ouvrier diabolique de l'erreur judiciaire, en inconscient, je
veux le croire, et d'avoir ensuite défendu son œuvre néfaste,
depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et
les plus coupables.
J'ai dit :
J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice, tout
au moins par faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes ini-
quités du siècle.
J'ai dit :
J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les
preuves certaines de l'innocence de Dreyfus et de les avoir
— 18 —
étouffées, de s'être rendu coupable do ce crime de lèse-huma-
nité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver
Fétat-raajor compromis.
J'ai dit :
J'accuse le général de BoisdefFre et le général Gonse de
s'être rendus complices du même crime, l'un sans doute par
passion cléricale, l'autre peut-être par cet esprit de corps qui
ta il des bureaux de la guerre l'arche sainte, inattaquable.
J'ai dit :
J'accuse le général de Pellieux et le commandant Ravarv
d'avoir l'ait une enquête scélérate, j'entends par là une enquête
de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le
rapport du second, un impérissable monument de naïve
audace
J'ai dit :
J'accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme.
Varinard et Couard, d'avoir fait des rapports mensongers et
frauduleux, à moins qu'un examen médical ne les déclare
atteints d'une maladie de la vue et du jugement.
J'ai dit :
J'accuse les bureaux de la guerre d'avoir mené dans la
presse, particulièrement dans l'Eclair et dans l'Echo de
Paris, une campagne abominable, pour égarer l'opinion et
couvrir leur faute.
Relisez ces textes, monsieur le Ministre, et tout en pensant
ce qu'il vous plaira de mon audace, reconnaissez que je n'ai
péché ni par manque de précision ni par défaut de clarté.
El si vous êtes obligé de le reconnaître, et si, dans votre
silence prudent, tout le monde doit avec moi le reconnaître,
dites-moi pourquoi aujourd'hui, après cinq jours de médita-
tions, de consultations, d'l|ésitations, de tergiversations,
vous vous précipitez dans une reculade.
Comment ! je puis écrire que « M. le lieutenant-colonel du
Pat v de Clam a été l'ouvrier diabolique d'une erreur judi-
ciaire, en inconscient peut-être, et qu'il a défendu son
<euvre par les machinations les plus coupables ». je puis le
dire, et on n'ose pas, pour l'avoir écrit, me poursuivre.
Je puis écrire que le général Mercier s'est rendu complice
- Il) —
d'une des plus grandes iniquités du siècle, et on n'ose pas,
pour Tavoir écrit, me poursuivre.
Je puis écrire que vous, monsieur le général Billot, vous
avez eu cuire les mains 1rs preuves certaines de l'innocence
de Dreyfus, que vous les avez étouffées, que vous vous êtes
rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-
justice, dans un bul politique et pour sauver lélat-major. El
vous n'osez pas, vous. Ministre de la guerre, pour l'avoir
écrit, rue poursuivre.
Je puis écrire que le général de Boisdeflre et le général
Gonse se sont rendus complices du même crime, et on n'ose
pas. pour l'avoir écrit, me poursuivre.
Je puis écrire que le général de Pellieux et le commandant
Ravarv avaient fait une enquête scélérate, et on n'ose pas.
pour l'avoir écrit, me poursuivre.
Je puis écrire que les trois experts en écritures, les sieurs
Belliomme. Varinard et Couard, avaient fait des rapport
mensongers et frauduleux, et n'osant pas. pour l'avoir écrii,
me poursuivre en Cour d'assises, on torture la loi et ou
m'assigne en police correctionnelle.
Je puis écrire que les bureaux de la guerre avaient mené
dans la presse une campagne abominable, afin d'égarer
l'opinion et de couvrir leurs fautes, et Ton n'ose pas, pour
l'avoir écrit, me poursuivre.
J'ai dit ces choses, et je les maintiens. Est-il vraiment pos-
sible (pie vous n'acceptiez pas la discussion sur des accusa-
tions aussi nettement formulées, non moins graves pour
l'accusateur que pour les accusés?
Je croyais trouver devant moi M. le colonel du Pat y de
Clam. M. le général Mercier, M. le général de Boisdeflre et
M. le général Gonse, M. le général de Pellieux et M. le
commandant Ravarv, avec les trois experts en écritures.
J'ai attaqué loyalement, sous le regard de tous : on n'ose
me répondre que par les outrages des journaux stipendiés et
que par les vociférations des bandes que les cercles catholi-
ques lâchent dans la rue. Je prends acte de cette obstinée
volonté de ténèbres, mais je vous avertis, en toute loyauté,
qu'elle ne vous servira de rien.
Pourquoi voue n'avez oas osé relever mes accusations, je
vais vous le dire.
Redoutant le débat dans de la lumière, vous avez recour-.
pour vous sauver, à des moyens de procureur. On vous a
découvert, dans la loi du 2!) juillet 1881, un article 52 qui
NE ME PERMET D*OFFRIR LA PREUVE QUE DES FAITS (( (U'ÙCUlés et
qualifiés dans la citation ».
— 20 —
Et, maintenant, vous voilà bien tranquille, n'est-ce pas?
Contre le colonel du Paty de Clam, contre le général
Mercier, contre le général de Boisdeffre et le général Gonse.
contre le général de Pellieux et le commandant Ravarv.
contre vos experts et contre vous-même, vous pensez que je
ne pourrai pas faire la preuve.
Eh bien! vous vous trompez, je vous en avertis d'avance :
on vous a mal conseillé.
On avait songé d'abord à me traduire en police correc-
tionnelle ; et Ton n'a point osé, car la Cour de cassation
aurait culbuté toute la procédure.
Ensuite, on a eu la pensée de traîner les choses en lon-
gueur par une instruction ; mais on a craint de donner ainsi
un nouveau développement à l'affaire et d'accumuler, contre
vous, une masse écrasante de témoignages méthodiquement
enregistrés.
Enfin, en désespoir de cause, on a décidé de m'imposer
une lutte inégale, en me ligotant d'avance, pour vous assurer,
par des procédés de basoche, la victoire, que vous n'attendez
sans doute pas d'un libre débat.
Vous avez oublié que je vais avoir pour juges douze
citoyens français, dans leur indépendance.
Je saurai vaincre par la force de la justice, je ferai la
lumière dans les consciences par l'éclat de la vérité. On
verra, dès les premiers mots, les arguties procédurières
balayées par l'impérieuse nécessité de la preuve. Cette
preuve, la loi m'ordonne de la faire, et la loi serait,
menteuse si, m'imposant ce devoir, elle m'en refusait le
moyen.
Comment ferais-je la preuve des accusations que vous
relevez contre moi, si je ne pouvais montrer l'enchaînement
des faits et si l'on m'empêchait de mettre toute l'affaire en
pleine clarté ?
La liberté de la preuve, voilà la force où je m'attache.
Emile ZOLA.
Après cette seconde lettre, M. Emile Zola et le gérant de
V Aurore firent signifier, le 25 janvier, au Procureur général la
liste des témoins qu'ils voulaient faire entendre et des pièces
qu'ils voulaient produire aux débats de la Cour d'assises.
— !!
SIGNIFICATION AU PARQUET
Les « requérants » déclarent d'abord : qu'ils entendent d'être admis
à prouver la vérité des imputations diffamatoires qui leur sont
reprochées, conformément aux dispositions de l'article 35 de la loi
du 29 juillet 1881 ;
« Ou'en conséquence, et pour se conformer aux exigences de
l'article 52 de ladite loi, ils articulent et offrent de prouver tant les
faits suivants, comprenant tous 1- s faits articulés et qualifiés dan*
la citation, que les autres faits imputés à diverses personnes ou à
divers corps, dans l'article poursuivi, lesquels faits sont connexes
avec les premiers, indivisibles d'avec eux et doivent être nécessaire-
ment prouvés tout d'abord pour permettre aux requérants d'établir
la vérité des imputations expressément relevées contre eux » :
/_ Faits articulés et qualifiés expressément
dans l'assignation.
lo Un Conseil de guerre vient par ordre d'oser acquitter un
Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice ;
2° Les magistrats de ce Conseil de guerre ont rendu une sentence
inique qui, à jamais , pèsera sur nos Conseils de guerre, qui tachera
désormais de suspicion leurs arrêts. Le premier Conseil de guerre a
pu être inintelligent, le second est forcément criminel.
•3° Le second Conseil de guerre a couvert une illégalité par ordre, en
commettant à son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un
coupable.
B. — Faits connexes avec les précédents
et indivisibles d'avec eux.
1° Le lieutenant-colonel du Paty de Clam a été l'ouvrier diabolique
d'une erreur judiciaire, en inconscient peut-être, mais il a ensuite
défendu son œuvre néfaste depuis trois ans par les machinations
les plus saugrenues et les plus coupables ;
2° Le général Mercier s'est rendu complice, tout au moins par
faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes iniquités du siècle ;
3° Le général Billot a eu entre les mains les preuves certaines de
l'innocence de Dreyfus et les a étouffées, il s'est rendu coupable de
ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice dans un but politique
et pour sauver l'état-major compromis ;
4° Le général de Boisdeffre et le général Gonse se sont rendus com-
plices du même crime, l'un sans doute par passion cléricale, l'autre
peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre
l'arche sainte, inattaquable ;
5° Le général de Pellieux et le commandant Ravary ont fait une
enquête scélérate, c'est-à-dire une enquête de la plus monstrueuse
o->
partialité dont le rapport du second est un impérissable monument
de naïve audace :
6° Les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard
et Couard, ont fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins
qu'un examen médical ne les déclare atteints d'une maladie de la
vue et du jugement ;
7o Les bureaux de la guerre ont mené dans la presse, particu-
lièrement dans l'Eclair et VEcho de Paris, une campagne abomi-
nable pour égarer l'opinion et couvrir leur faute ;
8° Le premier Conseil de guerre a violé le droit en condamnant un
accusé sur une pièce restée secrète.
Les Pièces.
Pour arriver à la preuve des faits ci-dessus, ils entendent se servir
des pièces suivantes dont les exemplaires, copies ou photographies,
dûment timbrés et enregistrés, énumérés au bordereau ci-après,
sont remis par l'huissier en môme temps que la copie du présent
acte.
Suit le bordereau des exemplaires de journaux ou imprimés,
copies ou photographies de pièces remises à M. le procureur général
le 2i janvier 1898. conformément aux prescriptions de l'article 52 de
la loi du 29 juillet 1881.
Les Témoins.
En outre et d'autre part, les requérants feront entendre les témoins
suivants, tant au point de vue de la moralité que pour établir leur
Ixmne foi et faire la preuve des faits articulés :
Capitaine Lebrun-Renault ; Georges Merzbach ; A. Hans, ancien
officier d'artillerie, membre du Syndicat de la presse militaire ;
Henri Fonbrune ; Henri Dumont, artiste peintre ; baron de Vaux,
publiciste ; Emile Ferrari, directeur de la Revue bleue.
Commandant Forzinetti ; lieutenant-colonel du Paty de Clam ; M»«e
Lucie Dreyfus.
Souffrain ; Mne Blanche de Comminges ; M. de Comminges, capi-
taine de cavalerie ; M. delaBatat, député.
< rénéral Mercier, au Mans; docteur Lutaud ; Vallecalle, greffier au
premier Conseil de guerre de Paris.
Jean Casimir-Perier ; Charles Dupuv, député ; Guérin, sénateur ;
Georges Leygues, député ; Th. Delcassé, député ; Raymond Poin-
caré, député ; Jules Develle, député;
Salles père, ancien avocat ; Edgar Démange, avocat à la Cour ;
< 'ollenot, avocat à la Cour ; Ludovic Traiïeux. sénateur ; Darlan.
député ; Alexandre Ribot, député : René Goblet ; Eugène Dufeuille ;
Arthur liane, sénateur ; Marius Thévenct, ancien ministre ;
JLieutenant-colonel Georges Picquart, lieutenant-colonel au 4° ti-
railleurs algériens, fort du Mont-Valérien ; général Gonse ;' général
de Boisdeffre, chef d'état-major général ;
Général Billot, ministre de la guerre ;
Lieutenant-colonel Henry ; Gribelin, archiviste ; Scheurer-Kest-
ner, sénateur ; Leblois, avocat ;
— 23
Etienne Charava.y ; A. Bertillon ; G. -A. Hubbard, député ; Yves
Guyot ; Teyssonnières, expert près la Cour d'appel : Pelletier, exj)ert
près la Cour d'appel ; Gobert, expert près la Cour d'appel ; Emile
Couard, expert en écritures : Etienne Belhomme, expert près le
Tribunal de la Seine ; Pierre Varinard, expert près le Tribunal de la
Seine ; Gustave Bridier, expert en écritures ; Gélerier, expert en
écritures ; E. de Marneffe, expert en écritures ; Louis Franck, avo-
cat ; Paul Moriaud, professeur de droit à l'Université de Genève ;
docteur Héricourt, directeur de la Revue scientifique ; Bourmont,
archiviste-paléographe ; Paul Meyer, membre de l'Institut, profes-
seur au Collège de France, directeur de l'Ecole des Chartes ; Auguste
Molinier, archiviste-paléographe, professeur à l'Ecole des Chartes ;
Emile Molinier, archiviste paléographe, professeur à l'Ecole du
Louvre ; Giry, archiviste-paléographe, professeur à l'Ecole des
Chartes ; Louis Havet, membre de l'Institut.
Commandant Esterhazy ; générai de Pellieux ; Mme de Boulancy ;
commandant Pauffin de Saint-Maurel ; Jules Huret ; Henri Caselia ;
Paulet, publiciste ; Gabriel Herbin, avocat ; Pierre Quillard, homme
de lettres ;
Mme Séverine ; Jean Jaurès, députés ; Mme la générale Iung ;
Auguste Lalance-;
Duclaux. membre de l'Institut; Anatole Lerov-Beaulieu. membre
de l'Institut ; Gabriel Séailles, professeur à la Faculté des lettres ;
Grimaux, membre de lTnsti tut ; Frédéric Passy, membre de l'Ins-
titut ; Francis de Press-nsé, publiciste; Anatole France, de l'Aca-
démie française ; colonel Peigné ;
Et, en outre, les témoins ci-après qu'ils se réservent de faire com-
paraître, soit par la voie de la procédure 'ordinaire, soit par la voie
de toute procédure exceptionnelle à raison de leur qualité :
M. de Giers, ministre de Russie à Bruxelles ;
M. de Narischkine, conseiller à l'ambassade de R.ussie :
M. le lieutenant-général baron Freedricksz, aide de camp général
cle S. M. l'empereur de Russie, attaché militaire ;
M. deBiïlow-Schlatau, conseiller à l'ambassade d'Allemagne ;
M. le comte de Groeben, secrétaire de 1 ambassade d'Allemagne ;
M. le colonel Schwarzkoppen, ancien attaché militaire à l'ambas-
sade d'Allemagne ;
M. Constantin Dumba, conseiller à l'ambassade d'Autriche ;
M. le colonel Schneider, attaché militaire à l'ambassade d'Au-
triche ;
M. G. Polacco, premier secrétaire à l'ambassade d'Italie ;
M. le marquis Paulucci dei Calboli, secrétaire de l'ambassade
d.'Italie ;
M. le colonel Panizzardi, attaché militaire à l'ambassade d'Italie ;
M. le lieutenant-colonel Douglas Dawson, attaché militaire à l'am-
bassade d'Angleterre ;
M. Martin Gosselin, ministre plénipotentiaire :
M. le commandant du génie Echagùey Santoyo, attaché militaire
à l'ambassade d'Espagne.
Dossier.** et Pièces.
Eniin, les requérants entendent invoquer encore, pour faire la
preuve des faits dont il s'agit, tous les dossiers et pièces qui sont
aux mains, soit de M. le Ministre de la guerre, partie plaignante,
— 24 -
soit des divers magistrats chargés d'instruire actuellement sur
diverses plaintes relatives aux faits susénoncés.
Etant dans l'impossibilité matérielle de fournir la copie des dites
pièces, qui ne se trouvent point en leur possession, ils font par les
présentes, sommation à M. le Procureur général, étant et parlant
comme dessus, ledit Procureur général pris tant en son nom que
ès-qu alités et au nom de la partie plaignante pour laquelle il s'agit,
d'avoir à produire au débat, dans les délais fixés par L'article 52 de
la loi du 29 juillet 1881, tous les dossiers et pièces dont s'agit, et
notamment :
lo Le dossier de l'affaire Dreyfus jugée en décembre 1894 par le
premier Conseil de guerre du gouvernement militaire de Paris, y
compris l'original du bordereau attribué à cette époque au capitaine
Dreyfus et toutes les pièces communiquées ou non à la défense, qui
ont été produites, soit à l'audience, soit en dehors de l'audience aux
membres dudit Conseil de guerre;
2° Le dossier de l'affaire Esterhazy jugée en janvier 1898 par le
premier Conseil de .guerre, y compris les expertises, les lettres de
M. le commandant Esterhazy et les lettres de M. Je général Gonse
qui auraient été déposées sur le bureau dudit Conseil au cours des
débats par M. le lieutenant-colonel Picquart;
3° Le dossier de la plainte en faux déposée par M. le lieutenant-
colonel Picquart contre Souffrain et autres qu'instruit en ce moment
M. Bertulus, juge d'instruction près le Tribunal civil de la Seine.
La signification se termine par ces réserves :
Font d'ailleurs, mesdits requérants toutes réserves au cas où toutes
les pièces dont s'agit ne seraient pas mises au débat dans le délai
prévu et fixé par l'article 5:5 de la loi du 29 juillet 1881, d'en deman-
der la production au cours des débats, suivant les besoins de la cause
et en vertu du pouvoir discrétionnaire du président des Assises,
sans qu'il puisse d'ailleurs leur être opposé aucune déchéance ou
Un de non-recevoir, mes requérants s'étant parles présentes soumis
dans toute la mesure possible aux exigences de l'article 52 susvisé.
DERNIÈRE SIGNIFICATION
au Procureur général
Nouvelles pièces et nouveaux témoins. — Expiration des délais
de notification. — La preuve contraire.
On sait que, aux termes de l'article 52 de la loi sur la presse,
« quand le prévenu voudra être admis à prouver la vérité des faits
« diffamatoires, il devra, dans les cinq jours qui suivront la notifi-
« cation de la citation, faire signifier au ministère public près la
« Cour d'assises : lo les faits articulés et qualifiés dans la citation
« desquels il entend prouver la vérité ; 2° la copie des pièces ; 3° les
— 25 —
« noms, professions et demeures des témoins par lesquels il entend
« faire sa preuve, le tout à peine d'être déchu du droit de faire la
« preuve. »
Or, le 26 janvier dernier, expirait, le délai de cinq jours accordé
à M. Zola et au gérant de l'Aurore pour les notifications légales.
A cinq heures du soir. M. Emile Zola et le gérant de VA.urore. fai-
saient si^nilier à M. l'avocat général Vignon, représentant M. le
procureur général Bertrand, malade, une nouvelle et dernière notifi-
cation ainsi conçue :
L'an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le vingt-cinq janvier, à
cinq heures du soir ;
A la requête de :
1° M. A. Perrenx, gérant du journal V 'Aurore, demeurant à
Paris ;
2° M. Emile Zola, homme de lettres, demeurant à Paris, rue de
Bruxelles^ n° 21 bis.
J'ai, Florimond- Albert Baitry, huissier audiencier près le tribunal
civil de Ja Seine,
Signifié à M. le Procureur général près la Cour d'appel de Paris, au
domicile par lui élu, en son parquet, au Palais de justice, à Paris, où
étant et parlant à M. Vignon, substitut de M. le Procureur général.
Premièrement, qu'indépendamment des pièces énumcrées dans un
exploit de mon ministère fait à mêmes requêtes que. dessus à M. le
Procureur général, en date d'hier, lesdits requérants entendent se
servir des pièces suivantes, savoir :
1° Une photographie (extrait agrandi du bordereau produit au
Conseil de guerre dans l'affaire Dreyfus) ;
2° Une photographie (extrait agrandi d'une lettre de M. Esterhazy
commençant par les mots : « Je ne puis.. . ») ;
3° Les photographies d'une lettre de M. Esterhazy commençant par
les mots : «Mon bon ami, tout d'abord... »
Lesquelles pièces ont été timbrées et enregistrées à Paris ;
4o Trois numéros du journal l'Aurore portant les dates des 23, 2i,
25 janvier 1898 ;
5o Trois numéros du Siècle portant les dates des 23, 2i et 25 jan-
vier 1898.
Lesquelles pièces timbrées et enregistrées ;
Deuxièmement, qu'indépendamment des témoins énumérés en
l'exploit susénoncé, lesquels seront cités tant pour établir la preuve
des faits articulés par les requérants qu'au point de vue de la moralité
et pour établir leur bonne foi, mesdits requérants feront également
entendre aux mêmes fins les témoins ci-après, savoir:
1° M. le docteur Gibert, membre correspondant de l'Académie de
médecine, demeurant au Havre, rue de Léry, no 41 :
2° Mme Chapelon, demeurant à Paris, rue de Berne., n° 29 ;
3° M. de Castro, demeurant à Paris, avenue de la Grande-Armée,
no 22;
i'j M . Thys, directeur de l'agence P du Crédit lyonnais, demeurant
à Paris, rue de Clichy, no 16 ;
5° M. Danelle-Bernardin fils, demeurant à Paris, rue Sôufflot,
no 22;
6° M. Roudil, officier de paix, chef du service des voitures à la
préfecture de la Seine ;
7° M. Lamare, gardien du service pénitentiaire colonial, ac-
tuellement en congé et en résidence à Paris, au ministère des co-.
lonies ;
- 26 —
8° Et MM. les ofliciers ayant composé les deux Conseils de guerre
qui ont statué dans les affaires Dreyfus et Esterhazy.
' Sous réserve de citer ultérieurement et sans notifications les té-
moins de moralité qu'il sera jugé utile.
Déclarant à M. le Procureur général que la présente notification
lui est faite en conformité de la loi du 29 juillet 1881.
DOCUMENTS ET PHOTOGRAPHIES
Voici le détail des pièces, copies ou photographies, « dûment
timbrées et enregistrées », auxquelles il est fait allusion dans
la signification faite au parquet général par M. Zola et le gérant
de /'Aurore :
I. Un album phototypie ; comparaison entre l'écriture du bordereau
et l'écriture d'Esterhazy.
■3. Une Erreur judiciaire, la Vérité sur l'affaire Dreyfus, un
volume de M. Bernard Lazare.
3. Une Erreur judiciaire, V affaire Dreyfus, deuxième mémoire
avec des expertises d'écritures, de M. Bernard Lazare.
4. Comment on condamne un innocent, brochure de M. Bernard
Lazare.
5. Affaire Esterhazy : identité des écritures (un placard avec
fac-sim ilé d'écritures).
6. La Clef de l'affaire Dreyfus (un placard avec fac-similé d'é-
critures).
7. Dreyfus (?), par le capitaine Marin Paul (recueil d'articles et
documents).
8. Texte de documents attribués au capitaine Dreyfus (fac-
similé).
0. Fac-similé d'une lettre authentique du capitaine Dreyfus : « Mon
cher Paul, te donner un conseil. . . »
10. Fac-similé d'une lettre authentique du capitaine Dreyfus : « Mon
dier Paul, j'ai constaté avec plaisir. . »
II. Fac-similé d'une lettre authentique du capitaine Dreyfus: « Mon
cher Paul, quand tu te plaignais à moi. . . »
li. Le Siècle du jeudi 6 janvier 1898, avec, pages 1 et 2, les exper-
tises de MM. deRougemont et Burckhardt.
12 bis. Consultation graphologique, examen, vérification et com-
paraison d'écritures de M. Gustave Bridier, graphologue à Bourges
(comprenant trois pièces : 1« consultation ; 2° complément d'études ;
3° question de décalque).
13. Consultation graphologique de M. Celerier, expert à Fontenay-
le-Gomte.
11. Consultation graphologique de M. Yirgilio Carli, archiviste de
la préfecture à Milan.
\~). Consultation graphologique de M. le docteur Mackly, de Baie.
1(). Kx trait du rapport d'expertise de M. le professeur Rossi, d'Udine.
17. Attestation de M. Gabriel Mouod, de l'Institut, à M. Trarieux,
et expertise d'écritures du même.
18. Une copie-lettre d'Alfred Dreyfus du 6 décembre 1897 : « Ma
chère et bonne Lucie, je ne veux pas laisser partir le courrier. ...»
19. Une copie-lettre d'Alfred Dreyfus du 24 novembre 1897 : « Chère
Lucie, je t'ai écrit de bien longues lettres. . . »
27
20. Une copie-lettre d'Alfred Dreyfus du 4 septembre 1897 : « Chère
Lncie, je viens de recevoir le courrier. . . »
•21. Une copie-lettre d'Alfred Dreyfus du 4 novembre : « Ma chère
Lucie, je viens à l'instant de recevoir ta lettre. . . »
•22. Une copie-lettre d'Alfred Dreyfus du '22 octobre 1897 : « Ma
chère et bonne Lucie, si je n'écoutais que mon cœur. . . »
•23. Une copie-lettre d'Alfred Dreyfus du 2 octobre 1807 : a Ma
chère Lucie, je viens de recevoir tes chères lettres. . . »
21. Copie d'un article du Figaro du 1er novembre 1893, relatif au
commandant Esterhazy (signé A. Bataille).
25. Copie d'une lettre sans signature du 20 décembre 1893 adressée
à M. Esterhazy.
26. Photographie d'une lettre du commandant Esterhazy du 28 dé-
cembre 1893 commençant jmr ces mots : « Monsieur, si. au lieu de
m'écrire... » La photographie de l'enveloppe est jointe; d'autres
pièces sont afférentes à la même affaire.
27. Photographie d'une lettre du commandant Esterhazy : «Mon
cher ami, je vous rappelle quand vous livrerez... »
28. Photographie d'une lettre du commandant Esterhazy : « Mon
cher ami, je tâcherai de vous demander au téléphone... »
29. Photographie d'une lettre du commandant Esterhazy : « Mon
cher ami, vendez si possible l'Orient... »
30. Photographie d'une lettre du commandant Esterhazy : « Mon
cher ami, je vous prie de vouloir bien me tenir adresse à Piouen... »
31. Photographie d'une lettre du commandant Esterhazy : « Cher
ami, je viens accuser réception de F. cinq cents... »
32. Photographie d'une lettre du commandant Esterhazy : « Mon
cher ami, j'arriverai probablement demain... »
33. Photographie d'une lettre du commandant Esterhazy : « Vou-
lez-vous, chère madame... »
34. Photographie d'une lettre du commandant Esterhazy : « Mon
cher ami, avec ma stupidité habituelle... »
35. Photographie d'une lettre du commandant Esterhazy : « Mon
cher ami, j'ai reçu une lettre d'Aïclé... »
36. Photographie d'une lettre du commandant Esterhazy : « Mon
cher ami, je suis tellement irrité contre... »
37. Lettre à la Jeunesse, par M. Emile Zola.
38. Lettre à la France, par M. Emile Zola.
39. Collection du Figaro du 13 novembre au 20 décembre 1897
(notamment les articles de M. Emile Zola, les lettres et fac-similés
des lettres du commandant Esterhazy .
10. Collection de V Aurore : octobre, novembre et décembre 1807.
janvier 1898.
41. Les numéros des 9, 10 et 11 novembre 1896 du Matin, ainsi que
l'article du 19 novembre 1896 (campagne nouvelle).
42. Article du Journal de médecine, de Paris, du 23 janvier 1898 :
1' « Affaire Dida et le capitaine Dreyfus. »
43. Copie de la pétition de Mme a. Dreyfus du 16 septembre L896.
44. extraits de journaux relatifs aux démentis des ambassades
étrangères, en novembre 1894 (Figaro, Gil Blas, Ite de
'Pologne).
45. Une brochure de M. Yves Guyot : V Affaire Drey/us, faits et
documents.
46. Extrait du numéro delà Kœlnische-Zeitung du 10 novembre.
47. Onze copies de lettres du commandant Esterhazy.
— 28 —
'iS. Collection des extraits de l'Intransigeant : numéros des 6. 8,
23, 24, 25, 26, 27, 28 décembre 1897 ; 2 et 4 janvier 1898.
49. Collection des extraits du Siècle, numéros des 4, 14, 15, 16, 17,
18, 19, 20. 21 et 22 janvier 1898.
50. Collection des extraits du Matin : numéros des 29 octobre 1897 :
6. 17, 18, 19, 20. 21, 24, 25. 27. 29, 80 novembre 1897 : 8. 10, 12, 13,
14, 22 janvier 1898.
51. Collection des extraits de l'Eclair : numéros des 10 et 13 sep-
tembre 1896 ; 31 octobre 1897 ; 1^,18 et 19 novembre 1897 : 6 et 13 dé-
cembre 1897 ; 9, 10. 1 1 . 13, 14 16. 18 janvier 1893.
52. Collection des extraits de l'Echo de Paris : numéros des 17, 18,
19, 20. 21 novembre 1897 ; 3, 21, 23, 25 décembre 1897 : 9. 11, 13, 14, 16
et 20 janvier f898.
53. Collection des extraits des Débats^ article du 4 décembre 1896,
rapport sur la pétition de Mm* Dreyfus.
53 bis. Collection des extraits du Jour : numéros des 5. 17, 22, 28,
28 et 29 novembre 1897 ; 13 janvier 1898 ; 11 septembre 1896.
54. Collection des extraits du Figaro, article du 10 septem-
bre 1896 : 1' « Incident Chautemps-Dreyfus. »
55. Collection des extraits de La Patrie : numéros des 15 et 29 no-
vembre 1896.
56. Collection des extraits de l'Echo de Paris : numéros des 17. 18,
19, 20 et 21 novembre 1897 ; 3, 21, 23 et 25 décembre 1897 ; 9. 11, 13,
14, 16, 20 et 23 janvier 1898.
57. Collection des extraits du Temps : numéros des 12, 13. 17, 18,
19, 20, 21 et 28 novembre 1897 ; 1er, 5, ±Q et 23 décembre 1897 ; 4, 10,
13, 15 et 17 janvier 1898 : --.9 novembre 1894.
58. Collection des extraits de la Libre Parole : numéros des 15, 16,
17 et 19 novembre 1897 ; 12 janvier 1898 et 18 novembre 1896.
59. Collection des extraits du Petit Temps : numéros des 3 décem-
bre 1897 et 19 novembre 1897.
29 —
LA DÉPOSITION DU GÉNÉRAL BILLOT
MM. Emile Zola et le gérant de V Aurore ont fait déposer le
3 février après-midi, à cinq heures, au ministère de la justice,
la requête suivante :
A Monsieur le Garde des sceaux, Ministre de la justice,
M. Emile Zola, homme de lettres, demeurant à Paris, 1 bis, rue
de Bruxelles, et M. A. Perrenx, général du journal V Aurore , demeu-
rant à Paris, 142, rue Montmartre, ont l'honneur de vous exposer
que, cités à comparaître devant la Cour d'assises de la Seine, le lundi
7 février 1898, pour y répondre du délit de diffamation envers le pre-
mier Conseil de guerre du gouvernement militaire de Paris, ils ont,
pour se conformer aux prescriptions de l'article 52 de la loi du
19 juillet 1881, et suivant exploit de Baitry, huissier à Paris, en date
du 24 janvier dernier, notifié à M. le Procureur général près la Cour
d'appel de Paris les témoins qu'ils se proposent de faire entendre
devant la Cour d'assises,
Que parmi ces témoins figure M. le général Billot, ministre de la
guerre, dont ils estiment que la déposition est nécessaire pour leur
défense, comme aussi pour la pleine manifestation de la vérité :
Qu'aux termes de l'article 1er du décret du 4 mai 1812, les minis-
tres ne peuvent être entendus comme témoins que dans le cas où,
sur la demande du ministère public ou d'une partie, sur le rapport
du Ministre de la justice, un décret spécial autorise leur audi-
tion ;
Pourquoi les requérants vous sollicitent de vouloir bien adresser
votre rapport pour faire prendre, dans le plus bref délai, le décret
spécial prévu par l'article 1er du décret du 4 mai 1812, qui autorisera
l'audition de M. le général Billot, ministre de la guerre, devant la
Cour d'assises de la Seine.
30 —
LA LISTE DES JURÉS
Voici la liste des jurés qui ont siégé à la Cour d'assises de la
Seine, présidée par M. le conseiller Delegorgue, assisté de MM.
les conseillers Bousquet et Lauth, dans le procès intenté à
M. Emile Zola :
Jurés titulaires :
M. Pierre Eraery, négociant, rue 3aint- Antoine, 150 ;
M. Auguste Leblond (1), entrepreneur de couvertures, 53, rue
Rochechouart ;
M. Charles Huet, maraîcher, rue Saint-Denis, 37, à Bobigny ;
M. Emile Nigon, mégissier, rue de Valence, 9 ;
M. Edouard Gressin, employé, boulevard Pasteur, 18 ;
M. Charles Fouquet, grainetier, 90, rue de Javel ;
M. Auguste Dutrieux, négociant, rue de la Chapelle, 94 ;
M. Albert Chevannier, marchand de vins, rue Monge, 3 ;
M. Joseph Moureire, trélileur, rue Popincourt, 12 ;
M. Victor Bernier, monteur en cuivre, passage Saint-Sébastien. l->;
M. Jean Bouvier, rentier, rue du Pont, 17, à Joinville-le-Pont ;
M. Désiré Bruno, marchand de nouveautés, rue Carnot, o9, à
Stains.
Jurés suppléants :
M. Antoine Jourde (1), commerçant, rue Vitruve, 25 ;
M. Alfred Boucreux, boucher, rue de Bezons, 4, à Gourbevoie.
iii A partir de la sixième audience, M. .lourde, juré suppléant, a remplacé
M. Leblond. juré titulaire, malade.
LES DÉBATS
I. — INTERROGATOIRE DES PREVENUS
AUDITION DES TEMOINS
PREMIÈRE AUDIENCE
AUDIENCE DU 7 FÉVRIER
Sommaire. — Interrogatoire des prévenus. — Exposé par M. l'Avocat général
et conclusions; Réponse et conclusions de Me Labori. — Incident :
• Demande d'intervention des experts. MM. Belhomme. Varinard et Couard.
— Arrêt sur les conclusions déposées par Me Labori. — Arrêt sur les
conclusions déposées par les experts. — Lettres d'excuse d'un certain
nombre de témoins, incidents et conclusions.
V audience est ouverte à midi dix.
INTERROGATOIRE DES PRÉVENUS
M. le Président. — Je préviens le public que nous ne com-
mencerons que lorsque tout le monde sera assis. Je préviens
également le public que toute espèce de manifestation, soit
contre les prévenus, soit en leur faveur, est formellement inter-
dite, et qu'au premier bruit, au premier tapage qui aura lieu
dans cette salle, je ferai immédiatement évacuer l'auditoire.
Qu'on se le tienne pour dit une bonne fois et qu^ je n'aie pas à
le répéter.
M. l'Avocat général. — Messieurs, les débats de cette affaire
pouvant se prolonger, j'ai l'honneur de requérir qu'il plaise à la
Cour de décider qu'un troisième assesseur lui sera adjoint et
que deuxjur^s supplémentaires seront adjoints au jury.
M. le Président. — La défense n"a pas d'observations à
faire ?
W Fernand Labori. — Aucune.
(La Cour rend un arrêt dans le sens des réquisitions de
M. l'Avocat général.)
M. le Présidents M. Perrenx. — Gomment vous appelez-
vous?
M. Perrenx. — Alexandre Perrenx.
M. le Président. — Quel est votre âge ?
— 34 -
M. Perrenx. — Quarante-quatre ans.
M. le Président. — Quelle est votre profession !
M. Perrenx. — Employé, gérant du journal V Aurore.
M. le Président. — Quel est votre domicile?
M. Perrenx. — 210, place des Pyrénées.
M. le Président à M. Emile Zola. — Vous vous appelez
Emile Zola ?
M. Emile Zola. — Oui. monsieur.
M. le Président. — Quelle est votre profession?
M. Emile Zola. — Homme de lettres.
M. le Président. - Quel est votre âge ?
M. Emile Zola. Cinquante-huit ans.
M. le Président. — Quel est votre domicile?
M. Emile Zola. — 21 bis, rue de Bruxelles.
M. le Président. — Avez-vous, Messieurs, des observations
à faire ou des demandes en nullité à formuler contre la procé-
dure qui a été intentée contre vous?
Me Fernand Labori. — Aucune.
M. le Président. — Je vous préviens qu'aussitôt le nom du
premier juré tiré au sort, aucune demande en nullité ne peut
être admise.
Me Albert Clemenceau. — Est-ce qu'il n'y aurait pas lieu de
lire dès à présent la plainte de M. le Ministre de la guerre qui a
mis l'action publique en mouvement ?
M. le Président. — Nous ne statuons en ce moment que sur
les questions de nullité, les questions de forme.
Avez-vous, monsieur Perrenx, une demande en nullité à
faire contre la procédure suivie?
M. Perrenx. — Aucune.
M. le Président. — Ainsi vous ne soulevez aucun moyen de
nullité? J'ajoute qu'aussitôt le premier juré tiré au sort, vous
ne pourrez plus faire défaut.
Avez-vous, monsieur l'Avocat généra], des demandes de nul-
lité à formuler?
M. l'avocat général Van Cassée. — Aucune.
M. le Président. — Nous allons procéder au tirage au sort
du jury.
(La Cour se retire pour procéder au tirage au sort du
jury.)
Les jurés tirés au soi- 1 . après onze récusations, huit pour
la défense et trois pour l'accusation, sont les suivants :
1° M. Dutrieux, négociant, rue de la Chapelle, 94;
2° M. Leblond, entrepreneur de couvertures, rue Roche-
chouart, 53;
3° M. Emery, négociant, rue Saint- Antoine, 159 ;
V' M. Bernier, monteur en cuivre, passage Saint-Sébastien, 15:
5o M. Gressin, employé, boulevard Pasteur, 18;
li" M. Moureire, trëfileur, rue Popincourt, 12;
- 35 -
7° M. Chevallier, marchand de vins, rue Monge, 3;
8° M. Nigon, mégissier, rue de Valence, 9 ;
9° M. Fouquet, grainetier, rue de Javel, 90 :
10'j M. Bouvier, rentier, rue du Pont, 17, à JoinviUe-le-Pont;
11 M. Huet, maraîcher, rue Saint-Denis, 37, à Bobigny :
12° M. Bruno, marchand de nouveautés, rue Carnot, 59, à
Stains.
Jurés suppléants :
1° M. Jourde, commerçant, rue Vitruve, 85;
2° M. Boucreux, boucher, rue de Bezons, \, à Courbevoie.
M. le Président à M. Perrenx. — Vous avez déjà donné
vos nom et prénoms ; vous vous appelez Alexandre Perrenx,
employé, quarante-quatre ans, gérant du journal V Aurore;
vous demeurez 240, place des Pyrénées ?
M. Perrenx. — Oui, Monsieur.
M. le Président à M. Emile Zola. — Vous avez également
déjà donné vos nom et prénoms ; vous vous appelez Emile Zola,
homme de lettres, cinquante-huit ans ; vous demeurez, 21 Ms,
rue de Bruxelles ?
M. Emile Zola. — Oui, Monsieur.
M. le Président. — Je rappelle aux défenseurs les disposi-
tions de 1 article 311 du Code d'instruction criminelle. Messieurs
les jurés, veuillez vous lever, la Cour va recevoir votre ser-
ment.
(MM. les jurés prêtent le serment,)
M. le Président. — Messieurs Perrenx et Zola, soyez atten-
tifs à ce que vous allez entendre. M. le greffier va donner lec-
ture de la plainte de M. le Ministre de la guerre et de la citation
qui vous a été délivrée.
M. le Greffier donne lecture de la lettre suivante :
Paris, le 18 janvier 1898.
Monsieur le Ministre et cher Collègue.
J'ai pris connaissance de l'article signé de M. Zola et publié dans
le numéro du journal l'Aurore en date du jeudi 13 janvier 1898. Cet
article renferme une série d'injures et de diffamations dirigées contre
deux Ministres de la guerre, les bureaux de la guerre, des officiers
généraux et des officiers de tous grades de l'armée placés sous leurs
ordres .
Chefs et subordonnés sont au-dessus de pareils outrages et l'opi-
nion du Parlement, du pays et de l'armée les a mis déjà en dehors
de toute atteinte.
Si le Ministre de la guerre ne croit pas devoir porter plainte pour
les personnes ci-dessus rappelées, non plus que pour le jugement de
1894 dont l'autorité doit rester entière, nous ne saurions admettre
que la justice militaire soit suspectée dans son indépendance et ac-
cusée d'avoir rendu par ordre, le 11 janvier courant, une sentence
— 36 —
inique et commis le crime juridique d'acquitter sciemment un cou-
pable.
En conséquence, Monsieur le Ministre et cher Collègue, j'ai l'hon-
neur, en vertu de l'article 47 de la loi du 29 juillet 1881. de porter
plainte contre le gérant du journal l'Aurore et contre M. Zola, à
raison de la diffamation dirigée contre le premier Conseil de guerre
du gouvernement militaire de Paris, qui, dans les séances des 10 et
11 janvier 1898, a prononcé l'acquittement du commandant Ester-
hazy.
Veuillez agréer, etc.
M. le Greffier donne ensuite lecture de l'assignation :
L'an 1898, le 20 janvier, à la requête de M le Procureur général
près la Cour d'appel de Paris, lequel fait élection de domicile en son
parquet sis en cette ville, au Palais de justice, agissant d'office sur
la plainte déposée le 18 janvier 1898, par M. le Ministre de la guerre,
dans les termes de l'article 47 de la loi du 29 juillet 1881, au nom du
premier Conseil de guerre du gouvernement militaire de Paris, ayant
jugé les 10 et 11 janvier 1898 le commandant Esterhazy, lequel tri-
bunal relève de son département.
J'ai, Charles-Marie-Georges Dupuis, huissier audiencier à la Cour
d'appel de Paris, demeurant même ville, au Palais de justice, sous-
signé,
Donné assignation : 1° à M. A. Perrenx, gérant du journal l'Aurore,
demeurant à Paris, 142, rue Montmartre, où étant et parlant à un
employé du journal, puis à sa personne ; 2° à M. Emile Zola, homme
de lettres, demeurant à Paris, 21 bis, rue de Bruxelles, où étant et
parlant à une personne à son service.
A comparaître devant la Cour d'assises de la Seine, sise au Palais
de justice à Paris, le lundi, 7 février 1898, à onze heures et demie du
matin,
Comme prévenus :
I. — J.-A. Perrenx,
D'avoir, à Paris, depuis moins de trois mois, en sa qualité de
gérant, dans le numéro quatre-vingt-sept, deuxième année, du journal
l'Aurore, portant la date du jeudi 13 janvier 1898, lequel numéro a
été vendu et distribué, mis en vente et exposé dans les lieux ou
réunions publics, publié les passages suivants renfermés dans un
article signé Emile Zola et intitulé :
Lettre à M. Félix Faure, président de la République
Première colonne de la première page :
« Un Conseil de . guerre vient, par ordre, d'oser acquitter un
« Esterhazv, soufllet suprême à toute vérité, à toute justice. Et
« c'est fini, la France a sur la joue cette souillure. L'histoire écrira
« que c'est sous votre présidence qu'un tel crime social a pu être
« commis. »
Sixième colonne de la première page :
« Ils ont rendu cette sentence inique qui à jamais pèsera sur nos
« Conseils de guerre, qui entachera désormais de suspicion tous
« leurs arrêts. Le premier Conseil de guerre a pu être inintelligent,
a le second est forcément criminel. »
- 37 -
Deuxième colonne de la deuxième page :
«... J'accuse le second Conseil de guerre d'avoir couvert cette
« illégalité par ordre, en commettant, à son tour, le crime juridique
« d'acquitter sciemment un coupable. »
Lesdits passages contenant l'imputation de faits de nature à porter
atteinte à l'honneur du gouvernement militaire de Paris ayant siégé
les 10 et 11 janvier 1898, et relatifs à ses fonctions, et de l'avoir ainsi
publiquement diffamé, et ce, à raison de ses fonctions ;
II. — Emile Zola,
I )e s'être, à la même époque et au même lieu, rendu complice du
délit ci-dessus spécifié, en remettant soit au sieur Perrenx, gérant
du journal l'Atfirore, soit à tout autre rédacteur ou employé dudit
journal, pour le faire parvenir audit gérant, afin d'être publié, l'écrit
contenant les passages susvisés et procuré ainsi les moyens qui ont
servi à commettre le délit, sachant qu'ils devaient y servir.
Délits prévus et punis par les articles 23, 29, 30, 31, 35, 42, 43, 45,
47 et 52 de la loi du 29 juillet 1881, 59 et 60 du Gode pénal.
A ce que les susnommés n'en ignorent, je leur ai, en parlant comme
dessus, laissé copie du présent.
M. le Président. — Messieurs Perrenx et Zola, vous êtes
prévenus d'avoir, dans un article du journal VAurote intitulé
« J'accuse », diffamé les membres du premier Conseil de guerre
qui ont acquitté le commandant Esterhazy. Nous allons procé-
der à l'appel des témoins.
EXPOSÉ PAR M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.
M. l'avocat général Van Cassel. — Je demande la parole.
M. le Président. — Monsieur l'Avocat général, vous avez la
parole.
M. l'avocat général Van Cassel. — J'ai pensé, Messieurs,
que c'était le cas d'user de la faculté qui est donnée au Ministère
public par l'article 815 du Code d'instruction criminelle, et d
faire ici, au moment précis auquel nous sommes arrivés, l'ex
posé du sujet de la prévention. Il ne s'agit, je n'ai pas besoin de
le dire, aucunement de discuter; il s'agit seulement de poser la
question, parce que poser la question, c'est faciliter la solu-
tion.
La loi sur la presse, Messieurs, décide qu'en matière de diffa-
mation relative aux fonctions publiques, la poursuite n'aura lieu
que sur la plainte du Ministre duquel ce corps relève, et, dans
le cas qui nous occupe, sur la plainte de M. le Ministre de la
guerre.
Dans sa plainte du 18 janvier 1898, dont lecture vient d'être
donnée, M. le Ministre de la guerre relève la diffamation qui
vise le Conseil de guerre jugeant l'affaire Esterhazy et l'imputa-
tion d'avoir jugé par ordre.
Dans la citation du 20 janvier, sur laquelle le débat doit por-f
ter, les propos qui, dans i'article déféré à la Cour d'assises, on
— 38 - •
été seuls visés, sont tous relatifs à l'imputation seule relevée
par M. le Ministre de la guerre, plaignant.
En droit, la citation ne pouvait pas dépasser la plainte, à
peine de nullité. Cette règle de droit, Messieurs, est dictée par
le bon sens, car chacun est juge — et seul juge — du débat qu'il
entend provoquer. Il est assez naturel que ce soit le plaignant
qui délimite le terrain sur lequel il entend appeler celui qui Fa
outragé, sans quoi il serait trop facile à celui-ci de faire dévier
le débat en portant la discussion sur des points étrangers à la
diffamation relevée et de réaliser une diversion, qui est le grand
art en Cour d'assises.
\ ne imputation est détachée dans l'article de M. Emile Zola.
netle, précisé, catégorique : .l'affirmation qu'un Conseil de
guerre avait jugé par ordre en acquittant sciemment un cou-
pable ; que ce Conseil de guerre était criminel. C'était intolé-
rable! M. le Ministre de la guerre entend vous faire juges des
preuves décisives que l'écrivain et le journal qui lui a prêté
sa publicité devaient avoir de leur audacieuse imputation. La
justification doit être aussi précise que l'attaque.
Je vous ai dit, Messieurs, qu'en fait, en ne retenant qu'une
prévention très nette, on avait voulu empêcher le débat de
dévier. J'ajoute que les motifs les plus élevés ne permettaient
pas en droit de faire le jeu des prévenus. Le principe de notre
législation sur la presse est absolu ; les personnes individuelles
ont le droit de mépriser les attaques dont elles sont l'objet, et
même quand elles seraient naturellement portées à venger leurs
injures, il faut les louer de faire le sacrifice de leurs préférences.
Multiplier les points du débat, c'était l'obscurcir, l'envenimer
par des questions personnelles, le faire dégénérer, empêcher la
prévention, précise et nette, de la plus haute gravité, de se pré-
senter en pleine lumière.
Le plan des prévenus, arrêté et largement exécuté au dehors,
est de remettre en discussion devant la Cour d'assises, qui est
incompétente, l'autorité absolue de deux décisions judiciaires
rendues dans les affaires Dreyfus et Esterhazy. Toute tentative
à cette audience contre ces décisions judiciaires serait d'une
flagrante illégalité.
Ce n'est pas, Messieurs, pour les besoins de la cause que la
jurisprudence s'est prononcée sur ces questions : il y a cin-
quante ans que ces questions ne se discutent plus. La Cour de
cassation, dans son arrêt du 5 mai 1847, l'a formellement
décidé. 11 s'agissait, Messieurs, dans l'espèce, de diffamation
contre les membres d'un Tribunal, et pour prouver la prétendue
vérité de l'acte diffamatoire, le diffamateur avait émis la préten-
tion de discuter les jugements qui avaient été rendus par les
magistrats du Tribunal ; il entendait faire ressortir sa bonne
foi, qu'il alléguait, d'appréciations sur des jugements définitifs.
La Cour de cassation, Messieurs, a repoussé cette doctrine qui
était, je l'ai dit, d'une flagrante illégalité.
Il est, Messieurs, trop clair qu'on ne peut pas mettre indirec-
— 39 —
tement en question, sous prétexte de bonne foi, des décisions
judiciaires, quand, en droit et au fond, on ne peut pas être admis g
à les discuter directement; on ne peut en un mot faire indirec- j
tement ce qu'il est défendu de faire directement.
Mais, Messieurs, si notre législation pose ces principes incon-
testables, elle est soucieuse au plus haut degré de l'erreur judi
ciaire, et nos lois ont tracé les règles de la révision. La loi'
récente de 1895, qui a élargi autant qu'il a paru possible au
Parlement les cas dans lesquels cette procédure serait admise,
est, remarquez-le, Messieurs, postérieure d'une année à l'affaire
Dreyfus, et par conséquent on pouvait introduire une demande
de révision si on avait eu tous les éléments nécessaires pour
donner satisfaction à dss intérêts, s'ils avaient été légitimes.
A l'heure où je parle, aucune demande de revision n'a jamais
été faite, et cependant on ne recule devant rien en dehors de
l'audience et même on cherche à y pénétrer sans qualité ; on a
tenté d'abord de faire condamner un deuxième of licier pour le
crime du premier, pour se trouver sous le coup de l'application
de l'article 443, paragraphe premier, qui indique un cas de
revision.
L'entreprise a échoué.
Il n'y a pas dans l'espèce de faux témoignage, même allégué ;
c'est un second cas de revision. Par conséquent, ce moyen ne
peut pas être présenté.
Enfin, Messieurs, le dernier cas de revision qui puisse inté-
resser iim- affaire <jsl celui-ci: un fait nouveau, une pièce incon-
nue. Et à quelles conditions ce fait nouveau ou cette pièce
inconnue peut-il donner lieu à revision? C'est là, Messieurs,
une simple règle de bon sens : ce n'est que quand ce fait nou-
veau, cette pièce inconnue, est — c'est le texte de la loi — de
nature à établir l'innocence du condamné.
On veut ici, par un moyen révolutionnaire, et on l'avoue,
provoquer un débat scandaleux. Au moyen révolutionnaire,
Messieurs, il n'y a ici qu'un obstacle à opposer, c'est la loi, et
c'est pour éviter ces excès que la prévention a été limitée à
l'imputation qui n'a pas trait à la chose jugée, mais au crime
imputé aux juges; c'est sur ce point que nous réclamons vos
preuves nettes et décisives î
Les articles 35 et 52 de la loi sur la presse décident que les
faits articulés dans la citation peuvent seuls être prouvés par
les prévenus. A cette règle, qui est d'ordre public, il n'y a
qu'une seule exception : c'est dans le cas où les faits étrangers
à la citation, offerts cependant en preuve, sont indivisibles avec
ceux de la citation, ne forment en réalité avec ceux-ci qu'un seul
tout.
Je soutiens, Messieurs, devant vous, que la seule analyse
des faits étrangers à la citation sur lesquels les prévenus,
d'après leur signification, persistent à vouloir faire porter le
débat, démontre qu'il n'existe pas d'indivisibilité.
En effet, d'abord, ces faits visent tous des personnes qui n'ont
— 40
pas fait partie du Conseil de guerre diffamé. En second lieu,
nulle part, il n'est allégué une circonstance, si insignifiante
soit-elle mettant sur la trace de prétendus ordres odieux et de
l'acquittement criminel relativement à un seul des juges. Les
prévenus, Messieurs, se sont si peu préoccupés de la person-
nalité des hommes qu'ils entendaient noter d'infamie que leurs
noms ne sont même pas indiqués dans les notifications qui ont
été faites, ni même dans l'article, malgré les développements
inusités de ce document; l'auteur de l'article y reconnaît même
qu'il ne les commit pas.
Il n'y a entre les prétendus faits dont on veut se prévaloir et
l'ordre de juger aucun lien de dépendance ni de conséquence.
Si même, Messieurs, ces prétendus faits indivisibles corres-
pondaient à une réalité, ils aboutiraient à dire que, les actes
préliminaires d'instruction pouvant donner lieu à des critiques,
les juges qui auraient apprécié auraient pu de la meilleure foi
du monde se tromper, ce qui est l'antithèse exacte d'une com-
plaisance criminelle.
Je ne fais cette supposition que pour démontrer aux prévenus
que leur articulation supplémentaire, non seulement n'est pas
indivisible avec la diffamation relevée, mais la contredit direc-
tement.
C'est là, Messieurs, une pure supposition ; tout a été régu-
lier... Je m'arrête, c'est le fond, je ne veux pas y enter.
Alors, Messieurs, permettez-moi de prendre devant vous des
conclusions qui vont préciser nettement le débat sur lequel
j'entends faire porter l'audience. Les voici :
Conclusions de JH. l'Avocat général précisant
le clétmt.
Le Procureur général près la Cour d'appel de Paris,
Vu la citation délivrée Je 20 janvier à MM. Perrenx et Zola, en-
semble les significations faites à leur requête à son parquet, les 24 et
25 janvier ;
Attendu que l'article 47 de la loi du 29 juillet 1881 décide que « la
« poursuite des délits commis par la voie de la presse aura lieu d'of-
« lice et à la requête du Ministère public, sous les modifications sui-
« vantes : 1° Dans le cas... de diffamation envers les cours, tiibu-
« naux et autres corps indiqués en l'article ou, la poursuite n'aura
« lieu que sur une délibération prise par eux en assemblée générale
« et requérant les poursuites, ou, si le corps n'a pas d'assemblée gé-
« nérale, sur la plainte du chef de corps ou du ministre duquel ce
« corps relève. »
Attendu qu'en exécution de cette disposition légale, M. le Ministre
de la guerre a déposé le 18 janvier une plainte au nom du premier
Conseil de guerre du gouvernement militaire de Paris;
Attendu que cette plainte vise uniquement « la diffamation dirigée
« contre le premier Conseil de guerre du gouvernement militaire de
« Paris qui, dans la séance des 10 et 11 janvier 1898, a prononcé
— VI —
<( l'acquittement du commandant Esterhazv. et l'imputation d'avoir
« rendu un jugement par ordre »;
Attendu que la citation donnée le 20 janvier à MM. Perrenx et
Zola contient, conformément à l'article 50 de la loi précitée, « l'indi-
ce cation précise des propos qui sont l'objet de la poursuite », que les
passages visés se réfèrent exclusivement à l'accusation lancée contre
le premier Conseil de guerre ;
Attendu que la preuve de la vérité des faits diffamatoires est in-
terdite, sauf l'exception formulée dans les articles 35 et 57 de la loi
du 29 juillet 1881, et que cette interdiction est d'ordre public ;
Attendu que l'article 35 permet la preuve de la vérité du fait diffa-
matoire relatif aux fonctions;
Attendu que l'article 52 décide que « le prévenu qui voudra être
ce admis à prouver la vérité du fait diffamatoire devra faire signifier
« au Ministère public... : 1° Les faits... articulés dans la citation
« desquels il entend prouver la vérité » ;
Attendu qu'il résulte de ces articles que les faits dont le prévenu
peut être autorisé à faire la preuve sont exclusivement ceux des faits
par lui imputés qui ont été articulés et qualifiés dans la citation, —
que les textes sus visés démontrent à l'évidence que la plainte, la ci-
tation et la preuve offerte ne peuvent avoir que le même objet :
Attendu que, dans la signification faite au Parquet le 24 janvier,
MM. Perrenx et Zola déclarent qu'ils entendent être admis à prouver
et offrent de prouver, outre les faits articulés et qualifiés dans la ci-
tation, d'autres faits qu'ils articulent sous la lettre B, et qui ont été
imputés à d'autres personnes ou d'autres corps; — qu'ils fondent
leur prétention sur ce que ces faits « indivisibles d'avec ceux visés
par la citation », doivent être nécessairement prouvés tout d'abord
pour permettre aux requérants d'établir la vérité des imputations
relevées contre eux ;
Attendu que ces prétendus faits énoncés sous la lettre B, savoir :
1° Les prétendues inconscience, machinations saugrenues et cou-
pables d'un lieutenant-colonel;
2° La prétendue faiblesse d'esprit d'un général:
3° La prétendue connaissance par le Ministre de la guerre de l'in-
nocence d'un condamné ;
4° Les prétendues passion cléricale et esprit de corps de deux aé-
néraux ;
5° La prétendue partialité et naïve audace qui auraient présidé à
une enquête scélérate ;
(5° Les prétendus rapports mensongers et frauduleux de trois ex-
perts ;
7° Une prétendue campagne de presse ;
8° La prétendue violation du droit imputée à un autre Conseil de
guerre,
Sont absolument distincts de l'imputation au premier Conseil de
guerre du gouvernement militaire de Paris, ayant jugé l'affaire Es-
terhazv, d'avoir : osé acquitter par ordre, rendu une sentence inique,
été forcément criminel, couvert une illégalité par ordre, commis le
crime juridique d'acquitter sciemment un coupable ;
Attendu que les faits énoncés sous la lettre B dans la signification
du 24 janvier ne sont rattachés à l'imputation qui vient d'être pré-
cisée par aucun lien de dépendance ou de conséquence, d'identité de
personnes ou de concert;
Attendu qu'il est manifeste que la demande de prouver hors de la
citation n'a d'autre but que de faire dévier le débat et de permettre
— 42
d'ébranler par des moyens illicites et irréguliers l'autorité d'un juge-
ment définitif, non attaqué par les voies légales ;
Attendu que la loi ne permet pas de livrer à une discussion, même
pour en faire ressortir la vérité d'imputations diffamatoires, des dé-
cisions de justice définitives, et que le respect de l'autorité de la
chose jugée s'oppose à l'admissibilité de toutes preuves constituées
pour porter atteinte à cette autorité ;
Attendu que, si les prévenus peuvent établir leur bonne foi. il leur
est interdit de le faire en essayant la démonstration de faits dont la
preuve n'est pas admise par la loi ; que, s'il en était autrement, la loi
n'aurait plus de sanction, puisqu'il serait permis de faire indirecte-
ment ce qu'elle prohibe expressément;
Par ces motifs,
A l'honneur de conclure qu'il plaise à la Cour :
Rejeter des débats les huit faits ou prétendus faits énoncés par les
prévenus sous la lettre B dans leur exploit du "21 janvier, en déclarer
la preuve interdite.
Fait au Parquet, le 7 février 1898.
Pour le Procureur général empêché,
Signé : Vax Gassel.
M. le Président à M. Perrenoc. — En réponse au réqui-
sitoire de M. l'Avocat général, avez-vous des observations à
présenter, ou vous e,n rapportez-vous à ce que dira votre avocat?
M. Perrenx. — Je m'en rapporte à ce que dira mon défen-
seur.
M. le Président à M. Emile Zola. — Vous en rapportez-
vous à ce que dira votre défenseur?
M. Emile Zola. — Je m'en rapporte à ce que dira Me Labori.
RÉPONSE DE Me LABORI
Me Labori. — Messieurs, tout est un peu exceptionnel, je ne
dirai pas dans ce procès, mais dans cette affaire.
AL l'Avocat général, invoquant tout à l'heure un article du
Gode d'instruction criminelle, dont nous n'avons pas souvent
ici l'occasion de voir faire usage, se levait pour faire ce qu'il
appelait l'exposé de l'affaire. Je ne m'en plains pas; je ferai
seulement observer que cet exposé de l'affaire se ramène à peu
près à l'exposé des exceptions de procédure par lesquelles
M. l'Avocat général entend s'opposer à la preuve que M. Emile
Zola a offerte au jury.
Ce n'est le moment, ni de discuter les reproches, ni de
répondre aux insinuations ; quand le moment sera venu, nous
expliquerons pourquoi une demande de revision n'a pas été
introduite, et s'il plaît à Dieu que ces débats suivent le cours
que pour ma part j'en attends, c'est peut-être à nous que
reviendra le droit, à la lin de ces audiences, d'admirer que
M. le Procureur général ne se soit pas servi de l'article 441 du
Gode d'instruction criminelle pour introduire, non pas une
— 43 —
demande de revision, mais une demande d'annulation du juge-
ment rendu en 1894 contre le capitaine Dreyfus, demande d'an-
nulation dans l'intérêt de la loi, qui n'appartient qu'à M. le Pro-
cureur général, j'entends au Ministère public.
Mais le moment n'est pas venu de parler de ces choses. Aussi
bien, Messieurs les jurés, ce serait peine perdue à l'heure qu'il
est, car vous ne connaissez pas l'afictire, et nos adversaires —
leur attitude en est la preuve — n'ont qu'une pensée, c'est de
tout faire pour qu'il nous soit défendu de vous la faire connaître.
Laissez-moi, monsieur l'Avocat général, avec tout le respect que
j'ai, et pour votre talent et pour votre connaissance du droit et
pour votre loyauté, m'expliquer, au nom du droit de la défense,
non pas sur l'attitude du Parquet, mais sur l'attitude de M. le
Ministre de la guerre, et je ne les solidarise pas ; car vous avez
les mains liées ici; vous n'y venez pas librement, vous êtes
obligé, quoique vous en ayez, de vous enfermer dans le cercle
étroit qui vous a été délimité par la plainte... {Bruit dans l'au-
ditoire.)
M. le Président. — J'ai dit tout à l'heure qu'à la première
manifestation je ferais évacuer la salle. Qu'on se le rappelle et
qu"on ne me le fasse pas répéter.
MeLABom. — Je disais, Messieurs les jurés, que ce serait
peine perdue que de vous exposer l'affaire en ce moment. Quand
l'heure en sera venue, comptez sur moi! Quelques obstacles
qu'on ait pu mettre à la production des témoignages et des
preuves que nous nous proposons d'apporter, je vous exposerai
l'affaire sans dire un mot qui puisse offenser le respect que je
dois à la justice. Mais vous devez bien sentir au ton de mes
paroles que j'ai la conviction, quels que puissent être à l'heure
actuelle vos sentiments personnels, que je ferai la lumière
dans l'esprit et dans le cœur des douze citoyens français qui
représentent ici la France entière, qui siègent, vous m'entendez
bien ! devant le monde, et dans lesquels j'ai, quant à moi, la
plus absolue confiance.
Je n'ai plus rien à dire sur cette première partie des explica-
tions de M. l'Avocat général.
De ce que contenait ce réquisitoire préliminaire, je ne retiens
qu'une chose, c'est que, puisqu'il a été permis à l'accusation de
s'expliquer en des paroles courtes, mais pleines de sous-enten-
dus et de réserves, sur l'attitude des prévenus qui sont ici, en
ce qui concerne l'affaire Dreyfus-Estemazy. et de ceux qui sont
derrière eux, il me sera permis à moi aust>i, quand je prendrai
la parole pour plaider au fond, de demander pour mes paroles,
sous la réserve encore une fois que j'observerai le respect de la
justice et de la loi, une indépendance entière.
J'arrive maintenant à quelque chose qui n'est pas moins
élevé, mais qui est moins passionnant, je veux dire la question
de droit.
Je ne m'étonne pas beaucoup, Messieurs, des difficultés que
M. Zola rencontre dans cette affaire, et je compte bien que cet
— .'i'i —
incident, qui est le premier, ne sera pas le dernier. Nous
devions nous attendre à ce qu'on vous offrirait à vous, à ce
qu'on nous imposerait à nous, une discussion restreinte. M. le
.Ministre de la guerre l'a voulu, c'était son droit. Ce sera le
nôtre, à un moment donné, de nous demander quelles ont pu
être les raisons profondes de l'exercice de ce droit dans l^s
conditions où M. le Ministre de la guerre en a fait usage 1
Quoi qu'il en soit, c'était son droit, je n'y contredis pas. Mais
je ne crois pas que l'étroitessemême de la plainte, dans laquelle
il s'est renfermé, puisse avoir les conséquences qu'il a espérées
et qu'il a voulu prévoir.
On vous a lu, Messieurs, l'assignation, on vous a lu les pas-
sages relevés .
Cependant, je demande à la Cour, pour laquelle au surplus
j'ai l'honneur de plaider, puisqu'il s'agit ici d'une question de
procédure qu'elle seule aura à juger, je demande à la Cour la
permission de remettre sous ses yeux les dernières lignes de la
lettre de M. Emile Zola :
« Mais cette lettre est longue, Monsieur le Président, il est
« temps de conclure.
« J'accuse le lieutenant colonel du Paty de Clam d'avoir été
« l'ouvrier diabolique d'une erreur judiciaire, en inconscient,
« je veux le croire, et d'avoir ensuite défendu son œuvre néfaste
« depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et
« les plus coupables .
« J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice, tout
« au moins par faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes ini-
« quités du siècle.
« J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les
« preuves certaines de l'innocence de Dreyfus et de les avoir
« étouffées, de s'être rendu coupable de ce crime de lèse-huma-
« nité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver
« l'état-major compromis.
« J'accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de
« s'être rendus complices du même crime, l'un sans doute par
« passion cléricale, l'autre peut-être par cet esprit de corps qui
« fait des bureaux de la guerre l'arche sainte, inattaquable.
« J'accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary
« d'avoir fait une enquête scélérate, j'entends par là une enquête
« de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le
« rapport du second, un impérissable monument de naïve
« audace.
« .l 'accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme,
« Varinard et Couard, d'avoir fait des rapports mensongers et
« frauduleux, à moins qu'un examen médical ne les déclare
u atteints d'une maladie de la vue et du jugement.
« J'accuse les bureaux de la guerre d'avoir mené dans la
« presse, particulièrement dans l'Eclair et dans l'Echo de
— Ï5 —
« Paris, une campagne abominable, pour égarer l'opinion et
« couvrir leur faute
« J accuse enfin le premier Conseil de guerre d'avoir violé le
« droit, en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète,
« et j'accuse le second Conseil de guerre d'avoir couvert cette
« illégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juri-
« dique d'acquitter sciemment un coupable.
« En portant ces accusations, je n'ignore pas que je me mets
« sous le cunp des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du
« 29 juillet 1881, qui punit les délits de diffamation. Et c'est
« volontairement que je m'expose.
« Quant aux gens que j'accuse, je ne les connais pas, je ne les
« ai jamais vus, je n'ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne
« sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance
« sociale. Et l'acte que j'accomplis ici n'est qu'un moyen révo-
« lutionnaire pour hâter l'explosion de la vérité et de la justice.
« Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de
« l'humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma
« protestation enflammée n'est que le cri de mon âme. Qu'on
« ose donc me traduire en Cour d'assises et que l'enquête ait
« lieu au grand jour ! »
Vous savez quelle est la réponse ; elle a commencé le jour où,
après cinq journées et cinq nuits de délibérations et d'incerti-
tudes, M. le Ministre de la guerre a lancé cette plainte dont vous
connaissez la portée, et elle se continue aujourd'hui par les
conclusions qu'au nom de la partie plaignante et en son propre
nom M. le Procureur général prend à la barre.
Et vous croyez que cela va étrangler le débat ? Allons donc !
c'est comme si l'on voulait se placer au milieu d'un torrent
pour l'empêcher de couler. . . Le débat est ouvert. Si on voulait
l'étouffer, il ne fallait poursuivre ni Perrenx, ni Zola; c'était
votre droit! Et en vérité l'opinion publique, à laquelle je par-
lerai, l'opinion publique qui n'est pas éclairée et qui, admirable
de générosité et de bonne foi, mais aveugle, se fait actuelle-
ment le plus fidèle support des pouvoirs publics, l'opinion
publique aurait peut-être encore donné ce jour-là son appui.
On a poursuivi M. Zola! M. Zola est accusé, il va se dé-
fendre !
Est-ce bien sérieusement qu'on vient aujourd'hui nous dire :
« Les trois paragraphes cités de cette longue lettre n'ont rien à
voir ni avec l'intention profonde, la pensée générale, la convic-
tion de M. Zola, d'une part, ni de l'autre avec l'ensemble de
l'article et les autres accusations... » ? Est-ce que la Cour
acceptera cela ?
Il y a entre les trois faits relevés par M. le Ministre de la guerre
et l'ensemble des faits dont je viens d'avoir l'honneur de donner
lecture à la Cour un lien étroit, je ne dis pas seulement de
connexité, mais d'indivisibilité.
Tout d'abord, M. le commandant Esterhazy a été poursuiv
— 46 —
pour le même crime de trahison pour lequel avait été poursuivi
l'ex-capitaine Dreyfus. La pièce capitale du procès, c'était, avec
d'autres — nous nous en expliquerons quand le moment sera
venu — c'était le bordereau, le bordereau sur lequel, dans le
second procès, les experts ont déposé. — Et je comprends que
les experts de l"un et de l'autre procès n'éprouvant pas autre-
ment le désir de se rencontrer contradictoirement à la barre,
dans un débat où la lumière serait complète. Quelques-uns
d'entre eux nous ont poursuivis devant la police correctionnelle ;
nous les retrouvons ici, nous a dit tout à l'heure très courtoise-
ment M. le Président; leurs honorables avocats sont à la barre ;
tant mieux! car j'imagine qu'ils vont aussi venir s'expliquer
devant la Cour d'assises et qu'alors M. Zola, qui n'en est cepen-
dant pas à un procès près, verra se produire le 16 février pro-
chain, devant le Tribunal correctionnel, un pur et simple désis-
tement de leur part; car autrement je ne comprendrais pas ce
que les experts viennent faire ici.
Ce qui est certain, c'est que la pièce qui a été mise au débat
et qui a fait l'objet de la discussion dans le procès Esterhazy et
dans le procès Dreyfus, c'est le bordereau. Les deux crimes
étaient les mêmes. M. Mathieu Dreyfus avait dénoncé M. le
commandant Esterhazy ; si M le commandant Esterhazy avait
été condamné, la revision du jugement qui avait condamné le
capitaine Dreyfus était nécessaire. M. le commandant Ester-
hazy a été acquitté; la question reste ouverte, et nous nous en
expliquerons.
Mais, dès le seuil du débat, il est constant que les deux pro-
cès étaient les mêmes. Alors, Messieurs, la question se pose en
dilemme : ou bien on nous empêchera de faire aucune preuve
et nous verrons. . . ou bien, au contraire, il faudra qu'on nous
permette d'examiner la situation de l'ex-capitaine Dreyfus, en
même temps que celle de M. le commandant Esterhazy, puis-
que l'une et l'autre sont étroitement liées et qu'il ne nous serait
pas possible défaire ici la preuve de la culpabilité de M. le
commandant Esterhazy et de l'acquittement par ordre dont il a
été l'objet, si nous n'avions pas le droit de taire en même temps
la preuve de l'innocence de l'ex-capitaine Dreyfus.
Sans compter que M. le Ministre de la guerre, ne s'aperce vant
peut-être pas d'un détail dangereux quand il rédigeaitsa plainte,
y a visé le passage où M. Zola dit que le second Conseil de
guerre a couvert l'illégalité à laquelle s'était abandonné le
premier. Or, comment démontrerions-nous qu'on a couvert une
illégalité, si on ne nous laisse démontrer d'abord qu'une illé-
galité a été commise, à moins qu'on ne préfère par un arrêt
de justice — j'avoue que cela me paraîtrait un préliminaire
véritablement curieux à ce débat, — nous donner acte de ce que
l'illégalité a été commise et de ce qu'elle est reconnue à la face
de la France et du monde civilisé. Si cela n'est pas, il faudra
bien, sur ce point comme sur les autres, qu'on nous permette la
preuve.
'il -
Et si vous reprenez la série des faits dont je vous ai donné
lecture, ne s'enchainent-ils pas l'un à l'autre par un lien d'une
étroitesse absolue ? Gomment voulez-vous que nous arrivions à
la démonstration de la dernière partie de notre argumentation,
si nous ne commençons par la démonstration du commence-
ment ? ( ;< miment voulez-vous que nous démontrions par suite de
quelles circonstances, par quel enchaînement, une illégalité a
dû être commise devant le premier Conseil de guerre de 1894, si
on ne nous permet en même temps d'établir la raison pourquoi
on a été amené à cette illégalité, à savoir qu'il n'existait dans
l'affaire aucune charge qu*on pût avouer publiquement ?
Et ce n'est pas là de la connexité ? Ce n'est pas de l'indivisi-
bilité?
J'aurais pu produire de la jurisprudence sur ce point; mais
puisque M. l'Avocat général n'a discuté qu'en fait, je ferai
comme lui.
Il est de règle constante qu'en dehors des faits cités et arti-
culés dans la citation, la preuve est permise des faits qui se
rattachent aux premiers par des liens de connexité et d'indivi-
sibilité.
Je vous ai montré que les faits accessoires dont nous offrons
de faire la preuve sont étroitement liés avec les faits princi-
paux dont nous avons le droit de faire la preuve.
Il me reste seulement à répondre un mot à une dernière
objection de M. l'Avocat général : l'objection tirée de la chose
jugée.
La chose jugée ? qu en restera-t-il, Messieurs, si nous réus-
sissons à établir qu'elle a été irrégulièrement, illégalement
jugée, cette chose dans laquelle l'opinion publique aune telle
foi qu'elle considère comme des malfaiteurs publics ceux qui
songent une seconde à la mettre en doute, quand cependant
ils ont dit qu'ils offraient de faire la preuve de l'erreur ? Cette
chose jugée, les citoyens la respectent; ils ont le droit et le
devoir de la respecter, mais seulement, encore une fois, parce
qu'ils la croient régulièrement et légalement jugée. Là où il
n'y a plus de droit, là où il n'y a plus de légalité, là où il n'y a
plus de justice, il n'y a plus de chose jugée, Monsieur l'Avocat
général, et ne parlons plus d'exception !
Me Clemenceau. — Je voudrais quant à moi faire seulement
une observation qui consistera à mettre en lumière deux des
points sur lesquels s'est expliqué M. l'Avocat général. Je veux
seulement dire ceci :
M. l'Avocat général nous a indiqué qu'il avait les mains liées
par le Ministre de la guerre, qu'il ne pouvait élargir le débat et
que le débat se présentait ici tel que l'avait voulu M. le Ministre
•de la guerre. Nous nous en doutions, mais je crois qu'il est
intéressant pour MM. les jurés de savoir que s'il avait voulu
un débat général, M. le Ministre de la guerre aurait peut-être
pu faire comme tous les citoyens français lorsqu'ils se croient
lésés : porter une plainte entre les mains de M. le Procureur
— 48 -
général. M. le Procureur général passe pour s'y connaître dans
les choses du droit ; il aurait lu l'article de M." Emile Zola et il
est vraisemblable qu'il nous aurait assignés pour des faits
beaucoup plus nombreux que ceux qui ont été retenus aujour-
d'hui.
Voilà le premier point. Le second est celui-ci :
M. l'Avocat général, qui connaît la valeur des mots, a com-
mencé ses observations en disant : « Messieurs, je vais vous
faire un exposé de l'affaire. » Il a fait un réquisitoire et il a ter-
miné d'une façon qui n'avait pas été annoncée à MM. les jurés;
il a demandé à la Cour de restreindre le débat que nous préten-
dions apporter à cette barre .
Je demande donc à MM. les jurés de retenir ceci : d'abord
que le Parquet général n'est pas libre et qu'il a eu les mains
liées dans cette poursuite par le Ministre de la guerre; ensuite
que le premier incident est un incident dans lequel le Minis-
tère public demande à la Cour de restreindre la preuve que
nous voulions lui apporter.
Conclusions de Me Labopi en réponse à celles de
HI. l'Avocat général.
Me Labori. — La Cour veut- elle me permettre, comme suite
aux observations que je viens de lui présenter, de lui donner
lecture des conclusions que je pose en réponse à celles de
M. l'Avocat général?
Plaise à la Cour : *
Attendu qu'à la vérité les concluants ont été cités devant la Cour
d'assises de la Seine pour y répondre seulement de trois passages de
l'article publié par M. Emile Zola dans le numéro de ïkurore du
13 janvier 1898;
Attendu en conséquence qu'il leur appartient de faire la preuve des
faits suivants articulés et qualifiés dans la citation :
1° Un Conseil de guerre vient par ordre d'oser acquitter un
Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice;
2° Les magistrats de ce Conseil de guerre ont rendu une sentence
inique qui à jamais pèsera sur nos Conseils de guerre, qui entachera
désormais de suspicion leurs arrêts. Le premier Conseil de guerre a
pu être inintelligent, le deuxième est forcément criminel ;
3° Le deuxième Conseil de guerre a couvert une illégalité par
ordre en commettant à son tour le crime juridique d'acquitter
sciemment un coupable ;
Mais attendu, d'autre part, que l'illégalité qui aurait été commise
lors du jugement rendu en 1894 contre le capitaine Dreyfus, aussi bien
que l'acquittement prononcé en 1898 en faveur de M. le commandant
Esterhazy par le premier Conseil de guerre, dans des conditions que
les concluants se réservent d'établir, ont été la suite et la conséquence
d'un ensemble de faits dont il est nécessaire de suivre l'enchaînement
pour arriver à la démonstration des imputations relevées par M. le
Procureur général ;
Attendu qu'il est indispensable, pour arriver à cette preuve, de
— 49 -
faire la lumière sur les faits articulés sous les n"> 1, 2, 3, ï, 5, 6, 7 et
8 de la série B de la notification faite à M. le Procureur général,
suivant exploit de Baitry, huissier à Paris, en date du 2i janvier 1898 :
Attendu qu'il existe entre tous ces faits et les faits retenus par
l'accusation un lien étroit de connexité et d'indivisibilité ;
Attendu qu'il résulte d'une doctrine et d'une jurisprudence cons-
tantes que le juge doit, dans tous les cas, admettre la preuve des
faits pertinents et concluants se rattachant par les liens de la
connexité et de l'indivisibilité aux faits poursuivis ;
Par ces motifs :
Ordonner que les faits articulés et cotés sous les nos 1, 2, 3, 4, 5, 6,
7 et 8 de la série B de la notification faite à M. le Procureur général,
suivant exploit dft Baitry, huissier à Paris, en date du 24 janvier
1898, seront admis en preuve comme connexes avec ceux articulés et
qualiiiés dans la citation de M. le Procureur général et indivisibles
d'avec eux.
Sous toutes réserves,
Et ce sera justice.
INCIDENT
Demande d'intervention des experts : MM. Belhomme,
Varinard et Couard.
Me Lagxy. — Au nom des experts, nous estimons que la lec-
ture faite de conclusions présentées au nom de M. Zola et de
M. Perrenx est de nature à motiver notre intervention dans
l'ordre d'idées développé tout à l'heure par M. l'Avocat général ;
nous demandons à la Cour de vouloir bien nous admettre à
donner lecture de nos conclusions que nous développerons.
Conclusion* pour les experts.
Plaise à la Cour :
Attendu qu'aux termes des articles 1036 du Code de procédure
civile et 41 de la loi du 29 juillet 1881, les juges, cours et tribunaux
de toute juridiction, pour toutes affaires portées devant eux et dans
des circonstances de fait dont l'appréciation leur appartient, sont
investis du droit d'ordonner la suppression des discours et écrits
injurieux diffamatoires ou calomnieux produits en justice; que cette
suppression est applicable à tous mémoires, pièces ou actes de pro-
cédure, visant soit les parties en cause, soit des tiers (avocats,
avoués, témoins ou experts) auxquels un droit d'intervention est
ouvert par voie de conclusions incidentes, à l'effet de formuler leur
demande en suppression devant la juridiction saisie dufond.(Dalloz,
Supplément au Répertoire, v° Presse-outrage, n°s 1420 et suivants. —
Barbier, Code expliqué de la Presse, t. II, n°s 794 et suivants.)
Attendu en fait que, par acte du ministère de Baitry, huissier à
Paris, en date du 24 janvier 1898, enregistré et versé aux débats pen-
dants devant la Cour d'assises, les sieurs Perrenx et Zola ont fait
— uO —
connaître et dénoncé à M. le Procureur général leur prétention, à
l'effet de se disculper de la prévention contre eux dirigée, d'établir,
ainsi qu'il est articulé dans ledit exploit, que :
« Les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Yarinard et
« Couard, ont fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins
« qu'un examen médical ne les déclare atteints d'une maladie de la
« vue et du jugement. »
Attendu que, sans s'arrêter ni avoir égard à l'étrange prétention
des sieurs Perrenx et Zola, qui tendrait à ouvrir un débat public sur
des rapports, documents et pièces de procédure criminelle non lus
en audience publique, à l'égard desquels, par conséquent, toute
publication totale ou partielle est prohibée par l'article 38 de la loi
du 29 juillet 1881, il importe aux concluants de formuler toutes
réserves et protestations contre le contenu de Pacte notifié à M. le
Procureur général par les sieurs Perrenx et Zola le 24 janvier der-
nier; que les concluants ne sauraient d'ailleurs tenir que pour nulles
et non avenues toutes incitations plus ou moins directes par les-
quelles on voudrait les amener à enfreindre, en même temps que
l'article 38 de la loi précitée, une décision régulière de la justice
militaire, passée en force de chose jugée et prononçant le huis clos
des débats au sujet des expertises à eux confiées ;
Attendu enfin que l'articulation formulée par Perrenx et Zola à
l'encuntre des concluants dans l'écrit susvisé constitue en elle-
même, et envisagée isolément, la production en justice d'un écrit
injurieux, outrageant, diffamatoire ou calomnieux, dont les con-
cluants sont admissibles à solliciter la suppression par application
de l'article 1036 du Gode de procédure civile et de l'article il, para-
graphe 4, de la loi du 29 juillet 1881, sous réserve de tous autres
droits, actions, nés ou à naître, et dommages-intérêts ;
Par ces motifs :
Recevoir l'intervention des concluants sur l'incident comme régu-
lière en la forme ;
Et l'accueillant au fond comme juste et bien fondée,
Leur donner acte des dires, réserves et protestations par eux
formulés ;
Ordonner la suppression, quant au paragraphe les concernant, plus
haut reproduit, de l'écrit notifié par les sieurs Perrenx et Zola à M.
le Procureur général suivant exploit de Baitry. huissier à Paris, du
24 janvier 1898 ;
Et condamner les susnommés aux dépens de l'incident, comme
ayant été causé par leur fait ;
Tous autres droits, moyens et actions des concluants demeurant
[Kir eux expressément réservés pour les faire valoir quand et comme
il appartiendra,
Et ce sera justice.
M. le Président. — Maître Labori, vous avez entendu les
conclusions?...
Me Labori. — Malheureusement, je ne les ai pas entendues.
Me Cabanes. — On a renouvelé à notre encontre des imputa-
tions diffamatoires dont nous demandons réparation.
Me Lagny» — Au nom des experts, j'ai l'honneur de déposer
— 51 —
sur le bureau de la Cour les conclusions dont lecture vient d'être
donnée.
Me Cabanes. — Je demande à la Cour la permission de déve-
lopper en quelques minutes les motifs des conclusions des
experts.
Me Labori. — Je me permettrai d'adresser une prière à la
Cour.
Nous étions en présence d'un incident que M. l'Avocat géné-
rai venait de soulever ; en voici un autre. Je n'en fais pas grief
à mon confrère; je ne lui fais même pas grief, dans un débat
criminel de cette nature, de ne m'avoirpas fait l'honneur de me
communiquer des conclusions qui ne sont pas de ce matin,
puisqu'elles sont autographiées; nous ne sommes pas ici pour
nous faire des politesses; seulement, je demanderai à la Cour
de vouloir bien, ou statuer dès à présent sur le premier inci-
dent soulevé, ou en tous cas, si mon honorable contradicteur,
avec l'assentiment -de la Cour, croit devoir s'expliquer immédia-
tement, de vouloir bien nous autoriser à prendre, d'accord avec
mon confrère Clemenceau, une délibération sur le nouveau point
soumis à votre appréciation.
M. le Président. — Vous demandez que la Cour surseoie à
statuer postérieurement ?
Me Cabanes. — Messieurs, je voudrais, en très peu de mots,
avec la simplicité et la brièveté qui sontde mise, je crois, devant
la Cour d'assises comme devant les Conseils de guerre, énoncer
les quelques motifs juridiques qui nous ont amenés à déposer
les conclusions dont je viens de vous donner lecture. Je me
tiendrai d'ailleurs dans les termes stricts de l'incident qui a
motivé le dépôt de ces conclusions, et je n'entends en rien tou-
cher au fond du procès à propos de l'intervention de MM. Bel-
homme, Varinard et Couard, experts en écritures.
D'ailleurs, si l'incident qui vient de naître procédait de notre
seul vouloir, au lieu d'avoir été causé par la volonté de nos
adversaires, j'aurais à m'excuser ici, près de tous, de retarder
ainsi, ne fût-ce que d'une minute, l'heure par tous si impatiem-
ment attendue où justice sera enfin rendue à qui elle est due.
Il a plu aux deux prévenus — et leur prétention, disons-le
bien haut, n'avait rien qui pût déplaire, si elle avait été com-
pati] )le avec le respect dû à la loi — il leur a plu de nous enserrer
dans les liens d'une prétendue connexité que nous estimerions
des plus honorables si elle n'était illégale ; et de même qu'ils
nous avaient confondus avec ce que la France a de meilleur et
déplus respectable, avec les chefs de l'armée, dans un même écrit
de haine, d'outrages et d'insultes, de même ils viennent annon-
cer que la preuve sera faite de notre déshonneur en même
temps que du crime de ceux qui auraient acquitté sciemment
un coupable.
En portant ces accusations, je n'ignore pas que je me mets sous le
coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 2') juillet 1881,
— m
qui punit les délits de diffamation. Et c'est volontairement que je
m'expose.
Quant aux gens que j'accuse, je ne les connais pas, je ne les ai ja-
mais vus, je n'ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour
moi que des entités, des esprits de mall'aisance sociale. Et l'acte que
j'accomplis ici n'est qu'un moyen révolutionnaire pour hâter l'explo-
sion de la vérité et de la justice.
Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité
qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation en-
llammée n'est que le cri démon âme. Qu'on ose donc me traduire en
Cour d'assises et que l'enquête ait lieu au grand jour!
Le placard est du 13 janvier. L'attente de M. Zola ne fut pas
longue ; il fut à demi satisfait dès le 20 janvier par la citation
qui a donné lieu au débat ; il le fut tout à fait, nous aimons du
moins à le croire, par la deuxième citation délivrée le lendemain
même, 21 janvier, à la requête des experts, lesquels ont visé
dans leur exploit de citation un article 32, que vous avez omis
d'indiquer dans votre manifeste du 13 janvier. Quoi qu'il en soit,
dès ce jour, nos adversaires ont connu notre prétention — et
elle n'est devenue la nôtre que parce qu'elle était, du reste,
jusqu'à décision contraire, celle de la Cour suprême — de défé-
rer à la juridiction correctionnelle, seule compétente dans l'état
de la jurisprudence, les attaques et les diffamations dont nous
avions été l'objet.
Entre vous et nous, la situation est donc bien nette : des juges
sont saisis, une instance est engagée et pendante devant le
Tribunal correctionnel depuis le 21 janvier. Il y a litispendance,
c'est-à-dire que, depuis le 21 janvier, le tribunal de la Seine est
saisi, en même temps que du fond de notre réclamation, du point
de savoir si, comme l'affirme M. Zola, notre action relève de la
Cour d'assises ou si, comme l'a décidé, dans des espèces sem-
blables, la Cour de cassation, elle est justiciable du Tribunal
correctionnel.
Quelle que soit à cet égard, je le dis ici bien haut, la finale
décision de justice, elle nous trouvera respectueux et soumis,
tout disposés, le cas échéant, à porter nos revendications devant
le jury et devant la Cour d'assises, si la Cour suprême, se réfor-
mant elle-même, venait à en décider ainsi, n'ayant au fond et
ne pouvant avoir, nous, auxiliaires de la justice, d'autre vœu
et d'autre désir que celui de nous conformer au respect de la loi
et de l'interprétation souveraine qui en a été et qui en sera
faite .
Mais voici — et c'est ici qu'apparaît l'équivoque que notre
intervention tend à dissiper — voici que, dès le 24 janvier, trois
jours après l'instance par nous engagée, sous le couvert d'une
connexité que nous ne sommes pas seuls à contester, dans un
exploit par vous notifié à M. le Procureur général et versé au
débat actuel, exploit qui constitue un écrit produit en justice
dans le sens des articles 1036 du Gode de procédure civile et 41
— 53 —
de la loi de 1881, vous produisez à notre encontre l'articulation
suivante :
Les trois experts en écritures ont fait des rapports mensongers
et frauduleux, à moins qu'un examen médical ne tes déclare atteints
d'une maladie de la vue et du jugement.
Et vous élevant contre les décisions de la Cour suprême,
contre notre action conforme à ces décisions, contre l'instance
engagée et qui met obstacle à toute instance nouvelle tant que
les juges saisis n'auront pas statué, vous entendez, par un arti-
fice de procédure, nous associera vos prétentions; vous voudriez
nous taire reconnaître que la preuve des diffamations à notre
égard est bien admissible, c'est-à-dire que la Cour d'assises est
bien compétente et non le Tribunal correctionnel, pour connaître
de l'action dont nous avons saisi les juges de la 9e chambre dès
le 21 janvier, trois jours avant la dénonciation de l'exploit visé
dans nos conclusions. Voilà bien, tous voiles déchirés, quelle
est votre prétention actuelle... (Bruit de conversations dans
V auditoire.)
M. le Président. — Le bruit des conversations continue.
Monsieur l'audiencier, faites donc fermer les portes !
Me Cabanes. —A cette prétention, nous vous répondons, sans
faire fi des règles qui nous viennent de Bacon et de Descartes,
qu'il est, dans le domaine juridique, d'autres règles au respect
desquelles nous sommes et resterons tenus tant qu'elles res-
teront écrites et qui nous feront refuser à cette théorie de la
connexité, du bloc indivisible, la vôtre, une adhésion qui ne
saurait être qu'une surprise.
C'est aussi pour éviter toute surprise, se trouvant d'ailleurs
en face d'un écrit nettement diffamatoire par vous produit en
justice, que les experts vous dénoncent, avec réserves et protes-
tations, l'attitude qu'ils entendent gardera votre égard.
Leurs conclusions peuvent se résumer d'un mot :
Ils protestent contre votre exploit du 24 janvier et, la loi à la
main, ils en demandent la suppression. Ils déclarent, tirant
motif de la litispendance, qu'ils ne sauraient tenir compte de
vos injonctions, et cela, par les mêmes motifs qui ont amené
l'autorité militaire à ne pas vous livrer ses dossiers. Une déci-
sion régulière a prononcé le huis clos des débats en ce qui con-
cerne les expertises à nous confiées, qu'elles qu'eussent été nos
préférences d'une décision contraire sur ce point; l'autorité
compétente ayant apprécié, nous respectons sa sentence, et
l'article 38 de la loi de 1881 interdisant d'autre part toute publi-
cation ou partielle ou totale d'actes de procédure criminelle
avant qu'ils aient été lus en audience publique, n'espérez pas
de nous, sous prétexte de connexité, un témoignage qui serait
une atteinte aux prohibitions de la loi.
Vous avez dit, — et cette parole peut-être suffirait seule à
vous juger, mais nous nous en expliquerons ailleurs, — vous
- 54 —
avez dit que vous nous accusiez sans nous connaître, ne voyant
en nous que des entités et des esprits de malfaisance. Laissez-
nous vous dire à notre tour, et ce sera notre dernier mot, que
jamais la pensée ne vous fût venue de nous inciter à commettre
un délit et peut-être plus qu'un délit, si vous nous aviez con-
nus, car nous sommes de ceux qui ont le ferme vouloir de n'être
ni dupes, ni complices.
Me Félix Roussel, autre avocat des parties civiles. — Je
m'associe aux observations de mon confrère.
M'1 Labori. — Il me parait bien qu'en droit l'intervention des
experts n'est pas recevable; je me permets respectueusement
d'en dire en deux mots les raisons.
En principe, il y a en matière criminelle ce qu'on appelle la
partie civile. Les experts ne me paraissent pas recevantes à se
porter parties civiles dans le débat, — d'ailleurs, ils ne deman-
dent pas aie faire — pour deux raisons : la première, c'est qu'il
s'agit d'un débat parfaitement lié entre M. le Ministre de la guerre,
M. le Procureur général et nous, et que, si les experts avaient
entendu nous poursuivre, ils devaient le faire par voie d'exploit
introduit à leur requête; la seconde raison, c'est que les experts
ont introduit devant le Tribunal correctionnel un procès tendant
à ce que nous soyons condamnés pour diffamation commise à
leur égard clans les passages qui les concernent.
Je ne crois pas, au surplus, qu'en fait et en équité les experts
soient recevantes ici, alors qu'un procès est lié entre eux et
nous devant le Tribunal correctionnel. Ils demanderont au Tri-
bunal correctionnel devant lequel, choisissant leur juridiction,
ils sont allés, toutes les satisfactions auxquelles ils pourront
avoir droit, et notamment la suppression des passages inju-
rieux qui les concernent... Et je me permets de signaler la
singulière contradiction qu'il y aurait, dans la situation de droit
qui nous serait faite, si nous comparaissions devant le Tribunal
correctionnel le 16 février pour nous expliquer sur un délit de
diffamation renfermée dans des passages dont déjà la Cour
aurait ordonné la suppression.
Cela dit, et ces observations présentées uniquement pour
montrer ce que peut valoir l'attitude des expert? en droit,
j'ajouterai que leur présence ne nous gêne en rien et que, dans
nos conclusions, que je demanderai à Ta Cour la permission de
lui faire passer ultérieurement, nous entendons nous en rap-
porter à justice.
M. le Président. — L'intérêt de ces conclusions est celui-ci:,
c'est que si la Cour donne acte des réserves, évidemment les
experts poursuivront M. Emile Zola devant la Cour d'assises
pour outrage à des témoins en raison de leur déposition devant
le Conseil de guerre.
Me Clémes ::.\r. — (Quelques conclusions qu'on prenne de-
vant la Cour, quelles que soient les personnes qui les prennent,
toutes les fois que ces conclusions auront pour but d'amener un
débat public devant la Cour d'assises, nous nous y associerons.
■ )■)
En l'espèce, je ne veux même pas savoir si, en droit, ces conclu-
sions sont fondées; vous nous prévenez qu'elles tendraient à
nous amener ici une autre fois, pour une autre accusation :
nous acceptons toutes espèces de débats devant la Cour d'as-
sises.
J'ai une autre observation à présenter. J'ai peur que MM.
les jurés ne croient que ces incidents, qui ont l'air d'être
des incidents de droit, leur passent par-dessus la tête, et qu'il-
n'ont pas à s'en inquiéter. ( îe serait une erreur. Ces incidents
de droit ont une base que vous avez besoin de retenir. Ce qu'il
faut que vous vous rappeliez des conclusions actuelles, c'est
que les experts disent : « On a porté contre nous une accusa-
tion grave. .. »
Vous vous figurez qu'ils ajoutent : « Nous vous demandons
la permission de venir nous en laver devant vous ». Pas du
tout. Ils disent : « On nous a accusés d'une façon très grave,
nous demandons à la Cour d'ordonner que les passages de
l'article de M. Zola qui nous accusent soient supprimés. »
Nous, au contraire, nous estimons qu'il eût été préférable
de dire : « On nous a accusés, nous venons apporter la preuve
de notre innocence. »
Me Félix Roussel. — Les experts ont assigné devant le Tri-
bunal correctionnel. Or, on a réédité dans les pièces du procès
actuel les accusations et les diffamations dont ils se plaignent
devant le Tribunal correctionnel. Les experts demandent,
aujourd'hui, la suppression des diffamations contenues dans
les écritures de ce procès. Quanta celles qui sont dans le jour-
nal V Aurore, nous nous expliquerons devant le Tribunal
correctionnel : mais, pour l'instant, nous voulons seulement
demander à être assistants au procès pour y prendre telles
réserves et telles conclusions qui pourront être nécessaires.
Nous n'avons pas l'intention d'abandonner notre rôle correc-
tionnel, mais nous avons la prétention de ne pas être re jetés
comme témoins pour déposer dans une affaire où nous sommes
précisément les adversaires de M. Zola.
M. le Président. — Vous vous opposez à ce que la Cour
surseoie à statuer ?
Me Roussel. — La Cour fera ce qu'elle croira devoir faire,
Me Labori. — Il est entendu, d'après les paroles de mon con-
frère, que les experts ne renoncent pas à nous assigner devant
le Tribunal correctionnel, où la preuve n'est pas permise.
M. le Président. — La Cour va en délibérer. L'audience est
suspendue.
56 —
ARRÊT
Sur les conclusions déposées par Me Labori, en réponse
à celles de M. l'Avocat général précisant le débat.
M. le Président. — L'audience est reprise.
La Cour,
Statuant sur les conclusions prises par M. l'Avocat général et les
prévenus,
Considérant qu'en exécution de l'article 47 de la loi du 29 îuillet
1881, M. le Ministre de la guerre a déposé une plainte en diffama-
tion, le 18 janvier dernier, au nom du premier Conseil de guerre
du gouvernement militaire de Paria, contre le sieur Perrenx, gérant
du journal l'Aurore, et le s eur Emile Zola, auteur d'un article
intitulé « J'accuse » ;
Considérant que cette plainte vise uniquement la diffamation diri-
gée contre le premier Conseil de guerre du gouvernement militaire
de Paris, qui, dans ses audiences des 10 et 11 janvier 1898, a prononcé
l'acquittement du commandant Esterhazy ;
Considérant que la citation délivrée le 20 janvier à Perrenx et
Zola, à la requête du Ministère public, précise les passages de l'ar-
ticle qui font l'objet des poursuites, lesquels se réfèrent unique-
ment à l'accusation dirigée contre le premier Conseil de guerre
qui a acquitté le commandant Esterhazy ;
Considérant que l'article 35 de la loi du 29 juillet 1881 permet au
prévenu d'établir la vérité des faits diffamatoires dans le cas d'im-
putation contre les armées de terre ou de mer, mais que l'article
52 de la même loi décide que, dans ce cas, le prévenu devra faire
signifier au Ministère public les faits articulés et qualifiés dans la
citation, desquels il entend prouver la vérité ;
Considérant qu'il résulte des termes mêmes de ces articles que la
preuve des faits diffamatoires est limitée aux faits qualifiés et arti-
culés dans la citation ; que la citation et la preuve offerte ne peuvent
avoir que le même objet ;
Considérant toutefois que, dans la signification par eux faite au
Parquet le 24 janvier 1898, les prévenus déclarent qu ils entendent
être admis à prouver, outre les faits articulés et qualifiés dans la
citation, huit autres faits qu'ils précisent sous la lettre B et qui sont
imputés à d'autres personnes ; qu'ils déclarent ces faits indivisibles
avec ceux de la citation et qu'ils prétendent les établir tout d'abord
afin de leur permettre de prouver ensuite la vérité des imputations
relevées contre eux ;
Mais, considérant que les faits énoncés sous la lettre B dans la
signification du 24 janvier dernier ne se rattachent en aucune façon
aux faits nettement précisés et articulés dans la citation ; qu'il
n'existe entre eux aucun lien de dépendance, d'identité de personnes,
d'indivisibilité ou connexité ;
Considérant que la demande de prouver en dehors des limites
lixées par la citation a pour but évident de détruire par tous les
moyens l'autorité de la chose jugée ; que la loi ne permet pas la
discussion des décisions de justice devenues définitives, même dans
le but de faire ressortir la vérité d'imputations diffamatoires, et
— .)/
que le respect de la chose jugée s'oppose à l'admissibilité de toute
preuve qui pourrait porter atteinte à son autorité ;
Par ces motifs :
Rejette du débat les huit faits énoncés par les prévenus sous la
lettre B dans leur exploit du 24 janvier 1898 ; dit que la preuve leur
en sera interdite ;
Rejette en conséquence les conclusions prises par les sieurs Perrenx
et Zola et ordonne qu'il sera passé outre aux débats. j.j
ARRET
Sur les conclusions déposées par les experts.
La Cour,
Statuant sur les conclusions prises par les experts Belhomme,
Varinard et Couard ;
Considérant que les experts Belhomme, Varinard et Couard
demandent, dans leurs conclusions, à intervenir dans l'instance pen-
dante entre le Ministère public et les sieurs Perrenx et Zola et qu'ils
demandent la suppression du passage les concernant dans la signifi-
cation faite par les prévenus à M. le Procureur général, suivant
exploit de Me Baitry, huissier à Paris, du mois de janvier 1898 ;
Considérant qu'aux termes de l'article 41 de la loi du "29 juillet 1881
les faits diffamatoires étrangers à la cause peuvent donner ouverture
soit à l'action publique, soit à l'action civile des parties en cause, lors-
que ces actions leur auront été réservées ;
Qu'il n'en est pas de même des tiers auxquels la loi ne donne
aucun droit de solliciter des réserves ; qu'ils ne peuvent d'ailleurs
en éprouver aucun préjudice puisqu'ils peuvent toujours établir
la vérité des faits ou des propos diffamatoires par tous les moyens
que la loi met à leur disposition ;
Considérant qu'en l'espèce les demandeurs en intervention ne
sont que des tiers et qu'alors leur action ne saurait être admise ;
Par ces motifs,
Déclare la demande en intervention des experts Belhomme,
Varinard et Couard non recevable, les en déboute et les condamne
aux frais de l'incident.
LETTRES D'EXCUSE
D'un certain nombre de témoins
M. le Président. — Maître Labori, j'ai reçu d'un assez grand
nombre de témoins des lettres d'excuse; je vais vous donner
lecture des motifs invoqués.
Voici d'abord la lettre de M. de Pres^ensé. Il m'a envoyé un
certificat de médecin constatant qu'il est atteint d "influenza
et qu'il lui est impossible de se présenter à l'audience.
Voici une lettre du général de Luxer
Me Labori. — C'est par une erreur matérielle que les mem-
— 58 —
bres du Conseil de guerre qui ont jugé M. le commandant Ester-
hazy le 10 janvier 1898 avaient été cités par Mc Baiïry, huissier,
et pour éviter à ces messieurs un dérangement inutile, comme
nous étions décidés à renoncer à leur déposition, j'ai moi-même
prié Me I Hiitry, huissier, de vouloir bien leur écrire pour les
prier de ne pas se déranger.
M. le Président. — Vous renoncez à l'audition de ces té-
moins?
M*' Labori. — Oui, monsieur le Président.
M. le Président. — Voici une lettre du colonel de Piamel,
qui commande le 24e régiment d'infanterie. Il a également reçu
une lettre de l'huissier Baitry lui disant de ne pas se déranger.
Voici une lettre de M. Frédéric Passy.
M Labori. — C'est entendu.
M. le Président. — Vous le saviez?
Me Labori. — Oui, de même que pour M. de Pressensé. Ces
messieurs nous ont avertis. M. Frédéric Passy est à Cannes, je
crois.
M. le Président. — Voici une lettre de M. le Garde des
sceaux :
Mon sieur l'Avocat général, je viens de recevoir la requête que
MM. Perrenx et Zola m'ont adressée le 3 février. Je vous avise en
même temps que le Ministre de la guerre n'a pas été autorisé à
déférer à la citation qui lui a été délivrée. (Rumeurs.)
Maître Labori et Maître Clemenceau, vous renoncez à ces té-
moignages?
Me Clemenceau. — En ce qui concerne le témoignage de M. le
Ministre delà guerre, je crois que nous aurons une observation
à faire.
Me Labori. — Nous faisons à son égard toutes réserves.
M. le Président. — Voici une lettre du général Gonse. Il
demande à être entendu dans les premiers, à cause de son
service.
M° Labori. — Nous pourrons entendre M. le général Gonse
parmi les premiers. Telle était bien notre pensée; mais nous
ne pouvons, malgré notre grand désir de lui être agréable, tenir
uniquement compte de ses convenances personnelles.
M. l'Avocat général. — De son service.
Mc Labori. — Ou de son service. (Il sourit.)
M le Président. — Voici une lettre du commandant d' Ormes-
cheville, qui déclare que, ayant été rapporteur au Conseil de
guerre, il ne croit pas devoir déférer à la citation.
Mc Labori. — Je fais toutes réserves, comme pour M. le géné-
ral Billot.
M. le Président. — Voici une lettre de M. le docteur
Gibert :
Cité comme témoin par M. Zola, j'ai quitté le Havre hier étant très
souffrant. Le voyage ayant aggrave mon état, je me vois dans l'im-
- -7.» —
possibilité de venir déposer en personne et je viens d'envoyer ce que
j'avais à dire à Me Labori.
Me Labori. — Je ne Pai pas encore reçu.
M. le Président. — Alors, c'est réservé ?
Me Labori. — Oui.
M. le Président. — Voici une lettre de M. Gasimir-Perier :
Monsieur le Président,
Il m'a été remis, à la requête de MM. Perrenx et Zola, une citation
à comparaître à l'audience de ce jour devant la Cour d'assises de la
Seine pour dire et déposer vérité dans l'affaire instruite contre les
requérants. Je ne puis éclairer la justice sur aucun fait postérieur à
ma démission de Président de la République. J'ajoute que, si j'étais
interrogé sur des faits qui se sont produits alors que j'occupais la
présidence de la République, l'irresponsabilité constitutionnelle
m'imposerait le silence. Je suis, par déférence pour la Cour, prêt à
me rendre devant elle, si elle juge nécessaire que je reproduise ver-
balement cette déclaration. (Rumeurs.)
M" Labori. — Je fais toutes réserves en ce qui concerne
M. Gasimir-Perier.
IXCIDEXT
Relatif à la lettre d'excuse de M. le colonel du Paty de Clam.
M. le Président. — Voici une lettre du lieutenant-colonel du
Paty de Glam :
J'ai reçu citation à venir déposer devant la Cour d'assises de la
Seine à l'audience du 7 février courant, sous votre présidence. J'ai
exercé les fonctions d'officier de police judiciaire dans l'affaire
Dreyfus ; je ne suis intervenu dans les débats de l'affaire Esterhazy
que par une déposition faite à huis clos et sur laquelle je suis tenu
au secret professionnel. Dans ces conditions, j'ai l'honneur de vous
prier de m'excuser de ne pas comparaître à l'audience, où je ne pour-
rais fournir aucun renseignement sur les faits relevés dans l'assigna-
tion.
Me Labori. — Ici, je demanderai à la Cour la permission de
déposer immédiatement des conclusions. En ce qui concerne
M. le lieutenant-colonel du Paty de Clam, MM. Zola et Perrenx
considèrent qu'il s'agit d'un témoin de la plus haute impor-
tance qui se rattache, par les faits qui le concernent, non
seulement à l'affaire de l'ex-capitaine Dreyfus, mais à celle de
M. le commandant Esterhazy. En outre, M. le lieutenant-colonel
du Paty de Glam doit être entendu au point de vue même dé la
bonne foi des prévenus ; car, s'il faut en croire certains renseigne-
ments qui ont été fournis à M. Zola et dont il demandera à faire
la production à l'audience, M. le lieutenant-colonel du Paty
de Glam a été mêlé à des faits qui concernent M. le colonel Pic-
quart et dont certains seront curieux. Pour toutes ces raisons,
— 60 —
la déposition de M. le lieutenant-colonel du Paty de Clam est
indispensable. Nous ne pouvons pas produire ici certains témoi-
gnages qui le concernent sans qu'il soit appelé lui-même à
s'expliquer en personne, et, dans ces conditions, je crois devoir
dès à présent déposer sur le bureau de la Cour les conclusions
suivantes :
Conclusions
Plaise à la Cour :
Attendu qu'à la vérité les concluants ont été cités devant la Cour
d'assises de Ja Seine pour y répondre seulement de trois passages de
l'article publié par M. Emile Zola dans le numéro de V Aurore du
13 janvier 4898;
Attendu, en conséquence, qu'il leur appartient de faire la preuve
des faits suivants, articulés et qualifiés dans la citation :
lo Un Conseil de guerre vient, par ordre, d'oser acquitter un Ester-
hazy. soufflet suprême à toute vérité, à toute justice ;
2° Les magistrats de ce Conseil de guerre ont rendu une sentence
inique, qui à jamais pèsera sur nos Conseils de guerre, qui entachera
désormais de suspicion leurs arrêts. Le premier Conseil de guerre a
pu être inintelligent, le second est forcément criminel ;
3° Le second Conseil de guerre a couvert une illégalité par ordre en
commettant à son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un
coupable ;
Attendu, en outre, que. si les concluante ont été cités devant la
Cour d'assises de la Seine pour y répondre seulement des trois passa-
ges relevés dans la citation de M. le Procureur général, il n'en est pas
moins vrai que l'article de M. Emile Zola constitue un tout et qu'il
doit être, au point de vue de la responsabilité de son auteur et de la
bonne foi de celui-ci, ainsi qu'au point de vue de la bonne foi du
journal V Aurore, envisagé dans son ensemble ;
Attendu que les trois passages incriminés sont parfaitement incom-
préhensibles si on les détache, et du reste de l'article, et des diver-
ses circonstances qui ont provoqué ledit article ;
Attendu qu'il serait contraire au bon sens et à l'équité de soumet-
tre à MM. les jurés de courts passages arbitrairement choisis dans la
lettre de M. Emile Zola sans leur permettre d'apprécier toute la por-
tée de son acte ; qu'il appartient au jury, pour juger en parfaite con-
naissance de cause les concluants, d'être éclairé sur la véritable
intention de M. Emile Zola, et surtout de connaître les divers élé-
ments d'information sur lesquels s'est fondée la conviction qui lui a
inspiré le cri de protestation indignée dont sa lettre est l'expression ;
Attendu que, conformément au droit commun, les prévenus sont
toujours admis, en matière de délits de presse déférés à la Cour d'as-
sises, à faire entendre tous témoins ou à produire toutes pièces pour
établir leur bonne foi; qu'on ne saurait donc refuser aux concluants,
sous peine d'aboutir à un véritable déni de justice, le droit de faire
entendre au jury les témoignages par lesquels ils se proposent d'éta-
blir que M. Emile Zola a obéi, en écrivant sa lettre, aux considéra-
tions les plus élevées et qu'il a basé son opinion — qu'on la consi-
dère provisoirement comme vraie ou comme fausse — sur les faits les
plus sérieux ;
- 61 —
Attendu notamment que des faits de la plus haute gravité ont été
portés à sa connaissance, relativement aux conditions dans lesquelles
M. le lieutenant-colonel du Paty de Clam a rempli ses fonctions d'of-
iicier de police judiciaire dans l'information relative au procès de
l'ex-capit&ine Dreyfus ;
Attendu, d'ailleurs, que cette information a été le point de départ
des fautes et des irrégularités commises ultérieurement dans la
même affaire et dans l'affaire Esterhazy ;
Attendu, en outre, qu'il y a lieu d'entendre M. du Paty de Clam
sur son rôle postérieurement à la condamnation de l'ex-capitaine
Dreyfus et au cours de l'affaire Esterhazy ; qu'il est indispensable
qu'il soit appelé à déposer, et sur ses relations avec la famille de
Comminges et sur la scène de la dame mystérieuse de 1892, et sur les
télégrammes signés Spera?izaet Blanche, adressés en Tunisie à M. le
lieutenant-colonel Picquart ;
Attendu que si les faits dont s'agit sont établis à l'audience, la
bonne foi des prévenus en résultera manifestement ; qu'en consé-
quence les concluants sont en droit de demander à la Cour l'audition
de M. le lieutenant-colonel du Paty de GÎam à titre de témoin sus-
ceptible de contribuer à la démonstration de leur bonne foi ;
Par ces motifs :
1° Dire que M. le lieutenant-colonel du Paty de Clam sera entendu
sur la bonne foi des concluants et admis à déposer sur les divers-
points qui seront de nature à établir cette bonne foi ;
2° En conséquence, ordonner que M. le lieutenant-colonel du Paty
de Clam sera tenu de comparaître à l'audience de la Cour d'assises ;
dire qu'il y sera contraint par tous moyens de droit, aux termes des
articles 80, 269 et 355 du Gode d'instruction criminelle.
Sous toutes réserves, et notamment sous celle, pour les concluants,
de demander le renvoi de l'affaire à une autre session, s'ils le jugent
nécessaire.
Et ce sera justice.
M. le Président. — Le Ministère public a la parole.
M. l'Avocat général. — Il n'est pas besoin de beaucoup de
paroles pour démontrer que les conclusions qui viennent
d'être prises sont en contradiction manifeste avec l'arrêt que la
Cour vient de rendre. Les faits qui intéressent le lieutenant-
colonel du Paty de Clam faisaient partie d'abord des huit faits
qui viennent d'être expressément rejetés des débats.
M. le colonel du Paty de Clam dit, dans la lettre que M. le
Président vient de faire connaître, qu'il a été mêlé, en deux
qualités, aux affaires qui touchent le débat, la première
comme officier de polico judiciaire dans l'enquête de
l'affaire Dre\fus, la seconde comme témoin dans le huis
clos de l'affaire Esterhazy, et il déclare, comme tous les mem-
bres du Conseil de guerre à l'audition desquels on a renoncé,
parce qu'il était évident qu'on ne pouvait pas l'exiger, que le
secret professionnel l'empêche de donner à ce sujet des indica-
tions quelconques. Par conséquent, il n'y a pas de raison pour
rejeter l'excuse qui est proposée. Cependant, M1' Labori a fait
observer que le lieutenant-colonel du Paty de Clam était inté-
— 62 —
ressé comme témoin au sujet d'une instruction qui n'est pas
terminée, ouverte sur la plainte du lieutenant-colonel Picquart.
Ici, la réponse est manifeste et directe: il ne peut y avoir ni
embarras ni confusion à faire entre M. Zola et le gérant de
l'Aurore, d'une part, et de l'autre le colonel Picquart. Celui-ci
a déposé une plainte qui s'instruit régulièrement et lui seul
aura qualité pour y intervenir s'il le juge à propos, mais cette
procédure est une procédure de tiers par rapport aux prévenus.
Dans ces conditions, à aucun point de vue, les observations
qui viennent de vous être présentées ne me paraissent fondées.
Me Laboki. — La Cour veut-elle me permettre de répondre
très brièvement à M. l'Avocat général pour lui fournir quel-
ques indications sur les faits à propos desquels M. Zola voulait
faire entendre M. le lieutenant-colonel du Paty de Clam et sur
le lien qui les rattache au jugement du 11 janvier 1898?
En 1892, M. le lieutenant-colonel du Paty de Clam, qui n'avait
pas alors le grade auquel il est parvenu depuis, était très lié
avec la famille de Comminges, chez laquelle fréquentait d'ail-
leurs M. le lieutenant-colonel Picquart. Mlle Blanche de Com-
minges et son frère M. le capitaine de Comminges sont cités au
procès.
M. le Président. — Je regrette de vous dire que Mlle de
Comminges est malade et qu'elle a envoyé un certificat de
médecin.
Me Labori. — Nous espérons qu'elle sera rétablie d'ici qua-
rante-huit heures.
Il y a beaucoup de malades dans ce procès ! Nous nous expli-
querons sur tout ce qui se passe et sur ce qui empêche les
témoins de venir, et nous dirons toutes les intimidations et les
menaces qui sont faites.
M. l'Avocat général. — Ah!...
Me Labori. — Pas par le Parquet, monsieur l'Avocat général.
Nous constatons quelle passion on met à empêcher la lumière
de se produire ; messieurs les jurés, vous le retiendrez.
Je continue et ne dirai rien qui puisse offenser personne dans
le cas présent. M11'1 de Comminges a connu M. le lieutenant-
colonel Picquart et M. le lieutenant-colonel du Paty de Clam. Au
moment où la campagne relative à M. le commandant Esterhazy
a commencé, M. le lieutenant-colonel Picquart a reçu en Tunisie
deux dépèches singulières ; dans l'une on disait en substance :
« Tout est découvert, arrêtez Demi-Dieu. — (Signé): Speranza. ;>
I ai Cour se rappelle que c'est là une signature qu'on a trouvée
déjà dans les débats du procès Esterhazy. L'autre dépêche disait
en substance ceci : ce On sait que Georges (c'est M. le lieutenant-
colonel Picquart qui s'appelle ainsi) est l'auteur du petit bleu :
tout est découvert. (Signé) : Blanche. » Blanche, cela voulait dire
Mlhî Blanche de Comminges, et ce qui prouve bien que les
autorités militaires l'ont ainsi compris, c'est qu'elles ont fait
demander à M,Ie Blanche de Comminges certains spécimens
de son écriture. Celle-ci a protesté et a déposé une plainte ainsi
— 63 —
que M. le lieutenant-colonel Picquart. Ces dépêches étaient donc
l'œuvre d'un faussaire. Il serait intéressant de rechercher quel
est le faussaire ou quels sont les faussaires ? M. le lieutenant-
colonel Picquart attribue l'une d'elles à l'agent Souffrain et
nous avons fait citer celui-ci. Nous espérons qu'il viendra, et
alors nous nous expliquerons.
Quant à l'autre télégramme, il est curieux de savoir comment
a pu partir, de certain milieu qui devait toucher soit au
Ministère de la guerre, soit à M. le commandant Esterhazy, une
dépêche signée Blanche? que M. le lieutenant-colonel Picquart
devait attribuer à MUe Blanche de Comminges.
Nous voudrions entendre M. le lieutenant-colonel du Paty de
Clam sur ces faits et sur d'autres de beaucoup antérieurs aux-
quels il a été mêlé et qui concernent exclusivement et de près
M. le commandant Esterhazy ; ils se sont passés en 1892, et nous
aurions besoin aussi du témoignage de MHe de Comminges sur
le même sujet.
M. le Président. — Il n'est pas question en ce moment-ci de
Mlle de Comminges, il est question du lieutenant-colonel du
Paty de Clam.
Me Labori. — C'est M. le colonel du Paty de Clam que ces faits
concernent. Celui-ci a été amené à un moment donné, sur
l'intervention d'un de ses chefs les plus éminents, le géné-
ral D..., à restituer à la famille de Comminges une correspon-
dance. Je ne puis rien préciser à ce sujet, la Cour comprend
pourquoi, mais la Préfecture de police a été saisie de la question.
Un jour, M. le lieutenant-colonel du Paty de Clam a dit qu'une
lettre se rattachant à cette correspondance n'était pas entre ses
mains et qu'il ne pouvait la remettre directement parce qu'elle
était tombée aux mains d'une femme, mais qu'il n'était pas très
difficile de la ravoir et qu'il fallait seulement verser en échange
de la lettre un billet de 500 francs. Alors il paraît que, sur la
demande de M. le lieutenant-colonel du Paty de Clam, rendez-
vous fut pris, au Cours-la-Reine, à l'endroit où intervint la singu-
lière femme voilée dont a parlé M. le commandant Esterhazy. C'est
là qu'en présence de témoins M. le lieutenant-colonel du Paty de
Clam entra en conversation avec une dame voilée, avec laquelle
il resta longtemps et à qui il prétendit avoir remis un billet de
500 francs, que personne ne lui avait donné d'ailleurs. Puis il
rapporta la lettre pour la transmettre à la famille de Com-
minges. Il y a là des faits sur lesquels je ne puis rien dire de
plus qu'en présence des intéressés; je ne puis fournir que des
indications.
M. le Président. — Mais je ne vois pas la relation qui existe
entre ce que vous venez de nous dire et l'affaire pour laquelle
votre client est poursuivi.
Me Labort. — Vous allez voir!
M. Emile Zola n'hésite pas à penser que, loin que la dame
voilée, qu'on n'a pas craint de présenter dans des rapports officiels
comme étant peut:être en relations avec M. le colonel Picquart,
— 64 —
que M. le commandant Esterhazy a hautement, audacieusement
dénoncé de ce chef, eh bien! dis-je, M. Emile Zola pense que,
loin que la dame voilée sorte de l'entourage de M. le colonel
Picquart, elle sort ou de l'entourage de certains membres de
l'état-major, ou de l'entourage de M. le commandant Esterhazy
lui-même.
Eh bien ! cette dame voilée, dont on a si facilement accepté
l'existence et les actes, il faudra pourtant ici qu'on s'en expli-
que ! Car, enfin, comment voulez-vous que nous démontrions
qu'on a acquitté un coupable, qu'on a acquitté un coupable par
ordre, si nous ne commençons pas par établir que celui dont il
s'agit est coupable, et par établir par conséquent les diverses
circonstances desquelles sa culpabilité pourra ressortir.
Il nous appartient, dans ces conditions, d'examiner dans le
détail, afin de faire la lumière complète, des points qui ne con-
cernent en rien la défense nationale dont on a d'ailleurs abusé ;
il nous est permis, cela est incontestable, de faire la lumière sur
les moyens de défense du commandant Esterhazy, qui ont été
accueillis par le Conseil de guerre avec une facilité qu'on ne ren-
contrera pas devant MM. les jurés.
Me Clemenceau. — Devant le Conseil de guerre, il a été
question de la dame voilée dans l'interrogatoire de M. le com-
mandant Esterhazy, et on la prenait si bien au sérieux à ce
moment-là que M. le Président du Conseil de guerre, M. le géné-
ral de Luxer, a demandé aux témoins s'ils pourraient donner
des indications sur la dame voilée; j*en conclus que si de ce côté
de la barre nous entendons faire entendre des témoins qui
déposeront de faits, on ne peut pas nous demander de renoncer
à nos témoins.
Au point de vue de la lettre de M. le commandant du Paty de
Clam, disant qu'il ne peut pas venir déposer parce qu'il était
officier de police judiciaire dans la première instruction, la Cour
pourrait peut-être se souvenir que, dans cette enceinte, on a
entendu, dans une affaire Prado, M. le juge d'instruction Gruillot,
qui est venu déposer des faits qui se sont passés dans son ca-
binet: il était donc témoin comme juge d'instruction.
Le Président des assises était un magistrat de Paris. Or, ce
qu'on a fait dans l'affaire Prado, on peut le faire dans les débats
actuels, et je ne vois pas pourquoi on n'entendrait pas M. le
commandant du Paty de Clam parce qu'il a joué un rôle dans
une autre enquête.
M. le Président. — Vous déposerez des conclusions.
Mr Labori. — .l'ajoute un mot. Mon intention était de ne pas
parler sur ce point avant d'avoir entendu M. du Paty de Clam :
j'y insiste dans mes conclusions.
Me Clemenceau. — Ceci n'a aucun rapport avec * l'affaire
Dreyfus.
M. le Président. — M. du Paty de Clam dit en effet quila
rempli les fonctions d'officier de police judiciaire dans l'affaire
— 65 —
Dreyfus, et il ajoute : « Je ne suis intervenu dans l'affaire
Esterhazy que par une déposition faite à huis clos... »
AIe Clemenceau. — Mais il n'y a pas de secret professionnel
pour un témoin qui dépose à huis clos.
Me Labori. — J'ajoute autre chose. C'est la première fois que
je vois les témoins être juges, dans une affaire, de l'utilité de leur
déposition. Nous avons déjà vu mentir des témoins, je suis sûr
que M. du Paty de Clam ne le fera pas ; c'est peut-être pour cela
qu'il ne viendra pas.
M. le Président. — Ils ne sont pas juges ; puisque vous agi-
tez la question, je lis ces lettres pour vous faire connaître ce
qu'elles contiennent...
Me Labori. — Parfaitement.
Et moi, je réponds aux objections de M. du Paty de Clam.
Et je dis que ce serait la première fois que cela aurait lieu si la
Cour accueillait les explications de M. du Paty de Clam qui
n'est ni malade ni retenu, que je sache, pour raisons de service;
je dis que ce serait la première fois qu'un témoin serait juge
de la qu3stion de savoir sur quel point il doit déposer.
M. du Paty de Clam ne sait pas sur quels points il doit dépo-
ser, sur quoi nous l'interrogerons.
Il doit comparaître dans ce débat concernant les poursuites
contre lesquelles M. Emile Zola proteste ; car nous avons à
l'interroger tant sur des points de fait que sur des points de
moralité qui touchent exclusivement l'affaire Esterhazy et qui
ne touchent en rien l'affaire Dreyfus.
Dans ces conditions, il est donc indispensable que M. le co-
lonel du Paty de Clam vienne à la barre ; si nous l'interrogeons
sur des points à l'égard desquels il peut se renfermer dans le
secret professionnel, il s'y renfermera et ne répondra pas. Et
encore, monsieur le Président, aurons-nous le droit de déposer
sur le bureau de la Cour des conclusions pour lui demander si,
en droit, M. le colonel du Paty de Clam peut se retrancher
derrière le secret professionnel ?M. le colonel du Paty de Clam
invoque le huis clos, eh bien ! s'il faut faire le huis clos devant
la Cour d'assises, on le fera ; nous ne craignons pas le huis
clos, nous, devant le jury.
Nous ne poserons pas de questions intéressant la défense
nationale...
M. Zola. — Aucune.
Me Labori. — Il n'y en a pas dans cette affaire ; on peut dire
ce qu'on voudra sans compromettre la sécurité du pays. On
invoque sans cesse ce prétexte ; c'est une plaisanterie.
M. l'Avocat général. — C'est la défense nationale qui est
est une plaisanterie ? . . .
Me Labori. — Ah ! véritablement, monsieur l'Avocat général,
ceci n'est pas digne de votre loyauté ; je n'admettrai pas que per-
sonne ici, pas même vous, suspecte mon patriotisme! Àh!
pardon, pardon! (Applaudisseûients.) Je n'accepte pas cela!
Laissez cela aux feuilles qui applaudissent à tous les actes
— m —
dont nous sommes aujourd'hui... Je ne veux rien dire de plus
Je reprends ma discussion.
Il faut bien que MM. les jurés comprennent de quel
côté est la vérité dans cette affaire, de quel côté on veut la
lumière et de quel côté on ne la vent pas : cette lumière, il faut
qu'on sache pourquoi, du côté des adversaires, on la refuse.
Eh bien! je vous le répète, messieurs les jurés, s'il y a une ques-
tion qui intéresse la défense nationale, nous ne l'aborderons pas
plus que personne; si le huis clos est nécessaire, on prononcera
le huis clos, nous l'acceptons; mais nous n'admettrons pas que,
nous livrant en pâture à toutes les calomnies, à toutes les
injures, on dise que nous ne sommes pas des patriotes, que nous
sommes des hommes payés, quand nous livrons en somme, dans
un procès de cette nature, une bataille dans laquelle nous enga-
geons toute notre vie, tout notre honneur; nous n'admettrons
pas qu'on vienne dire que nous plaisantons et que nous méri-
tons tout au plus le dédain — on verra plus tard si nous le
méritons î
Encore une fois, je ne veux rien dire de plus. J'ai fait con-
naître avec beaucoup de réserve pourquoi M. du Paty de Glam
doit être entendu; MM. les jurés apprécieront et le pays avec
eux.
Me Clemenceau. — J'estime qu'il y a pour entendre le colonel
du Paty de Glam une raison qui pourrait peut-être nous réunir
dans une même opinion : c'est que, dans le Gode, il y a un
article qui dit que tout témoin cité devant la Cour d'assises doit
comparaître. Je demande à M. l'Avocat général, qui représente
ici la Société, de vouloir bien s'associer à mes conclusions.
M. le Président, à M. V Avocat général. — Yous n'avez rien
à dire ?
M. le Président, à Me Ldbori. — Vous remettrez vos con-
clusions après l'appel des témoins.
LETTRES D'EXCUSE
D'un certain nombre de témoins (suite). — Incidents.
M. le Président. — J'ai reçu également une lettre du colonel
de Ramel.
Mc L.vbori. — Pas d'objection, monsieur le Président.
M. le Président. — J'ai reçu une lettre de Mlle Blanche
de Gomminges; voici cette lettre :
"Je suis trop souffrante pour pouvoir déférer à la. citation comme
témoin aux assises du 7 février. Ci-inclus le certificat du médecin.
Je profite de l'occasion pour vous certifier que je ne connais ni
M. Zola ni le gérant du journal l'Aurore. Je m'étonne d'avoir été
citée à leur requête, etc..
Me Labori. — Monsieur le Président, il est probable que
— 67 —
Mlle de Gomminges connaît les faits que j'ai déjà indiqués très
discrètement, et" sur lesquels nous demandons à la faire en-
tendre.
M. le Président. — Elle a adressé un certificat de médecin
à l'appui de sa lettre .
M*' Labori. — Eh bien! nous aviserons pour savoir s'il y a
lieu de déposer des conclusions pour que M"'' de Gomminges
soit interrogée par voie de commission rogatoire, ou pour que
l'affaire soit renvoyée jusqu'à ce qu'elle soit rétablie.
Messieurs les jurés devront savoir que .nous aussi, nous vou-
lons que cette affaire finisse, que l'angoisse qui pèse sur la
conscience publique soit enfin secouée; par conséquent, nous
irons jusqu'au bout de notre tâche, malgré tous les obstacles,
malgré toutes les difficultés ! Et la vérité, messieurs les jurés,
elle est si éclatante — et vous le sentez bien, puisqu'on voudrait
qu'il ne soit apporté aucun témoignage — elle est si éclatante
que moi, je me charge de vous faire la preuve sans aucun
témoin et sans aucune autre pièce que celles que tout le monde
connaît !
M. le Président. — Maître Labori, il y a deux choses dis-
tinctes : il y a votre plaidoirie, dans laquelle vous direz tout ce
que vous croirez devoir dire, et je suis d'avis que vous le ferez
avec tout le tact et toute la courtoisie dont vous êtes capable ;
mais en ce qui concerne les témoins, vous avez entendu l'arrêt
de la Gour ; il ne faut pas que nous sortions des faits qui ont été
relevés, articulés, précisés dans l'assignation.
Me Labori. — Nous y sommes en plein, dans ces faits: nous
sommes en plein dans l'affaire Esterhazy, et nous sommes en
plein aussi dans la question de bonne foi.
M. le Président. — J'ai re<;u une lettre de M. Gardin :
J'ai reçu citation à comparaître pour l'audience du 7 février, en
raison du rôle de juge que j'ai rempli devant le Conseil de guerre,
qui en janvier dernier a acquitté le commandant Esterhazy...
...Et je n'ai connu l'affaire en question que parce qu'en ont dit les
journaux. Dans ces conditions,, je n'aurais aucun témoignage à
fournir.
M8 Labori. — Nous n'insistons pas, monsieur le Président.
M. le Pkhsident. — M. Paulet avait été cité : il a reçu une
lettre de l'huissier Baitry qui lui dit de ne pas se présenter.
Voici une lettre de M. le lieutenant- colonel Marcy
Me Labori. — Nous renonçons à entendre ce témoin.
M. le Président. — Voici une lettre de M. Gaudelette, qui a
reçu également contre-ordre de l'huissier.
— 68 —
INCIDENT
Relatif à la lettre d'excuse de M11" de Boulancy.
Voici une lettre de Mme de Boulancv :
J'ai l'honneur de vous prévenir qu'il me sera impossible de me
rendre demain lundi à l'audience où je suis appelée comme témoin.
Je suis retenue dans mon lit par une affection cardiaque qui me
fait beaucoup souffrir en ce moment; voici du reste le certificat de
mon docteur, M. Bas, 4, rue de Berlin.
Je vous prierai de vouloir bien vous en rapporter aux deux dépo-
sitions qui sont entre les mains de M. le juge d'instruction Ber-
tulus...
MeLABom. — Monsieur le Président, si vous le voulez bien, en
vertu de votre pouvoir discrétionnaire, et en raison de ce que
Mme de Boulancy figure parmi les témoins notifiés à M. le Pro-
cureur général, nous vous demandons d'ordonner que les dépo-
sitions faites devant M. le juge d'instruction Bertulus seront
versées aux débats.
J'insiste donc, et en présence de la lettre de Mme de Boulancy,
j'ai l'honneur de poser des conclusions pour que les dépositions
de Mlue de Boulancy devant M. Bertulus soient versées au
débat.
M. le Président. — Monsieur l'Avocat général?
M. l'Avocat général. — Il ne s'agit pas de l'affaire actuelle,
l'instruction est en cours.
M. le Président. — Vous entendez ce que dit M. l'Avocat
général ; il s'agit d'une affaire en cours pour laquelle le
Parquet...
MeLABORi. — Comme le Parquet est saisi de toutes sortes
d'affaires connexes avec le procès de M. Zola, nous voilà bien
tranquilles, et comme les témoins ne veulent pas venir, nous
pouvons vouloir la lumière, elle sera complète, si cela continue
ainsi pendant deux jours !
Nous n'aurions pas demandé que les dépositions de M,ne de
Boulancy devant M. le juge d'instruction Bertulus soient ver-
sées au débat si un incident ne nous y avait obligés. Nous avons
appelé M1111' de Boulancy. Il ne suffit pas qu'elle ait déposé
devant M. Bertulus pour qu'elle passe à l'état de témoin éter-
nellement muet. Il faut donc qu'on entende Mme de Boulancy.
Les lettres de M. le commandant Esterhazy, dans lesquelles
il parle si hautement de la France, et avec un patriotisme que
MM. les jurés ont remarqué, elles appartiennent, au point de
vue de l'authenticité, au débat actuel. M. le commandant Ester-
hazy, sentant bien le coup terrible que l'une de ces lettres, où
il se qualifie deuhlan, allait lui porter, malgré toutes les égides
dont il est couvert, a nié qu'elle fût authentique ; or elle l'est, je
l'affirme! Et si M"m de Boulancy était là, nous l'établirions.
I
— 69 —
En présence de toutes ces obstructions, j'ai le droit, au nom
de mon client, qui, j'en suis sûr, m'approuvera.. .
M. Zola. — Parfaitement.
Me Labori. — ... et j'ai le devoir de tout dire. M""' de Bou-
lancy en possède d'autres, des lettres...
M. Zola. — Absolument.
Me Labori. — ... aussi authentiques etplus graves que les autres.
Elle est, depuis six semaines, abandonnée à toutes les inti-
midations. M. Je commandant Esterhazy se rend chez elle quoti-
diennement, avec la protection de la police, puisque celle-ci ne
l'en empêche pas ; et M. le commandant Esterhazy la menace de
mort si elle les livre. Mme de Boulancv a entre les mains égale-
ment des télégrammes de M. Esterhazy, postérieurs à tout cela,
dans lesquels il Ja supplie de lui remettre les lettres, et cela, il
y a plus d"un témoin qui le sait.
Il y a notamment pour le dire, ce M. Thys, dont on va nous
annoncer tout à l'heure qu'il ne viendra pas, parce que, paraît-
il, le Crédit Lyonnais le menace de révocation s'il vient, et lui
promet de payer l'amende s'il ne vient pas.
Eh bien ! nous faisons MM. les jurés juges de cette situation.
Et nous leur demandons si c'est M. Zola, ou si c'est M. le
Ministre de la guerre, par sa plainte et les restrictions de cette
plainte, qui crée en France une situation, quoi qu'on en dise,
véritablement révolutionnaire !
M. le Président. — Vous faites des réserves en ce qui con-
cerne ce témoin; vous avez l'intention de déposer des conclusions.
Me Labori. — Je déposerai des conclusions.
Me Clemenceau. — Permettez-moi également de faire toutes
réserves en ce qui concerne la comparution de Mme de Boulancy.
C'est depuis ce matin, tout au plus, que Mme de Boulancy est
atteinte d'une maladie de cœur; mais, depuis deux jours, nous
savions qu'elle ne viendrait pas et que, dans la crainte que la
Cour ordonne qu'un médecin expert se rende auprès d'elle, elle
restera couchée aujourd'hui toute la journée.
Je dois ajouter que Mme de Boulancy a fait connaître à M. le
Président qu'elle demeure rue de Berlin. Je supplie M. le Pré-
sident de vouloir bien envoyer soit un médecin, soit un huis-
sier rue de Berlin : on n'y trouvera pas Mrae de Boulancy.
M. le Président. — Elle demeure boulevard des Bati-
gnolles, n° 22.
M. Zola. — Elle n'y est pas davantage.
Me Clemenceau. — Eh bien ! boulevard des Batignolles, 22,
vous ne trouverez pas Mme de Boulancy.
M. le Président.— C'est le certificat du médecin qui l'indique.
Me Clemenceau. — Il est bien facile de s'en assurer.
M. le Président. — « Je soussigné, Bas, docteur en méde-
cine, de la faculté de Paris, 9, rue de Berlin, certifie que Mme de
Boulancy (Gabrielle), née Cartier, demeurant boulevard des
Batignolles, 22. . . »
Me Clemenceau. — Il y a une différence entre le domicile de
— 70 —
droit et le domicile de fait; eh bien ! je dis qu'en droit, Mme de
Boulancy demeure peut-être boulevard des Batignolles, mais je
dis qu'en fait elle n'y est pas. {Bruit.) Je crois qu'il n"y a rien
de ridicule dans ces explications que je formule, et j'ai l'hon-
neur de déposer devant la Cour des conclusions... rédigées
depuis quarante-huit heures. Nous disions dans nos conclusions
que Mme de Boulancy était atteinte d'une maladie de cœur, et
voici que, suivant les termes de sa lettre, elle est souifrante
d'une affection cardiaque.
Voici ces conclusions :
Plaise à la Cour,
Attendu que M,no de Boulancy, régulièrement citée devant la
Cour d'assises, ne comparaît pas et fait parvenir un certificat de
médecin attestant qu'en raison « d'une maladie de cœur >i elle ne peut
comparaître;
Mais, attendu que ce témoin était cité pour établir la vérité des
faits reprochés aux prévenus concernant le premier Conseil de
guerre;
Que Mme de Boulancy elle-même ou des tiers dûment autorisés,
ont affirmé à diverses reprises que celle-ci possédait des lettres du
commandant Esterhazy non moins outrageantes encore pour l'armée
française que celles déjà connues et qu'elle les produirait à la Cour
d'assises ;
Qu'il est en outre à la connaissance des concluants : que Mme de
Boulancy a reçu trois dépêches du commandant Esterhazy lui rede-
mandant les lettres dont il vient d'être parlé et la menaçant de mort
si- elle les produisait ; que, devant ces menaces, Mm3 de Boulancy a
déménagé brusquement en cachant sa nouvelle adresse; que sa
maladie est feinte, qu'en effet, elle est sortie jeudi dernier, et que ce
jour-là il a été décidé par elle qu'elle ne comparaîtrait pas, qu'elle
ferait parvenir un certificat établissant qu'elle est atteinte d'une
maladie de cœur et qu'elle resterait couchée toute la journée de
lundi; qu'elle a en outre décidé, sous le coup des menaces qui lui
ont été faites, de ne livrer a la Cour ni les lettres ni les dépêches
sus-indiquées ;
Attendu que ce témoignage avait pour «but d'élucider 3a question
de faux reprochée au témoin au sujet de la lettre d'Esterhazy, fait
dont s'est occupé le premier Conseil de guerre, et que les lettres
et dépêches dont il vient d'être parlé sont de nature à jeter au débat
un important élément d'appréciation ;
Pour ces motifs et tous autres à déduire :
Dire qu'un médecin se transportera chez Mmc de Boulancy et dira
si son état de santé lui permet de venir,
Ordonner que, par tel officier de police judiciaire qu'il plaira à la
Cour, il sera procédé à la saisie :
1° Des lettres du commandant Esterhazy à Mme de Boulancy se
trouvant soit chez ses témoins, soit chez des tiers ;
3« Des dépêches du commandant Esterhazy se trouvant en posses-
sion de Mme de Boulancy.
— 71 —
M. le Président. — J'ai également reçu une lettre de M. le
baron de Vaux :
Monsieur le Président,
Veuillez m'excuser si je ne puis répondre à l'appel de mon nom.
Je suis malade et dans l'impossibilité de sortir.
Inclus certificat de mon médecin.
Me Labori. — ; Nous renonçons à la déposition de M. le baron
de Vaux .
M. le Président. — M. Duclaux demande à se présenter à qua-
tre heures seulement.
INCIDENT
Relatif à la lettre d'excuse de M. Le Brun-Renaud
J'ai reçu également une lettre de M. Le Brun-Renaud :
J'ai l'honneur de vous informer jue j'ai reçu une assignation à com-
paraître comme témoin dans l'affaire Zola, qui doit être jugée aux
assises de la Seine à partir du 7 février.
Cette assignation n'a pu m'être adressée qu'en raison du service
spécial que j'ai exécuté le 5 janvier 1895, à l'occasion de la parade
d'exécution de l'ex-capitaine Dreyfus.
Je ne puis donc rendre compte de ce qui s'est passé dans ce ser-
vice qu'à mes chefs hiérarchiques, et c'est ce que j'ai fait; à eux
seuls appartient de faire de mon rapport tel usage qui sera con-
venable.
Quant à moi, en dehors d'eux, je suis tenu au silence en raison de
mes devoirs professionnels, et me trouve dans l'impossibilité de dé-
poser devant MM. les jurés.
Dans ces conditions, je m'abstiendrai de répondre...
Me Labori. — Je vais demander à la Cour la permission de
déposer des conclusions.
Je déposerai deux sortes de conclusions, ou plutôt je réser-
verai celles qui concernent le secret professionnel pour le mo-
ment où la Cour aura statué sur l'audition de M. le capitaine
Le Brun-Renaud. Voici les premières :
Plaise à la Cour,
Attendu que M. Emile Zola, dans sa lettre au Président de la Ré-
publique, publiée dans le numéro de V Aurore du jeudi 13 janvier
1898, et à raison de laquelle il est actuellement déféré à 1^ Cour d'as-
sises, a eu surtout pour but de protester contre ce qu'il considère
comme une erreur judiciaire et de faire tout ce qui dépendait de lui
pour parvenir à la manifestation de la vérité ; que cela résulte bien
du passage suivant qu'il écrit à la fin de sa lettre : « Je n'ai qu'une
passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui a tant souf-
fert et qui a droit au bonheur » ;
Attendu que, depuis plusieurs semaines, il a été question dans la
presse et à la tribune de la Chambre des Députés de prétendus aveux
7:2
qui auraient été recueillis par M. le capitaine lie Brun-Renaud, le jour
de la dégradation de l'ex-capitaine Dreyfus, et constatés par lui;
Attendu qu'en dehors de la preuve des faits articulés et qualifiés
dans la citation, qu'il leur appartient de fournir, les concluants sont
en droit de faire entendre tous témoins nécessaires pour établir leur
bonne foi ;
Attendu que, pour établir cette bonne foi, il est indispensable de
démontrer tout d'abord que les aveux prétendument reçus par M. Le
Brun-Renaud n'ont pas été effectivement reçus, et qu'à supposer qu'ils
aient été constatés, ils n'ont pu l'être que faussement et irrégulière-
ment;
Par ces motifs :
( ordonner l'audition de :
lo M. Le Brun-Renaud, qui sera invité à répondre aux questions
suivantes :
(A) A-t-il recueilli des aveux de Dreyfus et dans quelles condi-
i on s !
( 9) Les a-t-il constatés officiellement ? Dans quelles conditions et
à quelle date?
(C) En a-t-il parlé à diverses personnes? A M. Fornizetti. à M. le
baron de Vaux, à M. Clisson, à M. Fontbrune, à M. Dumont?
(D) A toutes les questions qu'il pourrait être utile de lui poser
relativement à l'ensemble des faits dont s'agit ;
2° De tous autres témoins susceptibles d'être interrogés utilement
sur le même ordre de laits.
Sous toutes réserves.
Et ce sera justice.
M6Labori. — Monsieur le Président, nous aurions absolument
besoin de faire comparaître M. le commandant Ravary. Il n'y a
point de question touchant le secret professionnel en ce qui
concerne les points sur lesquels nous aurons à l'interroger. M. le
commandant Ravary a, en effet, le premier constaté officielle-
ment, dans un rapport qui a été lu publiquement, l'existence
de ce qu'on appelle le dossier secret de l'affaire Dreyfus.
C'est là un point qui appartient tout entier au débat, puis-
que M. Emile Zola et son coprévenu sont autorisés à faire
la preuve qu'une illégalité a été commise en 1894 et qu'elle a
été couverte en 1898. 11 est donc indispensable, dans ces condi-
tions, que M. Ravary soit entendu, et j'aurai l'honneur de
déposer sur ce point des conclusions.
M. le Président. — J'ai reçu de M. le général Mercier une
lettre dans laquelle il dit que les poursuites intentées par le
gouvernement contre M. Zola ne visent que le jugement Ester-
hazy, auquel il est resté étranger.
Me Labori. — Je suis tout à fait surpris que M. le général
Mercier — comme d'autres, d'ailleurs — se fasse lui-même
juge de la question de savoir s'il lui appartient de comparaître
ou non devant la justice.
Le Ministre de la guerre peut délimiter ici les points quiferont
— 73 —
l'objet de sa plainte, mais il n'a pas le droit comme plaignant
— ce qui est tout à fait choquant et monstrueux — de mettre un
obstacle, non plus juridique, mais matériel à la preuve des faits
que nous voulons établir. M. le général Mercier est un témoin
capital. 11 lira peut être demain dans les journaux ce qui s'est
passé à la première audience de cette affaire, qui ne se plaide pas
seulement devant 1.500 personnes, mais devant la France en-
tière.
Or, M. Zola affirme qu'en 1894 M. le général Mercier, minis-
tre de la guerre, se faisant lui-même juge alors qu'il n'était
que chef, a fait parvenir au Conseil de guerre, après l'audience,
en dehors des débats, en dehors de l'accusé, sans qu'on l'inter-
rogeât à ce sujet, sans qu'on soumît rien à son défenseur, une
ou plusieurs pièces secrètes qui n'ont d'aii leurs aucune valeur.
Si ce n'est pas vrai, que M. le général Mercier vienne le dire
ici demain ; si s'est vrai, je n'ai plus besoin de lui.
Bien entendu, je fais mes réserves, monsieur le Président.
M. le Président;. — M. Patron, chef de bataillon en retraite,
m'écrit qu'il est manifeste qu'il ne peut être assigné que comme
ayant fait partie du Conseil de guerre et qu'il est obligé de se
refuser à tout témoignage.
Me1 Lâbori. — Nous faisons toutes réserves, de même que
pour M. le général Mercier.
M. le Président. — Vous ne l'abandonnez pas?
Me Lajbori. — Non, monsieur le Président.
M. le Président. — M. le commandant Rivais, chef d'es-
cadron au 12e régiment d'artillerie, m'a écrit également.
Me Lajbori. —Nous n'insi&tons pas, monsieur le Président.
Il s'agit là du Conseil de 1898.
M. le Président. — M. Vallecalle, greffier près le Conseil de
guerre, écrit qu'il ne peut pas venir, ayant été cité à raison des
fonctions de greffier remplies par lui.
Me Labori. — Nous insistons pour la comparution de M.
Vallecalle, et nous faisons des réserves dont nous nous empa-
rerons tout à l'heure dans nos conclusions.
Le plaignant est représenté ici par M. le Procureur général.
Nous lui serions très reconnaissants de nous faire savoir, la
consigne et le respect de l'autorité étant dans l'armée admi-
rables et bien observés, si M. le Ministre de la guerre a donné à
tous ces témoins, comme à M. le général Mercier, une autorisa-
tion qui, pour ceux-là, eût été plus qu'une autorisation, un
ordre.... Je serais reconnaissant à M. le Procureur général, s'il
ne le sait pas, de vouloir bien faire poser d'ici demain la ques-
tion à M. le Ministre de la guerre, afin de nous donner une
réponse.
M. Zola. — En un mot, nous voudrions savoir, monsieur le
Président, si ces personnes ont reçu des ordres de M. le général
Billot, ou si elles ont agi de leur propre initiative.
M. l'Avocat général. — J'apprends le contenu de ces lettres
en même temps que la défense.
— 74 —
M> Labori. — Pariait, monsieur l'Avocat général. Je n'en dou-
tais pas. Soyez assuré que j'ai, et pour la Cour qui nous juge, et
pour M. le Procureur général qui est mon adversaire, le plus
absolu respect. J'ai en eux la plus absolue confiance, et vous
me croirez si je vous dis que c'est peut-être la seule force qui
me soutienne à travers la tâche considérable que j'ai entreprise,
force à laquelle il s'enjoint pourtant une autre : l'espérance du
résultat, du succès qui est au bout de notre effort et qui me
persuade qu'un jour, quelque dégoût dont nous ayons été
abreuvés, on nous remerciera peut-être de l'œuvre de courage
que nous accomplissons aujourd'hui.
Lonc, monsieur l'Avocat général, j'ai en vous la plus absolue
confiance. Gela me donne ici toute latitude. Vous n'êtes pas mon
adversaire, vous Têtes si peu que vous ne pouvez pas vous-
même accepter la lumière sur les points où on ne veut pas la
faire. Cependant, puisque M. le Ministre de la guerre et
ses subordonnés ne le veulent pas, je vous en "supplie,
répondez-nous simplement à cette question : « Leur a-t-on
donné l'ordre de ne pas venir? » Si on ne l'a pas donné, qu'on le
dise hautement, et la Cour statuera demain sur nos conclusions
qui demanderont peut-être le renvoi de l'affaire afin que le
jury puisse juger en pleine connaissance de cause.
Me Clemenceau. — Constatons tout d'abord que M. le Président
de la République n'a pas voulu signer le décret de M. le Ministre
de la j ustice permettant d'assigner M. Billot, ensuite que M. Billot
a autorisé M. le général Mercier à ne pas comparaître devant la
Cour d'assises. Puisque nous connaissons le commencement
de l'histoire, il y a intérêt à connaître la suite, et je demande à
M. le Procureur général de nous faire savoir à la prochaine au-
dience si les autres officiers d'un grade moins élevé que celui
du général Mercier ont également reçu l'autorisation de leurs
supérieurs de ne pas se présenter devant la justice. S'il en est
ainsi, il me sera permis de m'étonner qu'il ne se soit trouvé
personne dans toute cette hiérarchie pour comprendre qu'il est
un^ chose au-dessus du Ministre de la guerre, c'est la justice.
{Mouvements divers.)
M. le Président. — M. Morel, aujourd'hui à la retraite, dit
qu'il ne peut venir déposer.
Me Labori. — Nous insistons en ce qui concerne tous
les honorables officiers qui assistaient au Conseil de guerre
de 1894; nous renonçons absolument en ce qui concerne les
officiers du Conseil de guerre de 1898, et j'ajoute que nous
avons spontanément écrit à ces messieurs que c'était par erreur
qu'ils avaient été convoqués.
M. le Président. — M. Autant, architecte, s'excuse aussi de
ne pouvoir venir.
Me Labori — Nous insistons. D'ailleurs, ainsi que me le fait
justement remarquer M'' Clemenceau, tous ces certificats nous
sont annoncés huit jours à l'avance.
M. le Président. — M. le colonel Echemann, colonel au 1 20e ré-
— /.)
ciment d'infanterie, écrit qu'il est manifeste qu'il ne peut être
assigné qu'à raison du rôle qu'il a rempli au Conseil de guerre
qui, en décembre 1894, a jugé le capitaine Dreyfus.
Insistez-vous, maître Labori?
Mes Labori et Clemenceau. — Oui, monsieur le Président.
M. le Président.. — M. le général de Boisdelfre écrit qu'il n'a
été aucunement mêlé 'à l'instruction du procès Ksterhazy, qui
dépendait uniquement du gouverneur militaire de Paris.
M€ Labori. — Monsieur le Président, M. Zola s'étonne beau-
coup — et je ne puis m'empécher de communiquer à la Cour et
à MM. les jurés cette observation — que tous ces témoins,
suivant l'indication fournie à la tribune, non pas seulement par
M. le Ministre de la guerre, mais par M. le Président du Conseil
lui-même, semblent s'imaginer qu'ils forment une caste à part
et indépendante, qu'il leur est permis de s'élever au-dessus de
tous les droits, de la justice elle-même, de se faire juges person-
nellement de la question de savoir s'ils sont utiles ou non
comme témoins dans une affaire. Par conséquent, pour M. le
général de Boisdeffre, comme pour les autres, nous insistons
et nous protestons.
Me Clemenceau. — Nous sommes un peu désorientés, parce
que, dans les lettres que vous lisez, monsieur le Président, il y
a des témoins qui disent qu'ils ne viendront pas parce qu'ils
connaissent certains faits, et d'autres, comme M. de Boisdeffre,
qui disent qu'ils ne viendront pas parce qu'ils ne connaissent
pas l'affaire du Conseil de guerre. Nous ne savons laquelle de
ces deux observations est la bonne, mais il est impossible
qu'elles soient bonnes toutes les deux.
Il est intéressant pour MM. les jurés de retenir que des
anciens ministres, des témoins qui ne sont pas les premiers
venus, MM. Guérin et Trarieux, anciens Gardes des sceaux,
M. Poincaré, ancien Ministre des finances, ont répondu à la
citation. Ceux-là viennent; il est bien certain qu'ils n'avaient
rien à craindre s'ils avaient écrit à M. le Président qu'ils ne
pouvaient pas venir. Donc, ces anciens ministre répondent à
notre appel et, parmi les militaires, nous ne pouvons pas avoir
un témoin. Je crois qu'il est bon que MM. les jurés retiennent
cela.
M. le Président. — Maître Labori, vous déposez vos con-
clusions?
Me Labori. — Dans quelques minutes, monsieur le Prési-
dent. Si vous voulez que nous les déposions demain, nous
sommes aux ordres de la Cour.
M. le Président. — Il faut avoir le temps de citer les
témoins.
Me Labori. — Etant donnée la tournure que prend le débat,
il est bien difficile de prévoir que l'affaire ne se prolonge pas
pendant trois jours. Au besoin, la Cour pourrait ordonner la
comparution de certains témoins pour mercredi. Si la Cour
veut bien nous accorder un quart d'heure de suspension, nous
— /b —
allons rédiger ces conclusions qui seront à peu près les mêmes.
M. le Président. — L'audience est suspendue.
[Suspension.)
M. le Président. — L'audience est reprise.
Me Labori. — J'ai l'honneur, Monsieur le Président, de déposer
sur le bureau de la Cour diverses conclusions. Je ne crois pas qu'il
y ait lieu de relire les conclusions relatives à M. le colonel du
Paty de Clam et les conclusions relatives à M. le capitaine
Le Brun-Renaud. J'arrive immédiatement conclusions rela-
tives àMlle Blanche de Gomminges :
Conclusions
relatives à Mlle Blanche de Coniminges.
Plaise à la Cour :
Attendu que le témoignage de Mlle Blanche de Gomminges est
absolument indispensable à la manifestation de la vérité;
Par ces motifs,
Ordonner que sur la réquisition du Ministère public elle sera con-
trainte par tous moyens de droit de comparaître à l'audience,
Et subsidiairement pour le cas où elle en serait empêchée par la
maladie, après que la Cour aura vérifié la réalité de cette maladie
par médecin commis ;
Ordonner que par voie de commission rogatoire et par tel de
MM. les magistrats qu'il plaira à la Cour commettre,
Elle sera tenue de répondre aux questions suivantes :
1° Sait-elle qu'on a employé son nom pour écrire à M. le colonel
Picquart?
2° Gomment le sait-elle?
3° Ne donnait-elle pas le sobriquet de Demi-Dieu à M. le capitaine
de Lallemand?
4° Sait-elle si ce mot n'a pas été employé dans un télégramme
argué de faux?
5° M. le colonel du Paty de Clam n'avait-il pas contre elle et
contre sa famille des motifs de rancune ?
6° N'est-il pas à sa connaissance qu'il a eu recours en 1892 à des
manœuvres très graves, notamment à l'emploi de lettres anonymes ?
7° M. Lozé, préfet de police, n'a-t-il pas été saisi de cette affaire, et
M. le général D... n'a-t-il pas eu à intervenir?
S0 Enfin M. le lieutenant-colonel du Paty de Glam n'a-t-il pas orga-
nisé, pour la restitution d'une lettre, une scène qui se passait au
Gours-la-Pieine et où il a fait intervenir une dame voilée?
Sous toutes réserves,
Et ce sera justice.
M° Lajborï. — Voici les conclusions en ce qui concerne
M. Gasimir-Perier :
/ 1
Conclusions
relatives à l'audition de M. Casimir-Perier.
Plaise à la Cour,
"Attendu que M. Gasirair-Perier, ancien Président de la République,
a bien voulu dans sa lettre à M. le Président des assises dire qu'il
se tenait à la disposition de la Cour et du jury si sa présence était
jugée nécessaire ;
Attendu que les prévenus estiment que cette présence est utile
pour la manifestation de la vérité ;
Par ces motifs,
Donner acte aux concluants de ce qu'ils insistent respectueu-
sement pour l'audition de M. Casimir-Perier.
M. le Président. — M: Casimir-Perier m'a fait demander
s'il pouvait venir. Je lui ai répondu que oui.
Me Labori. — C'est entendu. Au surplus la Cour voit avec
quelle modération et quelle déférence nous nous sommes
exprimés.
J'ai ensuite réuni ce qui concerne un certain nombre de
témoins dans des conclusions uniques :
Conclusions
relatives à l'audition de divers témoins.
Plaise à la Cour,
Attendu que les témoins suivants : MM. d'Ormescheville, Ravary,
général Mercier, Patron, Yallecalle, Maurel, Autant, Echemann. de
Boisdeffre et capitaine de Comminges, cités à la requête de MM. Zola
et Perrenx, n'ont pas répondu à l'appel de leur nom ; que par lettres
adressées à M. le Président de la Cour d'assises, ils déclarent ne pas
comparaître, n'ayant rien à déposer dans le procès actuel;
Attendu qu'aux termes de l'article 80 du Code d'instruction crimi-
nelle, toute personne citée est tenue de comparaître et de satisfaire
à la citation, qu'aucun motif quelconque ne peut les en dispenser ;
qu'au cas où une raison valable de ne pas déposer pourrait être invo-
quée par eux, ils ne pourraient l'invoquer que devant la Cour, après
avoir comparu en personne ; que de même il ne leur appartient pas
de déclarer à l'avance si leur témoignage est utile ou non, s'ils savent
ou ignorent les faits sur lesquels ils seront appelés à déposer ; que ce
n'est, en effet, que sous la foi du serinent qu'ils auront à répondre
sur les questions qui leur seront posées, qu'ils ignorent les faits sur
lesquels leur témoignage est requis;
Par ces motifs,
Dire et ordonner que les témoins ci-dessus désignés seront con-
traints par corps à venir devant la Cour fournir leur témoignage.
Et ce sera justice.
— 78 —
M. le Président. — Maître Clemenceau, avez-vous des
observations à faire ?
Me Clemenceau. — Aucune.
M. le Président. — Et vous, monsieur Emile Zola?
M. Emile Zola. — Aucune, monsieur le Président.
M. le Président. — Et vous, monsieur Perrenx ?
M. Perrenx. — Aucune, monsieur le Président.
M. le Président. — A demain pour arrêt.
Vaudience est levée.
DEUXIÈME AUDIENCE
AUDIENCE DU 8 FEVRIER
Sommaire . — Lettres d'excuse de divers témoins. — Appel des témoins;
< Conclusions et Arrêt. — Déposition de Mme A. Dreyfus. Incident : Conclu-
sions de ]YI° Labori ; observations de M. l'Avocat général: réponse de
Me Labori et Arrêt. — Dépositions de M. Leblois, de M. Scheurer-Kestner.
— Déposition de M. Gasimir-Perier. Incident et Conclusions. — Déposi-
tion de M. de Castro.
L'audience est ouverte à midi ciugt-cinq.
LETTRES D'EXCUSE
de divers témoins (Suite) .
M. le Président. — Maître Labori et Maître Clemenceau, avant
de rendre î'arrêt sur les conclusions que vous avez déposées hier,
il est nécessaire que la Cour fasse procéder à l'appel général
des témoins, qui n'a pas été fait hier; car hier, j'ai seulement lu
les excuses de ces messieurs qui ne pouvaient pas venir.
Mais encore, avant de faire cet appel, je dois vous donner
lecture de lettres nouvelles de témoins qui s'excusent. En voici
une de M. le commandant Esterhazy :
J'ai été accusé par M. Mathieu Dreyfus du crime de haute-tra-
hison et mes juges m'ont acquitté, par "n arrêt du Conseil de guerre
rendu à l'unanimité. Aujourd'hui, je reçois, à la requête d'un sim-
ple particulier, une citation à comparaître comme témoin dans le
procès qui lui est intenté devant la Cour d'assises. Il est constant,
d'autre part, que, dans ce procès, le but poursuivi par M. Zola est
à la fois de reviser par une voie révolutionnaire l'arrêt d'acquitte-
ment rendu en ma faveur et de tenter de salir, en les représentant
comme des criminels, des jugos que je respecte. Telle est l'œuvre à
laquelle M. Emile Zola m'invite à participai
Dans de telles conditions, j'estime que je n'ai pas à répondre à la
citation de M. Zola .
- 80 —
M*' Lâbori. — Monsieur le Président, M. le commandant
Esterhazy. d'après ce qui m'a été rapporté, était hier présent
dans la salle des témoins. Il était donc, à ce qu'il semble, dis-
posé à se présenter devant la Cour. Il s'y refuse aujourd'hui.
Il ne m'appartient pas de rechercher quelles sont les causes
de ce changement de conduite.
Je n'ai pas consulté M. Zola sur l'attitude qu'il convient de
prendre dans cette situation, mais je prends sur moi de faire
immédiatement connaître à la Cour une décision qui, j'en suis
convaincu, sera approuvée par mon client.
M. Zola — Absolument..., à l'avance.
Me Labori. — C'est un sentiment de haute justice qui
nous a conduits à appeler ici M. le commandant Esterhazy. Il
n'y sera point un accusé : il est acquitté, il peut invoquer, lui
aussi, le bénéfice de la chose jugée. Mais il est certain que, ne
fût-ce qu'au point de vue de la bonne foi de M. Emile Zola, il
sera question de M. le commandant Esterhazy. Nous n'avons
pas cru qu'il nous fût possible de nous expliquer ici, avec toute
l'autorité qui doit être attachée à des paroles que nous pronon-
cerons avec une modération et avec une prudence qui n'auront
d'égales que notre résolution et notre énergie, sans y avoir appelé
M. Esterhazy. Il refuse d'y venir : nous parlerons sans lui.
M. le Président. — Alors, vous n'insistez pas ?
M° Laboki. — Nous n'insistons pas.
Me Clemenceau. — Au nom du gérant du journal l'Aurore,
j'insiste pour que le commandant Esterhazy soit réassigné et,
s'il ne répondait pas à cette seconde assignation, je demande-
rais à la Cour qu'il soit amené devant elle par la force armée.
M. le Président. — J'ai reçu également une lettre de
Mme veuve Chapelon, qui nous dit qu'elle est retenue à la
chambre par une attaque d'imiuenza.
Me Clemenceau. — Nous demandons qu'elle soit réassignée.
M11"' Chapelon s'est présentée aux bureaux du journal ï Au-
rore, il y a huit jours ; c'était après la notification. Elle venait
prier qu'on la rayât de la liste des témoins. Elle donnait
cette raison qu'elle sollicitait pour son fils une bourse à Chap-
tal et que, si elle venait pour déposer, on ne lui accorderait pas
cette bourse. M. Perrenx, gérant du journal l'Aurore, lui a
répondu que ce n'était pas une raison suffisante, que ce qu'on
lui demandait, c'était, devant la Cour d'assises, de venir dire la
vérité. Elle s'en est allée en tapant les portes et en disant :
« Si vous me faites venir, je dirai le contraire de la vérité. »
J'insiste pour que ce témoin vienne.
M. le Président. — Il y a un certificat de médecin.
M'' Clemenceau. — Je demande qu'un médecin expert soit
envoyé. Celui qui verra M"ie de Boulancy pourra la voir éga-
lement.
M. le Président. — J'ai aussi une lettre du commandant
Rivais, du 12e d'artillerie.
Me Labori. — C'est entendu.
— 81 —
M. le Président.— . . . Une lettre du colonel Bougon, qui fait
connaître que c'est par erreur qu'il a été assigné.
Me Labori. — C'est également entendu.
APPEL DES TÉMOINS
M. le Président. — Audiencier, faites l'appel des témoins et
ayez bien soin que tous les témoins sortent de l'audience.
N'allez pas trop vite, pour qu'il n'y ait pas d'erreur.
M. l'Avocat général. — Maître Labori, je n'ai pas votre
liste de témoins ; je parle de ceux que vous avez réellement
cités, puisqu'il y en a auxquels vous avez renoncé.
Me Labori. — Je vous la remettrai à la suspension . . . Alors,
vous désirez que nous enlevions de la citation ceux qui ne vien-
nent pas et que nous vous donnions les autres ?
M. l'Avocat général. — Mettez-les sous deux paragraphes.
M. le Président. — Je rappelle à MM. les jurés qu'ils
ne doivent communiquer avec personne. Je prierai les personnes
qui sont près d'eux de vouloir bien se retirer ; ce n'est pas leur
place.
Maître Labori, avez-vous des conclusions à poser?
Me Labori. — J'ai des conclusions au sujet des témoins des-
quels vous avez bien voulu nous lire des lettres ii y a un mo-
ment.
En ce qui concerne M. le commandant Esterhazy, en présence
de l'insistance que M. Perrenx croit devoir manifester relati-
vement à la nécessité de sa présence, M. Emile Zola s'associe
à M. Perrenx ; par conséquent, l'un et l'autre prennent les con-
clusions que j'ai l'honneur de déposer sur le bureau de la
Cour.
Conclusions
relatives à l'audition de 31. le commandant
Esterhazy.
Plaise à la Cour,
Attendu que M. Esterhazy, cité comme témoin à la requête des
concluants, ne comparaît pas à l'audience ;
Attendu que son témoignage est nécessaire pour la manifestation
de la vérité et la justification de la bonne foi des prévenus ;
Attendu que le refus de faire droit aux légitimes prétentions des
concluants constituerait une atteinte aux droits delà défense ;
Par ces motifs,
Dire qu'il sera réassigné, et que, faute par lui de comparaître sur
cette réassignation, il y sera contraint, tt au besoin par la force
armée, sur les réquisitions du Ministère public.
Conclusions
relatives à l'audition de Mme Chapelon.
Plaise à la Cour,
Attendu que Mme Chapelon, citée comme témoin à la requête des
concluants, ne comparait pas à l'audience ;
Attendu qu'elle allègue à l'appui de sa non-comparution une ma-
ladie qu'elle a fait certifier par un médecin;
Attendu que son témoignage est nécessaire pour la manifestation
de la vérité et la justification de la bonne foi des prévenus ;
Attendu que le refus de faire droit aux légitimes prétentions des
concluants constituerait une atteinte aux droits de la défense ;
Attendu qu'il y a lieu, en conséquence, de commettre un médecin,
lequel aura pour mission d'apprécier l'état de santé du témoin et dire
si elle est en état de venir déposer devant la Cour ;
Par ces motifs,
Commettre tel médecin qu'il plaira à la Cour, désigner à l'effet
ci-dessus, et, pour le cas où il résulterait de sa constatation que
Mme Chapelon n'est pas dans l'impossibilité physique absolue de
se rendre à l'audience,
Ordonner qu'elle sera réassignée,
Dire et ordonner qu'elle y sera contrainte au besoin par la force
armée.
Arrêt
relatif à l'audition des témoins non-comparants.
La Cour,
Après en avoir délibéré sans le concours de M. le conseiller Lévrier,
Statuant sur les conclusions prises par Perrenx et Zola à l'audience
d'hier,
En ce qui touche la dame de Boulancy, la demoiselle Blanche de
Comminges, le sieur Autant et la dame veuve Chapelon ;
Considérant que ces témoins, régulièrement cités, ont produit
des certificats médicaux réguliers, constatant qu'ils étaient, en raison
de leur état de santé, dans l'impossibilité de venir déposer en justice ;
Qu'il importe, toutefois, de s'assurer que leur état de santé est tel
qu'ils ne peuvent se présenter sans danger devant la Cour, et qu'il
y a lieu de commettre un expert, lequel aura pour mission de se
transporter au domicile desdits témoins et de constater leur état de
maladie ;
En ce qui touche Le Brun-Renaud, du Paty de Clam, d'Ormes-
cheville, Ravary, général Mercier, Patron. Vaïlecalle, Maurel, Eche-
mann, général de Boisdefïre et Esterhazy;
Considérant qu'aux termes de l'article 80 du Code d'instruction
criminelle, toute personne citée est tenue de comparaître devant la
justice ; qu'il n'appartient pas aux témoins cités d'apprécier à
l'avance les questions qui leur seront posées, sauf par eux à se
retrancher, s'il y a lieu, derrière le secret professionnel ;
Qu'il y a donc iieu d'ordonner que les personnes sus-visées seront
citées à nouveau pour l'audience de demain ;
83 —
Par ces motifs.
Commet M. le docteur Socquet, lequel, serment préalablement
prêté entre les mains du Président de cette Cour, aura pour mission
de se transporter au domicile de la dame de Boulancy, de la demoi-
selle Blanche de Comminoes, du sieur Autant et de la <iame veuve
Chapelon, les examinera et dira si, en raison de leur état de saaté,
ils peuvent ou non se présenter à l'audience de la Cour d'assises,
fera connaître son rapport verbal à l'audience pour être ensuite
par les parties conclu, et la Cour statué ce qu'il appartiendra;
Dit que les sieurs Le Brun-Renaud, du Paty de Clam, d'Ormes-
cheville, Ravary, général Mercier, Patron, Yallecalle, Maurel, Eclie-
mann, général de Boisdeffre et Esterhazy seront de nouveau cités
pour l'audience de demain ;
Dit n'y avoir lieu à statuer, quant à présent, sur le surplus des
conclusions, et ordonne qu'il sera passé outre aux débats.
M. le Président. — Monsieur Zola, avez-vous des observa-
tions à présenter en ce moment ?
M . Zola . — Aucune .
M. le Président. — Et vous, monsieur Perrenx ?. . .
M. Perrenx. — Aucune.
M. le Président. — Monsieur Perrenx, vous reconnaissez
avoir publié, dans le journal l'Aurore, l'article de M. Zola inti-
tulé : « J'accuse ! »
M. Perrenx. — Je le reconnais.
M. le Président. — Et vous, monsieur Zola, vous recon-
naissez être l'auteur de cet article ?
M. Zola. — Je le reconnais.
M. le Président. — Vous n'avez rien à dire quant à pré-
sent. . . ?
Huissier, faites entrer le premier témoin.
M° Larori. — Le premier témoin est M. le capitaine Lebrun-
Renault, qui n'est pas présent, et il y a 'tout un groupe de té-
moins qui se rattache à M. Lebrun-Renault. Si M. le Président
le veut bien, nous allons modifier l'ordre de leur interrogation:
il y a lieu pour eux de surseoir jusqu'à l'audience de demain.
Et je crois qu'il faudrait faire de même pour le groupe du
Paty de Clam .
M. le Président. — Quel témoin désirez-vous faire enten-
dre?
Me Larori. — Nous pourrions entendre M. Scheurer-Kest*
ner. . . Et puis, non, monsieur le Président, pas M. Scheurer-
Kestner, M. Leblois.
(M' Labori consulte ses collaborateur* et son client,)
M. le Président. — Veuillez nous faire connaître quel
témoin vous désirez faire entendre ?
M« Labori. — Comme il se trouve que nous sommes en pré-
sence d'une situation nouvelle, je demande à la Cour de me
permettre de délibérer un instant avec mes confrères.
— 84 —
M. l'Avocat général. — Je demande alors que l'audience
soit suspendue.
M* Labori. — Je prie la Cour de faire entendre Mme Dreyfus.
(Mme Dreyfus est introduite.)
DÉPOSITION DE Mme ALFRED DREYFUS
Incident.
M. le Président. — Quelle question, maître?
M*' Labori. — Je voudrais que Mme Dreyfus ait la bonté de
nous dire ce qu'elle pense de la bonne foi de M. Emile Zola, et,
à ce propos, de nous faire savoir dans quelles conditions, en
1894, elle a appris l'arrestation de son mari, et quelle a été, à ce
moment, l'attitude de M. le colonel du Paty de Clam, qui n'était
encore que commandant.
M. le Président. '— Quel rapport cela a-t-il avec l'affaire ?
Me Labori. — Gela a un étroit rapport avec la bonne foi de
M. Emile Zola.
M. Zola — Je demande à avoir ici la liberté qu'y ont les
assassins et les voleurs. Ils peuvent se défendre, faire citer des
témoins et leurposer des questions.
Moi, tous les jours, on m'injurie dans la rue, on casse mes
carreaux, on me roule dans la boue, une presse immonde me
traite comme un bandit. J'ai le droit de prouver ma bonne foi,
de prouver ma probité et de prouver mon honneur.
M. le Président. — Vous connaissez l'article 52 de la loi de
1881 ?
M. Zola. — Je ne connais pas la loi et ne veux pas la con-
naître. . . (Bruit clans l'auditoire)... en ce moment-ci. Je fais
un appel à la probité de MM. les jurés. Je les fais juges de
la situation qui m'est faite et je m'en remets à eux.
M. le Président. — Je vous rappelle les termes de l'arrêt que
la Cour a rendu hier, les dispositions de l'article 52 de la loi de
1881 et les termes de votre citation. N'en sortons pas. Toute
question qui en sortira ne sera pas posée par moi. Que ce soit
bien entendu. Inutile d'y revenir.
M. Zola. —Je demande à être ici traité aussi bien que les
assassins et les voleurs, qui ont le droit de faire la preuve de
leur probité, de leur bonne foi et de leur honneur !
M'1 Labori. — Voulez-vous me permettre de préciser la por-
tée de mes questions?
M. Emile Zola, pour prendre les choses d'une manière résu-
mée et succincte, a formulé, dans les passages poursuivis de sa
lettre, deux affirmations : il a affirmé que le Conseil de guerre
de 1894 avait, en la personne de l'ex-capitaine Dreyfus, con-
damné un innocent par une illégalité...
— 85 —
M. le Président. — Il n'est pas poursuivi pour cela.
Me Lajbori. — Pardon, il est poursuivi pour avoir dit que le
second Conseil de guerre a acquitté sciemment un coupable,
en couvrant par ordre Y illégalité commise parle premier.
M. Zola. — C'est dans l'assignation.
M" Làbori. — M. Emile Zola demande à prouver cette illé-
galité et il demande à prouver les éléments de fait qui en ont
été le point de départ et la cause, cela non plus au point de vue
de la connexité ni de l'indivisibilité, puisque la Cour a décidé
que les faits qualifiés dans l'articulation n'étaient pas connexes
aux faits visés dans la citation, mais au point de vue de sa
bonne foi , et au point de vue aussi de la connexité de ces élé-
ments de fait, qui ne sont pas visés dans la notification, avec
le paragraphe deuxième des faits relevés dans la citation de
M. le Procureur général.
Nous demandons donc à être autorisés à faire la preuve de
ces faits, à faire la preuve de l'illégalité dont je parle, illégalité
qui ne se place pas seulement au moment où est intervenue la
sentence du Conseil de guerre, mais qui se place dans la
période même d'iuformation dans laquelle se sont produits des
faits de la plus haute gravité que M. Zola demande à établir.
Si la Cour, après ces explications que j'ai voulu réduire et celles
que j'ai eu l'honneur de lui présenter déjà, estime cependant
que, sur ce point, M'ne Dreyfus ne peut être entendue, je serai
obligé de demander à la Cour la permission de prendre des
conclusions dans lesquelles j'indiquerai en détail les questions
que je désire voir poser, et je solliciterai de la Cour un arrêt sur
ce point.
M. le Président. — Déposez des conclusions... La question
ne sera pas posée par moi .
Me Clemenceau. — Je demande à faire une simple observa-
tion qui s'adressera surtout à MM. les jurés.
Je suis d'avis qu'il faut se conformer à la loi, quelle qu'elle soit.
Ce que je vous prie de retenir, Messieurs les jurés, c'est que
M. Emile Zola a écrit un article qui contenait seize pages de la
brochure que voici. Sur ces seize pages, le Parquet général, sur
l'ordre du Ministre de la guerre, n'en a poursuivi que quinze
lignes environ ; et quand nous venons à l'audience, il se trouve
que, malgré le choix judicieux de quinze lignes sur seize pages,
l'accusation est encore gênée par quelqu'une de ces quinze
lignes. On nous dit : « Dans ces quinze lignes, il y en a encore
six qu'il faut extraire parce que, si nous les laissions, on ferait
des preuves qui nous gêneraient. »
En sorte que nous, nous sommes dans la légalité; c'est l'ac-
cusation qui n'y est pas.
M. le Président. — Ceci n'a pas de rapport avec la question.
Au sujet de la question posée par Me Labori, vous n'avez pas
d'observation à faire.
M* Clemenceau. - Non, monsieur le Président; mais j'ai cru
— 86 —
qu'il était utile de s'adresser de temps à autre aux jurés pour leur
faire comprendre la moralité de l'affaire,
M. ue Président. — Je vous répète qu'aucune question ne
sera posée par moi, qui serait un moyen d'arriver à la revision
d'une affaire souverainement jugée.
Me Clemenceau. — Et la Cour ne veut pas poser la question
sur la bonne foi '!
M. le Président. — Sur tout ce qui touche à l'affaire Drey-
fus, non.
Me Clemenceau. — Voici la ligne qu'on veut supprimer de la
citation : « Et j'accuse le second Conseil de guerre d'avoir
« couvert cette illégalité par ordre. »
M. le Président. — Posez des conclusions. Je vous répète
que la question, je ne la poserai pas.
Me Clemenceau. — Nous disons, nous, que nous voulons
faire la preuve des illégalités.
Me Labori. — Voulez-vous me permettre, dans notre intérêt
commun, de vous demander alors quel moyen pratique vous
voyez pour nous.. .. {Rires et ex clamât ions.)
M. le Président. — Gela ne me regarde pas.
Me Labori. — Si la Cour croit nous embarrasser par son
silence et le public par ses rires, ils se trompent étrangement.
Cela ne vous regarde pas, monsieur le Président?... Moi non
plus ; cela ne regarde donc personne : nous allons cependant
continuer. Si nous ne pouvons rien par pure courtoisie, nous
procéderons par des moyens plus longs et plus ennuyeux pour
la Cour.
Alors, je demande à M. le Président si nous pourrions
procéder de la manière suivante : Nous avons un certain nom-
bre de questions: nous pourrions peut-être les dicter; M. le
greffier en prendrait note, ou un de nos collaborateurs, et nous
demanderions à la Cour de statuer en bloc sur la question de
savoir si les questions peuvent être posées.
Je prévois que l'incident va se renouveler avec tous les
témoins. Puisque nous sommes en présence d'une obstruc-
tion... ( Violentes exclamât ions clans Fauditoire.)
M€ Labori. — En ce qui me concerne, je ne suis gêné que
quand on m'applaudit : je ne le suis pas quand on hurle...
M. le Président. — Maître Labori, soyez plus calme !
M" Labori. — Je suis très calme, et je trouve que la salle ne
Test pas.
M. le Président. — Si vous avez des conclusions à déposer,
déposez-les.
MeLABORL —Nous allons les déposer... Je demande une
suspension d'audience.
(L'audience est suspendue à une Iieure cinq minutes.)
Me Fernand Labori. — Messieurs, j'ai l'honneur de déposer
sur le bureau de la Cour les conclusions suivantes:
/,//
— 87 —
Conclusions
relatives à l'audition de 31me Alfred Dreyfus.
Attendu que parmi les passages relevés dans la citation figure le
passage suivant :
« J'accuse le second Conseil de guerre d'avoir couvert cette illé-
galité par ordre en commettant à son tour le crime juridique d'ac-
quitter sciemment un coupable » ;
Attendu que, pour faire la preuve de l'exactitude de cette accusa-
tion, il est indispensable de prouver qu'une illégalité a été commise
lors du jugement rendu par le Conseil de guerre qui a condamné le
capitaine Dreyfus ;
Attendu que Mme Dreyfus a été citée comme témoin pour déposer
sur les faits à sa connaissance tendant à établir cette illégalité; que
son témoignage est donc éminemment pertinent ; que l'audition de
Mme Dreyfus n'est en aucune façon en contradiction avec l'arrêt de
la Cour rendu à la date d'hier, qui n'a pu écarter et n'a érarté que la
preuve des faits qui seraient en dehors de ceux articulés ;
Et attendu que les faits sur lesquels le témoignage de Mme Drey-
fus est requis porte directement sur les faits expressément articulés,
et notamment sur l'illégalité alléguée dans le passage susénoncé ;
Attendu, en outre, que les concluants conservent, malgré l'arrêt de
la Cour, le droit absolu de prouver leur bonne foi ;
Attendu que le refus d'entendre les témoins cités constituerait au
premier chef la violation des droits de la défense ;
Par ces motifs,
Ordonner que les questions suivantes seront posées à Mme Dreyfus :
1" Qu'est-ce que vous pensez <e la bonne foi de M. Zola ?
2° Quelles sont les raisons qui vous ont amenée à croire à cette
bonne foi ;
3° Estimez-vous, d'après ce que vous en savez, que l'information
suivie contre votre mari a été légale ou illégale ?
4° Voulez-vous raconter la première visite de M. le commandant
du Paty de Clam à votre domicile ? Quelles étaient les personnes
présentes ?
5° M. 'tu Paty de Clam ne proférait-il pas contre votre mari les
plus grossières injures ?
6° Ne prétendait-il pas démontrer géométriquement et en traçant
des '-ercles concentriques sa culpabilité?
7° Ne vous a-t il pas parlé du Masque de fer ?
8° Ne vous H-t-ilpas fait défense expresse de parler de l'arrestation à
qui que ce soit, même à votre famille ?
9° Au bout de combien de temps avez-vous eu le droit d'écrire à
votre mari ?
10° Au bout de combien de temps avez-vous revu votre mari ?
1 o M. du Paty de Clam ne vous a-t-il pas dit : « Il nie, mais j'arri-
verai bien à lui faire cracher tout ce qu'il a dans le corps » ?
12» M. du Pnty de Clam ne v >us a-t-il pas fait cependant espérer
que peut-être il y avait une erreur, et cela jusqu'au 1er novembre ?
ixo M. du Paty de Clam n'a-t-il pas essayé, par Ips moyens les plus
irréguliers nt même par des moyens captieux, d'arracher des aveux
à votre mari pendant tout le cours de l'information et après la
condamnation ?
14° Que pensez-vous du caractère de votre mari et de sa moralité ?
Quel a été le caractère de votre vie commune depuis votre mariage?
15o Votre mari n'a-t-il pas toujours déclaré, pendant l'information
et depuis, que toute cette affaire était incompréhensible, qu'il était
la victime d'une machination inexplicable ?
Observations dej 31. 1* Avocat général
et réponse «le 3If Labori.
M. l'Avocat général Vax Gassel. — Messieurs, je n'ai pas
l'intention de répondre aux faits dont on vient de vous donner
lecture, car il y a des discussions que je veux éviter à ce moment
du débat. Je ne les éviterai pas toujours, au contraire, mais, à
l'heure qu'il est, nous traitons une question de droit, et j'ai
simplement à rappeler à la Cour, qui le sait du reste aussi bien
que moi, que le fait qui est spécialement visé, c'est-à-dire la
preuve de l'innocence et de l'illégalité, a été expressément rejeté
sous le numéro 8 de l'arrêt qu'elle a rendu hier.
Je fais, maintenant, en fait, remarquer simplement ceci : c'est
que les incidents se répètent à l'audience, mais qu'ils sont tou-
jours les mêmes, et que MM. les jurés, auxquels vous vous
adressiez tout à l'heure, retiendront que vous avez pour la chose
jugée hier le même respect que pour celle qui a été jugée parles
décisions antérieures. Voilà ce que j'en retiens.
J'ai dit, lorsque j'ai pris succinctement la parole au début de
cette audience, qu'il y avait un plan qui était arrêté ; il s'exécute,
et en voici la formule que vous venez vous-même de donner :
ce Je ne connais pas la loi et je ne veux pas la connaître. »
Eh bien ! nous, nous la connaissons et nous la ferons respec-
ter avec l'aide de MM. les jurés, en qui j'ai une absolue con-
fiance.
Me Fernand Labori. — M. Zola répondra dans un instant, et
c'est pour lui assurer le moyen de le faire que je prends la
parole.
M. le Président. — Prenez-la une bonne fois, et que cela ne
se renouvelle pas à chaque témoin !
M'' Fernand Larori. — Pardon. Je suis tout à fait désolé si
la ligne de conduite dans laquelle je m'engage peut être en
quelque façon incommode ou désagréable pour qui que ce soit.
Ce que je sais bien, c'est qu'elle m'est dictée par une conviction
si profonde et par une résolution si arrêtée que rien, rien, ne
m'en fera dévier !
( îela dit, je réponds en un mot à M. l'Avocat général .
M. l'Avocat général qui, après un début ferme et énergique,
avait gardé un grand silence pendant toute ladernière partie de
l'audience d'hier. ..
M. l'Avocat général. — Jusqu'à l'abnégation.
Me Fernand Larori. — Jusqu'à l'abnégation... s'est levé,
aujourd'hui, et s'est levé pour dire qu'on se trouve en face d'un
plan arrêté, que ce qui se répète ce sont les mêmes incidents
partant de la même idée préconçue.
89
Je le veux bien, mais le plan que nous avons arrêté, c'est le
plan qui conduit à la lumière. Il est un autre plan qui se répète
de l'autre coté de la barre, c'est le plan qui conduit à l'obscurité
et aux ténèbres.
On a parlé de la chose jugée. Nous en avons le respect ; nous
avons le respect, Messieurs, de celle que vous avez jugée hier;
mais il n'y a entre celle-là et l'autre, et ce que nous voulons
démontrer, qu'une différence, c'est que la chose qui a été jugée
hier a été légalement jugée, et qu'en ce qui concerne l'autre,
nous prétendons démontrer le contraire.
Je suis devant MM. .les jurés, auxquels j'ai le regret de ne
pas m'adresser assez depuis deux jours, auxquels nous nous
adresserons, quand le moment sera venu, àquinous n^pouvons
parler maintenant, uniquement et directement, parce que ce
qui s'agite ce sont des questions de procédure dont la Cour est
juge et pas eux malheureusement, car, s'ils en étaient juges, je
sais bien ce qu'ils crieraient tous les douze : De la lumière f. . .
Mais, s'ils n'en sont pas juges, ils en restent témoins, ils seront
juges à la fin de ces débats, juges souverains, juges de la culpa-
bilité et de la responsabilité de tous.
Voilà ce que j'ai voulu poser en principe.
J'ai fini maintenant. Mais il en est un autre qui, après moi,
a un mot à dire : c'est M. Zola, à qui M. l'Avocat général s'est
directement adressé; je demande à M. Zola de préciser ce qu'il a
voulu dire, d'expliquer ses paroles, et de répondre, à son tour,
avec toute la sincérité, toute la conviction, tout le sentiment
d'abnégation dont je le sais capable.
M. Emile Zola. — Messieurs les jurés, c'est à vous que je
m'adresserai. Je ne suis pas un orateur, je suis un écrivain,
mais malheureusement...
M. le Président. — C'est à la Cour que vous devez vous
adresser.
M. Emile Zola. — Je vous demande pardon, je croyais que
j'avais la permission de m'adresser à MM. les jurés. Je m'adres-
serai donc à vous ; ce que j'ai à dire sera aussi bien dit.
Je suis un écrivain, je n'ai pas l'habitude de prendre la
parole en public, je suis un être extrêmement nerveux et il peut
arriver que les mots que j'emploie expriment mal ma pensée.
Je me suis mal exprimé sans doute, puisqu'on ne m'a pas
compris. On me fait dire que je me suis mis au-dessus de la loi.
Ai-je dit cela?
Me Fernand Labori — Vous avez dit : La loi, je n'ai pas à la
connaître en ce moment-ci.
M. Emile Zola. — Je voulais dire en tout cas que ce n'est pas
contre cette grande idée de la loi que je me révoltais; je m'y
soumets totalement, et c'est d'elle, et aussi d'un peu d'honorabi-
lité et de conscience, en ce qui me concerne, que j'attends la
justice.
Je voulais dire que c'était en quelque sorte contre la procé-
dure qu'exprimaient toutes ces arguties qu'on élève contre moi,
— 90 —
la façon dont on me poursuit, le fait d'avoir retenu simplement
de ce long plaidoyer quelques lignes pour me poursuivre, que
je protestais... je dis que c'est indigne de la justice et qu'en
tout cas on ne peut pas prendre ces quelques lignes et se pro-
noncer sur elles sans tenir compte ae tout ce que j'ai dit. Car
un écrit se tient, les phrases amènent les phrases, les idées
amènent les idées, et retenir simplement quelque chose dans
tout un article, parce que ce quelque chose me fait tomber sous
le coup de la loi du silence, je dis que c'est indigne ! . .. Voilà ce
que je dis, et ce que j'ai dit. Je me suis mal exprimé, je ne me
mets pas au-dessus de la loi, mais je suis au-dessus des procé-
dures hypocrites! (Applaudissements.)
Me Feux and Labori. — Bravo !
M. l'Avocat général Van Gassel. — Voyons, maître Labori,
c'est vous qui avez donné le signal de ces bravos?
M. Emile Zola. — Qui est-ce qui a dit cela?
Me Fernand Labori. — C'est moi, mais franchement c'a été
le cri de ma conscience.
Me Albert Clemenceau. Je voudrais vous dire un seul
mot au sujet des conclusions déposées par mon confrère,
vous soumettre un argument de fait, et la Cour me per-
mettra de dire ces quelques paroles qui, malgré l'observation de
M le Président, s'adressent aux jurés.
Il n'y a pas de discussion sur ce point, c'est que nous
sommes autorisés à prouver que M. Emile Zola a accusé le
premier Conseil de guerre d'avoir commis une illégalité. L'Avo-
cat général vous a répété à plusieurs reprises : Le jugement du
premier Conseil de guerre a la force de la chose jugée, c'est
une légalité. Je crois qu'il n'y a pas de désaccord sur ce point.
Nous avons à prouver que le second Conseil de guerre a couvert
une illégalité '; eh bien! je vous demande comment il est pos-
sible que nous fassions cette preuve, si nous ne commençons
pas par établir qu'il y a une illégalité ?
Arrêt sur les conclusions relatives à l'audition
de Mme Alfred Dreyfus.
La Cour,
Statuant sur les conclusions prises par Zola et Perrenx;
Ouï le Ministère public, les prévenus et leurs défenseurs en leurs
conclusions et plaidoiries
Et après en avoir délibéré conformément à la loi ;
Considérant que les questions posées par la défense n'ont aucun
rapp >rt et aucune connexité avec les faits visés dans la citation ;
qu'il n'est pas permis d'ailleurs de prouver soit directement, soit
par des voies détournées contre la chose jugée, même pour établir la
vérité des faits diffamatoires ; que la bonne foi de ZoLi, sur laquelle
on demande l'appréciation de la dame Dreyfus, n'a trait qu'a l'affaire
de son mari, souverainement jugée par le Conseil de guerre et qui a
été écartée du débats :
Adoptant au surplus les motifs énoncés dans l'arrêt rendu hier par
la Cour :
9J -
Par ces motifs :
Dit que le Président a refusé avec raison de poser à la dame Drey-
fus les questions sollicitées par la défense, et dit qu'il sera passé
outre -aux débats.
DÉPOSITION DE M. LEBLOIS
Avocat à la Cour d'appel, adjoint au Maire du
VIP arrondissement.
M. le Président. — Maître Labori, quelle est la question
que vous désirez faire poser au témoin ?
M1' Fernand Labori. — Voulez-vous avoir la bonté de de-
mander à M. Leblois à quelle époque et dans quelles conditions
il a été saisi, je n'ose pas dire de l'affaire Esterhazy, puisqu'il
n'a pas été saisi de l'ensemble de l'affaire, mais des faits qui
sont à sa connaissance et qui touchent à l'affaire Esterhazy?
M. le Président à M. Leblois. — Vous entendez la question,
veuillez y répondre.
M. Leblois. — Je suis depuis de longues années l'ami du
colonel Picquart; nous avons fait ensemble toutes nos études
et nous sommes restés tous deux hdèles à cette amitié. Ed 1890,
le colonel Picquart a été nommé professeur à l'Ecole de Guerre,
et à partir de ce moment je le vis assez fréquemment. Puis il
entra au ministère de la Guerre, où il avait déjà été attaché
pendant plusieurs années, et enfin, vers le milieu de 1895, si
je ne me trompe, il fut nommé chef du bureau des renseigne-
ments.
M. le Président. — Ensuite, monsieur.
M. Leblois. — Il eût été sans doute naturel qu"il me consultât
de temps à autre sur les difficultés juridiques qu'il pouvait
rencontrer, puisque j'étais son intime ami et que j'avais appar-
tenu à la magistrature pendant dix ans. Néanmoins, il ne
m'a jamais communiqué que deux dossiers: une procédure
criminelle instruite à Nancy et une collection de textes, décrets
et arrêtés ministériels, relatifs aux pigeons voyageurs.
Lorsque, le 16 novembre 1896, le colonel Picquart dut brus-
quement quitter le ministère de la guerre, il ne m'avait jamais
dit un mot ni de l'affaire Dreyfus ni de l'affaire Esterhazy, et
j'ignorais absolument qu'il se fût occupé de l'une ou de l'autre
de ces affaires. Aucun de ceux qui connaissent le colonel
Picquart ne s'étonnera de cette réserve.
En juin 189T, je reçus la visite du colonel Picquart, qui ve-
nait passer à Paris un congé de quinze jours.
Le 3 juin, il avait reçu à Sousse une lettre de menaces d'un
4e ses anciens subordonnés, et il se trouvait ainsi dans la
nécessité de consulter un avocat. rjour sa défense, il me fit
— y2 —
connaître une partie des faits de l'affaire Dreyfus et de l'affaire
Esterhazy. Je dis, Messieurs, une partie des faits, car le colonel
Picquart ne m'a jamais révélé aucun secret dans le sens que
la langue militaire attache à ce mot.
Le colonel Picquart avait pu se persuader de l'innocence du
capitaine Dreyfus, et il m'a indiqué, dans les conditions que je
viens de dire, les faits qui avaient déterminé sa conviction.
J'avais trop de confiance dans l'intelligence comme dans la
loyauté de mon ami pour ne pas admettre la matérialité des
faits qu'il me faisait connaître, et j'en tirai la même conclusion
que lui.
Je fus profondément troublé parce que je venais d'apprendre,
car si je déplorais la possibilité d'une erreur aussi grave,
si je déplorais qu'un homme, qui réapparaissait comme inno-
cent, continuât à subir un supplice immérité, j'étais en même
temps troublé par le sentiment de l'agitation que de pareilles
révélations pourraient jeter dans le pays, et je m'imposai dès
lors la plus grande prudence.
Tout d'abord, je recueillis sur celte affaire tous les rensei-
gnements qu'il m'était possible de me procurer, je consultai
certaines personnes qui avaient été au courant d'autres faits,
précisant mon étude par la lecture des documents publiés en
189(3. Je recueillis des renseignements sur la famille Dreyfus et
sur le capitaine Dreyfus que je ne connaissais pas, et enfin
j'étudiai les questions de droit que pouvait soulever cette
allai re .
Au cours de ces diverses recherches, j'appris que M. Scheu-
rer-Kestner, depuis un an déjà, s'occupait de l'affaire Dreyfus
et qu'il avait réuni des renseignements d'un certain intérêt.
Vers le même temps, je rencoirtrai M. Scheurer-Kestner à un
dîner de compatriotes ; il prit rendez-vous avec moi pour un
des jours suivants.
Lorsque M. Scheurer-Kestner se fut aperçu que je possédais
sur cette affaire des renseignements importants, il lit auprès de
moi les instances les plus vives pour obtenir que je lui en disse
davantage Ses instances furent si pressantes, et il me laissa
voir une anxiété si douloureuse, que je ne pus m'empêcher de
l'éclairer plus complètement.
Le seul plan que j'eusse formé était de mettre le plus tôt
possible le Gouvernement au courant de ce que je venais d'ap-
prendre parle colonel Picquart.
M. Scheurer-Kestner. vice-président du Sénat, me paraissait
le meilleur intermédiaire que je pusse trouver auprès du gou-
vernement. Pour toutes ces raisons, je crus devoir céder aux
vives instances de M. Scheurer-Kestner, et je l'éclairai plus com-
plètement sur cette affaire. Je lui parlai notamment des lettres
que le général Gonse avait écrites au colonel Picquart. M. Scheu-
rer-Kestner me supplia de lui montrer immédiatement ces
lettres et se rendit chez moi pour les voir II fut dès lors con-
vaincu lui-même de l'innocence de Dreyfus. 11 n'a jamais varié
dans cette conviction ; il n'abandonnera jamais la cause qu'il
a embrassée.
Cependant, on approchait des vacances, et il paraissait bien
difficile" d'entreprendre dès ce moment des démarches. Il sem-
blait qu'une affaire de ce genre ne dût être engagée qu'avec la
possibilité tout au moins de la suivre jusqu'au bout. De plus,
M. Scheurer-Kestner croyait nécessaire d'avoir entre les mains
des preuves matérielles qui lui faisaient défaut comme à moi,
preuves matérielles qui, suivant lui, devaient consister dans
des spécimens de l'écriture du commandant Esterhazy, signalée
comme identique à celle du bordereau.
Cependant, Messieurs, je crus devoir soumettre à M. Scheu-
rer-Kestner l'idée de saisir le Garde des Sceaux d'une demande
en annulation du jugement de 1894, parce qu'il me paraissait
dès lors acquis qu'une pièce secrète avait été communiquée
aux juges, et qu'en conséquence le jugement était nul.
M. Scheurer-Kestner ne voulut pas s'engager immédiatement
dans cette voie; j'ai déjà dit qu'il manquait comme moi de
toute preuve matérielle.
Il prit ses dispositions pour avoir le plus tôt possible des
écrits du commandant Esterhazy et partit en vacances vers la
fin de juillet.
Au cours des mois suivants, il parvint à se procurer de l'écri-
ture du commandant Esterhazy, et dès son retour à Paris il
commença ses démarches auprès du gouvernement. Il en
témoignera; quant à moi, c'est tout ce que j'ai à dire sur ce
point.
J'ajoute, toutefois, que lorsque M. Scheurer-Kestner fit son
interpellation au Sénat, le 7 décembre 1897, il lui paraissait
que cette interpellation devait marquer le terme de son action
personnelle. En effet, les déclarations du Gouvernement annon-
çaient une enquête, loyale et complète, et il ne semblait pas à
M. Scheurer-Kestner qu'il lui appartînt d'intervenir dans les
détails d'une instruction criminelle. M. Scheurer-Kestner se
crut donc en droit de prendre vers Noël quelques jours de repos
dont il avait grand besoin.
A ce moment, j'avais été mis au courant par le colonel Pic-
quart des machinations dirigées contre lui, machinations d'une
gravité extrême et dont le point à la fois le plus grave et le mieux
connu réside dans deux télégrammes qui lui furent adressés
de Paris le 10 novembre 1897," et qui lui parvinrent à Sousse,
le premier le 11 novembre, le second le 12 novembre au matin.
Ces télégrammes étaient faux. Il semblait évident qu'ils ne
pouvaient avoir été rédigés que sur des indications fournies
par le bureau des renseignements de la guerre, ainsi^ qu'il
serait facile de le démontrer; mais le colonel Picquart le démon-
trera mieux que moi.
Cette affaire était donc d'une gravité particulière, comme le
voient le jury et la Cour, et elle paraissait toute nouvelle, puisque
les télégrammes étaient du 10 novembre 1897. Cependant, il
— 94 —
s'agissait d'une machination préparée de longue main ; car, dès le
mois de décembre 1896, de fausses lettres avaient été adressées
au ministère de la guerre, et elles étaient signées du même
nom de Speranza qui se trouve au bas d'un des deux télé-
grammes du 10 novembre 1897.
Il y avait donc là, je le répète, une situation extrêmement
grave, et il me sembla que mon premier devoir — de même
qu'au début de cette affaire, j'avais voulu éclairer tout d'abord
le gouvernement — était d'instruire le gouvernement de cette
situation. Mais je n'avais pas auprès du gouvernement un accès
facile et direct, et je demandai à M. Trarieux, sénateur, ancien
Garde des sceaux, que j'avais rencontré à diverses reprises chez
un ami commun et qui était, d'ailleurs, intervenu au Sénat dans
la discussion de l'interpellation de M. Seheurer-Kestner, d'être
mon intermédiaire et mon garant auprès du gouvernement.
M. Trarieux partagea mon sentiment, il pensa que mon devoir
était de soumettre les faits au gouvernement et de lui laisser le
temps de prendre, s'il le jugeait convenable, les mesures néces-
saires. M. Trarieux vous mettra lui-même au courant de ses
démarches. Quant à moi, je n'ai pu faire qu'une chose, lorsque
j'ai connu la réponse reçue par M. Trarieux. c'était de déposer,
au nom de mon client, une plainte entre les mains du Procureur
de la République, plainte qui est instruite par M. Bertulus et
sur laquelle a déjà été reçue notamment la déposition de
M11'' Blanche de Gomminges.
M. le Président. — Est-ce tout ce que vous savez ?
M. Leblois. — C'est tout ce que j'ai à dire sur la façon dont
j'ai été saisi de cette affaire.
Me Labori. — J'aurais quelques questions encore à poser au
témoin. Elles me sont suggérées par les explications que
M. Leblois a bien voulu nous fournir.
M. Leblois parle de deux séries de faux documents qui au-
raient été adressés au lieutenant-coloneî Picquart : d'abord, de
fausses lettres et, ensuite, de faux télégrammes, Mais il indique-
un certain nombre d'éléments de fait qui lui font penser,
comme au lieutenant-colonel Picquart, que ces documents de-
vaient avoir pour point de départ les bureaux du ministère de
la guerre. Je prierai M. Leblois, afin de permettre à MM. les
jurés de bien comprendre les explications qu'il a données et d'en
dégager la véritable portée, de vouloir bien nous dire, en subs-
tance, ce que contenaient ces faux documents, dans quel ordre
ils se sont succédé, à quoi on reconnaît qu'ils sont faux et ce
qui lui fait penser qu'ils émanent des bureaux du ministère de
la guerre.
M. le Président. — Vous entendez les questions.
M. Leblois. — J'ai dit tout à l'heure que le lieutenant-colonel
Picquart avait quitté brusquement le ministère de la guerre le
16 novembre 1896, à la veille de l'interpellation Gastelin à la
Chambre des députés .
Ce départ fut ignoré de tous ses amis et en particulier de moi,
hJ
— 05 —
qui suis allé plusieurs fois et pendant plusieurs semaines le
demander inutilement. Un de ses amis lui a écrit, vers le 20 no-
vembre, une lettre qui doit se trouver dans le dossier de
M. Bertulus et qui, en tout cas, se trouve certainement au dos-
sier de l'enquête qui a été faite successivement par le général
de Pellieux et par le commandant Ravary. Cette lettre était
insignifiante, mais on y faisait allusion d'un mot à un person-
nage qui avait reçu dans le salon de Ml|c de Comminges le
surnom de Demi-Dieu. On disait dans cette lettre : « Le Demi-
Dieu demande tous les jours à Mrne la comtesse (c'est Mlle de
Gommingesj quand il pourra voir le Bon-Dieu. » Dans ce milieu
très sympathique au colonel Picquart, on lui avait donné le
surnom de Bon-Dieu, et on avait donné celui de Demi-Dieu à
un certain capitaine de Lallement, qui était officier d'ordon-
nance du générai Desgarets, commandant le 16e corps d'armée
à Montpellier.
Cette lettre était destinée au colonel Picquart, mais elle ne
lui parvint qu'après avoir été clandestinement ouverte et copiée
au ministère de la guerre. Le mois suivant, arrivait au bureau
des renseignements une lettre qui, cette fois, fut interceptée
complètement et dont on ne donna aucune connaissance au co-
lonel Picquart; cette dernière lettre est sûrement l'œuvre d'un
faussaire, elle est signée Speranza. Ainsi, dès ce moment, on
cherchait à compromettre le lieutenant-colonel Picquart. L'exis-
tence de cette seconde lettre lui a été dissimulée pendant un an,
et il en a eu connaissance pour la première fois au cours de
l'enquête du général de Pellieux ; mais elle était la base sur la-
quelle on se réservait d'élever successivement toutes les ma-
chinations qui avaient pour but de perdre cet officier. Ne vous
étonnez donc pas que, au mois de novembre dernier, lorsque
cette affaire eut appelé au plus haut degré l'attention publique
et l'intérêt du Parlement, de nouvelles machinations se soient
fait jour. Dans la soirée du 10 novembre 1897, deux télé- 1
grammes à la fois partirent de Paris; le premier était ainsi
conçu : « Arrêtez Demi-Dieu, tout est découvert, affaire très
grave. — Speranza. »
D'après ce télégramme, il semblait que le Demi-Dieu dût
être un personnage important, probablement une personnalité
politique, et peut-être M. Scheurer-Kestner.
Le second télégramme était ainsi conçu : « On a des preuves
que le bleu a été fabriqué par Georges. — Blanche. »
Ce second télégramme, qui faisait évidemment partie de la
même machination que le premier, tendait à ruiner toute l'au-
thenticité et, par là même, toute la force probante d'un certain
petit bleu qui était la base de l'enquête ouverte au prin-
temps de 1896 par le colonel Picquart contre le commandant
Esterhazy. C'est ainsi que l'on s'efforçait de représenter le co-
lonel Picquart comme l'instrument d'un homme politique et
comme l'auteur d'un faux.
Je dois ajouter que le colonel Picquart ne connaissait pas
9G —
*
M. Scheurer-Kestner et qu'il n'eut avec lui aucune communica-
tion directe ou indirecte. Quant à l'accusation de faux dirigée
contre le colonel Picquart au sujet du petit bleu, elle a été com-
plètement abandonnée ; car, s'il se trouve à cet égard quel-
ques insinuations dans le rapport du commandant Ravary'
le colonel Picquart a passé récemment devant un Conseil d'en-
quête et, parmi les faits précis qui lui ont été reprochés, il n'a
pas été même question de la possibilité d'un faux en ce qui
concerne le document en question.
M. le Président. — Qu'est-ce que vous en savez?
M. Leblois. — Monsieur le Président, je le sais de la façon la
plus certaine et la plus naturelle ; j'ai comparu comme témoin
devant le Conseil d'enquête
M. le Président. — Est-ce que vous êtes resté tout le temps
de l'audience?
M. Leblois. — Non, monsieur le Président; mais j'ai con-
naisance des faits qui ont été reprochés au colonel.
M. le Président. — Vous dites que vous en avez connais-
sance; mais vous ne le savez pas par vous-même, puisque vous
n'y étiez pas.
M. Leblois. — Le colonel Picquart s'expliquera là-dessus.
Me Labori. — Vous me permettrez, monsieur le Président, de
faire observer que les témoins doivent bénéficier ici du droit de
faire leur déposition sans être interrompus, aux termes de l'ar-
ticle 815 du Code d'instruction criminelle. Je revendique ce
droit pour M. Leblois. Quant au fait qu'il affirme, il ne s'agit
pas de savoir comment il le sait, mais si ce fait est vrai.
M. le Président. — Permettez, maître Labori, je suppose
que le Président a le droit d'interroger les témoins.
Me Labori. — Il n'a pas le droit de les interrompre.
M. le Président. — Je n'ai pas interrompu M. Leblois; mais
je lui ai demandé des indications sur un point qu'il est néces-
saire de connaître. Je continuerai encore, soyez tranquille.
M° Labori. — Je n'ai pas la prétention de discuter avec vous
les devoirs du Président des assises, vous les connaissez mieux
que moi. J'ajoute que je suis tout prêt à rendre hommage à la
grande impartialité avec laquelle vous voulez bien jusqu'à pré-
sent diriger les débats.
Mais, d'un autre côté, nous sommes dans une affaire où il
nous est impossible de nous laisser retrancher la plus petite
parcelle de notre droit. On nous enlève ici toutes les facultés
qu'on peut nous enlever. Nous sommes en présence d'un témoi-
gnage qui a le droit de se produire : nous demandons qu'il se
produise librement et en toute indépendance. Or, l'article 315
du Code d'instruction criminelle autorise les témoins à faire
leur déposition sans être interrompus, sans préjudice du droit
qu'a le Président de leur poser, mais seulement après leur
déposition, toutes les questions qu'il juge convenable.
M. le Président. — C'est ce que je viens de faire.
M° Labori. — La déposition de M. Leblois n'est pas finie; il
— 97 —
était précisément au cours de sa déposition quand vous l'avez
interrompu.
M. le Président. — Pardon, M. Leblois avait fini; je lui ai
posé une question pour éclairer sa déposition.
M. Leblois. — Je vais y répondre de la façon la plus nette.
D'abord, j'affirme que je sais qu'il n'a été posé au colonel Pic-
quart que quatre questions. Quant à la source de cette connais-
sance, je ne me crois pas tenu de l'indiquer, pour une bonne
raison, c'est que je suis l'avocat du colonel Picquart...
M. le Président. — Vous auriez bien fait de le dire en com-
mençant. {Bruit dans l'auditoire.)
M. Leblois. — Je l'ai dit.
M. le Président. — Je ne l'ai pas entendu.
M. Leblois. — On cause bruyamment près de moi, cela me
gêne.
M. le Président. — Je prie les avocats qui sont là de garder
le silence, pour que les témoins puissent déposer tranquil-
lement.
M. Leblois. — J'ai dit tout à l'heure que j'ai été saisi pour la
première fois de cette affaire au mois de juin 1897, quand le
colonel Picquart est venu me demander aide et protection contre
des menaces écrites qu'il avait rerues le 3 juin d'un de ses
anciens subordonnés. C'était donc très net. C'est pour sa
défense que le colonel Picquart m'a raconté une partie des faits,
mais non ceux qui touchent au secret militaire, et c'est pour sa
défense qu'il m'a remis les lettres du général Gonse.
Je n'apporte à la Cour et au jury que des renseignements
dont je puis attester l'exactitude.
J'ajoute que rien n'est plus facile que d'établir la preuve de
ce que je viens de dire ; car, d'une part, des renseignements
télégraphiés par une agence en province, le 2 février, et qui
n'ont pas été démentis, indiquent les points sur lesquels ont
porté les débats devant le Conseil d'enquête. De plus, le colonel
Picquart a reçu, conformément aux règlements militaires, un
avis qui lui indiquait de la façon la plus nette les questions sur
lesquelles il serait interrogé. En effet, — si une seule question
a été posée au Conseil d'enquête, à savoir : le lieutenant-colonel
Picquart est-il dans le cas d'être mis en réforme pour faute
grave dans le service ? — on a dû néanmoins fixer par écrit les
points sur lesquels porterait le débat. Eh bien ! le colonel Pic-
quart ayant, ou pouvant avoir demain, dans sa poche, l'énoncé
de ces faits, est parfaitement en état de faire la preuve de ce
que je viens d'avancer.
M. le Président. — Avez-vous fini?
M. Leblois, — J'ai fini sur ce point.
M. le Président. — Maître Labori, avez-vous d'autres ques-
tions à poser?
Me Labori. — M. Leblois nous a fourni différentes explica-
tions sur les lettres et les télégrammes dont il vient de parler,
mais je n'ai pas très bien compris, — et peut-être MM. les jurés
4
- 98 —
sont comme moi, — quelle en était la portée, et je voudrais que
M. Leblois s'expliquât là-dessus d'une façon plus complète.
M. le Président. — Youlez-vous m'adresser les questions?
Me Labort. — Je n'ai pas compris quelle était la portée de la
seconde lettre que M. Leblois nous présente comme un docu-
ment faux. Je vais dire ce que j'ai compris, M. Leblois rectifiera
s'il y a lieu.
Voici l'ordre dans lequel les documents se sont succédé : il
y a eu d'abord une première lettre adressée au colonel Picquart,
qui était authentique, dans laquelle il était question du Demi-
Dieu et du Bon Dieu et qui aurait été interceptée. On aurait
connu ces expressions de Bon Dieu et de Demi-Dieu auxquelles
on aurait donné un sens qui était faux. Puis, à un moment
déterminé, serait parvenue au ministère de la guerre une lettre
qui n'aurait jamais été remise au colonel Picquart, son desti-
nataire .
Cette seconde lettre, qui était signée Speranza, était fausse:
M. Leblois pourrait-il nous dire quelle était la portée de cette
dernière lettre et dans quel dessein il estime qu'elle a été
adressée au colonel Picquart ?
M. Leblois. — Ce ne pouvait être que pour le compromettre.
Quant au contenu, il faut le demander au colonel Picquart,
qui n'a pas de copie de cette lettre ; car elle a été interceptée
d'une façon complète.
Me Labori. — Par qui cette lettre a-t-elle été interceptée?
M. Leblois. — Par les bureaux du ministère de la guerre.
M. le Président. — Qui vous l'a dit ?
M. Leblois. — Le colonel Picquart. C'est une^certitude abso-
lue puisqu'on lui a montré la lettre originale.
M. le Président. — Nous verrons cela, car tout ce que je
viens d'entendre concerne le colonel Picquart.
M° Labori. — Cela concerne aussi M. Leblois ; d'ailleurs,
nous entendrons le colonel Picquart.
M. le Président. — Jusqu'ici je n'ai pas entendu parler du
Conseil de guerre qui a acquitté le commandant Esterhazy ?
Me Labori. — En toute affaire, il est permis à la défense de
poser des questions. Nous en tirerons parti en plaidant.
M. le Président. — Je dis seulement que je ne saisis pas la
question.
Me Labori. — J'essaierai de la faire saisir à MM. les jurés
quand je plaiderai.
M1' Clemenceau. — A'oulez-vous me permettre, monsieur le
Président, de poser une question ? Tout à l'heure, le témoin à
dit : « Cette seconde lettre, qui était un faux, était rédigée de telle
façon qu'on ^vait la preuve qu'elle émanait d'un personnage
qui avait connaissance de documents clés bureaux de la guerre. »
Mais le témoin n'a pas expliqué cette affirmation. Je voudrais
lui demander qu'est-ce qui, dans cette lettre, a pu lui permettre
de nous dire qu'elle émanait des bureaux de la guerre. Qu'y
avait-il dans cette lettre, quelle en était la portée?
- 99 —
M. Leblois. — Je préfère ne pas donner d'explications au su-
jet de cette lettre, car je risquerais d'altérer la version que vous
fournira tout à l'heure le colonel Picquart. (Rires. I
Je crois qu'il y a un malentendu. Au sujet des deux télé-
grammes, j'ai dit que leur texte même était une preuve certaine
qu'ils émanaient d'un homme au courant de tous les secrets du
bureau des renseignement* de la guerre ; mais je ne puis dire
cela que des télégrammes, parce que j'en possède le texte. Je
ne puis pas parler avec autant de certitude d'une lettre que je
n'ai pas vue et sur laquelle je n'ai que des-renseignements.
M* Labori . — Monsieur le Président, je réponds à l'observa-
tion que vous m'avez faite tout à l'heure quand vous disiez que
vous ne voyiez pas la connexité entre ces faits et l'affaire
Esterhazy ; j'essaierai delà montrer dans ma plaidoirie, mais
je suis prêt à fournir tout de suite mes explications sur ce point
à la Cour .
M. le Président. — Vous les donnerez dans votre plai-
doirie .
Me Labori. — C'est entendu, je continue donc à poser ma
question ou plutôt, je vous prie, monsieur le Président, de
poser ma question à laquelle M. Leblois n'a pas répondu parce
qu'elle a été oubliée dans cette discussion. Quelle était, aiupoint
de vue des machinations dont vient de parler M. Leblois, "la
portée de cette lettre fausse, qui a été interceptée dans les
boréaux de la guerre ?
M. Leblois. — J'ai dit tout à l'heure que j'estimais que cette
lettre fausse signée Speranza était comme une pierre d'attente
sur laquelle allait s'élever peu à peu l'édifice des machinations
dirigées contre le colonel Picquart.
Au sujet des deux télégrammes, faut-il que je redonne des
détails ?
M. le Président. — Non.
M* Labori. — Monsieur le Président, nous y tenons beau-
coup.
M. le Président. — Puisque les défenseurs vous le deman-
dent, pariez.
M. Leblois. — En effet, le télégramme suivant : « On a des
preuves que le bleu a été fabriqué par Georges. — {Signé)
Blanche » me suggère cette réflexion : qui pouvait savoir, à ce
moment-là, en dehors des bureaux du ministère de la guerre,
qu'il y avait une enquête contre le commandant Esterhazy, et
surtout que la base de cette enquête était précisément un petit
bleu ? C'était un secret absolu.
Les deux télégrammes dont j'ai parlé tout à l'heure n'étaient
pas les éléments uniques de cette machination très compliquée
dirigée contre le colonel Picquart ; il y a eu d'autres télégrammes
envoyés par des tiers : par exemple, un individu envoyait de
Paris un télégramme signé « Baron Keller » et adressé à Sousse
à une prétendue baronne Keller. Tous ces télégrammes étaient
destinés à compromettre le colonel Picquart. Les deux télé-
I
I
— 10<) —
grammes que j'ai cités sont les seuls qui lui soient parvenus,
mais ils ne sont que le centre d'un réseau très compliqué.
Il est fait allusion à tout cela dans un article de la Libre Pa-
role du 17 novembre 1897.
Me Labori. — M. Leblois nous a dit que le colonel Picquart
était parti le 10 novembre 1890 du ministère. Pourrait-il nous
dire quelle était alors l'attitude de ses chefs, et notamment
de M. le général Gonse, à son égard? Est-ce que le colonel
Picquart est parti à ce moment en disgrâce et comment a-t-il
été traité jusqu'au moment où il a été rappelé à Paris dans les
conditions que MM. les jurés doivent connaître, au moment de
l'enquête dirigée publiquement contre M. le commandant Ester-
hazy ?
M. Leblots. — Les chefs du colonel Picquart lui ont témoi-
gné la plus grande bienveillance au cours de toute l'enquête
qu'il a faite sur le commandant Esterhazy, enquête qui avait
commencé vers la fin du printemps et qui s'est poursuivie jus-
qu'au mois de septembre. Ce n'est que lorsque le moment fut
venu, suivant le colonel Picquart, de donner à cette affaire une
solution, qu'il se produisit une divergence d'opinion entre ses
chefs et lui. Ce différend ne prit pas d'abord une forme aiguë,
il commença par être simplement un échange de vues con-
tradictoires, comme cela arrive fréquemment dans les cas où
il y a des inférieurs et des supérieurs. La solution de cette
affaire, proposée nettement par une lettre du colonel Picquart
en date du 5 septembre 1890, resta en suspens jusqu'au mois
de novembre suivant. A ce moment, les choses se gâtèrent sous
des influences que je ne connais pas exactement moi-même.
Peut-être le gouvernement, saisi de la question, a-t-il décidé
qu'il n'y avait pas lieu de revenir sur l'affaire Dreyfus; je n'en
sais rien, je ne puis faire que des hypothèses.
Pour répondre à la question de M° Labori, je dirai ceci :
lorsque le colonel Picquart quitta le ministère de la guerre, on
ne lui dit pas le moins du monde qu'il était envoyé en disgrâce;
au contraire, on parut attacher une grande importance à la
mission, un peu vague d'ailleurs, dont on le chargeait. On lui
dit : « Vous partirez pour quelques jours, vous irez à Nancy
faire certaines choses. »
Une fois arrivé à Nancy, on lui dit : « Allez ailleurs. » On le
promena ainsi de jour en jour, de sorte que sa mission recevait
chaque jour une nouvelle prolongation, et le colonel, qui avait
quitté Paris sans emporter aucun effet de toilette, ayant demandé
l'autorisation d'y rentrer pour prendre son linge, on lui répon-
dit que sa mission était trop importante pour qu'il pût en dis-
traire même quelques heures, et on l'envoya à Besançon. C'est
ainsi que, à son insu, sans se douter du sort qui lui était réservé,
il a été promené tout le long de la frontière de l'est et du sud-
est, puis envoyé en Algérie et en Tunisie, et enfin, en mars 1897,
nommé lieutenant-colonel au 4° tirailleurs; on lui représenta
cette nomination comme une faveur. Le général Gonse lui dit
— 101 —
expressément dans une lettre que c'est là un régiment de choix
auquel il doit s'estimer heureux d'appartenir. Les lettres du
général sont pleines d'expressions de sympathie et de cordia-
lité.
M° La b< >iu. — Pendant ce temps, monsieur le Président
M. le colonel Picquart à entretenu une correspondance avec un
de ses chefs, M, le général Gonse. M. Leblois a déjà parlé de
certaines lettres de ce général, mais n'a-t-il pas connaissance
d'une correspondance postérieure au départ du colonel Picquart
du ministère de la guerre, et quel caractère avait cette corres-
pondance?
M. Leblois. — Je viens de l'indiquer, je disais que c'étaient
des lettres par lesquelles on lui témoignait...
Me Labori. — Alors, c'étaient des lettres de M. le général
Gonse ? M. Leblois a parlé tout à l'heure d'une lettre de menaces
intervenue à un moment donné et qui, par conséquent, aurait
semblé indiquer une modification dans l'état d'esprit qui régnait
aux bureaux du ministère de la guerre. Pourrait-il nous dire à
quelle époque cette lettre a été adressée au colonel Picquart,
de qui elle émanait et dans quel esprit elle était conçue?
1,1. Leblois. — J'ai déjà dit que cette lettre était du 3 juin
1897; elle émanait du lieutenant-colonel Henry, qui avait été le
subordonné du colonel Picquart, et elle était conçue en des ter-
mes presque injurieux.
Me Labori. — Mais de quoi menaçait-on le colonel Picquart,
et pourquoi?
M. Leblois. — Je ne crois pas pouvoir répondre.
Me Clemenceau. — Je demande la permission de dire un mot
afin qu'il n'y ait pas d'erreur dans les plaidoiries : le témoin a
bien dit qu'à la même époque on saisissait les lettres du colonel
Picquart au ministère de la guerre, qu'on lui laissait passer des
télégrammes faux, et que le général Gonse, sous-chef d'état-
major général, lui témoignait une grande bienveillance. Ce que
je demande, c'est si ces trois faits se sontbien passés à la même
époque ?
M. Leblois. — La réponse est assez simple : il faut distinguer
entre deux ordres de faits complètement distincts : les faits de
la fin de Tannée 1896, qui se placent au moment du départ du
colonel Picquart, et les faits de la fin de l'année 1897.
En ce qui concerne Tanné 1896, je n'ai connaissance que d'une
seule lettre fausse interceptée au bureau des renseignements,
c'est la lettre signée Speranza. A ce moment-là, le général
Gonse témoignait au colonel Picquart la plus grande sympa-
thie .
En ce qui concerne les machinations de Tannée 1897, je pense
qu'on a intercepté des lettres, mais je préférerais que ce fût
M. le lieutenant-colonel Picquart qui s'expliquât à cet égard.
Me Clemenceau. — Cependant, le témoin a dit tout à l'heure
qu'on avait envoyé au lieutenant-colonel Picquart une lettre
après l'avoir décachetée?
— 10-2 —
M. Leblois. — Ceci se passait en novembre 189(5: quant à la
fausse lettre Speranza, elle se place au mois de décembre 1896.
Me Clemenceau. — Alors, ma question était juste; tous ces
faits se passaient bien à la même époque.
MeLÀBORi, — Je passe, monsieur le Président, à un tout
autre ordre de faits. Est-ce que M. Leblois n'est pas au courant
des relations de la famille de Comminges et de M. le colonel
Picquart, d'une part, et des relations de la même famille,
notamment de MIIe Blanche de Gomminges, avec M. le colonel
<du Paty de Glam, d'autre part; et, afin d'abréger, M. Leblois ne
connaît-il pas, dans les rapports qui ont eu lieu en 1892 entre
M. du Paty de Glam et la famille de Gomminges, certains
faits qui présentent une analogie singulière avec quelques
scènes mystérieuses relatives à l'affaire Esterhazy, notamment
avec l'intervention d'une certaine dame voilée.
M. le Président. — Vous venez d'entendre la question, Mon-
sieur, voulez-vous y répondre?
M. Leblois. — Je crois que, sur ce point, je dois être assez
réservé.
M. le Président. — Dites seulement ce que vous croyez de-
voir dire.
M. Leblois. — Je sais, en effet, que le colonel Picquart était
un ami de la famille de Gomminges; M. le capitaine de Gom-
minges, qui est cité comme témoin, a servi autrefois sous ses
ordres au Tonkin, et le colonel était reçu avec bienveillance par
M1'1' Blanche de Gomminges, qui est une personne déjà d'un
certain âge. Je sais qu'il y a eu, en effet, en 1892, des lettres
anonymes, des rendez -vous donnés aux environs du Jardin de
Paris dans des conditions dignes d'un roman-feuilleton.
M" Labori. — Bien entendu, il ne m'appartient ici d'exercer
aucune pression sur M. Leblois. M. Leblois sait exactement ce
qu'il peut dire; mais, étant donné qu'il a pu nous fournir les
indications que vous avez entendues, je lui serai reconnaissant
le préciser et de dire à quel propos ces scènes ont eu lieu, quel
a été le rôle joué par M. du Paty de Glam, et notamment quelle
est la scène qui a eu lieu en 1892, non pas au pont Alexan-
dre III, mais à l'endroit où sonl les chantiers de construction,
endroit qui a été choisi par la dame voilée de 189} .
M. Leblois. — lime semble difiicile de refuser la vérité à
MM. les jurés et à la Gour. Le comte de Gomminges avait reçu
un certain nombre de lettres anonymes fort graves ; il avait
soupçonné le colonel du Paty de Glam, qui n'était à ce moment
que commandant, d'être l'auteur ou l'inspirateur de ces lettres;
il lit une démarche auprès du préfet de police. M. Lozé, qui lui
répondit, si on m'a bien rapporté sa réponse : « G'est du Paty! »
M. le Président. — - Mais vous ne le savez pas par vous-
même: c'est un renseignement de seconde main.
M€ Labori. — Mais la suite est intéressante, continuez...
M. Leblois. — Là-dessus, le comte de Gomminges est allé
trouver le général Davoust et l'a prié d'insister pour mettre un
— 108 —
terme à ces machinations. Le général Davoust a fait venir le
colonel du Paty de Clam et, à la suite de cette intervention, les
lettres auonyines ont complètement cessé. Mais il restait entre
les mains du commandant du Paty de Clam une lettre et le
comte de Comminges insista pour obtenir la restitution de cette
lettre. Le général Davoust joignit ses efforts aux siens, si je
suis bien renseigné. Mais, quoiqu'il en soit, le commaiid;int du
Paty de Clam restitua la lettre dans les conditions suivantes :
il dit que cette lettre était tombée aux mains d'une femme, que
cette femme entendait la garder jusqu'au versement d'une
somme de 500 francs et, en conséquence, il convoqua certaines
personnes de la famille au bord de la Seine, près du Jardin de
Paris, à dix heures du soir. On vit arriver une femme abritée
sous un parapluie; le commandant du Paty de Clam se dirigea
vers elle, eut quelques instants d'entretien avec elle, et revint
en disant : « Je viens de remettre à cette femme une enveloppe
contenant un billet de 500 francs : en échange, elle m'a remis, dans
une autre enveloppe, la lettre que vous désirez; cette lettre, la
voici. » On ouvrit l'enveloppe, et on y trouva en effet la lettre.
Il est évident qu'il y a là quelque chose de très étrange ; il est évi-
dent qu "il y a là quelque chose d'inutile, pour ne rien dire de plus.
M. le Président. — Mais quel rapport tout cela a-t-il avec la
prévention ?
Me Labori. — Je suis tout prêt à l'expliquer tout de suite:
nous prétendons que. loin que la dame voilée sorte du milieu
des relations ou du voisinage du colonel Picquart. elle sort du
milieu des relations de certaines personnes attachées au minis-
tère de la guerre, et nous prétendons que ceux qui ont aidé
M. le commandant Esterhazy dans la campagne au milieu de
laquelle on l'a vu se détendre et sur laquelle nous nous
expliquerons, pourraient bien être plus en relations aveo
certains officiers du ministère de la guerre, qu'avec d'autres.
Voilà la portée du témoignage.
M. le Président (s' adressant au témoin). — A quelle époque
a été demandée et restituée la lettre dont vous avez parlé tout
à F heure?
M. Leblois. — Tout cela se passait au printemps de 1892 et, si
je ne me trompe, la restitution de cette lettre a eu lieu le ven-
dredi saint de l'année 1892.
Me Clemenceau. — Si la Cour le désire, je puis lui expliquer
l'intérêt de la déposition du témoin.
M. le Président. — Me Labori vient de nous le dire.
M'' Clemenceau. — Du moment que la Cour a compris, je
n'insiste pas, mais il avait semblé que la date de 1892 lui sem-
blait un peu extraordinaire.
Me Labori. — C'est la première apparition de la dame voilée
en 1892 !
M. le Président. — Avez-vous encore d'autres questions à
poser?
Me Labori. — Non. monsieur le Président.
I
i
- - -104 —
DÉPOSITION DE M. SCHEURER-KESTNER
Sénateur.
Me Labort. — Monsieur le Président, voudrïez-vous deman-
der à M. Scheurer-Kestner dans quelles conditions il a été
amené à s'occuper des circonstances qui révélaient que l'auteur
du bordereau, attribué en 1894 au capitaine Dreyfus, n'était
autre, en réalité, que M. le commandant Esterhazy et comment
il s'est occupé de cette affaire après en avoir été saisi? (Mouve-
ment (te M. V Avocat général.)
M. le Président. — Monsieur l'Avocat général?. . .
M. l" Avocat général. — C'est toujours la même question. . .
Me Labori. — C'est toujours la même question, et je com-
prends qu'elle vous trouve toujours prêt à l'accueillir avec les
mêmes dispositions.
M. l'Avocat général. — Naturellement.
M. le Président. — Monsieur Scheurer-Kestner, vous allez nous
parler du commandant Esterhazy, mais je vous prie de ne pas
nous parler de l'affaire Dreyfus dont nous n'entendrons pas un
mot. . . Parlez-nous de l'affaire Esterhazy, mais non de l'affaire
Dreyfus.
M. Scheurer-Kestner. — Je vous ai entendu, monsieur le
Président.
Au mois de juillet dernier, j'ai appris qu'au mois de
septembre 189(3, le colonel Picquart, chef du bureau des
renseignements de l'Etat-major, avait découvert dans des
recherches qu'il faisait à propos d'autre chose, mais qui
concernaient le commandant Esterhazy, que l'on s'était
trompé, en 1894, en attribuant le bordereau à M. Alfred
Dreyfus. J'appris en même temps que, dès que le colonel
Picquart eut fait cette remarque, il s'empressa de se rendre
auprès de M. I>ertillon, un des experts consultés en 1894 et
qui avait attribué, sans hésitation aucune, le bordereau à
Alfred Dreyfus. Le colonel Picquart, en lui montrant le bor-
dereau et l'écriture du commandant Esterhazy, mais sans lui
dire de qui elle provenait, lui demanda ce qu'il en pensait.
Et M. Bertillon lui dit : « Ah ! les faussaires ont réussi ! Ce
n'est plus une similitude, c'est l'identité ! »
Le colonel Picquart revint avec cette réponse, et proposa
à son chef de continuer l'enquête en soumettant les pièces à
une nouvelle expertise d'écritures, et le général Gonse le lui
déconseilla.
Il existe à ce sujet une correspondance échangée entre
M. le général Gonse et le colonel Picquart; j'ai été mis à
même d'en prendre connaissance ; elle était pour moi d'une
très grande valeur, car elle était de nature à fixer mon opinion.
Je reçus donc communication de cette correspondance, et
j'acquis la preuve, en la lisant, que le général Gonse se
— 105 —
rendait à l'opinion du colonel Picquart, qui préparait une
revision du procès.
Il me semble indispensable, monsieur le Président, pour
éclairer MM. les membres du jury, que je donne connaissance
de cette correspondance, que je leur en fasse la lecture.
M. le Président. — Non. cela n'est pas possible.
Me Labort. — Si, monsieur le Président. Je vous demande
très respectueusement, et je m'excuse vis-à-vis de M. Scheurer-
Kestner d'intervenir avant qu'il ait fini sa déposition, je vous
demande, dis-je, très respectueusement, la permission de pren-
dre la parole.
M. Scheurer-Kestner a, j'imagine, entre les mains, puisqu'il en
parle et qu'il en offre la lecture, les lettres de M.legénéral Gonse
auxquelles il fait allusion; M. Scheurer-Kestner est ici devant
la justice ; dans la mesure où cela nous est permis, la lumière
doit être faite d'une manière complète, je m'associe donc entiè-
rement au sentiment de M. Scheurer-Kestner, qui estime qu'il
est indispensable de verser aux débats les lettres dont il s'agit.
Je fais observer ici que, comme ces lettres n'étaient pas déte-
nues par M. Emile Zola au moment où il a été obligé de faire
dans les cinq jours du jour de la citation la notification exigée
par la loi à M. le Procureur général, il ne lui a pas été possible
d'en notifier copie ; il a fait à M. le Procureur général, et il
s'adressait à lui en sa qualité de représentant du plaignant,
sommation de mettre ces lettres aux débats ; par là, il s'est mis
en règle, dans toute la mesure du possible, avec l'article 52
la loi de 1881. On a différé jusqu'à présent la publication
de ces lettres, par un sentiment de discrétion et de
réserve auquel on ne peut que rendre hommage, comme on
rend hommage au courage qui amène un homme comme
M. Scheurer-Kestner à sortir, seulement devant la justice,
de la discrétion et de la réserve que, pour l'humanité,
il ne s'est peut-être imposées que trop longtemps ; mais
aujourd'hui la lumière se fera, il n'est jamais trop tard
pour cela. (Mouvements divers.)
J'ai donc l'honneur de déposer des conclusions tendant...
M. le Président. — Oh î
Me Labori. — Oh ! monsieur le Président, si vous saviez, en
tant qu'homme du monde, combien je suis malheureux de vous
faire souffrir...
M. le Président. — Permettez-moi de vous dire, avant' de
déposer ces conclusions, que ce n'est pas possible. Vous savez
que le témoin ne doit lire aucunepièce dans le cours de sa dépo-
sition : vous savez également que toutes les pièces écrites et
qui doivent vous servir doivent être notifiées dans les cinq
jours de la citation à M. le Procureur général. Gela est en toutes
lettres dans la loi de 1881.
Me Labori. — Permettez, monsieur le Président, les ques-
tions de droit ne sont pas si simples; nous nous en explique-
rons s'il est nécessaire, et la Cour nous jugera.
— 106 —
M. le Président de la Cour d'assises a aussi un droit, il a un
pouvoir qu'on appelle un pouvoir discrétionnaire, c'est déjà
quelque chose. J'entends bien qu'aux termes dune jurispru-
dence et d'une doctrine que la Cour connaît aussi bien que moi.
le pouvoir discrétionnaire du Président n'est pas absolu en
matière de presse ; mais nous avons certainement ouvert une
large marge à ce pouvoir discrétionnaire paria sommation que
nous avons faite à M. le Procureur générai. C'est donc tout
d'abord au pouvoir discrétionnaire du Président que nous nous
adressons-
Si le Président des assises croit devoir, en vertu de ce pou-
voir discrétionnaire, ordonner, non pas que le témoin lira les
lettres, mais qu'elles seront remises à M. le Président des
assises qui en donnera connaissance à MM. les jurés, à M. le
Procureur général et à la défense...
M. le Président. — Si M. l'Avocat général ne s'y oppose
pas, je ne laisserai pas lire ces lettres, mais je les ferai com-
muniquer.
M. l'Avocat général. — Mais il y a une question très sim-
ple, ee soni des lettres de qui? Ce sont des lettres de M. le
colonel Picquart ei de M. le général Couse, tous deux sont
cités comme témoins; il me semble donc que c'est à eux qu'il
appartient, si toutefois on peut le faire, sous toutes réserves,
de parler de ces lettres. Voilà la situation très nette.
M1' Labori. — Nous n'avons pas à rechercher ici à qui il
appartient de parler de ces lettres, ou qui, de M. le général Gonse
ou de M. le colonel Picquart, devra en parler ; ils en parleront
s'ils le jugent convenable. Il s'agit en ce moment d'un incident
très précis : M. Scheurer-Kestner offre de verser aux débats
los lettres du général Gonse et du colonel Picquart. M. l'Avocat
général y consent-il? Si non, je vais avoir l'honneur de déposer
sur le bureau de la Cour des conclusions alin qu'elle ordonne,
dans l'intérêt de la manifestation de la bonne foi des prévenus,
que ces pièces soient versées aux débats malgré la résistance de
M. l'Avocat général.
M. le Président, — Encore une fois, c'est contraire aux
dispositions de l'article 52 de la loi de 1881.
Me Labori. — La Cour statuera.
M . le Président. — Il n'y a même pas à discuter.
Mf' Labori. — Mais, je vous demande pardon...
M. le Président. — Lise/ L'article 52 de la loi de 1881.
Me Labori. — Nous allons lire, si vous le voulez bien, le
►mmeniaire de M. Barbier... Véritablement, Messieurs, com-
me il faut avoir, sous les apparences de l'indignation et de la
colère, de la patience !
M. le Président. — Vous ne paraissez pas trop en avoir dans
ce moment-ci.
Me Laborl — Comme il faut avoir de la modération ! La
preuve que j'en ai, c'est que, bien que je nie heurte ici à des
obstacles qui veulent être les plus infrancliissables et que nous
— 107 -
franchissons peu à peu, on n'a pas encore trouré, depuis plus do
quarante-huit heures (fut- durent ces débats, au mot à arrêter
ou à blâmer sur mes lèvres.
M. le Président. — Lise/ donc l'article 52 de la loi do 1881.
M'1 Labori. — Non, monsieur le Président, je me défends:
j'ai le droit de le Faire comme je l'entends, je n'ai d'ordre à
recevoir de personne.
Je vais lire le commentaire de M. Barbier, je ne vais pas lire
l'article 0*2... Oh ! monsieur le Président, nous ne sommes pas
au bout de nos différends !...
Voici ce que lis à la page 443 du livre de M. Barbier,
deuxième volume ?
c Le juge doit écarter l'audition de tous les témoins dont les pro-
fessions, les demeures et les noms n'ont pas été régulièrement noti-
fiés et îa production de toutes pièces dont copie n'a pas été donnée
dans la notification. >>
Voilà pour l'article 52 et sa portée; seulement, en matière de
droit et de jurisprudence, comme en beaucoup d'autres ma-
tières, mais surtout en matière de jurisprudence, il y a un
mais :
« Mais il est bien entendu que cette règle ne concerne que les dépo- t
sitions des témoins et les productions de pièces tendant directement
à établir la vérité des faits diffamatoires et que le prévenu est tou-
jours admis, conformément au droit commun, à faire entendre des
témoins ou à produire toutes pièces, quoique non signifiées, à l'effet
par exemple de prouver sa bonne foi ou «a moralité. »
Or les quatre lettres dont il s'agit sont... Oh ! il est bien clair
que si nous nous plaçons au point de vue général qui nous
occupe, elles sont des démonstrations éclatantes ; mais, enfin,
pour nous renfermer dans les limites des discussions procédu-
rières, elles sont des pièces de nature à établir noire bonne foi,
et il me paraît difficile que la Cour puisse apprécier si ces
lettres sont des pièces de banne foi ou des preuves, avant de les
connaître. Par conséquent, nous demandons qu'elles soient
placées sur le bureau de la Cour, la Cour en prendra connais-
sance et nous conclurons ensuite à ce que nous soyons auto-
risés à nous en servir.
M. le Président. — Puisque vous ne voulez pas lire l'arti-
cle 52 de la loi de 1881. je vais le lire moi-même. . .
Me Labori. — J'en ai lu les commentaires,
M. le Président. — Cet article est ainsi conçu :
« Quand le prévenu voudra être admis à prouver la vérité des faits
diffamatoires, conformément aux disposition-' de l'article 35 de la
présente loi, il devra, dans les cinq jours qui suivront la notification
de la citation, faire signifier, au Ministère public près la Cour
d'assises ou au plaignant, au domicile par lui élu, suivant qu'il est
assigné à la requête de l'un ou de l'autre : — 1" Los faits articulés
et qualifiés dans la citation, desquels il entend prouver la vérité; —
2.0 La copie des pièces ; — 3° Les noms, professions et demeures des
— 108 —
témoins par lesquels il entend faire sa preuve. — Cette signification
contiendra élection de domicile près la Cour d'assises, le tout à peine
d'être déchu du droit de faire la preuve. »
C'est bien clair.
Me Clemenceau. — Voulez-vous me permettre un mot en
fait? La loi nous oblige à signifier ces pièces; c'est entendu.
Pourquoi ne les avons-nous pas signifiées ? Il est bon que
MM. les jurés le sachent. Nous ne les avons pas signifiées,
messieurs les jurés et messieurs de la Cour, parce que ces lettres
ont déjà été produites à une audience, à l'audience du Conseil
de guerre et qu'elles l'ont été dans les conditions suivantes :
On a demandé à M. le colonel Picquart : « Avez-vous les
lettres du général Gonse ? » Le colonel Picquart a répondu :
«Elles sont dans ma poche. » M. le Président du Conseil de
guerre a dit : « Voulez- vous mêles donner? » Le colonel Pic-
quart a remis les lettres. Alors M. le Président du Conseil de
guerre a dit : « Ces lettres seront saisies et jointes au dossier. »
Le Président du Conseil de guerre n'en a pas donné lecture !
En sorte que, pour nous conformer à la loi, nous devions
signifier des lettres qui ont été en quelque sorte confisquées
par un Président du Conseil de guerre, lettres que nous ne
pouvions avoir à notre disposition, que seul M. l'Avocat général
eût pu produire à cette audience.
Dans cette situation de fait que MM. les jurés apprécieront, dans
ces circonstances, pour nous rapprocher autant que possible de
la loi, nous avons notifié à M. le Procureur général que nous
ne pouvions pas lui donner copie de ces lettres, que nous dési-
rions qu'il en fût parlé devant vous et que nous le priions
d'ordonner qu'elles fussent produites à votre barre.
Si ces lettres ne sont pas produites, cela vient de ce qu'elles
ont été saisies par M. le Président du Conseil de guerre ; et si
ces lettres ont un certain intérêt, MM. les jurés retiendront que
c'est parce qu'elles ont été saisies par le Président du Conseil
de guerre, sans avoir été lues, que nous ne pouvons les pro-
duire.
M. le Président. — Nous n'avons pas à nous occuper de ce
qui s'est passé devant une juridiction qui n'est pas la nôtre.
La question est de savoir si des pièces n'ont pas été signifiées
dans les délais au Ministère public. Or, ces pièces n'ont pas
été signifiées dans les délais, nous sommes obligés de nous
conformer à la loi.
Me Clemenceau. — Mais moi, je constate en fait que si nous
ne pouvons pas produire ces pièces, la faute en est au Président
du Conseil de guerre... 11 faut bien cependant parler un peu à
MM. les jurés.
M. le Président. — C'est à la Cour que vous devez parler, il
s'agit d'une question de droit.
Me Clemenceau. — Si vous trouvez que je n'ai pas le droit de
parler à MM. les jurés, je m'arrête, et je n'ai rien à dire.
— 109 —
M. le Président. — Vous reconnaissez que ce que j'avais dit
ici est la vérité.
Me Clemenceau. — Pardon...
Me Labori. — Voulez-vous me permettre puisque la discussion
prend la forme d'une conversation, de vous poser moi-même
une question : N'avez-vous pas, monsieur le Président, un pou-
voir discrétionnaire ?
M. le Président. — Pas en matière de presse.
Me Labori. — Pour tout ce qui concerne la bonne toi ou la
moralité des prévenus, vous l'avez.
M. le Président. — Non. pas au sujet de pièces qui n'ont
pas été signifiées.
Me Labori. — Cependant, l'autorité de M. Barbier est consi-
dérable .
M. le Président. — M. Barbier n'est pas la loi !
Me Labori. — Mais il y a des arrêts, il y a une jurisprudence...
Si la loi avait tout prévu, nous serions bien malheureux, nous,
avocats, nous n'aurions rien à faire.
M. le Président. — Maître Labori, je vous déclare que je ne
ferai pas donner lecture par M. Scheurer-Kestner des lettres
en question, étant donnés les termes de l'article 52 de la loi
de 1881.
Me Labori. — Alors, nous allons déposer des conclusions.
M. le Président. — Déposez des conclusions. . .
Cependant, pour vider cet incident, vous pourriez demander
à M. Scheurer-Kestner ce qu'il y avait dans ces lettres; il peut
le dire, mais il ne peut pas le lire.
Me Labori. — En effet, si M. Scheurer-Kestner peut nous
dire ce qu'il y a dans ces lettres, et si M. le Président l'autorise
à le faire, je n'en demande pas davantage et je me rends volon-
tiers à l'avis de M. le Président.
M. Scheurer-Kestner. — Je regrette beaucoup qu'il ne me
soit pas possible de donner lecture de ces lettres; je le regrette
au point de vue de la manifestation de la vérité, je croyais cette
lecture indispensable, je vois qu'on m'empêche de la faire; mais
M. le Président m'autorise à dire ce qui s'y trouve, je le ferai
dune manière beaucoup plus incomplète, mais qui sera peut-
être suffisante, cependant, pour éclairer l'opinion de MM. les
jurés (1).
(1) Nous avons pu nous procurer la correspondance échangée entre
le général Gonse et le colonel Picquart, dont il est question dans la dépo-
sition de M. Scheurer-Kestner.
Eu voici le texte :
Lettre du général Gonse.
Mon cher Picquart,
J'ai reçu votre lettre du 5 (septembre) et, après avoir réfléchi à tout ce
que vous me dites, je m'empresse de vous faire connaître qu'il me paraît
utile de marcher dans cette affaire avec une grande prudence, en se méfiant
des premières impressions.
Il serait nécessaire, maintenant., d'être fixé sur la nature des documents.
— 110 -
Je vous disais tout à l'heure, avant la naissance de cet
incident, que le colonel Picquart avait demandé au général
Gonse de l'autoriser à faire procéder à une expertise d'écritures.
Le colonel Picquart avait la conviction, corroborée, du reste, par
ce que lui avait dit M. Bertillon, qu'on s'était trompé en 1894 et
que le bordereau qui avait été attribué à M. Alfred Dreyfus lui
avait été attribué par suite d'une erreur. Il prétendait avoir
Gomment ont-ils pu être copiés ? Quelles ont été les demandes de renseigne-
ments laites auprès des tiers?
On peut répondre que. dans cet ordre d'idées, il est assez difficile d'arriver
à un résultai sans faire quelque bruit. Je le reconnais; mais, à mon avis,
c'est le meilleur moyen de marcher sûrement.
La continuation de l'enquête au point de vue des écritures
a le grave inconvénient d'obliger à prendre de nouveaux confidents dans de
mauvaises conditions, et mieux vaut, il me semble, attendre encore que l'on
soit fixé, pour continuer dans cette voie assez délicate.
Je rentre le 15 septembre et c'est verbalement que l'on peut le mieux
s'entendre dans une affaire de cette nature.
En résumé, mon sentiment est qu'il est nécessaire de marcher
avec une extrême prudence.
Je vous serre la main, mon cher Picquart. bien affectueusement.
Votre tout dévoué.
A. Gonse.
Lettre du colonel Picquart.
Paris, 8 septembre 1896.
Afon Général.
J'ai lu attentivement votre lettre et je suivrai scrupuleusement vos instruc-
tions.
Mai s je crois devoir vous dire ceci :
De nombreux indices et un « fait grave » dont je vous parlerai à votre
retour, me montrent que le moment est proche où des gens qui ont la convic-
tion qu'on s'est trompé à leur égard vont tout tenter et faire un gros
scandale.
Je crois avoir fait le nécessaire pour que l'initiative vienne
de !iȕ3s.
Si l'on perd trop de temps. l'initiative viendra d'ailleurs, ce qui.
Taisant abstraction de considérations plus élevées ne nous
donnera pas le beau rôle.
Je dois ajouter que ces gens-là ne me paraissent pas informés comme
nous le s< mûries, et que leur tentative me paraît devoir aboutir à un gâchis.
un scandale, un gros bruit qui n'amènera pourtant pas la clarté.
Ce sera utw crise lâcheuse, inutile, et que l'on pourrait éviter
en faisan* justice à temps.
Veuillez, etc.
(i. Picquart.
Lettre du général Gonse.
Gormciiles-en-Parisis (Seine-et-Oise).
10 septembre 1896.
Mon cher Picquart,
Je vous accuse réception de votre lettre du 8. Après y avoir rélléchi.
malgré ce qu'elle cunlienl d' « inquiétant ». je persiste dans mon premier
sentiment.
Je crois qu'il est nécessaire d'agir avec une extrême circonspection.
Au point où vou3 en êtes de votre enquête, il ne s'agit pas. bien
- 111 —
découvert que ce bordereau devait être attribué au commandant
Esterhazy donl récriture, avail dit M. BertiJlon. était l'iden-
tité de l'éeriture du bordereau. Le général Gkmse écrivit au
colonel Picquart. car il se trouvait à eette époque-là — c'était
le 7 septembre 1896 — en Seine-et-Oisc à la campagne, il lui
écrivit: «. Mon cher Picquart, j'ai beaucoup réfléchi à ce que
vous m'avez écrit, continuez votre enquête avec la plus grande
circonspection, et surtout pas de brait, de la prudence! Je ne
crois pas qu'il soit opportun — en parlant des experts en écri-
tures — de mettre encore des tiers dans cette affaire et dans de
mauvaises conditions. »
Voilà la première lettre que le général Gonse écrivait au
colonel Picquart le 7 septembre.
Mais le colonel Picquart, très inquiet, tourmenté de la
découverte qu'il avait faite, certain qu'il y avait eu une erreur,
écrivit immédiatement au général Gonse à la date du 8 sep-
tembre, c'est-à-dire le lendemain : « Mon général, j'ai reçu
votre lettre dont je suivrai scrupuleusement les instructions;
entendu, d'éviter la lumière, mais il faut savoir comment on
doit s'y prendre pour arriver à la manifestation de la vérité.
Ceci "dit. il faut éviter toute fausse manœuvre et surtout se garder de
démarches irréparables .
Le nécessaire est, il me semble, d'arriver en silence, et dans l'ordre
d'idées que je vous ai indiqué, à une certitude aussi complète que possible,
avant de rien compromettre.
Je sais bien que le problème à résoudre est difficile, qu'il peut être plein
d'imprévu : mais c'est précisément pour cette raison qu'il faut marcher avec
prudence. Cette vertu ne vous manque pas ; je suis donc tranquille.
Songez donc que les difficultés sont grandes et qu'une bonne tactique,
« pesant à l'avance » toutes les éventualités, est indispensable.
J'ai l'occasion d'écrire au général de Boisdefïre ; je lui en touche quelques
mots dans le sens de ma présente lettre.
Prudence! Prudence! voilà le mot que vous devez toujours avoir devant
les veux.
Je rentre le 15 au matin: venez donc me trouver de bonne heure à mon
bureau, après que vous aurez vu votre courrier.
Je vous serre la main, mon cher Picquart, bien affectueusement.
Votre tout dévoué.
A. Gonse.
Lettre du colonel Picquart.
Paris, 14 septembre 1896.
Mon Général,
Le 8 septembre, j'avais l'honneur d'attirer votre attention sur le scandale
que certaines gens menaçaient de faire éclater sous peu, et je me permettais
de vous dire qu'à mon avis, si nous ne prenons pas l'initiative, nous aurons
sur le dos de grands ennuis.
L'article de l'Eclair, que vous trouverez ci-joint, me confirme malheureu-
sement dans mon opinion. Je vais rechercher avec soin qui a pu lancer la
bombe.
Mais je crois devoir afflrmer encore une fois qu'il faut agir
sans retard. Si nous attendons encore, nous serons débordés, enfermés
dans une situation inextricable et nous ne trouverons plus les moyens
« d'établir la vérité vraie ».
G. PlCQUAKT.
— 112 —
mais, permettez-moi de vous répéter que des indices nombreux
me font penser que les gens qui sont convaincus qu'on s'est
trompé à leur égard «n 1894, vont tout tenter; il en naîtra un
gros bruit, un grand scandale, que nous pouvons éviter en
faisant justice à temps. »
Voilà ce qu'écrivait le colonel Picquart à la date du 8 sep-
tembre.
Deux jours après, le général Gonse répondait, commençant
sa lettre comme la première fois : « J'ai beaucoup réfléchi », et,
dans le courant de cette lettre, je relève cette phrase que je cite
textuellement : « Au point où vous en êtes arrivé de votre
enquête, il ne s'agit pas d'éviter la lumière, bien entendu, mais
il s'agit de savoir comment on arrivera à la mani-
festation de la vérité. »
Je soumets à l'appréciation de MM. les membres du jury la
forme qui a été donnée à cette phrase, mais je les supplie
de remarquer en même temps quelle est l'affirmation qui s'y
trouve.
Le colonel Picquart croit devoir écrire encore une fois au
général Gonse : « Mon général, je vous ai averti déjà que nous
courons à un scandale, à un gros bruit, et si nous ne prenons
pas les devants, nous n'aurons pas le beau rôle; je vous envoie
un article de V Eclair. »
C'était au moment où venait d'être publié cet article de
V Eclair qui a fait tant de bruit et dans lequel on parlait pour
la première fois du bordereau et d'une soi-disant pièce secrète .
ce Le numéro de V Eclair que je vous envoie, disait le colonel
Picquart, me confirme malheureusement dans mes appréhen-
sions; nous n'avons plus de temps à perdre, car si nous atten-
dons encore, le scandale sera là et nous ne parviendrons
peut-être plus à manifester la vérité vraie. »
C'était une prophétie, elle est accomplie aujourd'hui.
Voilà, Messieurs, le résumé que j'ai pu faire de mémoire de
ces belles lettres qui honorent leur auteur, qui honorent en
même temps le soldat et l'homme! Je regrette de ne pas avoir
pu vous en donner lecture et de n'avoir pu en faire qu'un faible
résumé.
Messieurs les jurés, après la lecture de cette lettre, ma
conviction était faite ; j'étais convaincu qu'il y avait eu une
erreur. Je voyais le général Gonse, le chef du colonel Picquart,
partager ses idées et envisager la revision comme une chose
possible. Qu'avais-je à faire? J'avais comme premier devoir
d'en entretenir le gouvernement, M. le Ministre de la guerre;
j'avais comme premier devoir de lui apporter les pièces, de
lui démontrer que l'écriture du bordereau était l'écriture du
commandant Esterhazy et non celle du capitaine Dreyfus. C'est
ce que je fis. J'allai trouver le général Billot, j'eus une très
longue conversation avec lui, je lui lis part des documents que
je possédais, je ne lui parlai pas à ce moment-là de la corres-
pondance engagée entre le général Gonse et le colonel Picquart;
— 113 —
je trouvais qu'il valait mieux que je ne lui en parlasse pas.
Mais je ne tardai pas à offrir au gouvernement de lui commu-
niquer cette correspondance, et, naturellement, je fus autorisé
à en faire une copie pour la lui remettre.
Malheureusement, les événements avaient marché ; Le gou-
vernement n'était peut-être plus dans les mêmes dispositions
que le premier jour, je ne sais; en tout cas, cette commu-
nication fut refusée. Il me semblait qu'il était de l'honneur du
gouvernement, qu'il était de l'honneur de la République^ qu'il
était de l'honneur de la démocratie, qu'il était de l'honneur de
l'armée, que l'initiative d'une réparation pareille vînt d'en haut
et non pas d'en bas; c'est pour cela que je m'adressais au
gouvernement.
Et, alors, qu'est-il arrivé?
Au lendemain de ma visite au Ministre de la guerre, dans
laquelle je lui avais parlé des pièces, où je lui avais montré ces
pièces, — c'était le 30 octobre, — dès le 1er novembre, après
qu'il avait été bien convenu entre nous que notre conversation
serait secrète, qu'elle ne serait pas ébruitée, que vois-je dans
les journaux qui sont inspirés par le ministère de la guerre,
m'a-t-on dit ? ma visite au Ministre de la guerre racontée avec
des commentaires mensongers !
On dit que je n'ai rien montré; on dit même que j'ai refusé
au Ministre de la guerre de me donner la preuve de la culpa-
bilité de Dreyfus, alors que je suis resté trois heures devant
lui à le supplier de la faire.
Me Labori. — D'Esterhazy.
M. Scheurer-Kestner. — Je vous demande pardon, j'ai
peut-être fait une erreur: voulez-vous me permettre de répéter
ma phrase.
Je dis que j'avais supplié M. le Ministre de la guerre, pendant
la visite que je lui faisais, de me démontrer la culpabilité de
Dreyfus, en iui offrant d'aller le crier sur les toits et qu'il ne
voulut ou ne put pas le faire.
Il se bornait à me dire : « Il est coupable ».
« Démontrez-moi qu'il est coupable », disais-je?
« Je ne puis pas vous le démontrer ». Voilà ce que me répon-
dait le général Billot, alors que j'avais apporté des pièces
importantes et que j'avais dans le cœur tout ce que je savais
par la lecture des lettres crue j'ai citées tout à l'heure.
Voilà comment je suis arrivé à la conviction et voilà comment
j'ai eu le courage de prendre en mains une cause qui est une
cause d'humanité, de vérité et de justice!
M. le Président. — Maître Labori, avez-vous d'autres ques-
tions à poser à M. Scheurer-Kestner?
Me Labori. — Oui, monsieur le Président. M. Scheurer-
Kestner a bien voulu nous faire part de sa conversation avec
M. le général Billot; voudrait-il être assez bon pour nous dire
s'il a vu M. le Président du Conseil, s'il a eu un entretien avec
lui?
— 1H -
M. le Président. — Vous ven.-x d'entendre la question?
M. ScHErREK-KEsrxKR. — .J'ai eu plusieurs entretiens avec
M. le Président du Conseil dans les premiers jours du mois de
novembre. A M. le Président du Conseil, j'ai tout dit, tout ce
que je savais, tout ce que j'avais appris; j'ai offert la commu-
nication des lettres échangées entre le général Gonse et le
-colonel Picquart; car. à M. le Président du Conseil, j'étais auto-
risé à le lui dire.
Voilà ma réponse.
Me Labori. — Est-ce que M. Scheurer-Kestner voudrait bien
encore nous dire dans quelles conditions fut lancée la dénon-
ciation de M. Mathieu Dreyfus contre M. le commandant Ester-
hazy, et si M. Mathieu Dreyfus n'a pas eu avec lui une conver-
sation dans laquelle il lui a révélé le nom de M. le commandant
Esterhazy. qui était venu à sa connaissance par une voie tout
à fait différente de celle par laquelle le même nom était venu
aux oreilles cle M. Scheurer-Kestner ?
M. le Président. — Vous venez d'entendre la question.
M. Scheurer-Kestner. — Je n'avais prononcé le nom du
commandant Esterhazy devant personne au monde.
Je n'en avais parlé qu'au gouvernement, lorsque, le 12 novem-
bre, — je puis me tromper d'un jour, je crois bien que c'est le
12 novembre — je reçus un petit mot de M. Mathieu Dreyfus
me priant de le recevoir chez moi.
Je n'avais pas de relations avec M. Mathieu Dreyfus; il
n'était jamais venu chez moi qu'une seule fois, de suite après la
condamnation de son frère ; je ne l'avais jamais revu, je ne le
connaissais pas. Il me fit présenter sa carte — il était neuf heures
ou neuf heures et demie du soir — en me faisant dire qu'il avait
à me communiquer une chose des plus importantes.
Alors, il monta chez moi, et voici le récit qu'il me fit : Un
M. de Castro, qu'il ne connaissait pas du reste, se promenait
au boulevard au moment où l'on vendait des placards sur
lesquels se trouvait la« preuve de la trahison », etc., des portraits
des deux côtés, et au milieu le fac-similé du bordereau. M. de
' Castro, qui est un étranger, que cette question n'avait pas inté-
ressé jusque-là, acheta par désœuvrement ce numéro, et dès
qu'il l'eut en mains — je me sers d'un mot dont il s'est servi quand
il m'a raconté lui-mémo l'histoire plus tard — « j'ai eu un éblouis-
sement, dit-il. Je suis rentré chez moi, j'ai pris la liasse des let-
tres d' Esterhazy que j'avais dans mon bureau (une trentaine
ou une quarantaine) et j'ai constaté que je ne m'étais pas
trompé : le bordereau était bien de lui ? »
M. de Castro courut chez M. Mathieu Dreyfus, et c'est après
cette communication de M. de Castro que M. Mathieu Dreyfus
est venu me trouver le soir pour me dire ceci :
— « Vous devez connaître Fauteur du bordereau ? On a dit
que vous vous occupiez de cette affaire depuis très longtemps ;
vous cherchez partout des renseignements. Eh bien ! Vous
devez savoir quels sont ceux que l'on a substitués ou cherché à
— 115 -
substituer à M. Alfred Dreyfus pour La confection du borde-
reau, puisque je sais que vous êtes convaincu qu'il n'es-1 p&s
d'Alfred Dreyfus, d'après vas examens d'écritures. »
Et comme je refusais de lui donner un nom, il me dit :
— a M.-iis si je vous l'indique, moi, cl si ce nom a passé sous
vos yeux dans vos recherches, me te direz-vous '! »
Je répondis :
— « Dans ce cas, je me regarderai comme délié et je dirai :
Oui. »
C'est alors que M. Mathieu Dreyfus me cita le nom du com-
mandant Esterhazy. et que je lui dis: « Dans les conditions où
vous vous trouvez, votre devoir est de l'indiquer immédiatement
au ministère de la guerre. »
Gara ce moment, grâce aux journaux, on avait exposé aux
soupçons un certain nombre d'officiers supérieurs, et j'étais très
heureux, que, dans les conditions où ce fait se produisait, ces
officiers supérieurs fussent mis hors du débat.
C'est ainsi que M. Mathieu Dreyfus a signalé à M. le Ministre
de la guerre le commandant Esterhazy comme étant Fauteur du
bordereau .
J'ai fini.
M. le Président. — Voilà la réponse. Maître LaLori. avez-
vous d'autres questions ?
M. Zola.. — Monsieur le Président, je voudrais insister
auprès de M. Scheurer-Kestner en le priant de nous donner
plus de détails sur son entrevue avec M. le général Billot, ceci
afin de relever une chose à laquelle je tiens beaucoup.
Vous savez, monsieur le Président, qu'on nous accuse et
qu'on m'accuse personnellement d'avoir été la cause de la crise
épouvantable qui divise le pays : on dit que c'est nous qui avons
produit ce grand trouble qui gêne les affaires et passionne les
cœurs; eh bien! je voudrais qu'il soit bien établi que M. le
général Billot a été averti par M. Scheurer-Kestner des faits
qui allaient se passer. Je voudrais que M. Scheurer-Kestner
dise qu'il est le vieil ami de M. le général Billot, qu'il le tutoie,
qu'il a pleuré presque dans ses liras, qu'il l'a supplié, au nom
de la France, de j «rendre l'affaire en mains ! Je voudrais qu'il
dise cela !
M. le Président. — Vous entendez la question, qu'est-ce que
vous avez à répondre ?
M. SeuELnEn-KEsTXER. — Le lendemain de ma visite au
général Billot, je trouvais dans les journaux les passages que
je citais tout à l'heure.
Je trouvais dans certains journaux l'histoire de ma visite au
général Billot, avec des détails à moitié exacts, à moitié faux,
comme on a l'babitude de le faire.
M. le Pm::siDEXT. — Vous venez de ]e dire tout à l'heur* .
M. Scheurer-Kestner. — Comment ?
M. le Président. — Vous venez de le dire.
— 110 —
M. Scheurer-Kestner . — Vous m'empêchez de déposer,
monsieur le Président.
M. le Président. — Je vous prie de répondre à cette ques-
tion de M. Emile Zola : Quel a été. avec plus de détails, deman-
de-t-il, le résultat de votre entrevue avec le général Billot ; que
s'est-il passé, avec plus de détails que ceux que vous nous avez
donnés tout à l'heure ? C'est là, je crois, le sens de la question
de M. Emile Zola.
M. Scheurer-Kestner. — En vérité, je suis bien embarrassé,
parce que je ne comprends pas bien la question.
M. le Président. — M. Emile Zola vous prie de donner plus
de détails que tout à l'heure.
M. Scheurer-Kestner. — Evidemment, ils n'ont pas grand
intérêt ; mais je suis tout disposé à répondre au désir de
M. Emile Zola.
M. Emile Zola. — Je voudrais indiquer à M. Scheurer-
Kestner ce fait, que l'entre vue qui a eu lieu entre lui et M. le
-ÏTiéral Billot a été une entrevue de sénateur à ministre, mais
a été aussi une entrevue plutôt d'ami à ami, et je voudrais lui
rendre ce caractère.
Je voudrais qu'il soit bien prouvé que M. le général Billot a
été averti par M. Scheurer-Kestner, qui l'a supplié, au nom du
patriotisme, de prendre l'affaire en mains, de ne pas faire cet
état de choses qui s'est produit depuis, de ne pas s'engager dans
cette voie ; je voudrais que M. Scheurer-Kestner dise qu'il a
tenu ce langage patriotique, jusqu'à en avoir les larmes dans
les yeux, en parlant au général Billot de cette affaire.
Mc Labori. — J'insiste pour que, lorsque le témoin aura
commencé sur ce point sa déposition, il puisse continuer sans
être interrompu.
M. le Président. —M. Scheurer-Kestner n'avait pas compris
la question.
— Vous avez entendu la question, veuillez y répondre.
M. Scheurer-Kestner. — La conversation que j'ai eue avec
M. le général Billot, qui est mon vieil ami de vingt-cinq ans, a
duré longtemps.
Oui, je l'ai supplié de porter toute son attention sur cette
affaire qui risquait sans cela de devenir extrêmement grave.
C'est à vous, lui disais-je, qu'il appartient de prendre les
devants ; faites une enquête personnelle, ne vous en remettez à
personne : il y a dans certains bureaux des dossiers, faites-les
venir, n'ayez aucun intermédiaire, faites une enquête person-
nelle, loyale. Et, si vous me promettez de faire cette enquête
loyale et" personnelle, eh bien! je m'engage envers vous à me
tenir en silence jusqu'à ce que j'en connaisse le résultat.
Quand je partis, le général Billot me demanda de ne rien
ébruiter. J'acceptai, mais je mis une condition : il faut deux
heures pour faire cette enquête, lui dis-je, je vous donne quinze
jours, et pendant ces quinze jours je ne bougerai pas.
Oi\ c'est pendant ces quinze jours que les journaux du minis-
— 117 —
tère m'ont traîné dans la boue, qu'un m'a traité de malhonnête
homme, de misérable, qu'on m'a couvert d'injures, qu'on m'a
appelé Allemand et Prussien !
M. Zola. — Gomme moi Italien.
M. Sgheurer-Kestner. — (Test pendant ces quinze jours que
j'ai pu écrire à M. legénéral Billot: « Nousavonsfait une trêve,
mais je ne pensais pas que cette trêve tournerait contre moi
par les gens qui sont autour de vous, que vous faites agir ou
que vous laissez faire. »
Je lui ai même signalé des noms d'officiers qui m'ont été indi-
qués comme ayant porté des articles aux journaux; je lui ai
dit que je ne les garantissais pas, mais que je l'engageais à faire
une enquête. Il me promit cette enquête, comme il m'avait
promis son enquête personnelle sur les autres faits; mais les
quinze jours se sont passés, comme je l'ai dit tout à l'heure,
et je suis resté sans nouvelles, sans réponse !
M. Zola. — Avec les injures.
M. le Président. — Maître Labori, Maître Clemenceau,
avez-vous quelques questions à faire? (Ils font un signe de
dénégation.)
Monsieur Scheurer-Kestner, vous pouvez vous retirer.
DÉPOSITION DE M. GASIMIR-PÉRIER
Ancien Président de la République.
M. le Président — Monsieur l'audiencier, voulez-vous
introduire M. Casimir-Périer? (M. Casimir-Périer est intro-
duit.)
M. le Président. — Vous êtes M. Casimir-Périer, ancien
Président de la République. Vous demeurez à Paris ?
M. Casimir-Périer. — Oui, monsieur le Président, 23, rue
Xitot.
M. le Président. — Bien entendu, vous n'êtes ni le parent
ni l'allié des accusés, ils ne sont pas à votre service, et vous
n'êtes pas au leur.
Voulez-vous lever la main droite...
M. Casimir-Périer. — Monsieur le Président, avant de prêter
serment, je vous demande la permission de réitérer la déclara-
tion que j'ai faite hier par écrit.
M. le Président. — Oui, mais avant de faire votre déclara-
tion, il faut prêter serment, sans quoi ce serait une cause de
nullité.
M. Casimir-Périer. — Je ne puis dire toute la vérité, mon
devoir est de ne pas la dire. {Mouvements divers.)
M. le Président. — Mais vous ne pouvez déposer qu'après
avoir prêté serment.
. M. Casimir-Périer. — Je le jure.
Me Lauori. — Monsieur le Président, avant de poser à M.
— 118
Casimir-Périer les questions très courtes que je suis dans la
nécessité de lui poser, je tiens à m'excuser auprès de lui, au
nom de mon client et au mien, de la nécessité dans laquelle
nous nous sommes trouvés d'insister pour avoir l'honneur de
le voir aujourd'hui à la barre.
J'ajoute que, quelles que soient les raisons que M. Casimir-
Périer pourra invoquer pour ne pas répondre aux questions que
je vais lui poser, et que, j'espère, il n'invoquera que s'il lui est
absolument indispensable de le faire, je m'engage d'avance
à m'incliner avec déférence devant son sentiment, sans recher-
cher même s'il me paraît de tous points juridique.
"Voici maintenant la question: M. Casimir-Périer, alors
qu'il était Président de la République, a-t-il su, avant son arres-
tation, qu'un officier de l'état-major était soupçonné du crime
de trahison l
M. le Président. — La question ne sera pas posée.
Me Labori. — Deuxième question: M. Casimir-Périer a-t-il
eu, à un moment quelconque, connaissance qu'il existât au
ministère de la guerre, relativement, soit k l'affaire Dreyfus,
soit à l'affaire Esterhazy, un dossier secret.
M. le Président. — Laissons l'affaire Dreyfus de côté, n'en
parlons pas. En ce qui concerne l'affaire Esterhazy, M. Casimir-
Périer, pouvez-vous répondre ?
M. Casimir-Périer. — Je n'ai eu aucune connaissance, étant
Président de la République, qu'il ait existé un dossier Ester-
hazy.
M. le Président. — Bien. A une autre question.
Me Labori. —M. Casimir-Périer, alors qu'il était Président
de la République — et ici, je crois devoir insister, monsieur le
Président, pour que la question soit posée, car il s'agit d'un
point qui est directement et expressément visé dans les faits
dont il nous appartient de faire la preuve — M. Casimir-Périer
a-t-il connu ce fait qu'une pièce secrète aurait été à un moment
donné communiquée au Conseil de guerre de l'affaire Dreyfus,
en dehors de l'audience et en dehors de l'accusé?
M. le Président. — La question ne sera pas posée.
M. Zola. — Monsieur le Président, il est entendu alors qu'on
ne tient pas compte du mot « illégalité ». Vous n'en tenez pas
compte. Mais pourquoi l'a-t-on mis... ?
M. le pRÉsn>Evr. — Mais la Cour a rendu un arrêt,
M. Z< >la . — Je m'incline en tant que prévenu, mais ma raison
ne s'incline pas. Je ne comprends pas que vous limitiez la
défense à certains faits qui sont indiqués dans l'assignation et
comment il se fait que vous éloigniez ce mot « illégalité » : pour-
quoi est-il dans l'assignation ?
M. le Présidepït. — On ne peut pas prouver contre la chose
jugée. Cela a été répété dans l'arrêt aujourd'hui.
Me Labori. — Nous ne demandons pas à prouver contre l'au-
torité de la chose jugée.
M. le i M; ksi dent. — C'est la même chose.
— 119 —
Me Labori. — Non. non.
M. le Président. — Vous prétendez que, dans l'affaire
Dreyfus, il y a illégalité.
Me Labori. — Oui, monsieur le Président.
M. le Président. — G'est donc la même chose. (Test inutile
d'insister.
M. Zola. — Mais, monsieur le Président, Faflairè Eslerhazy
e_st aussi une affaire jugée.
M. le Président. — Mais vous êtes poursuivi pour ce fait-là.
M. Zola. — Mais pour l'autre aussi, nous sommes pour-
suivis.
M. le Président. — Pas le moins du monde.
M. Zola. — Il y a donc des différences dans la chose jugée ?
M. le Président. — Nous ne discuterons pas, car ce point
a été l'objet d"un arrêt de la Cour.
M. Zola. — Je ne demande pas mieux que de comprendre. Je
voudrais savoir, si l'autorité de la chose jugée n'existe pas,
pourquoi l'autorité de la chose jugée existe dans mon assigna-
tion.
M. le Président. — La Cour est revenue deux fois sur ce
sujet et a rendu des arrêts.
M> Labori. — Permettez-moi de vous relire un passage pour
lequel nous sommes poursuivis :
M. Emile Zola a accusé le second Conseil de guerre « d'avoir
couvert cette illégalité par ordre »
Et qu'est-ce que c'est que cette « illégalité » ?
Elle est qualifiée par la première partie de ce même para-
graphe :
« J'accuse le premier Conseil de guerre d'avoir violé le droit
en condamnant un accusé sur une pièce secrète. »
M. le Président. — La question ne sera pas posée, vous
vous débattez inutilement.
Mc Labori. — Inutilement, non; peut-être inutilement, pour
obtenir un arrêt favorable, mais pas au point de vue de ma
cause, car le monde nous juge, et MM. les jurés aussi suivent
ces débats avec intérêt. (Mouvements divers.)
M. le Président. — Un peu de silence, je vous en prie.
Me Labori. — Sur ce premier point, comme vous faites
remarquer que les discussions sont inutiles, j'aurai l'honneur
de déposer des conclusions et j'attendrai un arrêt de la Cour.
Mais je ne veux pas retenir plus longtemps à la barre
M. Casimir-Périer; je vous demanderai donc, monsieur le
Président, sur le seul terrain de la moralité et de la bonne foi
— et j'espère qu'il n'y aura pas besoin d'un arrêt de la Cour
pour que satisfaction nous soit donnée ici — de poser à
M. Casimir-Périer la question suivante :
Si une pièce secrète avait été produite dans un débat quel-
conque, devant une juridiction quelconque, et si une condam-
nation avait été obtenue de la sorte, qu'est-ce que M. Casimir-
Périer — qui ne se retranchera pas pour me répondre, j'en suis
— 120 —
sûr, derrière le secret professionnel, puisqu'il s'agit d'une
question de droit et de moralité publique sur laquelle des
hommes comme d'Aguesseau se sont prononcés avant lui —
qu'est-ce que M. Casimir-Perier en penserait? *
M. le Président. — Permettez-moi de vous dire qu'il est
inutile, par des questions indirectes, de vouloir arriver au
même résultat. Je ne poserai pas la question. [Bruits dans
V auditoire.)
M« Clemenceau. — Monsieur le Président, je crois que vous
avez peut-être mal compris la question de mon confrère
Labori.
M. le Président. — Vous me demandez déposer cette ques-
tion à M. Casimir-Perier : Ne sait-il pas qu'à une époque...
Me Clemenceau. — On demande à M. Casimir-Perier ceci : Si
vous appreniez demain qu'une personne a été condamnée
sur une pièce qui ne lui a pas été montrée, quelle serait votre
opinion ?
C'est là une question de bonne foi. M. Casimir-Perier a occupé
une situation assez haute pour qu'on puisse lui demander son
opinion.
M. le Président. — Ce n'est pas un fait, c'est une opinion.
Me Clemenceau. — La Cour refuse de poser cette question?
M. le Président. — Elle n'est pas à poser.
M'1 Labori. — En bien ! sur cette question comme sur les
autres, nous déposerons des conclusions.
M'- Clemenceau. — Un dernier mot. Quand M. Casimir-Perier
est venu à la barre, il a commencé à déposer avant d'avoir prêté
serment, et M. le Président l'a interrompu en lui disant. . .
M. le Président. — Parfaitement; c'est un témoin. . .
M° Clemenceau. — Je ne veux pas contester les faits. Je
vous rappelle qu'avant d'avoir prêté serment, M. Casimir-
Perier a prononcé quelques paroles, et je veux savoir si, après
avoir prêté serment, il est prêt à les répéter?
M. le Président. — Mais. . .
M1' Clemenceau. — J'en appelle au témoin : M. Casimir-
Perier a dit textuellement que son devoir était de ne pas dire
la vérité. {Exclamations.)
M. le Président. — Monsieur Casimir-Perier. . .
M. Casimir-Perier. — Voulez-vous me permettre. . .
M(> Clemenceau. - Il y aune erreur de mots; je vais rectifier.
J'ai voulu dire — il faut laisser la salle s'amuser! — que
M. Casimir-Perier — je fais appel à ses souvenirs — a dit :
« Je crois qu'il est de mon devoir de ne pas dire toute la
vérité. »
M. le Président. — Ce n'est pas là du tout ce que M. Casimir-
Perier avait dit tout à l'heure. 11 avait déclaré qu'il ne croyait
pas devoir parler.
M° Clemenceau. — Non, monsieur le Président, j'ai copié la
phrase.
M. le Président. — Mais vous savez pour quel motif.
— 121 —
Me Clemenceau. — Je n'entends pas.
M. le Président. — En raison de son rôle constitutionnel.
Mel Clemenceau. — Je demande que la question soit posée au
témoin.
M. Casimir-Périer. — Je visais la formule même du ser-
ment, qui comporte de dire toute la vérité, et je crois avoir fait
remarquer que je ne pouvais pas la dire entière, visant par là
la déclaration que j'avais faite hier, ne connaissant d'ailleurs
pas de faits relatifs à l'affaire dont la Cour est saisie et étant
donné que, sur les autres, mon devoir et mon irresponsabilité
m'imposent le silence.
M. le Président. — Avez-vous d'autres questions à poser?
Me Labori. — J'indique simplement . . .
M. Casimir-Périer. — Je suis un simple citoyen et aux ordres
de la justice de mon pays. {Applaudissements.)
Me Labori. — M. Casimir-Périer donne ici un illustre exem-
ple, et je demande à MM. les jurés de remarquer que d'autres,
pour venir ici, attendent d'y être contraints par des arrêts de
justice. (Nouveaux applaudissements.)
M. le Président. — Vous n'avez pas d'autres questions?
Me Labori. — Je vais prendre des conclusions sur les ques-
tions posées.
M. le Président. — Ce sera le même arrêt rendu chaque
fois.
M" Labori. — Ce sera très facile à rendre.
Nous allons copier les conclusions.
M. le Président. — M. Casimir-Périer peut se retirer ?
Me Labori. — Monsieur le Président, je ne peux pas prévoir
à l'avance un arrêt que la Cour va rendre, et je ne puis pas
demander à M. Casimir-Périer de se retirer avant que la Cour
ait rendu son arrêt.
Je n'ai pas beaucoup d'illusions, mais j'en ai un peu.
M. le Président. — Nous pouvons suspendre pendant cinq
minutes.
Me Labori. — Je n'ai besoin que de quelques minutes.
M. le Président. — L'audience est suspendue.
(La salle applaudit M. Casimir-Périer.)
Conclusions
relatives à l'audition de M. Casimir-Périer et arrête
L'audience est reprise à quatre heures quinze minutes.
M. le Président. — Maître Labori, vous avez la parole.
M" Labori. — J'ai l'honneur de déposer sur le bureau de la
Cour les conclusions suivantes :
Attendu que la déposition de M. Casimir-Périer est indispensable
à la manifestation de la vérité et nécessaire pour établir la bonne foi
- L 1,1 —
des prévenus et que refuser de l'entendre serait violer les droits delà
défense;
Par ces motifs,
Donner acte aux concluants de ce que M. le Président a refusé de
poser au témoin les questions suivantes :
1« M. Casimir-Périer a-t-il su qu'un officier de FEtat-major était
soupçonné de trahison et cela, avant l'arrestation de cet officier?
2° A-t-il connu les charges qui pesaient sur lui?
3° A-t-il su qu'une pièce secrète avait Hé communiquée au Conseil
de guerre en dehors de l'accusé et de son défenseur?
4° S'il l'a su, à quel moment Pa-t-il appris ?
Dans un ordre de moralité et de pure bonne foi :
5° Si M. Casimir-Périer apprenait qu'une condamnation ait été ob-
tenue devant une juridiction quelconque par la production d'une
pièce secrète, que penserait-il d'un tel acte et de celui qai l'aurait
ordonné ou en aurait pris la responsabilité ?
M. le Président. — Le Ministère public a la parole.
M. l'Avocat général. — Je m'en rapporte à l'appréciation
de la Cour.
M. le Président :
La Cour,
Statuant sur les conclusions prises par Zola et Perrenx :
Considérant que les questions posées parla défense à M. Casimir-
Périer ne sont ni connexes, ni indivisibles avec les faits qualifiés
et articulés dans la citation ; qu'en outre il n'est pas permis de prou-
ver, soit directement, soit indirectement, soit par des voies détournées,
contre la chose jugée, même pour établir la vérité des faits diffama-
toires ;
Considérant au surplus que M. Casimir-Périer invoque l'irrespon-
sabilité constitu+ionnelle pour ne pas répondre à certaines questions
de la défense ;
Par ces motifs.
Dit que le Président a refusé avec raison de poser au témoin les
questions posées par la défense, dit qu'il sera passé outre aux débats.
Maître Labori, avez-vous encore quelques questions à poser
à M. Casimir-Périer ?
Me Labori. — Non, monsieur le Président.
M. le Président. — Qui désirez-vous faire entendre?
Mc Labori. — Nous désirerions faire entendre M. Trarieux,
mais sa déposition peut être d'une certaine durée.
M. le Président. — Alors, demandez l'audition d'un autre
témoin dont la déposition serait plus courte.
Me Gijémengeau. — Si nous désirions faire entendre M. Tra-
rieux, c'est qu'il devait déposer dans le même sens que les deux
précédents témoins ; mais on pourrait appeler M. de Castro, et
entendre M. Trarieux demain.
M. le Président. — Nous l'entendrons demain au début de
l'audience... Faites venir M. de Castro.
123
DÉPOSITION DE M. J. DE CASTRO
M. le Président (s? adressant aux défenseurs}. — Quelles
questions. Messieurs, voulez-vous faire poser au témoin :;
Me La nom. — Voudriez- vous demander à M. de Castro dans
quelles conditions il a remis à M. Mathieu Dreyfus certaines
lettres de M. le commandant Esterhazv et comment il a été
amené à la pensée que le bordereau était de la main de
M. Esterhazv?
M. le Président. — Vous entendez la question, Monsieur,
veuillez y répondre.
M. de Castro. — Oui, monsieur le Président, .l'étais établi à
cette époque banquier-commissionnaire près la Bourse de
Paris et j'avais eu l'occasion de faire quelques aJEaires pour le
commandant Esterhazy. Le commandant Esterhazv était en
correspondance très suivie avec la maison et je connaissais très
bien son écriture; je la connaissais si bien que, lorsque, le
matin, j'avais un courrier important à dépouiller, je recon-
naissais récriture du commandant même avant d'avoir ouvert
sa lettre.
Vers la fin du mois d'octobre de l'année dernière, j'étais sur
le boulevard, lorsqu'un camelot passa près de moi vendant le
fac-similé du fameux bordereau attribué à l'ex-capitaine Drey-
fus. J'ai été saisi en voyant cette écriture : il me sembla voir
une lettre du commandant Esterhazy. Je rentrai chez moi
extrêmement troublé. Le lendemain matin, j'allai avec mon
beau- frère chercher dans le dossier du commandant Esterhazy
quelques lettres, je fis même quelques comparaisons d'écri-
tures et j'y trouvai en etîet une parfaite similitude, je dirai
même une identité frappante.
Je parlai à quelques amis de cette étrange coïncidence, et
mes amis me conseillèrent de porter quelques lettres à
M. Scheurer-Kestner, qui s'occupait de l'affaire Dreyfus. Entre
temps, ces amis ont parlé probablement à M. Mathieu Dreyfus
qui est venu un jour me prier de lui faire voir ces lettres. Je lui
proposai d'en prendre quelques-unes, il les refusa <jt me dit :
« Je vous prie de les porter chez M. Scheurer-Kestner. » J'y
allai un matin et lui dis : « Monsieur le Président, je viens
vous présenter quelques pièces excessivement curieuses, vous
verrez par vous-même la similitude qui existe entre récriture
de ces lettres et le fameux bordereau. »
M. Scheurer-Kestner prit ces lettres, les considéra quelques
temps, puis il alla à c<Yté dans un bureau et revint en disant :
« Voilà des lettres qui sont probablement de la même main, de
la même source. » Je reconnus, en elfet, récriture du comman-
dant Esterhazy.
Me Labori. — Est-ce qu'à ce moment, le nom de M. le com-
mandant Esterhazy avait été déjà prononcé comme étant sus-
ceptible d'être celui de l'auteur du bordereau? Est-ce que M. de
— 124 —
Castro soupçonnait que M. Esterhazy fût l'objet de quelque sus-
picion à cet égard ?
M. de Castro. — Non, absolument pas... Huit ou dix jours
après...
Me Labobi. — Le témoin n'a-t-il pas reçu de lettres de me-
naces ?
M. de Castro. — Non, pas de lettres...; j'ai reçu un jour une
carte-télégramme. Si M. le Président le désire, je la dépo-
serai.
M. le Président. — Non; mais qu'y avait -il sur cette
carte ?
M. de Castro. — C'est une menace : « Si c'est vous qui avez
déposé les lettres dont le Paris indique les initiales J. D. C,
vous paierez cher votre infamie. »
M. le Président. — Est-ce que cette écriture ressemblait à
celle du commandant Esterhazy ?
M. de Castro. — Non, c'était une écriture contrefaite. Rien
n'indique de qui vient celte dépêche; la dépêche n'est pas
signée et l'écriture est toute autre que celle du commandant
Esterhazy.
Me Labori. — C'est une écriture déguisée.
M. le Président. — Vous n'avez pas d'autre question à poser
au témoin ?
M° Labori. — Non, monsieur le Président.
M. le Président. — Pouvez- vous faire entendre un témoin
dont la déposition soit courte ?
M'1 Labori. — Non, monsieur le Président; je ne vois à
faire entendre que des témoins qui vont nous retenir longtemps
ou d'autres qui vont faire de nouveaux incidents... Je suis
convaincu que la Cour va faire des objections sur un grand
nombre de questions que j'aurai à poser, et, d'ici demain, mon
intention est d'arrêter très nettement un questionnaire pour
l'insérer dans des conclusions, le cas échéant... Je préparerai
aussi des motifs de conclusions, de façon que la Cour puisse
statuer tout de suite dans le cas où elle se refuserait à poser
les questions que je lui soumettrai.
Nous pouvons ou entendre ce soir M. Trarieux ou remettre
son audition à demain.
M. le Président. — Nous l'entendrons demain au début de
l'audience.
L'audience est levée.
TROISIÈME AUDIENCE
AUDIENCE DU 9 FEVRIER
Sommaire. — Incident relatif à l'audition de Mme A. Dreyfus. — Incident
relatif à la distribution aux jurés de documents et de brochures : Décla-
ration de Me Labori. — Incident relattf à la visite de M. le docteur
Socquet à Mmes de Boulancy. de Comminges, Chapelon et à M. Autant,
— Déposition de M. le général de Boisdeffre et conclusions de Me Labori.
— Déposition de M. le général Gonse ; incident. — Déposition de M. Gri-
belin. Confrontation de M. Gribelin avec M. Leblois. — Incident et dépôt
de conclusions par M. l'Avocat général. — Déposition de M. le général
Mercier. — Arrêt. — Déposition de M. Trarieux.
INCIDENT
Relatif à l'audition de Mme A. Dreyfus.
L'audience est ouverte à midi un quart.
M. le Président. — L'audience est ouverte.
Maître Labori, dans les conclusions que vous avez déposées
hier en ce qui concerne Mme Dreyfus, il y a les deux premières
questions qui concernent la bonne foi. J'avais cru qu'il s'agis-
sait de la bonne foi de votre client en ce qui concernait l'affaire
Dreyfus et non pas l'affaire Esterhazy.
Vous ne vous êtes pas expliqué dans vos conclusions. Vous
demandez, dans ces conclusions, qu'on pose à Mme Dreyfus la
question de savoir si elle sait quelque chose sur la bonne foi
de M. Zola.
Je voudrais que vous complétiez vos conclusions en disant
si c'est sur l'affaire Dreyfus ou sur l'affaire Esterhazy.
Me Labori. — Pardon, il n'est question dans ces conclusions
ni de l'affaire Dreyfus ni d<j l'affaire Esterhazy.
Je demande à Mmi' Dreyfus si elle croit à la bonne foi de
M. Zola...
M. le Président. — Pour l'affaire Zola, c'est-à-dire. . .
— 126 —
Me Labori. — Pour l'affaire Zola, c'esè-à-dire la bonne foi de
M. Zola quand il a écrit sa lettre.
M. le Président. — La bonne foi de M. Zola sur l'affaire
Dreyfus ?
Me Labori. — La bonne foi de M. Zola sur l'affaire Dreyfus?
Je ne comprends pas ce que cela veut dire.
M. Zola a accompli un acte considéré comme délictueux. Nous
prétendons qu'il a accompli cet acte de bonne foi,etnous deman-
dons au témoin, qui est cité pour faire la preuve de notre bonne
foi, ro qu'il pense de la bonne foi de M. Zola?
Quant à l'affaire Dreyfus et à l'affaire Esterhazy, elles ne se
rattachent que d'une façon indirecte. . .
M. le Président. — D'une façon indirecte ?
M" Labori. — L'affaire Zola ne se rattache. . .
M. le Président. — Il n'y a pas d'affaire Zola. (Bruits et
rires.)
Me Labori. — Messieurs les jurés, vous apprécierez.
M. le Président. — Il y a l'affaire Dreyfus et l'affaire Ester-
hazy.
M'' Labori. — Monsieur le Président, j'ai posé des conclu-
sions, .le les précise verbalement, quoiqu'elles m'aient paru
assez claires en elles-mêmes: car, je le répète, il ne peut être
question que de la bonne foi de M. Zola quand il a écrit sa
lettre.
•le suis prêt à préciser par écrit dans les mêmes termes.
Après cela, je n'ai plus rien à ajouter. Il appartient à la Cour
et au Président de savoir si la question peut être vidée. Sinon,
nous nous réserverons de tirer de la situation les conséquences
qu'elle pourra comporter.
M. le Président. — Je ne pourrai interroger Mme Dreyfus
sur la bonne foi de M. Zola qu'en ce qui concerne l'affaire
Esterhazy, mais pas en ce qui concerne l'affaire Dreyfus.
M1' Clemenceau. — Je crois que vous faites une erreur maté-
rielle, car il n'y a pas d'affaire Dreyfus : depuis deux jours, on
répète qu'il ne sera pas question de l'affaire Dreyfus.
Je ne comprends donc pas que vous demandiez aujourd'hui
si nous voulons poser la question sur l'affaire Dreyfus, puisque
vous avez répété depuis le commencement des débats que le
Ministère public était lié par les conclusions de M. le Ministre
de la guerre el que, dans ces conditions, il n'y avait que quinze
lignes de In lettre de M. Zola. . .
M. le Président. — Voilà comment vos conclusions sonl
rédigées :
« (Jn'oi-eo (jiio vous pensez de la bonne loi de M. Zola? »
Eh bien! M.Zola n'est -poursuivi que pour l'affaire Esterhazy.
Je veux bien poser la question sur la bonne loi de M. Zola en
ce qui concerne l'alfa ire Kslerliazy; je ne la poserai pas en ce
qui concerne l'affaire Dreyfus.
M'' Labori. — Le Président et la Cour feront comme ils
l'entendront. Ils sont juges souverains.
— 1-27 —
Quant à nous, nous sommes jugea souverains aussi en ce qui
concerne le point de savoir les questions que uuiis voulons
poser, et la question de bonne toi pour nous ne comporte ni
restriction ni divisibilité.
Un homme qui accomplit un acte, accomplit un acte qui
représente un ensemble: il l'accomplitde bonne ou de mauvaise
foi «'l il n'y a pas à savoir si c'est sur tel point de détail ou sur
tel autre qu'il est de bonne foi.
Je ne sais pas ce que répondra Mnie Dreyfus.
Je demande que Mme Dreyfus soit interrogée d'une manière
générale sur la bonne foi de M.Zola relativement à la lettre
qu'il a écrite.
M. le Président. — 11 ne s'agil pas. par des voies détour-
nées, de mêler les deux aifaires ensemble.
Je veux bien interroger Mme Dreyfus en ce qui concerne la
bonne foi pour l'affaire Esterhazy, pour le Conseil de guerre
qui a jugé l'affaire Esterhazy, mais pas pour le Conseil de
guerre qui a jugé Dreyfus. Il ne s'agit pas de faire confusion et
d'arriver à faire, par des moyens détournés, ce que l'arrêt de la
( Jour a défendu.
Me Labori. — Permettez-moi. monsieur Le Président, de dire
que nous avons ici chacun un terrain à défendre, et nous avons
les uns pour les autres des devoirs de considération respective.
Je n'admettrai pas que l'on dise que je fais ici quoi que ce
soit pour arriver à mon but par des voies détournées. Je n'ai
ni la figure, ni l'attitude, ni la parole dam homme qui fait des
choses par des voies détournées, et s'il y a des voies détournées
employées ici. j'en laisse toute la responsabilité, je ne dis
pas à M. le Procureur général, mais à M. le Ministre de la
guerre, partie plaignante.
M. le Président. — M. le Ministre de la guerre n'a visé que
certains points dans l'assignation, c'est son droit. Et la Cour est
obligée de se restreindre dans les termes de la plainte et de la
citation : par conséquent, j'interrogerai Mm€ Dreyfus sur la
bonne foi de M. Zola en ce qui concerne l'affaire Esterhazy.
Me Labori. — Eh bien! j'insiste pour que la question soit
posée dans les termes que j'ai indiqués, et si la'Cour s'y refuse,
je déposerai des conclusions sur ce point.
M. le Président. — Je n'interrogerai pas Ml,l,J Dreyfus en
ce qui concerne le premier Conseil de guerre qui a jugé l'affaire
Dreyfus: je l'interrogerai sur le second Conseil de guerre qui a
jugé l'affaire Esterhazy.
Par conséquent, je vous le répète, aux ternies de la loi, aux
termes de l'arrêt que vous avez entendu avant-hier, je ne
mêlerai pas les deux affaires ensemble.
Vous déposerez des conelusiens s'il vous semble bon de le
faire; mais je vous préviens que ce sera comme cela pendant
tout le temps des débats.
Me Labori. — Je le regrette, et pour vous, et pour moi-même,
mais je déposerai mes conclusions.
— 128 —
MM. les jurés sont nos juges, ils assistent aux débats. Or,
Messieurs, je ne leur demande qu'une chose, c'est de suivre
impartialement, — en n'écoutant pas les bruits du dehors, en
ne gardant que l'impression de ce qui se passe ici, à cette
audience, — l'attitude de chacun à ce débat. {Mouvements
divers.)
Je vais dicter mes conclusions.
M. le Président. — Nous allons maintenant entendre quel-
ques témoins. M. le général de Boisdeffre a demandé qu'on
l'entende au début. . .
M8 Clemenceau. — On nous informe qu'il y a des témoins
dans la salle; or, les débats sont ouverts. Il parait que les
généraux de Boisdeffre, Mercier. . .
M. le Président. — Les débats ne sont pas ouverts.
Me Clemenceau. — Ce n'est pas une objection de droit, c'est
une objection de fait. Je crois qu'il y a intérêt à ce que les
témoins n'assistent à aucune partie des débats avant leur dépo-
sition.
M. le Président. — Les débats ne sont pas commencés.
Me Clemenceau. — Ce n'est pas une observation de droit,
c'est une observation de fait, je le répète.
M. le Président. — Je voulais vous demander quel était le
premier témoin qu'on allait entendre ?
M0 Laborï. — Monsieur le Président, mon intention serait de
vous prier de vouloir bien entendre d'abord, et conformément
à sa demande, M. le général de Boisdeffre. Mais, avant qu'il
soit entendu, je demanderai la permission de faire une très
courte observation à MM. les jurés.
M. le Président. — Tous les témoins doivent sortir, excepté
ceux qui ont été entendus hier.
{L'audiencier fait sortir les témoins.)
M. le Président (s adressant à Me Laborï). — Vos conclu-
sions sont-elles prêtes?
Me Laborï. — Dans une minute.
Me Clemenceau. — Monsieur le Président, voulez-vous nous
faire connaître les témoins qui étaient dans la salle, s'il vous
plait ?
M. le Président. — Je n'en sais rien.
Me Clemenceau. — Alors, monsieur le Président, voudriez-
vous avoir l'obligeance de demander à M. l'audiencier qui a fait
sortir les témoins quels sont les témoins qui ont quitté la
salle ?
M. le Président. — Monsieur l'audiencier !
M. l'Audiencier. — Monsieur le Président, j'ai fait sortir les
témoins, sauf ceux qui ont été entendus hier : M. Renaud,
M. de Clam...
Me Laborï. — Et les deux généraux en tenue?
Me Clemenceau. — Monsieur le Président, voulez-vous me
donner la parole pour présenter une observation ?
J'ai l'honneur de déposer devant la Cour des conclusions pour
MM. Zola etPerrenx :
CONCLUSIONS
relatives à la présence dans la salle de témoins non
encore entendus.
Plaise à la Cour,
Donner acte aux concluants de ce qu'après que M. le Président a
eu déclaré l'audience ouverte et après dix minutes de débat sur l'au-
dition d'un témoin, la présence de plusieurs témoins a été constatée
dans la salle, notamment celle de M. le général Gonse et de
M. du Paty de Clam.
Sous toutes réserves.
M. le Président. — Les conclusions que vous allez déposer,
nous les joindrons à celles que vous avez déposées hier en ce
qui concerne Mme Dreyfus .
Me Labori. — Mais la Cour a statué.
M. le Président. — Il y avait une erreur, ou j'ai cru qu'il y
avait une erreur.
Me Labori. — Je vais demander à M. le Président de
donner acte des conditions dans lesquelles la Cour refuse de
poser la question.
M. le Président. — Il y aura un arrêt.
Il s'agit d'expliquer cet arrêt.
Sur les deux premiers points, vous aviez dit : « Qu'est-ce que
vous pensez de la bonne foi de M. Zola? Quelles sont les raisons
qui vous ont amené à croire à cette bonne foi ? »
Je croyais qu'il s'agissait de l'affaire Dreyfus, et comme vous
ne l'aviez pas indiqué dans les conclusions. . .
Me Labori. — Nous déposons d'autres conclusions.
CONCLUSIONS NOUVELLES
relatives à l'audition de M"" Dreyfus.
Plaise à la Cour,
Attendu que les concluants ont demandé que Mme Dreyfus soit en-
tendue sur la bonne foi de M. Emile Zola ;
Attendu que la Cour a refusé de l'entendre sur ce point par un
arrêt motivé ;
Attendu que M. le Président, revenant spontanément sur cet inci-
dent, se déclare prêt à poser la question dans les termes suivants :
« Qu'est-ce que Mme Dreyfus pense de la bonne foi de M. Emile
Zola sur l'affaire Esterhazy? », et à la condition expresse que
Mme Dreyfus ne sera pas interrogée sur la bonne foi de M. Emile
Zola relative à l'affaire Dreyfus ;
5
— 130 —
Attendu que cette distinction est injustifiable et incompréhensible ;
Attendu que la bonne foi de M. Emile Zola ne peut se rapporter,
d'une manière générale, et sans distinction, qu'aux faits pour lesquels
il est poursuivi ;
Par ces motifs.
Donner acte aux concluants de ce que M. le Président a refusé de
poser à Mme Dreyfus, d'une manière générale, une question relative
à la bonne foi de M. Emile Zola ;
Sous toutes réserves,
Et ce sera justice.
M. le Président. — En somme, ce sont des conclusions
modificatives de cePes que vous avez déposées?
Me Labori. — Du tout.
Les conclusions d'hier sont vidées par un arrêt. Aujourd'hui,
il y a un incident ; sur cet incident, je pose des conclusions nou-
velles, sur lesquelles la Cour appréciera.
M. le Président. — Gela revient au même.
Me Clemenceau. — Oh! non.
Me Labori. — La Cour appréciera.
M. le Président. — Les deux arrêts seront rendus après la
suspension de l'audience.
Me Clemenceau. — Monsieur le Président, voulez-vous me
permettre une simple observation?
M. le Président disait qu'il y avait eu un arrêt rendu hier. Je
ferai remarquer que la Cour a rendu divers arrêts au début de
cette audience et nous a demandé plusieurs fois de respecter la
chose jugée.
Je demande à la Cour, et j'ai le même droit qu'elle, de res-
pecter la chose jugée. La Cour a rendu un arrêt sur les conclu-
sions déposées : je demande à la Cour de nous accorder tous les
droits qui résultent de cet arrêt.
M. le Président. —Je vous répète que c'était parce que les
conclusions n'étaient pas rédigées d'une façon assez nette pour
que nous puissions statuer en connaissance de cause ; c'est
pourquoi j'ai attiré votre attention sur les deux points que j'ai
indiqués.
Me Clemenceau. — Ce n'est pas en fait, c'est en droit que je
discute, et je crois qu'il ne peut pas y avoir de désaccord : la
Cour a rendu hier, sur des conclusions déposées par nous, un
arrêt qui constitue la chose jugée ; comme nous avons été invi-
tés à respecter la chose jugée, permettez-moi de dire que nous
voulons accorder ce respect à l'arrêt que la Cour a rendu elle-
même.
Je veux m'en tenir à l'arrêt d'hier.
M. le Président. — Mais l'arrêt d'hier, on n'y touchera pas,
seulement on statuera sur ces nouvelles conclusions.
131
INCIDENT
Déclaration de Me Labori relativement à la distribution
aux jurés de documents et de brochures.
Me Labori. — Monsieur le Président, voulez- vous bien me
permettre, avant d'aborder la déposition du premier témoin,
d'adresser un mot à MM. les jurés sur un incident d'ordre
purement matériel.
Nous apprenons, Messieurs les jurés, qu'un certain nombre
de documents et de brochures vous ont été' distribués. Je tiens
à vous déclarer hautement que ces brochures, que ces documents
n'émanent ni de M. Emile Zola, ni du gérant de V Aurore, ni de
la famille Dreyfus elle-même, auprès de laquelle j'ai pris soin
de me renseigner.
Une voix. — Le Syndicat !
Me Labori. — Ni de la famille Dreyfus elle-même, aigres de
laquelle j'ai pris soin de me renseigner.
J'ai considéré, pour ma part, que la remise entre vos mains,
même avant le débat, de certains documents qui sont, pour la
plupart des documents officiels, — et parmi lesquels : 1° l'acte
d'accusation, ou plutôt le rapport qui a été publié relativement
à l'affaire du capitaine Dreyfus en 1894 ; 2° le rapport de
M. Ravary dans l'affaire Esterhazy, et quelques autres docu-
ments que je vous prie d'ailleurs de vous procurervous-mêmes,
car ils sont en vente; —j'ai considéré que ces documents pou-
vaient vous être utiles. Nous avons délibéré, mes clients et moi,
sur la question de savoir si nous devions vous les remettre et,
bien que ces documents soient publics, nous avons tenu, pour
rester dans une attitude d'une correction presque exagérée, à ne
rien vous faire remettre.
Ceux qui parlent toujours du Syndicat, il y en a ici, et qui
font partie, j'imagine, d'un autre Syndicat
M. le Président. — Maître Labori, je vous en prie, plus de
calme. Dites à MM. les jurés ce que vous avez à dire.
Me Labori. — Permettez, j'ai la prétention d'avoir énormé-
ment de calme.
Ces brochures ne venant pas de nous, Messieurs, ne peuvent
venir que de là, et j'ai tenu à protester.
Pendant que j'en suis à faire cette protestation, je tiens encore
à en faire une autre, et je suis persuadé que M. le Prési-
dent ne trouvera pas à y contredire.
Aujourd'hui, dans un certain nombre de journaux qui, au
point de vue du compte rendu des débats, ne brillent que par
l'inexactitude, on écrit, on imprime que M. Emile Zola a été hier
hué, bousculé, frappé.
Frappé, ce n'est pas vrai! Hué? Par quelques-uns, peut-
être.
— 132 —
On dit que c'est par la France !
Eh bien ! Messieurs les jurés, je laisse à ceux qui solidarisent
la France avec les bandes dont il s'agit la responsabilité de leurs
paroles sacrilèges ! (Silence profond de V auditoire.)
Vous voyez bien qu'ils n'osent rien dire t Personne n'ose se
désigner! {Mouvement.}
Et j'ajoute un mot.
M. le Président. — Nous ne plaidons pas en ce moment-ci ;
si vous avez quelques observations à présenter à MM. les jurés,
faites-le en deux mots. (Bruits divers.)
M. le Président. — Silence, silence, je vous en prie.
Me Labori. — Et j'ajoute un mot, Messieurs, c'est le dernier.
A l'heure qu'il est, parmi les hommes de bonne foi, d'intelli-
gence et de bonne volonté, il ne peut y avoir que deux sortes
d'attitudes; la première, celle de ceux qui savent ou croient
savoir, et qui sont convaincus, ceux-là ont pour M. Emile Zola
l'admiration et le respect; la seconde, celle de ceux qui ne
savent pas, mais qui veulent savoir, ceux qui pensent qu'il
y a dans ce pays quelque chose qui est au-dessus de tout :
l'idée de droit, l'idée de justice, l'idée de liberté, en un mot,
l'idéal général sur lequel l'humanité aies yeux fixés; et ceux-là
n'ont qu'une attitude, ils attendent, ils attendent avec défé-
rence et en silence.
Les autres, quand ils essaient d'identifier la France avec eux,
ils l'insultent, pendant que nous la vénérons. (Applaudisse-
ments.)
M. Zola. — C'était nécessaire, monsieur le Président, c'était
nécessaire de dire cela.
INCIDENT
Visites de M. le docteur Socquet à M™e de Boulancy,
Mne de Gomminges, Mme Chapelon et M. Autant.
M. le Président. — Monsieur l'audiencier, voulez-vous faire
venir M. le docteur Socquet.
(Le docteur Socquet est appelé à la barre.)
M. le Président, s' adressant au docteur Socquet. — Vous
êtes, Monsieur, le docteur Socquet! Je ne vous fais pas prêter
serment, puisque vous n'avez pas été cité, mais je vous prie de
donner à la Cour les renseignements que vous avez recueillis.
M. le docteur Socquet. — Messieurs, je me suis rendu hier
aux domiciles de MUe de Gomminges, de Mme de Boulancy, de
M,!"' Chapelon, et chez M. Autant, à l'effet de constater leur état
de santé pour répondre aujourd'hui s'ils étaient en état de se
présenter devant la Cour. Voici, messieurs, les résultats de mon
examen.
Deux de ces dames, Mn,> de Gomminges et Mme de Bou,
— 133 —
lancy, ne sont pas en état de se présenter. Mme Chapelon était
absente de son domicile lorsque je me suis présenté. Quant à
M. Autant, il a été atteint dimanche dernier d'une attaque de
coliques néphrétiques ; il est complètement rétabli et peut se
présenter à l'audience. Il a promis du reste, hier, qu'il serait à
l'audience aujourd'hui, et je viens de l'apercevoir dans la salle
des témoins.
M. le Président. — Monsieur l'audiencier, est-ce que le
témoin Autant est présent ?
M. l'Audiencier. — Il est présent.
Me Clémence \r. — Permettez-moi de faire une observation.
Est-ce que M""' Chapelon n'avait pas un certificat de médecin?
M. le Président. — Oui.
Me Clemenceau. — Alors, je pense que M. l'Avocat général
aura quelque chose à dire ?
M. le Président. — Mais cela regarde le Parquet, qui fera
ce qu'il voudra.
Me Clemenceau. —C'était pour savoir s'il y avait un certificat
de médecin. Et j'insiste sur ce fait que Mme Chapelon a un
motif, puisqu'elle a déclaré qu'elle dirait le contraire de la
vérité.
Mais, j'ai d'autres observations à tirer de cet incident. Est-ce
que M. le docteur Socquet pourrait nous donner quelques expli-
cations complémentaires sur l'état de Mme de Boulancy, puis-
que la Cour se rappelle que j'ai déposé des conclusions aussitôt
après la lecture du certificat du médecin disant que nous
connaissions cette maladie depuis jeudi? Est ce que M. le doc-
teur Socquet ne pourrait pas parler de cette maladie de cœur ?
Il doit savoir quelle est l'affection de Mme de Boulancy.
M. le docteur Socquet. — Mais je n'ai pas de secret profes-
sionnel, c'est comme expert que je me suis rendu auprès de
M""' de Boulancy ; par conséquent, je dois rendre compte à la
Cour de mon examen complet.
M"ie de Boulancy présente tous les symptômes d'une angine
de poitrine. Lorsque je l'ai examinée, elle ressentait des dou-
leurs dans la région précordiale, dans le bras gauche et des
irrégularités du cœur. Dans ces conditions, Messieurs, j'estime
qu'étant données les phases par lesquelles cette dame a passé
depuis quelque temps, sa comparution devant la Cour d'assises,
par suite des émotions qu'elle pourrait ressentir, étant donnée
l'affection dont elle est atteinte, pourrait avoir pour elle un
danger très sérieux et très grave et certainement je ne prends
pas sur moi d'autoriser cette dame...
Me Clemenceau. — Je retiens la parole de M. l'expert, que ce
n'est pas tant comme médecin que comme témoin...
M. le Président. — C'est comme expert.
Me Clemenceau. — Je vais expliquer ma pensée. M. l'expert
nous a dit tout d'abord que M""' de Boulancy avait des douleurs
au cœur, etc. Comme ce sont les affirmations de la malade, les
affirmations de M. l'expert n'y ajoutent rien. Maintenant,
i:-J'i
M. l'expert nous a dit qu'il serait très mauvais de l'amener à la
Cour d'assises, où elle aurait des émotions.
Ceci, c'est une opinion plus générale, c'est une impression.
Et alors, je retiens ceci, c'est que Mme de Boulancy pourrait
venir à cette barre, mais que M. l'expert pense que l'émotion
de la Cour d'assises lui serait mauvaise.
Alors, je demande à M. l'expert, dans le même ordre d'idées:
Si on lui avait dit: « Croyez- vous que Mme de Boulancy pourrait
comparaître chez le juge d'instruction en présence du com-
mandant Esterhazy ? » aurait-il supposé que ce serait mauvais ?
M. le docteur Socquet. — Je crois que dans un cabinet par-
ticulier, seule...
Me Clemenceau. — Même si elle se trouvait face à face avec
le commandant Esterhazy ?
M. le docteur Sogquet. — Je ne peux pas répondre, je ne
sais ce qui se présenterait à ce moment-là. Il est évident que le
milieu n'est pas le même à la Cour d'assises et devant M. le
juge d'instruction.
Ici, quand elle se présenterait, avec l'affluence de monde, la
température élevée, exagérée, il est possible qu'elle ne résiste
pas, et je ne crois pas pouvoir prendre sur moi de dire que cette
dame peut se présenter ici à la barre sans accident pour elle.
M. le Président. — Il n'y a pas lieu de discuter longtemps
sur cette question.
Me Clemenceau. — Je vous demande pardon, monsieur le
Président. J'ai une objection. Vous dites que cela ne sera pas
discuté longtemps, mais nous sommes seuls juges pour savoir
le temps qu'il nous faut pour discuter; la question est trop
grosse pour qu'on limite les droits de la défense.
M. le docteur Socquet n'a fait que, d'une part, rapporter les
affirmations de la malade, affirmations qui dans l'espèce n'ont
aucune autorité, et d'autre part déclarer qu'elle aurait pu venir
à l'audience et que ce n'est que l'émotion qu'elle eût ressentie à
l'audience...
M. ledocteue Socquet. — Ces constatations ont été faites par
le médecin traitant. En fait, il n'y a pas lésion très nette; il est
évident que si cette malade était venue dans mon cabinet...
M*3 Clemenceau. — Je me permets de vous rappeler que les
affirmations de M. le docteur Socquet ont de l'autorité parce
qu'il a été commis par la Cour et qu'il a prêté serment. Je ne
retiens donc que les affirmations de M. le docteur Socquet.
M. le Présiden i. — Eh bien, pour Mlle de Comminges ?
M. le docteur Socquet. — Eh bien ! pour Mlle de Com-
minges, le docteur qui la soigne est M. le docteur Florent,
médecin des hôpitaux. M. Florent a, dans un certificat, déclaré
que M"° de Comminges était dans l'impossibilité de venir, et
s'est opposé à sa comparution devant la Cour d'assises, car,
dit-il, c'est une neurasthénique présentant des troubles car-
diaques très nets.
Il a observé ces troubles plusieurs fois dans son cabinet et
— 135 -
chez cette dame notamment. Ce confrère me disait que, quand
cette dame attendait dans son cabinet, dans son salon, dont la
température est peu élevée, elle avait des évanouissements et
se trouvait mal.
Dans ces conditions, Messieurs, il était impossible au méde-
cin expert qui examinait et qui voyait cette dame pour la pre-
mière fois, dans un simple examen, de contrôler d'une façon
absolument nette et mathématique, de trouver des lésions pou-
vant confirmer cela.
■.L'aspect que m'a présenté cette dame, ce que j'ai constaté
chez elle, ce quelle éprouve, ce que son médecin, le docteur
Florent, médecin des hôpitaux, a également constaté, doit être
admis sans réserves. M. Florent a des renseignements précis et
nets qu'il était impossible à un médecin expert de constater
dans une seule visite.
M. le Président, s'adrcssant à la défense. — Alors, vous
demandez tout simplement qu'une citation soit adressée à
M,ue Chapelon ?
M> Clemenceau. — Oui, monsieur le Président. Mais, pour
Mmo de Boulancy, puisque M. l'expert dit qu'elle ne peut pas
venir et fournir les explications que la Cour a retenues, nous
nous expliquerons.
M. le Président. — On citera M,ae Chapelon.
Me Clemenceau '. — Messieurs les jurés voudront bien retenir
que ces deux dames, Mile de Comminges et Mine de Boulancy,
étaient à leur domicile, assistées de leur médecin traitant?
M. le docteur Socquet. — On dit que les médecins traitants
étaient chez leurs clientes lorsque je me suis présenté ; je dois
déclarer que non.
Me Clemenceau. — M. l'expert avait dit au début : « Le méde-
cin traitant avait constaté...; c'est le médecin traitant qui l'a
dit.. . »
M. le docteur Socquet. — C'était le certificat.
M. le Président. — C'était pour contrôler les certificats de
médecins.
Me Clemenceau. — Je tiens à bien préciser. Le témoin a dit
textuellement : « Le médecin traitant a dit...» ; cela voulait dire :
le certificat déposé à la Cour ?
M. le docteur Socquet. — Parfaitement. Cela voulait dire...
« dans les certificats »; du reste, cela n'a aucune influence sur
ma décision.
M. le Président. — Vous pouvez vous retirer.
M. le Président, à Me Lciborl. — Quel témoin désirez-vous
faire entendre ?
Me Labori. — M. le général de Boisdetfre.
— 136 —
DÉPOSITION
DE M. LE GÉNÉRAL DE BOISDEFFRE
Chef ti état-major général
M. le Président. — Vous jurez de parler sans haine et sans
crainte, de dire toute la vérité, rien que la vérité ?
M. le général de Boisdeffre. — Sous réserve du secret pro-
fessionnel, je le jure.
M. le Président, à Me Labori. — Quelle est la question que
vous voulez poser à M. le général de Boisdeffre ?
Me Labori. — M. le général de Boisdeffre voudrait-il bien
nous dire tout d'abord quel est le document que M. le comman-
dant Esterbazy a fait parvenir au Ministre de la guerre quelque
temps avant sa comparution devant le Conseil de guerre?
J'ajoute que si je pose à M. le général de Boisdeffre cette ques-
tion, c'est parce que M. le Ministre de la guerre P3illot, à qui je
me proposais de la poser, n'est pas présent à la barre, et que,
comme M. le général de Boisdeffre est le chef d'état- major gêné-
rai de l'armée, je suis convaincu que le fait sur lequel j'ai
l'honneur de l'interroger ne peut pas ne pas être à sa connais-
sance.
M. le Président, à M. de Boisdeffre. — Vous entendez la
question ?
M. LE GÉNÉRAL DE BOISDEFFRE. — Oui, monsieur.
M. le Président. — Veuillez répondre à MM. les jurés.
M. le général de Boisdeffre. — Le document dont il est
question en ce moment-ci dans la demande de Me Labori a trait
à l'affaire Dreyfus ; par conséquent, je ne crois pas pouvoir,
Monsieur le Président, sans manquer à l'arrêt de la Cour et à
mon secret professionnel, parler de ce document.
Me Labori, s' adressant au Président. -- Voulez-vous me
permettre de répondre aux observations de M. le témoin? Je
ferai remarquer deux choses. Je laisse de côté le secret profes-
sionnel ; si, tout à l'heure M. le général de Boisdeftre l'invoque,
nous nous expliquerons là-dessus et nous aurons à rechercher
s'il est en droit de l'invoquer; mais puisqu'il n'a pas commencé
par là et qu'avant de donner cette raison de droit, — que je
n'accepte provisoirement pas, pour ma part, — il a donné une
raison de fait, c'est sur le fait que je vais lui répondre.
Je retiens que le document dont il s'agit se rattache à l'affaire
Dreyfus, je suis heureux de l'apprendre : mais il n'est pas pos-
sible de dire que ce document a trait seulement à l'affaire Drey-
fus, puisque M. le commandant Esterhazy s'en est servi comme
d'un moyen de défense, qu'il l'a appelé d'un terme intéres-
sant que M. le général de Boisdeffre connaît, je n'en doute pas :
le document libérateur. Cette pièce a donc été entre ses
mains un moyen de défense. J'ajoute que le ministère paraît
i • r
avoir pensé de même, puisqu'il a donné à M. le comman-
dant Esterhazy un reçu de ce document. Le document con-
cerne donc l'affaire de M. le commandant Esterhazy, sur
laquelle nous nous expliquons ici.
J'insiste, en maintenant ma question, pour savoir de M. le
général de Boisdellre ce que c'est que le document libérateur.
M. le Président à M. le général de Boisdeffre. — Pouvez-
vous répondre à cette question ?
M. le général de Boisdeffre. — Non, Monsieur le Prési-
dent: je persiste à dire que le secret professionnel ne me per-
met pas d*y répondre.
Me Labori. — Ici nous allons aborder un autre ordre d'idées :
c'est le secret professionnel. Je vois avec plaisir qu'il est bon
d'avoir M. le générai de Boisdeffre à la barre, car il paraît que
j'ai déjà réussi à le convaincre sur le premier point, sur le
point de fait; j'essaierai de le convaincre sur le second.
Le secret professionnel est un secret, — je parle pour la Cour
puisque c'est une question de droit, — que seules peuvent invo-
quer des personnes qui sont susceptibles de recevoir des confi-
dences par suite de leur profession, d'où le nom de secret pro-
fessionnel. Il n'y a pas de secret là où il n'y a pas de profession
qui comporte la confidence nécessaire ; pas de secret profes-
sionnel là où il n'est pas question de confidence.
M. le général de Boisdeffre n'a pas reçu de confidences à
raison de sa fonction, et nous ne lui demandons pas, s'il en a
reçu, de nous k-s révéler, M. le général de Boisdeffre, comme
chef d'état-major général de l'armée, a agi comme fonction-
naire, et s'il invoque un secret, ce ne peut être le secret profes-
sionnel', ce ne pourrait être qu'un secret qui semble avoir été
imaginé à beaucoup d'égards pour cette affaire et qu'on appel-
lerait le secret d'Etat.
Ce secrzl d'Etat, quand il est invoqué par un gouvernement,
nous pouvons nous demander s'il y a lieu de l'accepter; ce sera
une question qui se posera ici quand nous verrons paraître
MM. les Ministres du cabinet Dupuy. Quand il est invoqué par
un ancien Président de la République, nous nous inclinons avec
déférence parce que le Président de la République est irres-
ponsable. M. Gasimir-Périer, avec un tact qui n'avait d'égal que
son respect pour la justice, a eu bien soin d'invoquer — et
MM. les jurés n'ont pas manqué de le retenir — l'irresponsa-
bilité de sa fonction.
M. le général de Boisdeffre est un fonctionnaire responsable,
d'autant plus responsable qu'il exerce dans ce pays une fonc-
tion plus respectée et plus élevée. Le salut respectueux qu'on
envoie à l'armée ne s'adresse jamais à une personne, il s'adresse
à un symbole et à un idéal, et ce respect est fait précisément de la
confiance que nous avons dans ceux qui la représentent, et de
la possibilité où ils sont à tout moment de répondre de tous
leurs actes devant la justice de leur pays, représentée ici par
I
— 138 —
douze jurés qui sont la personnification de la France et à qui
tmit le monde doit des explications.
M. le général de Boisdeffre est ici devant la justice: il ne peut
invoquer aucun secret pour se dérober à la nécessité de
répondre aux questions qui lui sont posées par M. le
Président; je suis convaincu qu'il aura compris mes paroles.
Sous le bénéfice de ce que j'ai dit. j'ai l'honneur de prier
Monsieur le Président de lui poser à nouveau la question.
M. le général de Boisdeffre. — Je répondrai à ce que vient
• le dire Me Labori que j'ai le plus profond respect pour la justice
de mon pays et que je suis très heureux de l'affirmer haute-
ment devant MM. les jurés et devant la Cour. Je ne sais peut-
être pas faire des distinctions aussi juridiques que celles qui
sont faites devant moi : mais j'estime, moi, que le secret d'Etat
à divulguer est le secret professionnel. Voilà la réponse que
j'ai à faire.
M. le Président, à Me Labori. — Vous entendez la réponse.
Me Labori. — Messieurs...
M. le Président. — Voyons, je vous en prie, il ne faut pas
plaider maintenant, vous plaidez continuellement.
Me Labori. — C'est parce que je crois que c'est utile.
M. le Président. — Non. ce n'est pas utile.
Me Labori. — Vous n'en êtes pas juge.
M. le Président. — Je vous demande pardon. Dans ce
moment-ci. vous soulevez une question de droit. Si vous n'êtes
pas de cet avis, déposez des conclusions, la Cour y répondra.
Me Labori. — Nous sommes en présence d'une affaire trop
grosse, dans laquelle les responsabilités de tout le monde sont
trop grandes, pour que je sois obligé de m'incliner devant des
raisons de convenance et de respect.
M. le Président. — Eh bien! déposez des conclusions.
Me Labori. — Permettez; laissez-moi me défendre. J'ai des
questions à poser.
M. le Président. — Pose/ des questions.
M" Labori. — Sur ce point, je fais des réserves.
M. le Président. — Maintenant, passons à un autre ordre
d'idées.
Me Labori. — Je passe non pas à un autre ordre d'idées, mais
à un autre ordre de questions.
Il ne peut pas s'agir d'un document secret, puisque ce docu-
mi'iil a «'-té entre les mains d'une dame voilée dont M. le général
de Boisdeffre a dû entendre parler, et que cette dame l'a remis
à M. le commandant Esterhazy. M. le général de Boisdeffre
peut-il nous dire tout au moins s'il sait quelque chose sur la
personnalité de cette dame voilée?
M. le général de Boisdeffre. — J'ai à af Qrmer que je ne
sais absolument rien sur la personnalité de la dame voilée et
sur la dame voilée, et que je n'en ai entendu parler que par les
journaux.
M8 Labori. — Parfaitement, monsieur le général: mais ce
— 139 —
n'est pas seulement 1rs journaux qui en uni par]»'', c'est un
moyen de défense qui a été invoqué par M. le commandant
Esterhazy devant le Conseil de guerre, dans La partie publique
de l'audience. M. le général de, Boisdeffre n'a pas pu manquer
de s'intéresser très hautement à toutes ces questions; je
voudrais savoir de lui. soit si M. le Ministre de La guerre —
il ne me répondra sur ce point que s'il en est informé — soit
si lui-même, a prescrit quelques démarches pour rechercher
la dame voilée.
M. LE. GÉNÉRAL DE BOISDEFFRE. — XoUS avons l'ail loill C
([lie nous avons pu pour trouver ce que c'était que la dame
voilée ; nous avions le plus grand intérêt à le savoir, el nous
n'avons jamais pu rien savoir.
Me Labori. — Est-ce que M. le général de Boisdeffre affirme
qu'il ne sait pas du tout ni d'où peut venir, ni à quelle person-
nalité peut se rattacher la dame voilée, ou, au contraire, qu'il
sait que cette da nie voilée peut avoir été de quelque manière
en relations avec M. le colonel Picquarl ?
M. le générai, de Boisdeffre- — Je ne peux rien affirmer ni
dire à cet égard, je n'en sais absolument rien.
Me Labori. — XL le général de Boisdeffre, alors, peut-il nous
dire comment le document libérateur est sorti du ministère?
M. le général de Boisdeffre. — Je n'en sais pas davan-
tage.
Me Labori. — Il est clair que M. le général de Boisdeffre —
il voudra bien me répondre sur ce point quand M. le Président
lui posera la question — a fait faire une enquête ?
M. le Président à M., de Boisdeffre. — Vous entendez la
question: est-ce que vous avez fait une enquête?
M. le général de Boisdeffre. — J'ai fait faire une enquête
et je n'ai pu arriver qu'à des résultats absolument incertains;
par conséquent, je ne peux pas me permettre de donner ici des
résultats absolument douteux, qui sont de simples présomp-
tions <[ui pourraient accuser des gens complètement innocents
de ces faits.
Me Labori. — Cependant, M. le commandant Piavary, dans
son rapport, n'a pas craint d'insinuer que le document aurait
pu parvenir aux mains de la dame voilée par suite d'une indis-
crétion à laquelle M. le colonel Picquart aurait été mêlé. Est-ce
que M le général de Boisdeffre accepte la responsabilité de pa-
reilles insinuations ?
M. le général de Boisdeffre. — Je n'ai été mêlé en aucune
façon à l'affaire du commandant Esterhazy, comme j'ai eu
l'bonneurde l'écrire à 3VL le Président. Elle a été faite sous la
direction de M le gouverneur militaire de Paris et, dès lors, je
me suis fait un devoir de me tenir absolument à l'écart. Je ne
sais donc rien du tout de ce qui s'est fait dans l'instruction et
j'ai tenu à en rester tout à fait à l'écart.
M1' Labori. — Par conséquent, M. le général de Boisdeffre n"a
aucune responsabilité dans le rapport de M. le commandant
— 140 -
Ravary, et n'accepterait pas la responsabilité de ses affirma-
tions?
M. le général de Boisdeffre. — Je me borne à dire que je
n'ai aucune responsabilité dans le rapport du commandant
Ravary.
Me Labori. — M. le général de Boisdeffre a-t-il su quel-
que chose des agissements imputés à M. le colonel Picquart?
M. le Président à M. le gênerai de Boisdeffre. — Vous
avez entendu la question : savez-vous quelque chose des agis-
sements imputés à M. le colonel Picquart?
M. le général de Boisdeffre. — Oui, monsieur le Prési-
dent.
Me Labori. — M. le général de Boisdeffre peut-il nous dire
quelles sont ces accusations?
M. le général de Boisdeffre. — Il y a deux sortes d'accu-
sations : il y a des accusations qui sont encore d'une forme non
déterminée ; il y en a d'autres qui ont trait à son service profes-
sionnel et qui ont été absolument probantes et vues. La meil-
leure preuve en est qu'on a parlé hier de lettres, et publié ce
matin dans les journaux des lettres qui étaient la propriété
de celui qui les avait écrites et qui étaient écrites pour le ser-
vice.
Me Labori. — Si je comprends bien, M. le général de
Boisdeffre fait allusion à la publication des lettres de M. le gé-
néral Gonse, et c'est là le point qu'il vise, quand il parle des
agissements qui ont pu être répréhensibles. C'est bien cela?
M. LE GÉNÉRAL DE BOISDEFFRE. — Oui.
M" Labori. — Y a-t-il d'autres points qui sont répréhen-
sibles ?
M. le général de Boisdeffre. — Il y a eu d'autres points
qui sont répréhensibles et qui ont été signalés au Conseil d'en-
quête. Les séances du Conseil d'enquête et ses travaux étant
absolument secrets par règlement et par nature, je ne peux pas
m'expliquer sur ces points.
Me Labori. — Je vais voir s'il ne m'appartient pas, sur ce
second point, comme sur le premier, de poser des conclusions.
M. le Président. — Voyons, le Conseil d'enquête juge à
huis clos.
Me Labori. — Si nous étions dans une affaire ordinaire,
j'écouterais vos observations.
M. le Président. — C'est pour vous empêcher d'aller au de-
vant d'un résultat certain.
Me Labori. — Il n'y a pas avec la Cour de résultat certain.
Est-ce qu'il est à la connaissance de M. le général de Boisdeffre
que Monsieur le colonel Picquart a été envoyé en mission en
novembre 1896?
M. le général de Boisdeffre. — Oui, monsieur le Prési-
dent.
Me Labori. — M. le général de Boisdeffre pourrait-il nous
dire quelle a été la cause de cet envoi en mission?
il
— 141 —
M. le général de Boisdeffre. — Le colonel Picquart a été
envoyé en mission sur un ordre du Ministre.
Me Larori. — Qui est également secret, évidemment?
M. le général de Boisdeffre. — L'objet de la mission était
secret.
Me Labori. — Parfaitement. Le colonel Picquart était alors
envoyé en disgrâce?
M. le général de Boisdeffre. — Je ne peux pas appeler
envoyé en disgrâce un officier envoyé en mission.
M> Labori. — Voyons, il faudrait qu'ici, — car il n'y a rien
de secret et toutes les paroles qui sortent de la bouche de M. le
général ne visent pas nécessairement la défense nationale, — il
faudrait que M. le général de Boisdetfre veuille bien nous
dire si M. le colonel Picquart a été envoyé ou non en disgrâce.
Je tiens absolument à savoir s'il a été envoyé en disgrâce ou
non, ou si M. le général de Boisdeffre ne peut pas répondre.
M. le général de Boisdeffre. — Le colonel Picquart était
dans un état d'esprit qui ne lui permettait pas de s'occuper
d'une façon aussi satisfaisante quïl le fallait de son service; il
était absorbé par une seule idée ; le ministre a pensé qu'il était
intéressant de lui donner une mission extérieure qui lui permit
de rentrer dans des conditions d'esprit normales.
Me Labori. — M. le général de Boisdeffre voudrait-il nous
dire qu'elle était l'idée qui hantait ou obsédait l'esprit de M. le
colonel Picquart ?
M. le Président. — Pouvez-vous répondre à cette question?
M. le général de Boisdeffee. — Je ne crois pas pouvoir
répondre à cette question parce que je ne dois pas répondre
dans l'affaire... (Rires.)
M. le Président. — Ces rires sont absolument inconvenants.
Me Labori. — M. le général de Boisdeffre voudrait:il nous
dire l'affaire dont il parle?
M. le général de Boisdeffre. — L'affaire Dreyfus.
Me Labori. — M. le général de Boisdeffre voudrait- il nous
dire pourquoi il ne veut pas entrer dans l'affaire Dreyfus?
M. le général de Boisdeffre. — Parce qu'un arrêt de la
Cour, indiqué par M. le Président et que j'ai lu dans la presse,
indique la connexité des deux affaires.
M« Labori. — Pardon; M. le général de Boisdeffre ne sait-il
pas que M. le commandant Esterhazy a été poursuivi et inter-
rogé sur le bordereau qui a été attribué en 1894 au capitaine
Dreyfus ?
M. le général de Boisdeffre. — Le commandant Esterhazy
a été interrogé à huis clos; par conséquent, je nai pas à connaî-
tre ce qui s'est passé à huis clos.
Me Labori. — Je crois que M. le général de Boisdeffre se
trompe, car j'ai assisté à une partie des débats qui était
publique et où cette question a été examinée; j'imagine
que M. le général de Boisdeffre, qui a beaucoup de secrets
à garder, fait une confusion entre les faits sur lesquels
- 142 —
il est obligé de garder le silence et ceux sur lesquels il ne doit
pas le garder. Quoi qu'il en soit, M. le général de Boisdeffre ne
pourra pas contester que le bordereau a été en cause, puisque
cette question du bordereau a été discutée dans la presse pen-
dant quinze jours. Je le prierais de nous faire savoir, puisque
j'ai bien compris que ce qui obsédait l'esprit du colonel Picquart
c'était la question de l'innocence de Dreyfus, quels ont été les
agissements de M. le colonel Picquart relativement à l'affaire
Esterhazy ?
M. le général de Boisdeffre. — Les agissements ont été
très simples : le colonel Picquart a signalé les doutes qu'il
avait sur la situation du commandant Esterhazy: nous lui
avons prescrit de faire tout au monde pour faire la lumière et
prouver le doute qui le préoccupait à ce moment; il n'a pu trou-
ver aucune pièce probante pour nous de ses doutes, et, dans
uue affaiie de ce genre, nous ne pouvions que l'inviter à s'abs-
tenir et à ne pas continuer.
Me Labori. - Je retiens, — et ceci a une importance considé-
rable — je désire que ce soit précisé devant MM. les jurés —
qu'au moment où M. le général de Boisdeffre, chef de l'état-major
général de l'armée, a appris que M. le colonel Picquart était
obsédé de cette affaire qu'il ne veut pas nommer, il l'a invité à
confirmer ses doutes. Il en résulte donc, qu'à ce moment-là,
l'impossibilité pour le commandant Esterhazy d'être l'auteur du
crime pour lequel Dreyfus avait été condamné n'apparaissait
pas à M. le général de Boisdeffre ?
M. le général or. Boisdeffre. Je crois que mes paroles ont
été mal interprétées par Me Labori. La culpabilité du capitaine
Dreyfus a été de tout temps pour moi absolument certaine et ma
conviction est absolue à cet égard. {Bruits.) Je n'en dis pas plus
pour tâcher de toucher le moins possible à cette chose. Par
conséquent, quand on me signalait un autre officier, capable
d'un crime pareil, je devais prescrire des recherches sur cet
officier. C'est là-dessus que portaient mes doutes, c'était la
question de la culpabilité du commandant Esterhazy et non pas
du tout la question de la culpabilité du capitaine Dreyfus.
Me Labori. J'ai, Monsieur le Président, à tirer de la réponse
de M. le général de Boisdeffre une conclusion.
M. le Président. — Vous direz cela dans votre plaidoirie.
Me Labori. - J'ai encore des questions à poser.
M. le Président. — Nous n'en finirons jamais.
Me Labori. — (lela m'est égal.
M. le Président. — Permettez; c'est au Président à diriger
les débats ; je vous fais remarquer une fois de plus que vous
plaidez : si vous continuez, je vous retirerai la parole.
Me Labori. - <jaund je dis que cela m'est égal, je veux dire
que nous sommes ici pour faire la lumière...
M. le Président. — Vous la ferez dans votre plaidoierie.
Me Labori. - ... et qu'on nous empêche sur tous les points
de la faire.
— 143 ~
ML le Président. — Conformément à la loi.
Me Laborî. — Et quand je trouva un point sur lequel nous
pouvons la faire, je ne puis en rien me préoccuper de la ques-
tion de savoir si j'allonge les débats de vingt-quatre ou qua-
rante-huit heures; cela m'est indifférent en présence des inté-
rêts en cause.
M. le Président. — Permettez, pendant l'audition des
témoins vous n'avez qu'un droit : poser des questions, rien de
plus, mais non pas discuter.
Me Laborî. — Mais comme je suis continuellement l'objet
d observations et d'interruptions que je ne puis pas laisser
passer, puisque je ne peux pas m'incliner devant elles...
M. lePrésidkxt. — Posez des questions; dans la plaidoirie
vous discuterez ce que vous voudrez ; mais actuellement posez
simplement des questions. Vous discutez tout le temps; vous
discuterez dans votre plaidoirie.
Me Laborî. — Non, je ne discute pas.
M. le Présidext. — Vous ne cessez pas. Posez des ques-
tions.
Me Laborî. — Non, j'ai à expliquer pourquoi j'arrive à une
question nouvelle. M. le général de Boisdeffre n'a pas voulu
répondre. Je lui ai posé des questions précises. Cependant il a
exprimé une conviction. Je dis qu'on ne m'empêchera pas de
lui poser une question sur cette conviction ou, sans cela, il sera
dit qu'on nous empêchera de faire la lumière.
M. le Présidext. — Vous plaidez.
Me Laborî. — Je conclus. M. le général de Boisdeffre vou-
drait-il nous dire sur quoi il fonde sa conviction?
M. le Présidext à M. le général de Boisdeffre. — Pouvez-
vous répondre ?
Me Laborî. — J'achève ma pensée : est-ce sur les faits qui se
sont produits à la date de 1894 ou est-ce sur des faits antérieurs
ou postérieurs à cette date 1
M. le Présidext. — Pouvez-vous répondre?
M. le général de Boisdeffre. — Si vous me le permettez,
je dirai que c'est sur les faits et les débats de 1894, sur le juge-
ment devant lequel je me suis incliné et qui est hors de discus-
sion. J'ajoute qu'il y a eu d'autres faits postérieurs ou antérieurs
qui ont, je ne dis pas confirmé — ma conviction n'avait pas
besoin de confirmation — mais qui ont assis ma certitude d'une
façon inébranlable.
î\Ie Laborî. — Je demande acte à la Cour de la déposition de
M. le général de Boisdeffre.
M. le Présidext. — Vous ne pouvez pas demander acte d'une
déposition.
Me Laborî. — En tout cas, la sténographie aura consigné ses
paroles. Elles seront retenues. Encore une dernière question :
M. le général de Boisdeffre pourrait-il nous dire s'il sait de qui
émanent les communiqués faits à certains journaux, et qui
chaque jour, au cours de cette campagne, parlent avec une
— 144 —
exactitude telle qu'on ne peut pas douter des relations offi-
cielles de ces journaux; pourrait-il nous dire de qui émanent
ces communiqués qui semblent sortir de la manière la plus
certaine des bureaux de la Guerre?
IVL le Président, — Vous entendez la question, général?
Mc Labori vous demande si les communiqués qu'on a envoyés
à la presse émanent des bureaux de la Guerre.
M. le général de Boisdeffre. — A ma connaissance, ils
n'émanent pas des bureaux de la Guerre.
M" Labori. — Est-ce que M. le général de Boisdeffre a fait
sur ce point une enquête?
M. le général de Boisdeffre. — J'ai fait une enquête et j'ai
interrogé les officiers.
M. le Président. — Et vous êtes certain que cela n'émane
pas d'eux ?
M. le général de Boisdeffrf.— Je m'en tiens à leur parole.
Il s'est produit un seul fait, une communication, celle du com-
mandant Pauffin de Saint-Morel, qui a été faite à M. Roche-
fort.
Cette communication a été faite de la propre initiative de cet
officiei\ Je l'ai puni pour ce fait de trente jours d'arrêt de ri-
gueur, et non seulement de trente jours d'arrêt de rigueur,
mais de la suppression de sa proposition pour la croix de la
Légion d'honneur; on voit donc que nous sommes bien loin du
cinquième galon qu'on a dit qu'il était sur le point d'obtenir.
C'est un officier qui a cédé à un emballement de cœur, qui est
un excellent officier et un très brave garçon.
Me Albert Clemenceau. — Je voudrais faire une observa-
tion ; je ne sais si la Cour voudrait que le témoin dût se retirer
d'abord.
M. le Président. — Quelle est la question ?
Me Albert Clemenceau. — Ce n'est pas une question. Je me
permets de rappeler à M. le Président les dispositions de l'ar-
ticle 319 du Code d'instruction criminelle qui permettent à la
défense, après l'audition des témoins, de dire tout ce qu'elle
croit utile à la manifestation de la vérité.
M. le Président. — C'est toujours plaider sous forme de
question.
Me Albert Clemenceau. — Voulez-vous me permettre délire
l'article 319 ; il dit :
Après chaque déposition, le Président demandera au témoin si
c'est de l'accus»'1 présent qu'il a entendu parler ; il demandera ensuite
à l'accusé s'il veut répondre à ce qui vient dVtre dit contre lui. Le
témoin ne pourra être interrompu ; l'accusé ou «ou conseil
pourront le questionner par l'organe du Président
après sa déposition, et dire, tant contre lui que
contre son témoignage, tout ce qui pourra être utile
à la défense de l'accusé.
— 145 —
Je veux préciser, je ne veux pas qu'il y ait de surprise. Hier,
j'ai voulu m'adressera MM. les jurés, vous m'avez dit que je
ne devais pas le faire. Mon observation s'adressera à MM. les
jurés ; je demande à présenter cette observation, qui visera le
témoignage de M. le chef d'Etat-major général.
M. le Président. — En deux mots, alors.
Me Clemenceau. — Permettez-moi de vous dire que, si vous
admettez le principe, je ne perdrai pas de temps.
Eh bien ! Messieurs les jurés, puisque j'ai le pouvoir de m'a-
dresser à vous aujourd'hui, je vais vous faire l'observation
suivante en présence du témoin, parce que, si j'ai mal compris,
il pourra me rectifier.
Il résulte de la déposition du témoin que le document libéra-
teur est un document secret qui était au ministère de la guerre ;
il a été volé au ministère de la guerre par on ne sait qui, et
remis à une femme voilée. Cette femme voilée a promené ce
document dans Paris et un soir l'a remis à M. le commandant
Esterhazy. M. le commandant Esterhazy a repris cette pièce
secrète et l'a remise à M. le chef d'Etat-major général, et l'im-
portance de cette pièce est telle que M. le chef d'Etat-major
vous dit : « Je considère qu'en l'espèce mon secret professionnel
se confond avec le secret d'Etat. » Et alors voilà mon observa-
tion : c'est que. Messieurs les jurés, au ministère de la guerre
les secrets d'Etat sont mal gardés. Yoilà simplement ce que je
voulais dire à Messieurs les jurés. (Mouvements'' divers.)
M. le Président, à Xr. le général de Boisdeffre. — Vous
entendez ce que dit Me Clemenceau ?
M. le général de Boisdeffre. — Oui, monsieur le Président.
M. le Président. — Avez-vous des observations à pré-
senter ?
M. le général de Boisdeffre. — Si vous croyez que j'aie un
mot à dire, je demanderai la permission de dire publiquement
que mes officiers d'état-major, dont plusieurs ont été attaqués
si violemment, sont de braves gens qui font leur devoir.
Ils ont subi sans répondre, sans dire un mot, les attaques immé-
ritées dont ils étaient l'objet; et je puis, je le jure, attester
publiquement que ce sont de braves gens qui font leur devoir,
tout leur devoir, et qui n'ont qu'un souci : c'est celui de l'in-
térêt du pays ! {Applaudissements.)
Me Albert Clemenceau. — J'ai à répondre, et je pense que
ceux qui ont applaudi conviendront que je n'ai jamais attaqué
et n'ai jamais voulu attaquer les officiers d'ordonnance du
Ministre de la Guerre. Ils sont très honnêtes et je suis persuadé
qu'ils ne prennent pas de documents. Ce que j'ai voulu retenir,
c'est un fait et, contre un fait, il n'y a pas de discussion pos-
sible. Je voulais que MM. les jurés retinssent qu'un document
secret a pu être extrait du ministère de la Guerre et promené
par le commandant Esterhazy et par une dame voilée ; rien de
plus, rien de moins. Je n'attaque personne. (Applaudisse-
ments.)
— 146 —
M. le général de Boisdeffre. — Je ne connais pas lafemme
voilée ; par conséquent j'ai déclaré que je n'avais jamais
entendu parler de la femme voilée.
M. le Président, à M* Labori. — Avez-vous d'autres ques-
tions à poser 1
Me Labori. — Non, monsieur le Président, mais j'ai des con-
clusions à poser
M. le Président. — Ah! Au point de vue du secret profes-
sionnel ?
Me Larori. — Puisque je demande que la Cour entende
M. Le général de Boisdeffre sur certains points.
M. le Président. — M. le général de Boisdeffre doit-il rester
ici, à la 1 taire?
Me Labori. — Non. monsieur le Président.
M. le Président, à M. le général de Boisdeffre. — Vous
pouvez vous retirer, mais pas vous en aller avant que je vous
le dise.
Me Labori. — J'ai l'honneur de déposer les conclusions sui-
vantes :
Conclus ions
relatives au secret professionnel invoqué par
31. le eénéral de Boisdelïre
Plaise à la Cour,
Attendu que M. le général de Boisdeffre, cité comme témoin et pré-
sent à la barre, déclare se retrancher derrière le secret professionnel
et refuse de déposer ;
Attendu que tous les citoyens doivent la vérité à la justice lors-
qu'ils sont interpellés par eile ; que ceux même qui, aux termes de
l'article 378 du Oode pénal, sont dépositaires, par état ou profession,
des secrets qu'on leur confie, ne sont pas dispensés d'une manière
ab-olue de cette obligation général*- ;
Qu'il ne suffit pas, dès lors, à la personne citée qui se refuse à
déposer d'alléguer pour justifier ce refus que c'est dans l'exercice de
ses fonctions que le fait sur lequel sa déposition est requise est venu
à sa connaissance ; qu'il faut, en outre, que le fait ait été révélé au
témoin sous le sceau du secret et à raison de sa profession ;
Attendu que la faculté de déposer n'est pas laissée à la volonté ou
à l'arbitraire du témoin, que c'est à la Cour qu'il appartient de dé-
cider ;
Attendu que le secret piofessionnel ne peut être invoqué que par
les personnes qui ont reçu une confidence forcée et contrainte en
quelque sorte et déterminée par le caractère professionnel et non par
le caractère peivonnel de celui qui l'a reçue ;
Attendu qu'un fonctionnaire ne reçoit aucune confidence à raison
de sa profession ;
Attendu que le secret professionnel n'existe que pour empêcher de
pénétrer trop aisément dans la vie privée des citoyens ; qu'il ne sau-
rait exister pour les actes des fonctionnaires ;
Attendu que cela est si vrai que M. Gasimir-Périer, pour refuser
— 147 -
de répondre aux questions qui lui étaient posées, a invoqué, non pas
le secret professionnel, mais son irresponsabilité constitutionnelle ;
Par ces motifs,
Dire que c'est à tort que le M. général de Boisdeffre se retranche
derrière le secret professionnel pour ne pas répondre aux questions
à lui posées.
Me Labori, s'adressant à M* Hild, son secrétaire. — Les
questions doivent être visées dans les conclusions.
M. le Président. — Le témoin a répondu à ces questions.
Me Labori. — M. le général de Boisdeffre a dit qu'il ne pouvait
répondre sur les lettres de M. le général Gonse et sur l'indiscré-
tion dont elles étaient la marque de la part de M. le colonel Pic-
quart. Jo lui ai demandé pour quels faits celui-ci a été poursuivi
de vant un Conseil d'enquête; il arépondu que le Conseil d'enquête
statuait à huis clos et que ses décisions étaient secrètes. Je ne lui
demande pas de violer le huis clos du Conseil d'enquête, mais
de me renseigner sur les informations qu'il peut avoir lui-
même en tant que chef de l'état-major général de l'armée, à la
connaissance duquel ces faits ont pu venir.
M. le Président. — Pouvez-vous remettre vos conclusions,
sont-elles prêtes?
Me Labori. — Tout à l'heure.
M. le Président, à l'huissier audiencier. — Faites venir le
témoin suivant. (A Me Labori.) <Juel est-il?
Me Labori. — M. le général Gonse.
M. le Président, à l'huissier audiencier. — Faites venir le
général Gonse. (S'adressant à M Labori.) La Cour rendra son
arrêt après la suspension de l'audience.
M0 Labori. — C'est d'autant mieux que nous allons avoir des
conclusions analogues à déposer tout à l'heure. La Cour pourra
statuer par un même arrêt.
M. l'Avocat général. — Vous ne plaidez pas sur l'inci-
dent ?
M> Labori. — Je n'entends pas bien.
M. l'Avocat général. — Vous aviez dit, maître Labori, que
vous plaideriez sur ces conclusions.
Me Labori. — Je n'ai pas dit cela, c'est une erreur. Je suis
aussi préoccupé que vous d'aller vite. J'aurai à poser M. le géné-
ral Gonse des questions analogues à celles que j'ai posées à M. le
général de Boisdeffre : je prendrai des conclusions analogues.
et la Cour statuera par un arrêt commun. Je ne discuterai
ensuite que si M. l'Avocat général m'y invite. S'il plaide, je
plaiderai, sinon je ne discuterai pas.
M. le Président. — Je ne vois que les conclusions qui con-
cernent le général de Boisdeffre; je croyais que vous en aviez
d'autres,
Me Labori. — Non, monsieur le Président, elles sont réunies.
M. le Président, à V audiencier. — Faites venir le général
<ionse.
- 148 —
DÉPOSITION DE M. LE GÉNÉRAL GONSE
Sous-chef de V Etat-major général
M. le Président. — Maître Labori, quelle question doit être
posée au général ?
M" Labori. — Je voudrais que M. le général, s'il croit pouvoir
nous répondre, nous dise quel est le document que M. le com-
mandant Esterhazy avait fait parvenir au ministère de la guerre
quelque temps avant sa comparution devant le Conseil par
lequel il a été jugé.
M . le général Gonse. -- Je il 'ai pas à répondre.
Me Labori. — Vous vous retranchez derrière le secret pro-
fessionnel? Je n'insiste pas, puisque l'incident s'est déjà pré-
senté avec M. le général de Boisdeffre. Je déposerai des conclu-
sions analogues à celles dont j'ai parlé.
M. le général Gonse pourrait-il nous dire pourquoi ce docu-
ment pouvait être appelé par M. le commandant Esterhazy le
document libérateur.
M. le général Gonse. — Je n'ai pas à répondre à cette ques-
tion. Je me retrancne derrière le secret professionnel.
Me Labori. — M. le général Gonse pourrait-il nous dire pour-
quoi le ministère de la guerre a reçu ce document de M. le
commandant Esterhazy et lui en a donné un reçu?
M. le général Gonse. — Je n'ai rien à dire.
Me Labori. — M. le général Gonse pourrait-il nous dire s'il
connaît la personnalité de la dame voilée ?
M. le général Gonse. — En aucune façon.
Me Labori. — M. le général Gonse pourrait-il nous dire si des
recherches ont été faites pour la découvrir.
M. le général Gonse. — Je n'ai pas fait l'instruction sur le
procès du commandant Esterhazy.
Me Labori. — M. le général Gonse pourrait-il nous dire s'il
croit à la réalité de l'intervention d'une dame voilée ?
M. le général Gonse. — Je n'en sais rien du tout ; je n'ai pas
fait l'instruction, comment pourrais-je le savoir (Se tournant
versMf Labori.) Ce sont des traquenards, çà ! (Rumeurs dans
V auditoire.).
Incident
Me Labori. — Pardon, général ! Monsieur le Président, je ne
voudrais pas soulever continuellement des incidents. Après ce
qui vient de se dire, je n'ai plus de questions à poser, j'ai une
observation à faire. M. le général Gonse, se tournant vers moi,
oubliant qu'il n'a pas plus le droit de m'adresser directement
la parole que je n'ai le droit de la lui adresser, s'est permis
de dire « Ce sont des traquenards, çà ! » Ce sont des mots et des
idées qui ici ne nous sont pas familiers. Je n'ajouterai rien et
— i m —
je me garderai de m'engager dans un colloque qui débute de
cette manière avec M. le général Gonse. Je demande à M.
l'Avocat général s'il va se lever pour faire respecter ici et le
caractère d'un homme, qui disparaît, et le droit de la défense.
(Applaudissements.)
M. le Président. — Je préviens définitivement le public que
je vais faire évacuer la salle au premier mouvement qui se pro-
duira ; je ne répéterai plus ce que je viens dire, mais au pre-
mier mouvement que j'entendrai, tout le monde sortira. Maître
Labori, vous n'avez plus de question à poser?
Me Labori. — Non. Est-ce que je recevrai une réponse à la
très respectueuse question que j'ai eu l'honneur d'adresser à
M. l'Avocat général ?
M. le Président. — Général, vous pouvez vous asseoir.
MP Labori. — Pardon, Monsieur le Président. Permettez-moi
d'abord de constater non seulement en mon nom, mais au nom
du barreau tout entier qui, je l'espère... (Applaudissements.)
M. le Président. — Faites évacuer la salle.
Me Labori. — Je demande la parole.
M. le Président. — Maître Labori, attendez que la salle soit
évacuée.
Voix nombreuses d'avocats. — Le bâtonnier ! Le bâton-
nier !
Me Labori. — J'entends me faire justice moi-même, Monsieur
le Président.
M. le Président. — L'audience est suspendue pour qu'on
fasse sortir le public. (Vifs applaudissements. Me Labori est
acclamé et félicité par ses confrères.)
L'audience est reprise à une heure cinquante.
M. i/Avocat général. — Je prie la Cour de vouloir bien me
permettre de faire une double et très brève observation. La pre-
mière est celle-ci : j'estime que, sans aucun doute, le mot qui a
été prononcé tout à l'heure par l'honorable témoin a dû dépas-
ser sa pensée, et j'en trouve la preuve dans ce fait que tout le
monde voudra bien constater : c'est que, dès la première heure
de cette audience, le général Gouse s'est trouvé dans le pré-
toire à la disposition de la justice. Ma seconde observation est
celle-ci, qui sera encore plus brève : si je n'ai pas cru devoir
répondre de suite, c'est que je ne crois pas que j'aie le devoir
de répondre à des sommations qui me seraient adressées dans
les termes où elles l'ont été.
Quant à mes sentiments vis-à-vis du barreau, ils sont
notoirement connus et je m'en réfère à M. le bâtonnier pour les
exprimer s'il y a lieu.
Me Ployer, bâtonnier.— Je remercie M. l'Avocat général des
paroles qu'il vient de prononcer en faveur du barreau et des
sentiments qu'il professe pour lui. J'espère que la Cour et
MM. les jurés vont entendre tout à l'heure d'autres paroles
— 150 —
qui désintéresseront encore davantage l'honneur de notre pro-
fession et qui calmeront, c'est mon sentiment, les plus justes
susceptibilités. Si je ne me trompe, le général Gonse va, reve-
nant sur la parole qu'il a dite, donner lui-même et spontané-
ment toutes les satisfactions qui sont réclamées par l'Ordre des
avocats et par son chef.
M. le Président. — Général, vous avez la parole.
M. le général Gonse. —Sous l'empire de l'émotion que vous
devez comprendre, puisque je n'ai pas l'habitude de paraître
devant cette auguste assemblée, l'expression de mes paroles a
dépassé ma pensée. Je ne crains pas de le dire et je le dis très
nettement, je n'ai jamais voulu attaquer en quoi que ce soit ni
le barreau, ni le défenseur. Je professe, au contraire, une
estime très grande pour le barreau.
Me Ployer. — Mon général, nous vous en remercions.
Me Labori. — Mon général, je vous remercie.
M. le général Gonse. — Ma pensée était la suivante : je crai-
gnais qu'on ne me fit dévier de l'affaire Esterhazy à l'affaire
Dreyfus, c'est ce que je ne voulais pas faire.
M. le Président. — Maître Labori, vous entendez les expli-
cations qui so'it données parle général; satisfaction vous a été
donnée, l'incident est clos.
Me Ployer.— Mon confrère, l'incident est clos; en votre
nom et au nom du barreau tout entier, j'accepte les paroles du
général Gonse etje l'en remercie. {Applaudissements.)
Me Labori.— Monsieur le bâtonnier, je vous remercie profondé-
ment. Vous me permettrez d'ajouter un mot : rien ne peut
m'être plus précieux que votre intervention à cette barre dans
les conditions où elle s'est produite: dans cette affaire où, je
le jure, j'ai déjà eu beaucoup d'émotions, il n'y a rien eu qui
m*ait plus profondément touché que votre attitude à mon égard.
Je ne regrette qu'une chose, c'est qu'après les paroles de M. le
général Gonse vous ayez ajouté un mot, Monsieur le bâton-
nier, et m'ayez ainsi privé du plaisir d'accepter le premier
les très loyales paroles du général.
M1' Ployer. — Je vous représentais, mon confrère.
M" 1 .ai;:»!! i. — Je vous en remercie deux fois. Personnelle-
ment, je n'étais pas atteint : la défense ne Test plus ; l'incident
est clos.
M. le Président. — Avez-vous d'autras questions à poser?
Me Labori. — Non.
151
DÉPOSITION DE M LE GÉNÉRAL GONSE
(Suite.)
M. le général ! U aïse. — J'aurais à présenter certaines obser-
vations, si la Cour me le permet.
M. le Président. — Parfaitement.
M. le général Gonse. — Si j'ai bonne mémoire, un journal a
publié des lettres que j "ai écrites au colonel Picquart. Je crois
qu'un témoin en a parlé hier en disant, autant que je puis me
le rappeler, que j "avais varié dans ma manière de voir et dans
ma manière de faire. Je proteste contre cette interprétation.
Lorsque j'écrivais au colonel Picquart, c'était à la suite d'une
conversation que nous avions eue ensemble. Il était venu me
trouver à la campagne et m'avait signalé le commandant Ester-
hazy. Il m'avait dit que le commandant Esterhazy se livrait à
des manœuvres plus ou moins équivoques, et enfin il m'indi-
quait qu'il était sur la trace d'un traître.
Je lui dis qu'il fallait chercher. Bien entendu, je ne voulais
pas éviter la lumière, je voulais, au contraire, faire cette lumière
la pins large et la plus grande possible, et je lui indiquai la
marche à suivre. Il me disait, notamment, que le commandani
Esterhazy allant sur les champs de tir au milieu des officiers
d'artillerie, leur avait demandé des renseignements confidentiels
et secrets, et qu'il leur avait fait des questions indiscrètes au
point de vue de la défense nationale. Le colonel Picquart me
dit, en outre, que, rentré à son régiment, il avait lait copier
par des sous-officiers et des secrétaires des documents confi-
dentiels; il parlait aussi d'écriture, nous n'en parlerons pas,
c'est un fait connu. Je lai ai dit alors : ce II faut distinguer les
deux affaires, d'une part celle du capitaine Dreyfus et de l'autre
celle du commandant Esterhazy, et ne s'occuper que de l'affaire
Esterhazy », et je lui dis que s'il était sûr d'avoir un traître sous
la main, il fallait le poursuivre et arriver à la découverte de la
vérité. Je ne lui disais pas autre chose ; et que par conséquent
il fallait rechercher des témoins, c'est-à-dire les officiers d'ar-
tillerie et les secrétaires auxquels avaient pu être demandées
des copies compromettantes, et enfin arriver à faire la lumière
de ce côté.
Encore une fois, les lettres ne disaient pas autre chose; elles
n'étaient que la confirmation des paroles que nous avions
échangées ensemble et je lui disais toujours : « Il faut faire la
lumière dans ce sens là et ne pas dévier de la ligne que je vous
ai indiquée pour arriver à la manifestation de la vérité. »
Par conséquent, mes lettres avaient un seul but, — je ne les
réciterai pas puisqu'un journal en a parlé ce matin — elles
n'avaient qu'un but, rechercher si le commandant Esterhazy
était réellement coupable. J'écrivais au colonel Picquart d'éviter
— loi —
des démarches imprudentes, c'est-à-dire l'arrestation, attendu
que le colonel Picquart voulait faire arrêter le commandant
Esterhazy avant d'avoir des preuves suffisantes. Voilà tout ce
que je disais dans mes lettres.
M. l'Avocat général*. — Est-ce que vous avez autorisé la
publication de ces lettres?
M. le Président. — Vous entendez la question ?
M. le général Gonse. — En aucune façon, monsieur le Pré-
sident. Quand j'ai vu ce matin les lettres publiées, j'ai été très
surpris. J'avais été étonné auparavant que le colonel Picquart,
à qui j'avais adressé ces lettres pour le service, ait eu la pensée
de les communiquera des tiers ; je ne croyais pas qu'elles se-
raient publiées dans un journal, mais je savais qu'elles avaient
été communiquées à des tiers, puisqu'un témoin en a parlé
hier. Il n'entrait pas dans ma pensée de demander au colonel
Picquart de revenir sur l'affaire Dreyfus ; c'était l'affaire
Fstherazy seule qui était en cause dans ces lettres. Voilà ce
que je tenais à établir.
M. le Président. — Maître Labori et maître Clemenceau,
vous n'avez plus rien à demander?
M1' Labori et Me Clemenceau. — Non.
M. le Président. — Général, vous pouvez vous asseoir.
(A Me Labori.) Quel témoin voulez-vous entendre, maître Labori?
Me Labori. — M. le commandant Lauth.
DÉPOSITION
DE M. LE COMMANDANT LAUTH
Commandant ait 28e dragons.
M. le Président. — Vous jurez d^ parler sans haine et sans
crainte, de dire toute la vérité, rien que la vérité?
M. le commandant Lauth. — Sous la réserve du secret pro-
fessionnelle le jure.
M. le Président. — Le secret professionnel n'a pas de rapport
avec le serment. Veuillez lever la main et dites : Je le jure.
M. le commandant Lauth. — Je le jure.
M. le Président. — Maître Labori, quelle est la question que
vous désirez être posée au témoin ?
M' Lajbori. — Il est question, dans le rapport de M. le comman-
dant Ravary,de M. le commandantLauth. Si M. le Président me
le permet, je vais donner lecture des quatre ou cinq lignes aux-
quelles je fais allusion et sur lesquelles je désirerais que M. le
commandant Lauth soit interrogé.
Le commandant Ravary dit :
Le résultat de l'enquête fut loin d'être favorable à l'accusation...
Il s'agit du rapport fait dans la poursuite relative à M. lecom-
— 153 —
mandant Esterhazy et, après un assez long exposé dans lequel
M. le commandant Ravary énumère un certain nombre de
charges, il continue ainsi :
Non seulement les dépositions des témoins présentent de nom-
breuses contradictions avec les dires du colonel Picquart, mais elles
révèlent, de plus, des faits extrêmement graves commis par cet offi-
cier dans son service. C'est ainsi que, mis en possession de papiers
parmi lesquels se seraient trouvés des fragments de carte-télégramme
(c'est une carte télégramme qui était attribuée au commandant
Esterhazy), il les conserva pendant plus «l'un mois avant de les
remettre au commandant Lauth, chargé habituellement d'apprécier
l'importance des papiers de cette provenance. Plus tard, quand la
carte eut été reconstituée sur ses ordres, le lieutenant-colonel Pic-
quart invita cet officier (c'est du commandant Lauth qu'il s'agit) à la
photographier, en lui recommandant expressément de faire dispa-
raître sur les épreuves toute trace de déchirure, cette correction pou-
vant lui permettre, disait-il, de donner au document un plus grand
caractère d'authenticité et au besoin d'affirmer à ses chefs qu'il l'au-
rait intercepté à la poste.
Je demande à M. le commandant Lauth, d'abord si ces faits
sont exacts, dans ce cas s'ils le sont avec la signification que
leur donne le rapport, et si, ensuite, dans l'esprit de M. le com-
mandant Lauth, M. le colonel Picquart a eu à cette époque la
moindre pensée ou la moindre intention d'obtenir de M. le com-
mandant Lauth, par des moyens illicites, des déclarations qui
eussent été contraires à la vérité?
M. le Président. — Témoin, vous venez d'entendre la ques-
tion; pouvez-vous y répondre?
M. le commandant Lauth. — Le passage où il est dit que le
colonel Picquart avait gardé les fragments pendant plus d'un
mois n'est pas tout à fait exact; il pouvait s'être écoulé six ou
huit jours, mais je ne crois pas que cela soit allé jusqu'à un
mois. Quant au point de vue de savoir la manière dont j'ai pris
la question à ce moment-là, je répondrai que je ne l'ai pas prise
tout à fait comme une proposition en vue de me faire faire un
faux; mais j'ai vu depuis l'usage que le colonel Picquart avait
voulu faire de cette carte-télégramme et je me suis rappelé alors
la proposition qui m'avait été faite et le refus que j'avais op-
posé de vouloir faire quoi que ce soit pour y obtempérer. Au
moment où je faisais observer au colonel Picquart qu'en vou-
lant faire disparaître les traces de déchirures, il enlèverait toute
valeur à cette carte-télégramme, le colonel Picquart dit ces
mots : « Vous serez là pour certifier que cette écriture est celle
de telle ou telle personne. »
C'est alors que j'ai répondu : « Jamais de la vie. Je ne le ferai
pas; c'est une écriture que je connais pas, que je n'ai jamais
vue et qui ne ressemble en rien à l'écriture de la personne à la-
quelle vous venez de faire allusion. » Cette écriture à laquelle
je fais allusion, le colonel Picquart la connaissait pour en avoir
eu plus de vingt-cinq exemples sous les yeux successivement
— 17j\
depuis huit mois qu'il était à la tête du service, et il ne pouvait
pas arguer qu'il ne la connaissait pas. Cette écriture m'était com-
plètement étrangère et je n'en avais jamais vu un seul exemple
depuis cinq ans que j'étais dans le service.
Me Labori. - - Je désirerais savoir quelle était la portée exacte
des paroles suivantes de M. le commandant Lauth : a Je n'ai pas
ainsi compris les choses à ce moment-là? » Quelle est l'inter-
prétation que donne M. le commandant Lauth? Est-ce l'inter-
prétation de ses sentiments à ce moment-là, ou celle d'aujour-
d'hui ?
M. le commandant Lauth. — A ce moment, j'ai refusé
absolument et d'une voix si haute que le bruit de mon refus a
passé à travers les murs et qu'au moment où je suis sorti du
cabinet du colonel, deux de mes camarades m'ont demandé :
« Qu'y a-t-il? vous venez de vous disputer?» Je leur répétai ce
qui venait de se passer.
Me Labori. — Je voudrais arriver à une grande précision
dans la réponse. M. le commandant Lauth a dit : « à ce moment-
lit ». Je lui demande quelle a été son interprétation à ce
moment-là et si elle était la même que celle d'aujourd'hui? Je
lui demande enfin si l'interprétation qu'il nous a faite dans sa
réponse est celle d'aujourd'hui ou celle d'alors?
M. le commandant Lauth. — A ce moment-là, le colonel
Picquart voulait me faire certifier que cette écriture, que je ne
connaissais pas, était celle d'unepersonne dont, lui, il connaissait
fort bien récriture et pour laquelle il ne pouvait pas avoir le
moindre doute; car ces deux écritures n'étaient pas du tout
semblables ni comparables. Je n'ai pas insisté, parce que lui-
même n'a pas insisté, et, devant mon refus, l'incident a été
clos, et nous nous sommes séparés ainsi. Je n'avais pas à en
rendre compte à mes chefs; je n'en ai rendu compte que lors-
qu'on m'a interrogé au moment des enquêtes à propos du com-
mandant Esterhazy.
Me Labori. — Est-ce que M. le commandant Lauth n'est pas
resté à ce moment-là dans les termes les plus amicaux avec
M. le colonel Picquart?
M. le commandant Lauth. — J'étais dans les bureaux sous
ses ordres et j'y suis resté.
M'' Labori. — Est-ce que M. le commandant Lauth n'a pas
dîné chez M. le colonel Picquart en octobre 1896?
M. le commandant Lauth. — Oui. Je l'ai même invité. Je
n'avais pas à lui tourner le dos pour un simple fait comme
celui-là.
M. le Président. — Vous n'avez pas d'autre question àposer
au témoin ?
M. l'Avocat général. — A quelle époque a-t-on photographié
pour la première fois l'écriture du commandant Esterhazy?
M. le commandant Lauth. — Je ne puis pas spécifier à huit
ou quinze jours près, mais cela devait être vers le mois de mai.
M. l'Avocat général. — De quelle année?
— 155 —
M. le commandant Lauth. — En 1896. Chaque fois que
j'avais à photographier un spécimen de l'écriture du comman-
dant, je devais masquer certaines parties de façon à dénaturer
la teneur de la lettre. Je mettais des caches d'après l'ordre du
colonel sur certaines parties, pour en cacher soit le commence-
ment, soit le milieu, soil la fin. C'est ainsi que je faisais les
spécimens destinés au colonel Picquart pour son enquête contre
le commandant Esterhazy. J'ai encore les clichés et tous les
spécimens que j'ai photographiés dans ces conditions.
M. l'Avocat général. — Etes-vous au courant des lettres de
menaces qui ont été adressées au colonel Picauart?
M. le commàxd.vxtLauth. — Non, je ne suis au courant d'au-
cune lettre de menaces et je ne sache pas qu'on lui ait écrit une
lettre de menaces. Je sais qu'à un moment donné, au printemps
de l'année dernière, vers le mois de mai 1897, il arrivait encore
chez nous, au bureau, certaines lettres qui étaient adressées au
colonel Picquart, parmi lesquelles se trouvaient quelquefois des
lettres de service, parce que des lettres regardant notre service
étaient parfois envoyées au bureau et> qu'à force d'en avoir
reçu, on ne les ouvrait plus et qu'on les renvoyait à Suusse.
Une de ces lettres est ainsi allée à Sousse, et comme elle con-
cernait notre service, le colonel Picquart la renvoya à Paris à
celui qui lui avait succédé, c'est-à-dire le colonel Henry. A cette
lettre en avait été jointe une autre dans laquelle il était dit :
« Vous devriez bien prévenir tous les agents afin que je ne
reçoive plus ces lettres, je n'ai plus rien à faire avec le service;
je vous prie de prévenir les agents. Je voudrais bien savoir
quand finira cette campagne de mystère et de mensonge qui ne
cesse de se dérouler? »
Cette lettre a reçu une réponse, mais je ne sais pas exacte-
ment dans quels termes ; cependant, c'était à peu près dans ce
genre : « Nous donnerons des ordres au plus grand nombre pos-
sible d'agents pour que vous ne soyez plus importuné par des
lettres. Je ne m'explique pas ce que signifie la fin de votre lettre.
En fait de mystère et de mensonge, le mystère commence à être
éclairci : on a remarqué que vous aviez entamé une correspon-
dance absolument particulière et en dehors de vos chefs et du
service ; et on a remarqué aussi que vous aviez fait à différentes
reprises, à plusieurs officiers, des propositions plus ou moins
louches au sujet de la falsification des clichés et pour vouloir
faire mettre à la poste des timbres sur des lettres qui n'en
avaient pas, et qu'en outre vous avez fait une enquête que vous
avez menée en dehors de tout le monde. Voilà pour le mystère.
Quant au mensonge, les enquêtes qu'un pourra faire ulté-
rieurement arriveront à déterminer quel est celui qui a menti. »
Si c'est une lettre de menaces, on peut la considérer comme
telle.
M. le Président. — Est-ce que, dans les bureaux, vous trou-
viez souvent des lettres de menaces ?
M. le commandant Lauth. — Adressées à nous, non. Person-
— 156 —
nellement je n'en ai jamais reçu. Les uns ou les autres de mes
collègues en ont quelquefois reçu d'agents renvoyés, mais ce
n'était pas courant.
M. le Président. — Vous n'avez plus rien à dire?
M. le commandant Lauth. — Non, monsieur le Président.
Me Labori. - Il est entendu que M. le commandant Lauth ne
se retire pas définitivement.
M. l'Avocat général. — Très bien.
M. le Président, au témoin. — Il ne faut pas vous retirer
définitivement. — (A M* Labori.) Faites appeler le témoin
suivant.
Me Labori. — Le témoin que nous désirons faire entendre
maintenant est M. le colonel Henry.
{Le colonel Henry, appelé ne répond pas à V appel de son
nom. M. V Avocat général dit à la Cour qu'il est en mission.)
Me Labori. — Pour combien de temps est-il en mission ?
M. l'Avocat général. — Comment voulez-vous que je vous
le dise ; je n'en sais rien.
Me Labori. — Oui, mais le ministère de la guerre pourrait le
savoir.
Me Clemenceau. — N'y avait-il pas une décision de justice lui
ordonnant de comparaître?
M. le Président. —Oui, mais comme aujourd'hui il n'est pas
là, il comparaîtra un autre jour.
Me Labori. — Il est entendu que nous insistons pour sa com-
parution.
M. l'Avocat général. — Oui, moi aussi.
M. le Président. — C'est entendu.
Me Clemenceau. — C'est la première fois que nous sommes
d'accord.
DÉPOSITION DE M. GRIBELIN
Archiviste au ministère de la guerre.
{Le témoin prête serment sous réserve du secret profes-
sionnel.)
Me Labori. — Je fais, en ce qui concerne le secret profession-
nel, toutes les réserves qui résultent des conclusions que j'ai
déjà déposées sur le bureau de la Cour...
M. le Président. — Je ne les ai pas reçues.
Me Labori. ■ Je parle des conclusions que j'ai déposées en
ce qui concerne M. le général de Boisdeffre.
aI. le Président. — La Cour les a reçues, mais n'a pas encore
statué.
M. l'Avocat général. — On m'apprend que M. le colonel
Henry se présentera à l'audience de demain.
)/
M" Labori. — M. Gribelin pourrait-il nous faire connaître ce
qu'il sait des laits qui sont consignés dans le rapport de M. le
commandant Ravary et qui ont trait à M. Leblois?
M. le Président. — Vous entendez la question, pouvez vous
y répondre ?
M. Gribelix. — Parfaitement. J'ai vu M. Leblois à plusieurs
reprises au ministère de la guerre, dans le bureau de M. le
colonel Picquart ; il y venait très souvent. Je l'ai vu notamment
une certaine fois où mon attention a été appelée plus spéciale-
ment ; c'était au mois de novembre ou vers le mois de novem-
bre ; en tout cas, la lampe était allumée. 11 y avait devant le
colonel Picquart un dossier secret concernant le service des
pigeons voyageurs; puis il y avait, à gauche du colonel Picquart,
par conséquent juste devant M. Leblois, un autre dossier secret
sous enveloppe, mais sous enveloppe ouverte : l'enveloppe avait
été coupée.
Me Labori. — Je serais très désireux que M. Leblois fût appelé
pour être confronté avec M. G-ribelin... Cependant, je voudrais
d'abord poser une question au témoin. Est-ce que M. Gribelin a
toujours dit que c'était en novembre 1896 qu'il avait vu M. Le-
blois 1
M. Gribelix. — J'ai toujours dit que je Lavais vu à une date
que je ne pouvais préciser, mais que c'était vers six heures ou
six heures et demie du soir.
M. le Président. — A quelle date?
M. Gribelix. — Je ne puis préciser exactement ; ce devait être
en octobre ; il était six heures ou six heures et demie du soir, la
lampe était allumée et j'allais sortir du bureau.
Me Labori. — Le témoin ne se rappelle-t-il pas avoir dit que
c'était au mois de septembre ou au mois d'octobre ?
M. le Président. — Vous rappelez-vous cela ?
M. Gribelix. — Je n'ai jamais dit autre chose que ce que je
viens de dire ici : je ne me rappelle pas la date exacte, mais je
répète que lalainpe était allumée. J'allais partir du bureau : cela
ne pouvait donc être que tard en saison.
Me Labori. — Quel était le dossier qui était entre les mains de
ces messieurs ?
M. le Président. — Le témoin vient de le dire ; il a dit qu'il
y avait un dossier concernant les pigeons voyageurs.
Me Labori, — Mais l'autre ?
M. Gribelix. — C'était un dossier secret : je l'ai reconnu
parce que c'était moi qui l'avais remis au mois d'août à M. le
colonel Picquart ; je l'ai reconnu à cause de son enveloppe.
Me Labori. — En quoi se distinguait-elle, cette enveloppe ?
M. Gribelin. — C'était une enveloppe en papier bulle, au dos
de laquelle le colonel Henry avait mis son paraphe.
Me Labori. — Etait-ce Ut seule où M. le colonel Henry avait
mis son paraphe?
M. Gribelix. — Parfaitement.
M" Labori. — Mais pourquoi avait-il mis son paraphe ?
— 158 —
M. G-RiBELiN. — 11 avait mis son paraphe sur l'enveloppe
paire iju'il ne voulait pas que l'enveloppe fût ouverte en son
absence.
M" Labori. — Pas môme par M. le colonel Picquart ?
M. ( J-ribelin. — Pas même par le colonel Picquart.
Me Labori. — Est-ce que M. le colonel Henry avait des ordres
h donner à M. le colonel Picquart?
M. Gribelin. — Non.
Me Labi >ri. — Quel était le chef de service ?
M. Gribelin. — C'était le colonel Picquart.
Me Labori. — Maintenant, monsieur le Président, voulez-
vous faire appeler M. Leblois ?
(M. Leblois se présente à la 'barre.')
CONFRONTATION DE M. GRIBELIN AVEC M. LEBLOIS
M. le Président. — Quelles sont les questions que vous
désirez poser à M. Leblois ?
M° Labori. - Est-ce que M. Leblois était ^présent à la dépo-
sition de M. Gribelin ?
M. Leblois. — Non.
M,? Labori. — Alors, voulez-vous me permettre de résumer
cette déposition?
M. Gribelin a déclaré d'abord, qu'au mois de novembre 1896
il avait vu M. Leblois, qu'il avait d'ailleurs rencontré d'autres
fois au ministère, dans le cabinet du colonel Picquart, si je ne
me trompe ; que là, il y avait sur la table, devant eux ou entre
eux, deux dossiers, l'un relatif aux pigeons voyageurs, l'autre
dans une enveloppe... A ce sujet, j'ai oublié de demander à
M. Gribelin si l'enveloppe était ouverte ?
M. Gribelin. — Elle était ouverte.
M1' Labori. — Le dossier en était-il sorti ?
M. Gribelin. — Non.
Me Labori. — Cette enveloppe, M. Gribelin l'a reconnue,
parce qu'elle avait un caractère distinctif : c'est que c'était la
seule qui, au ministère, eût été revêtue du paraphe de M. le
commandant Henry, aujourd'hui lieutenant-colonel. Cette enve-
loppe, M. le colonel Henry avait défendu qu'elle fût ouverte en
son absence; cependant elle était ouverte devant M. Leblois.
Poussé sur la question de savoir à quelle date avait lieu ce
fait, M. Gribelin a répondu qu'il n'était sûr que d'une chose,
c'est que l'incident devait se passer nécessairement à l'au-
tomne, parce qu'il était environ six heures et demie du soir et
que la lampe était allumée. J'ai demandé à M. Gribelin s'il
avait toujours fait cette réponse, il a dit oui, et qu'il n'en avait
jamais fait d'autre.
p,
— 159 —
Je voudrais que M. Leblois nous dise si la déposition du
témoin est exacte ?
M. Leblois. — Il est exact qu'au mois de novembre je suis
allé faire une visite au colonel Picquart au ministère de la
guerre, mais tout le reste de la déclaration qu'on vient de
résumer est inexact.
M. le Président. — Voyons, le témoin vient de dire....
M. Leblois. — Je lui donne un démenti absolu; le témoin
n'est pas entré dans la pièce où j'étais avec le colonel Picquart.
M. Gribelin. — Devant Dieu, je le jure, et je vous ai vu
aussi bien que je vous vois en ce moment.
M. le Président, à M. Gribelin. — Vous y êtes entré pour
allumer la lampe? {Rires.)
M. GtRibelin. — Non, monsieur le Président.
M. le Président. — Pour quel motif y êtes-vous entré?
M. Gribelin. — Pour prendre congé du colonel Picquart, qui
était mon chef à ce moment-là ; tous les soirs, avant de m'en
aller, je lui disais bonsoir.
M. le Président. — Vous venez de dire tout à l'heure qu'on
venait d'allumer la lampe ?
M. Gribelin. — Non, j'ai dit que la lampe était allumée.
Me Labori. — L'observation de M. le Président a une très
grande importance : si on venait d'allumer h _ lampe, cela va
donner une indication sur la date si on s'en rapporte à l'heure...
M. l'archiviste Gribelin parle de novembre et la Cour voit qu'il
n'est pas absolument précis, parce que M. Leblois établit qu'à
l'époque antérieure, il n'était pas à Paris et ne pouvait pas y
être.
M. Leblois. — M. Gribelin a déjà été convaincu d'inexacti-
tude matérielle en ce qui me concerne, puisque, dans une
déclaration qui peut être mise sous les yeux de la Cour, si elle
veut bien en ordonner le dépôt, on verra que M. Gribelin a déjà
raconté les mêmes faits et les a mis à la date du mois d'octobre,
alors que je n'étais pas à Paris, comme je l'ai prouvé.
M. Grirelin. — J'ai toujours dit que cela avait dû se passer
entre le 15 octobre et le 15 novembre; je n'ai jamais indiqué
une date précise ; j 'ai dit qu'il était six heures ou six heures et de-
mie du soir et que la lampe était allumée, tel que je vous ai vu
à la gauche du colonel Picquart, aussi près que je suis de vous
en ce moment.
M. Leblois. — Je fais remarquer que la déclaration de
M. Gribelin, fût-elle exacte, n'aurait qu'une importance des
plus médrocres. (Bruits.) Mais dans sa médiocrité même, je la
repousse absolument. Ses déclarations ont été placées par lui,
dans deux dépositions faites sous serment, au mois d'octobre;
et, au mois d'octobre, je n'étais pas à Paris... Il est très com-
mode de changer les dates.
M,J Labori. — Est-il exact que M. Gribelin ait, à un moment
donné, sous la foi du serment, déclaré que les faits se soient
passés au mois d'octobre ?
- 160 —
M. Gribelin. — Je n'aijamais dit autre chose que ce que je
viens de dire, à savoir que les faits s'étaient passés du 15 oc-
tobre au 15 novembre.
M. Leblois. — Je demande à la Cour d'ordonner le dépôt des
déclarations du témoin.
M- Labori. — N'y a-t-il pas eu un autre fait relatif à la pré-
sence de M. Leblois au ministère, sur lequel on n'a pas insisté,
à cause précisément d'une contradiction formelle des parties ?
(Se tournant vers M. Leblois.) Est-ce qu'un jour, monsieur
Leblois, il n'a pas été question de votre présence à raison d'un
autre fait qui a été démenti à cause de la date ?
M. Leblois. — C'est un peu vague.
Me Labori. — Est-ce le fait dont il s'agit?
M. Leblois. — Deux déclarations ont été faites, l'une par
M. Gribelin, l'autre par le commandant Henry ; elles se sont
trouvées toutes les deux inexactes, d'une inexactitude matérielle
et absolue, puisque je n'étais pas à Paris au moment où se pla-
çaient ces faits. Alors, Messieurs, on a changé les dates; je fais
le jury et la Cour juges de ce procédé.
Me Labori. — Je demande que ces pièces soient déposées.
M. le Président. — Où sont-elles, ces pièces?
M. Leblois. — Je crois que la Cour les trouvera dans les dos-
siers du Conseil d'enquête, dernière autorité appelée à statuer.
M. le Président. — Ah ! nous ne pouvons pas demander les
pièces du Conseil d'enquête.
Me Labori. — Voulez-vous me permettre, monsieur le Pré-
sident, de bien poser la question pour MM. les jurés ; car c'est
pour eux que je plaiderai et ilfaudra qu'ils aient bien com-
pris les divers incidents sur lesquels je vais m'appuyer au cours
de ma plaidoirie.
La partie plaignante aux débats, messieurs les jurés, c'est
M. le Ministre de la guerre, chef de l'armée française. M. le
Ministre de la guerre aurait pu être assis à cette table et y être
partie civile; il ne l'a pas voulu, et c'est M. le Procureur gé-
néral qui, saisi d'une plainte, n'ayant pas le droit d'agir d'of-
fice sans être saisi de ladite plainte, est ici le représentant
officiel et légal de M. le Ministre de la guerre ; il l'est tellement,
qu'il ne lui est pas permis d'étendre ou de restreindre le débat,
et que, comme nous l'avons déjà dit plusieurs fois, il a les
mains liées par la plainte du Ministre.
Or, tous les documents dont il s'agit sont entre les mains de
M. le Ministre de la guerre.
Messieurs les jurés, en matière de presse, les parties qui ont
diffamé ont le droit, dans un délai de cinq jours qui suit celui
où elles reçoivent l'assignation, de notifier, par un acte d'huis-
sier, qu'elles entendent faire la preuve, par telle ou telle pièce,
des faits qu'elles ont allégués. Toutes tes pièces qui étaient
entre nos mains, nous en avons fait la notification à M. le Pro-
cureur général ; mais vous comprenez que, dans ce débat, nous
savions fort bien qu'il y aurait un nombre considérable de piè-
— 161 —
ces qui seraient indispensables et dont nous n'étions pas les
détenteurs.
Qu'avons-nous fait?
M. le Procureur général, ou la partie plaignante qui est der-
rière lui, M. le Ministre de la guerre, a, comme nous, cinq jours
pour notifier les pièces à l'aide desquelles il entend faire la
preuve contre nous, la preuve que nous avons menti et diffamé.
Ces cinq jours courent du jour où nous avons fait nous-mêmes
notre signification. Nous avons alors fait à M. le Procureur
général une sommation et nous lui avons dit : « Nous ne pou-
vons pas mettre aux débats telle et telle pièce, tel ou tel dossier,
notamment le bordereau original, qui est toute la base de
l'affaire et dont nous aurons à. parler: vous l'avez, vous,
mettez-le aux débats, vous avez cinq jours pour le faire, si
vous voulez la lumière. » (Se tournant vers M. V Avocat
général.) Et vous ne l'avez pas fait !
Messieurs, la sommation, au point de vue juridique, doit avoir
nécessairement pour objet, pour but et pour résultat d'étendre
le pouvoir discrétionnaire de M. le Président, et aujourd'hui que
la nécessité de la production d'une de ces pièces, et il s'en ren-
contrera d'autres au cours du procès, devient indispensable,
nous demandons à M. le Président d'ordonner que le dossier
dont vient de parler M|J Leblois, qui est au ministère de la
guerre, soit mis au débat.
M. le Président n'a qu'une chose à faire, c'est d'ordonner que
M. le Procureur général fasse la demande au ministère de la
guerre. On verra alors si M. le Ministre de la guerre veut en
donner communication; et si. M. le Procureur général ayant
fait la demande, M. le Ministre de la guerre refuse d'y faire
droit, nous aurons le droit de dire que ces pièces contiennent
ce que nous affirmons.
M. Leblois. — Voulez-vous me permettre une observation
importante? C'est qu'il est possible, je crois, d'établir l'exacti-
tude de mes affirmations en ce moment même., en se reportant
aux termes du rapport de M. Ravary, qui est un document offi-
ciel. Si on se reporte au texte de ce rapport, on y voit qu'au
mois d'août, on a communiqué le dossier de l'affaire Dreyfus
au colonel Picquart ; que cette communication lui a été faite par
le colonel Henry ; que le colonel Picquart a conservé ce dossier
pendant deux mois ; et c'est dans ces deux mois qu'on place la
scène à laquelle on vient de faire allusion.
Eh bien ! si la Cour veut faire de ces deux mois le compte le
plus large possible, elle verra qu'ils ne peuvent pas aller au
delà du 31 octobre au plus tard, parce que deux mois à partir
du mois d'août, cela ne va guère que jusqu'aux derniers jours
d'octobre. Or, j'ai quitté Paris au mois d'août, le 5, et je suis
rentré à Paris le 7 novembre. J'étais en état d'établir ce fait
d'une faron incontestable au moment où il en a été question
avec le commandant Ravary. Je l'ai dit au commandant Ra-
vary, qui m'a répondu : « Personne ne saurait mettre en doute
6
— 168 —
votre parole ; elle suffit à réduire à néant les allégations qui se
placent dans cet intervalle », et alors je lui ai dit : « Mais, per-
mettez ! si un jour je me trouvais devant un témoin qui reprîl
ces allégations, je serais obligé de lui donner un démenti
Je vous demande instamment de vérifier les faits, de me per-
mettre d'établir par des preuves matérielles et incontestables que
je possède, que du 5 août au 7 novembre je n'étais pas à Paris. »
.Je lui ai dit : « Faites venir M. Gribelin ici, vous verrez s'il
maintiendra devant moi ses allégations. » Le commandant
Ravary m'a répondu : « C'est parfaitement inutile ; je vous
crois, personne ne mettra en doute votre affirmation, ni ici, ni
ailleurs, pas plus devant le Conseil de guerre que devant une
autre juridiction. »
Les déclarations de M. Gribelin sont donc réduites à néant;
elles n'ont pas été reproduites dans le rapport du commandant
Ravary ; ce sont là des faits matériels qu'on peut constater: il
y a dix lignes à lire.
M. le Président. — Enfin, vous êtes tous les deux en désac-
cord.
M. Leblois. — Ah ! monsieur le Président, permettez-moi
de vous dire qu'il y a une certaine différence entre nos deux
situations. (Bruits.)
M. Gribelin. — J'ai vingt-quatre ans de service et j'ai fait
mon devoir partout !
INCIDENT
Me Clemenceau. — lime semble, Messieurs, qu'un délit vient
d'être commis à cette audience : deux témoins se sont présentés
successivement à la barre, et, après avoir prêté serment de dire
la vérité, ils ont affirmé des choses contradictoires. L'un des
deux ne dit pas la vérité, l'un des deux a faussé son serment.
Je demande à la Cour de faire apporter la pièce qui établira
quel est celui des deux témoins qui a menti.
M. Leblois. — En disant que notre situation n'était pas la
même, je voulais dire que je pouvais établir, par le rapport du
commandant Ravary, que j'avais raison.
M. le Président, s'adressa \nt à M. l'Avocat général. —
Monsieur l'Avocat général ?...
M. l'Avocat général. — L'honorable défenseur, Mc Labori,
vient encore de me demander de faire apporter à l'audience des
documents qui ne sont pas entre mes mains. Je lui demande la
permission de rétablir ici les rôles de chacun : j'ai l'honneur de
représenter ici M. le Procureur général empêché; par consé-
quent, je ne représente pas M. le Ministre de la guerre, ni per-
sonne autre, car je n'ai jamais représenté personne, et je
déclare que j'ignore absolument tout ce qui ne concerne pas
mon rôle particulier. Je n'ai pas de documents et j'ai seulement
à apprécier, ayant reçu la plainte, quel avis j'aurai à donner
— 163 —
sur cette plainte. Cet avis, Messieurs les jurés, il est bien en-
tendu que je fais tout ce qu'il dépend de moi pour ne pas
prendre la parole, pour ne pas allonger le débat et pour ne pas
retarder le moment où j'aurai à m'expliquer complètement.
Voilà ce que je fais. Si cela soulève une critique, je le regrette,
c'est un rôle que je crois devoir prendre, et je m'explique immé-
diatement ; car je ne recule jamais devant une explication, pré-
cisément parce que je n'ai rien à sauvegarder.
Ge que Ton demande, c'est de faire apporter un dossier ; ce
dossier serait celui qui a été soumis au Conseil d'enquête,
lequel a statué dans le huis clos le plus absolu. Alors, je me
reporte, puisque Me Labori y a fait allusion, à la sommation
originaire, dans laquelle on me sommait également d'apporter
ici le dossier de l'aifaire Dreyfus, le dossier de l'affaire Ester-
liazy, la procédure qui est en cours devant l'un de MM. les
juges d'instruction du Tribunal de la Seine; et alors, Messieurs,
comme une réponse, — car sur ce point on n'avait pas pris de
conclusions à la barre, bien que la sommation en parlât, — sur
tous ces points, je fais cette réponse : « Ces communications, je
ne peux pas les faire, cela est absolument impossible, ce n'est
pas à moi à vous produire la preuve, la vérité des faits que vous
imputez à d'autres ; c'est l'interversion audacieusedes rôles du
Ministère public et des prévenus. C'est le prévenu qui, avant
de lancer ses imputations diffamatoires, surtout quand elles
ont la portée énorme qu'ont celles-ci, doit avoir la preuve de ce
qu'il ose avancer; par conséquent, je déclare que je ne peux
pas apporter cette preuve. »
Et maintenant, si cette réponse ne suffisait pas à la défense,
elle a un droit, celui de s'adresser à M. le Président des assises,
de lui demander d'exercer le droit qu'il a de faire apporter ces
pièces, et si elle n'obtient pas ces pièces, de saisir la Cour par
des conclusions et la Cour répondra par un arrêt.
Me Labori. — Je demande la permission de répondre d'un
mot aux différents points qui ont été touchés par M. l'Avocat
général.
Ce que je veux vous faire remarquer, Messieurs les jurés,
c'est que la procédure est une belle chose ; seulement il ne
faudrait pas en abuser.
M. F Avocat général, qui parle de son rôle particulier, peut
bien vous dire : Moi je ne peux pas faire ceci, je ne peux pas
faire cela, je ne représente personne, je ne peux rien demander,
je m'en lave les mains. Cela le couvre, cela le satisfait, nous
lui en donnons acte, c'est bien ! Mais nous ne sommes pas ici
pour juger M. l'Avocat général, nous sommes ici pour juger
une affaire dans laquelle M. le Ministre de la guerre est partie
plaignante. Eh bien ! vraiment il faut avouer que M. le Ministre
de la guerre abuse du droit de se taire et de mettre la lumière
sous le boisseau. Non seulement il restreint la poursuite dans
des limites telles que vous voyez qu'à chaque pas on nous
arrête et on nous dit : « Vous ne ferez pas la lumière ! » et les
— 164 —
douze citoyens qui sont ici doivent se demander à chaque fois
pourquoi ; car enfin, lorsqu'une nation est livrée à une angoisse
comme celle qui étreint le pays en ce moment, si la lumière
('tait si facile à faire, si elle pouvait être si éclatante, ceux qui
l'ont dans les mains et qui ne la montrent pas, seraient
bien coupables ; mais enfin, sur les points où la lumière est
possible, on ne s'explique pas vraiment pourquoi nous
sommes entravés parles obstacles, par les mauvaises volontés.
Quoi qu'il advienne, Messieurs les jurés, nous irons jusqu'au
bout de notre tâche, mais nous ne voulons, sur aucun point,
nous dispenser d'obtenir tous les renseignements, tous les élé-
ments de clarté que nous pouvons avoir.
Je vais donc suivre le conseil de M. l'Avocat général, je vais
m'adresser à M. le Président de la Cour d'assises pour lui
demander d'user de son pouvoir discrétionnaire pour obtenir
les documents en question.
M. le Président. — Prenez des conclusions.
Me Lab< >i ! i . — Monsieur 1 e Président ne croyant pas devoir nous
accorder cette faveur, je vais prendre des conclusions, et je vais
d*un coup vider l'incident, tout au moins au point de vue du
droit, en ce qui concerne la production de diverses pièces qui
doivent nous préoccuper.
Je ne demande pas, à l'heure qu'il est, toutes les pièces dont
nous avons besoin et à l'égard desquelles nous avons déjà fait
une demande, mais il y a des chances pour que la solution qui
interviendra soit la même dans un certain nombre de cas.
Me Clemenceau.— Monsieur le Président, je voudrais répondre
un mot à M. l'Avocat général, qui nous a conseillé de nous
adresser à vous. Sa réponse peut être pertinente en ce qui
concerne Me Labori, elle ne peut pas être pertinente en ce qui
me concerne. Je maintiens ce que j'ai dit : j'ai indiqué qu'il y
avait à cette barre un faux témoin, et j'ai dit à MM. les jurés :
Vous avez à la barre deux témoins: l'un dit la vérité, l'autre
ment. L'un d'eux a commis un délit. M. l'Avocat général a le
moyen de vous prouver quel est le vrai et quel est le faux
témoin. Nous demandons la production de pièces qui établiront
ce fait très important, parce qu'il est très intéressant pour vous,
lorsqu'une discussion s'élève entre deux témoins, de savoir quel
est le vrai et quel est le faux témoin.
Je n'ai de sommation à faire à personne ; mais retenez, mes-
sieurs les jurés, que si l'on ne vous fait pas connaître quel est
celui de ces hommes qui a menti, il sera établi qu'on n'a pas
voulu vous le dire et vous en tirerez la conclusion que vous
savez.
M. le Président. — Vous signerez les conclusions de Me La-
bori?
M'1 Clemenceau. — Oui, parce que je m'associe à tout ce qu*a
dit mon confrère Labori, mais veuillez ne pas confondre com-
plètement ma situation avec la sienne. J'ai dit ceci à MM. les
jurés, et je le maintiens : il y a un moyen de savoir quel est
- 1C5 —
celui de ces deux hommes qui D'à pas dit la vérité : et j'ajoute :
si on ne le fait pas savoir au cours de cette audience, c'est qu'on
ne l'aura pas voulu.
M. le Président. — Mais, enfin, la conclusion est la même,
vous demandez la communication.
M" Clemenceau. — Non, non, monsieur le Président, je signale
à MM. les jurés, — et de cela je ne démordrai pas, — que si on
ne leur fait pas savoir quel est celui des deux témoins qui n*a
pas dit la vérité, c'est qu'on ne le voudra pas.
Les défenseurs déposent sur le bureau de ta Cour les
conclusions suivantes :
Conclusions
relatives a l'apport des dépositions de MM. Leblois
et Gribelin dans l'affaire Esterliazy.
Plaise à la Cour,
Attendu que M. Gribelin, cité comme témoin présent à la barre, a
fait certaines affirmations sur lesquelles M. Leblois, précédemment
entendu, a été appelé à s'expliquer en présence dudit M. Gribelin :
Attendu que M. Leblois a donné un démenti formel à la décla-
ration faite par M. < iribelin ; que notamment il a affirmé que, con-
trairement à ce qu'avait dit M. Gribelin, ce dernier avait déposé, à
deux reprises, en qualité de témoin et sous la foi du serment, qu'il
avait vu M. Leblois dans le bureau de M. le lieutenant-colonel
Picquart au Ministère de la guerre, à la date du mois d'octobre, — et
que ces deux dépositions se trouvaient dans les documents des diffé-
rentes poursuites exercées tant contre Esterhazy que contre le lieute-
nant-colonel Picquart;
Attendu que cette affirmation de M. Leblois, étant en contradiction
avec la déposition de M Gribelin à la Cour d'assises, lequel a
déclaré n'avoir jamais indiqué la date à laquelle il avait vu
M. Leblois dans le cabinet de M. le colonel Picquart, il est essentiel
pour la manifestation de la vérité, que les deux dépositions faites
par M. Gribelin soient produites et versées au débat;
Par ces motifs :
Ordonner qu'en vertu du pouvoir discrétionnaire de M. le Pré-
sident, les deux dépositions ci-dessus indiquées, qui font partie des
dossiers notifiés à M. le Procureur général conformément à la loi,
seront apportées à la Cour pour être versées au débat.
166
CONCLUSIONS DE M. L'AVOCAT GÉNÉRAL
relatives à l'apport des pièees demandées
par la tléieiûse.
M. l'Avocat général. — Je dépose des conclusions dans le
sens que j'ai indiqué :
Le Procureur général près la Cour, d'appel,
Attendu que, d'après leur notification du 24 janvier, les prévenus
prétendent invoquer tous les dossiers et pièces qui sont aux mains,
soit de M. le Ministre de la guerre, soit des divers magistrats chargés
d'instruire sur diverses plaintes relatives aux faits susénoncés,
et font sommation au Procureur gén rai d'avoir à produire au
débat « tous les dossiers et pièces dont s'agit », notamment, le dossier
de l'affaire Dreyfus, le dossier de l'affaire Esterhazy, le dossier de la
plainte en faux déposée par le lieutenant-colonel Picquart;
Que cette prétention tend à une audacieuse interversion des rôles
du Ministère public et des prévenus ; que les prévenus doivent
avoir la preuve de l'imputation diffamatoire avant de la lancer : que
c'est pour ces motifs que l'article 52 de la loi leur impose l'obliga-
tion de notifier dans les cinq jours la copie des pièces dont ils
entendent faire ressortir cette preuve ;
Attendu que la sommation générale de communiquer tous « dos-
siers et pièces » ne peut même pas être prise au sérieux;
Que la sommation spéciale de communiquer les dossiers des
affaires Dreyfus et Esterhazy, la procédure en cours sur une plainte
du lieutenant colonel Picquart, est contraire aux règles les plus élé-
mentaires du droit;
Que MM. Perrenx, gérant du journal V Aurore, et Zola, homme
de lettres, sont des tiers par rapport aux dossiers Dreyfus et Ester-
hazy et ne figuraient à aucun titre dans ces instances;
Que la plainte déposée par le lieutenant- colonel Picquart leur est
aussi complètement étrangère et que le plaignant aura seul qualité
pour intervenir, s'il le juge convenable, dans le règlement ultérieur
de la procédure ;
Attendu, d'ailleurs, que l'article 52 de la loi de 1881 impose for-
mellement au prévenu l'obligation de notifier dans les cinq jours de
la citation, sans aucune distinction, toutes pièces dont il entend faire
ressortir la preuve des imputations diffamatoires ;
Que les procédures visées ne remplissant pas cette condition ne
peuvent être utilisées aux débats ;
lui ce qui concerne la déclaration du témoin Gribelin, qui serait
dans un dossier soumis à un Conseil d'enquête;
Pour les motifs ci-dessus,
Conclut qu'il plaise à la Cour refuser la communication
demandée.
M. le Président, à Vaudiencier. — Faites appeler le té-
moin suivant, ce témoin est M. Trarieux.
M'- Labori.- - Nous désirons ne pas faire entendre M. Trarieux
167 -
en ce moment, car, M. le colonel Henry ne pouvant venir, il est
nécessaire, suivant nous, d'entendre l'accusation avant d'enten-
dre les discussions qu'elle peut provoquer.
DÉPOSITION DE M. LE GÉNÉRAL MERCIER
Ancien Ministre de la Guerre
M. le Président. — Vous jurez de dire fcGute la vérité ?
M. le général Mergier. — Sous les réserves imposées par
le secret professionnel, je le jure.
Me Labori,— AI. le général Mercier voudrait il nous dire tout
d'abord s'il a pris connaissance du rapport fait par M. le comman-
dant Ravary dans l'affaire Esterhazy ?
M. le Président. — Pouvez-vous répondre à la question ?
M. le général Mercier. — Je n'en ai pas pris connaissance.
Me Labori. — Monsieur le général Mercier veut-il me per-
mettre alors de lui apprendre que, dans ce rapport de M. Ravary
il est question d'un document qu on appelle te document libéra-
teur, qui a été remis à M. le commandant Esterhazy par une
dame voilée et qui a été remis par AI. le commandant Esterhazy
ensuite, pour se défendre, à M. le Ministre de la guerre, M. le
général Billot, dont il a d'ailleurs retiré un reçu. Connaissez-
vous cette circonstance ?
M. le général Mergier. — Je ne la connais pas.
Me Labori. — Celte pièce, ce document libérateur serait un
document dans lequel un post-scriptum se trouverait, post-
çcriptum commençant par ces mots : « Cette canaille de D. »
M. le Président. — Connaissez-vous cette pièce, général?
M. le général Mercier. — Non. je ne la connais pas.
M1' Labori. — M. le général Mercier pourrait-il nous dire si
une pièce secrète a été communiquée au Conseil de guerre dans
l'affaire Dreyfus en 1894, en dehors du débat ?
M. le Président. — Pouvez-vous répondre à la question ?
M. le général Mercier. — Je crois que l'affaire Dreyfus
n'est pas en question et qu'il est intervenu un arrêt de la Coin
qui interdit de la mettre en question.
Me Labori. — M. le général Mercier pourrait-il me dire s'il
connaît la publication qui a été faite de certains renseigne-
ments confidentiels du ministère de la guerre, au mois de sep-
tembre 1896?
M. le général Mercier. — J'ai lu à ce moment-là, dans un
journal qui, je me le rappelle, était Y Eclair, la communication
de prétendus documents: je ne sais absolument pas d*où pou-
vaient venir ces renseignements, faux ou vrais. En tout cas,
je n'y suis absolument pour rien, je l'atteste sous la foi du ser-
ment.
Me Labori. — M. le général Mercier n'était plus ministre de
— 168 -
la guerre à ce moment-là, je ne peux donc pas lui demander si
une enquête a été faite; je l'aurais demandé à M. le général
Billot, s'il était venu.
Mais, en 1894, sans que ma question vise en rien l'affaire
Dreyfus, uniquement au point de vue de la façon dont était sur-
veillée la sortie de certains renseignements confidentiels du
ministère de la guerre, M. le général Mercier pourrait-il nous
dire s'il a fait une enquête relativement aux indiscrétions com-
mises au profit de certains journaux, notamment au profit de
la Libre Parole et de Y Eclair.
M. le général Mergier. — A quel moment aurait eu lieu
cette indiscrétion ?
Me Labori. — Les publications, qui ont annoncé d'ailleurs
l'arrestation du capitaine Dreyfus, sont un article de la Libre
Parole du 29 octobre, puis un article de Y Eclair du 30 et du
31 octobre, puis un article de la Libre Parole qui déclare que
d'autres journaux, et notamment Y Eclair, ayant parlé, il n'y a
plus de raison pour taire la vérité, et ce journal fait tout un
récit. Je désirerais savoir, à raison de ce qu'un grand nombre de
points en ont été démontrés vrais, si M. le Ministre de la guerre a
fait une enquête eur les conditions dans lesquelles ces rensei-
gnements sont parvenus aux journaux.
M. le général Mergier. — Je n'ai fait aucune enquête; ces
publications ont été faites en dehors du ministère de la guerre,
et, si vous me demandez mon opinion, elles ont été faites tout
à fait contrairement aux intentions du Ministre de la guerre.
Me Labori. — Monsieur le général Mercier pourrait-il nous
dire à qui il attribue cette publication, lui qui paraît con-
naître les intentions dans lesquelles cette communication a été
faite ?
M. le général Mergier. — Je ne connais pas du tout dans
quelles intentions cela a été fait; je dis que cela a été fait con-
trairement aux intentions du Ministre de la guerre et je suis
autorisé à le dire, puisque j'étais ministre à cette époque.
Me Labori. — Par conséquent, il résulte des déclarations de
M. le général Mercier que le Ministre ne voulait pas la commu-
nication qui a été faite à ce moment-là, communication de ren-
seignements qui, eux, ont été donnés par le Cabinet, puisqu'il
s'agissait de faits qui, à ce moment-là, n'étaient à la connais-
sance de personne. Je demande donc à Monsieur le général
Mercier, qui était alors ministre de la guerre, s'il a une notion
quelconque sur la personne ou sur les personnes à qui on peut
attribuer cette communication, et je lui demande de répéter si,
à ce moment, bien que ses intentions aient été mal inteprétées
par ceux qui avaient fait la communication, il n'a fait aucune
enquête ?
M. le général Mergier. — Je crois que ceux qui ont fait la
publication ne connaissaient nullement mes inten fions ; cette
publication pouvait ne pas venir du ministère; elle pouvait
venir de la famille Dreyfus.
— 1()9 —
Me Labori. — Je demande que. sur ce point, Mme Dreyfus soit
confrontée avec M. le général Mercier.
M. le Président. — Vous allez encore parler de l'aifaire
Dreyfus.
M- ( îlémenceau. — Nous voulons établir le mal fondé de la
déposition qu'un témoin vient de faire à la barre.
M. l'Avocat général. — M. le général Mercier vient de faire
une supposition; il a dit que cela pouvait venir de la famille
Dreyfus; ce n'est pas seulement à M Dreyfus qu'il faut le
demander., il faut faire comparaître ici tous les membres de la
famille Dreyfus.
Me Labori. — Je vous demande pardon, Monsieur l'Avocat
général : Mme Dreyfus n'a parlé à personne pendant plus de
quinze jours, et M. le général Mercier ne peut ignorer que
M. le colonel du Paty de Clam lui avait fait à ce moment une
défense, accompagnée de telles menaces, qu'il sait bien qu'elle
a été scrupuleusement observée.
M. le Président. — Nous verrons cela avec M. du Paty de
Clam.
M' Labori. — Nous ne le verrons pas du tout, parce qu'on
m'interdira encore de parler.
M. le général Mercier. — Je répète que ce que j'ai dit tout
à l'heure était une simple appréciation et que j'ai eu soin, en
la donnant, de dire qu'elle ne reposait sur aucun indice et sur
aucun témoignage.
Me Labori. — Je crois avoir posé à M. le général Mercier la
question de savoir si une pièce secrète avait été communiquée
au Conseil de guerre en 1894?
M. le Président. — Non, vous ne l'avez pas posée et je re-
fuse de la poser.
Me Labori. — Alors, à cet égard, je vais déposer des conclu-
sions sur le bureau de la Cour...
M. le Président. — Pourquoi?
M1' Labori. — Je vais dire dans quel esprit, Monsieur le
Président.
M' Clemenceau. — La question a été posée au témoin par
M. le Président, et le général Mercier a répondu qu'il y avait un
arrêt de la Cour qui l'empêchait de répondre. Par conséquent,
si M. le général Mercier n'avait pas eu des susceptibilités
juridiques, il aurait parlé...
M. le Président. — Mais je l'aurais arrêté, soyez tranquille;
nous ne sommes pas une Cour de revision, mais une Cour
d'assises, souvenez-vous en.
Me Labori. — C'est entendu, Monsieur le Président. Mais je
n'apprendrai certainement pas à M. le général Mercier, et, en
tous cas, je n'apprendrai pas à la Cour quïl n'y a chose jugée
relativement à un témoignage ou à une espèce que dans cette
espèce elle-même; par conséquent, l'arrêt de la Cour qui a été
rendu hier ne s'applique ni à M. le général Mercier ni à la
question spéciale que je lui pose.
— 170
Gela dit, Messieurs, retenons, pour en tirer le parti qui sera
utile, la réponse déjà faite par M. le général Mercier et retenons
que M. le Président n'aurait pas posé la question si M. le gé-
néral Mercier n'avait pas répondu spontanément.
Je pose des conclusions spéciales relatives à M. le général
Mercier; je vais les lire, mais je dis immédiatement à quoi
elles tendent
M. Emile Zola est poursuivi devant la Cour d'assises de la
Seine à raison de trois paragraphes de sa lettre, et dans le troi-
sième paragraphe il est dit ceci : « J'accuse le second Conseil
de guerre d'avoir couvert cette Illégalité par ordre » — et cette
illégalité, c'est d'avoir condamné un accusé sur une pièce restée
secrète.
Je dis que nous avons le droit de prouver cette illégalité ou
qu'on va nous donner acte qu'elle a été commise.
M. le Pi i Es r dent. — Rien du tout.
Me Labori. — Eh bien ! je vais déposer des conclusions à cet
effet.
M. le Président. — Déposez tout ce que vous voudrez.
Me Labori. — Voici les conclusions que j'ai l'honneur de dé-
poser sur le bureau de la Cour :
Conclusions
relatives à l'audition cln général Mercier.
Plaise à la Cour,
Attendu que, parmi les faits relevés dans la citation se trouve le
.'ail suivant : « J'accuse enfin le premier Conseil de guerre d'avoir violé
!o droit en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et
j'accuse le second Conseil de guerre d'avoir couvert cette illégalité
par ordre en commettant à son tour le crime juridique d'acquitter
sciemment un coupable, » dont les prévenus sont autorisés à faire la
preuve ;
Attendu qu'il leur est impossible de faire la preuve qu'une illéga-
lité a été commise par ordre, sans avoir au préalable établi cette
illégalité elle-même ;
Attendu que ce n'est pas porter atteinte à l'autorité de la chose
jugée que de demandera prouver qu'une illégalité a été commise à
l'occasion d'un jugement; qu'il n'y a pas de chose jugée en dehors
de l'observation de toutes les règles du droit et des formes judiciaires
qui sont la garantie de la justice ;
Attendu, en tous cas, que le droit de faire la preuve, ouvert aux
concluants, serait en contradiction absolue avec la prohibition d'éta-
blir l'illégalité dont s'agit ;
Par ces motifs :
Dire que les questions suivantes seront posées à M. le général Mer-
cier :
1° Une pièce secrète existait-elle au ministère, qui s'appliquât au
capitaine Dreyfus ?
— 171 --
2° A-t-elle été communiquée au Conseil de guerre qui a jugé l'ex-
capitaine Dreyfus et dans quelles conditions cette communication
a-t-elle eu lieu ?
Subsidiairement :
Donner acte aux concluants de ce qu'une pièce secrète a été com-
muniquée en 1894 aux membres du Conseil de guerre qui ont statué
sur les poursuites intentées au capitaine Dreyfus et cela, en dehors
de l'accusé et de son défenseur.
M. le Président. — Je vous ferai remarquer que la décision
du Conseil de guerre a été soumise à la (Jour de Cassation mili-
taire, c'est-à-dire au Conseil de revision ; qu'il fallait lui sou-
mettre cette irrégularité, mais non ici. Nous sommes une Cour
d'Assises; et non une Cour de révision.
Me Labori. — Je suis obligé de vous répondre ; car vous don-
nez ici des consultations de droit devant lesquelles, en toutes
autres circonstances, je m'inclinerais avec respect, mais elles
semblent aller contre la liberté de la défense, et il faut que je
m'en explique.
M. le Président. — Je vous fais une observation toub3 natu-
relle. Je vais conférer avec mes collègues sur ce point, mais je
vous fais observer que nous ne sommes pas ici une Cour de re-
vision, mais une Cour d'Assises.
Me Labori. — Je réponds : Si on s'était vanté comme depuis,
en 1894, et dans les quelques jours qui précédèrent le jugement
en re vision, d'avoir communiqué une pièce secrète, alors on
eût pu faire valoir le moyen, mais ce moyen n'a pas été connu,
ce n'est que depuis qu'on l'a ouvertement répété... M. le général
Mercier lui-même, avec son honneur de soldat, ne dira pas que
ce n'est pas vrai, mais il dira qu'il ne peut pas répondre.
M. le général Mercier. — Pardon, je dis que ce n'est pas
vrai. (Applaudissements et sensation.)
M. le Président. — Le public va encore m'exposer à le faire
sortir.
M4 Labori. — Je demande la permission de bien préciser la
question: M. le général Mercier dit-il — je ne suis pas sûr d'a-
voir bien compris — M. le général Mercier dit-il qu'il n'est pas
vrai qu'une pièce secrète ait été communiquée ? ou M. le généra
Mercier dit-il qu'il ne l'a répété à qui que ce soit ? Je le prie de
ne pas laisser d'équivoque dans sa réponse.
M. le général Mercier. — Je n'ai pas à répondre à la pre
mière question (mouvements divers) : mais en ce qui concerne
la seconde, je dis que ce n'est pas exact.
M. le Président. — Vous avez quelque chose à ajouter,
général ?
M. le général Mercier. — Monsieur le Président, je n'ai pas
à revenir sur le procès Dreyfus ; mais si j'avais à y revenir,
puisqu'on me demande ma parole de soldat, ce serait pour dire
que Dreyfus était un traître qui a été justement et légalement
condamné. (Bruits.— Applaudissements.)
— 17:2 —
Me Labori. — Nous ne laisserons pas dévier le débat.
M. le Président. — Maître Labori, vous venez d'entendre
les déclarations de M. Mercier, ancien Ministre de la guerre ; il
vous a donné toutes les explications voulues, il a même été plus
loin que je ne l'aurais désiré.
Me Labori. — Vous vous trompez, monsieur le Président.
M. le Président. — Non.
Labori. — Vous vous trompez en ce qui me concerne;
. le général Mercier n'a pas été assez loin ! il y a une chose à
laquelle je tiens, et je ne m'assoierai pas avant que cela ne soit
fait, c'est à préciser nettement les paroles de M. le général
Mercier, car ici je suis au centre de mon débat...
M. le Président. — Non, vous n'êtes pas au centre de votre
débat, vous êtes à côté.
Me Labori. — Non, monsieur le Président.
M. le Président. — En ce moment, vous êtes l'avocat de
votre client, et vous remplissez le rôle de Président de la Cour
d'assises; je vous fais remarquer que vous empiétez sur
l'aflaire Dreyfus.
Me Labori. — Il s'agit de savoir si M. le général Mercier, qui
a prononcé certaines paroles, a répondu à une certaine question
ou à une autre. Je constate qu'il est regrettable que M. le géné-
ral Mercier puisse venir dire ici qu'un nomme a été légalement
condamné — c'est une chose — ; que cet homme a été justement
condamné, — c'est une autre chose, — sans qu'on puisse
ensuite le questionner! Je dis qu'il est regrettable qu'on ne
puisse l'interroger sur les motifs de sa conviction. Quant à
la conviction de M. le général Mercier, je la connaissais, et
je savais très bien, si je l'interrogeais, ce qu'il répondrait ; tout
le monde la connaît cette conviction, il l'a proclamée assez haut.
Ce n'est donc pas une surprise.
Ouantau second point, j'ai dit à M. le général Mercier : Est-il
vrai qu'une pièce secrète ait été versée aux débats en 1894 ? Il a
répondu: « Je ne répondrai pas à cette question. »
M. le Président. — Et il a bien fait.
Me Labori. — Discutant ensuite, j'ai demandé à, M. le général
Mercier : « L'avez-vous dit partout ? » M. le général Mercier m'a in-
terrompu, nun pas pour répondre à <^ela, mais pour dire : <( Il
ifesi pas vrai que je bai raconté. » Cela ne m'intéresse pas!
(Test Je premier point qui m'intéresse, et sur le premier point,
malgré tous les incidents, malgré toutes les émotions, M. le
général Mercier reste muet.
M. le Président. - Vous îfavez plus rien à dire, général ?
M. le général Mercier. — Non.
(Ud'idience est suspendue.)
o
— 173 —
L'audience est reprise à quatre heures uu quart.
M. le Président. — L'audience est reprise.
ARRÊTS
M. le Président prononce les arrêts suivants :
Arrêt
sur les conclusions nouvelles relatives à l'audition
de Mme Dreyfus.
La Cour,
Statuant sur les conclusions prises par Zola et Perrenx au sujet
de la dane Dreyfus ;
Considérant que les questions posées sous les nos 1 et 2 au témoin
dame Dreyfus :
« (Ju'est-ce que vous pensez de la bonne foi de M. Zola? »
« Quelles sont les raisons qui vous ont amené à croire à cette
bonne foi ? »
Ne spécifiaient pas l'affaire à laquelle elles se rapportaient et que
le contexte général de toutes les questions posées semblait indiquer
qu'il ne s'h ois -ait que de l'affaire Dreyfus ; que dans ces circonstances
l'arrêt en date du même jour a rejeté les conclusions; que dans le
silence des conclusions nouvelles sur la portée des deux questions
susvisées, il est utile que le Président fasse la distinction que les
questions ne faisaient pas elles-mêmes et qu'il interpelle la dame
Dreyfus sur la bonne foi d'Emile Zola en ce qui touche seulement
l'affaire Esterhazy, l'affaire Dreyfus ayant été rejetée desdébaN:
Par ces motifs,
Dit que le Président interpellera la dame Dreyfus sur la bonne foi
de Zola en ce qui concerne l'affaire Esterhazy seulement;
Persiste dans le surplus de son arrêt en date d'hier et dit qu'il sera
passé outre aux débats.
Arrêt
sue les conclusions relatives à la présence dans la
salle de témoins non encore entendus.
La Cour,
Statuant sur les conclusions prises tendant à faire donner acte de
la présence de certains témoins dans la salle d'audience ;
Considérant qu'avant le commencement des débats, et avant l'au-
dition de tout témoin, le Président a demandé au défenseur de Zola
des explications sur les conclusions posées la veille et au sujet
desquedes un arrêt était intervenu; qu'il y a lieu, dès lors, dans les
conditions ainsi précisées, d'en donner acte ;
— 174 —
Par ces motifs,
I >onne acte aux prévenus de ce qu'à l'audience de ce jour, avant le
commencement des débats et l'audition de tout témoin, le Président
a demandé au défenseur de Zola des explications sur les conclusions
posées la veille et au sujet desquelles un arrêt était intervenu; et
ordonne qu'il sera passé outre aux débats.
Arrêt
sur 1rs conclusions relatives au secret professionnel
invoqué par 31. le général de Boiscleffre.
La Cour,
Statuant sur les conclusions prises par les prévenus à l'occasion
de la déposition du général de Boisdefïre;
Considérant que le général de Boisdefifre a refusé de répondre aux
trois questions posées par la défense en se retranchant derrière le
secret professionnel :
Considérai! qu'il est est constant, en l'ait, que les faits à raison
desquels les questions ont été posées ne sont arrivés à la connais-
sance du témoin ([n'en sa qualité de chef d'état-major de l'armée et
en raison de ses fonctions; que, dès lors, le témoin peut à bon droit
.nvoquer les dispositions de l'article 378 du code pénal :
Par ces motifs,
Rejette les conclusions prises et dit qu'il sera passé outre aux
débats.
Arrêt
sur les conclusions relatives à l'audition
du général Mercier.
La Cour,
Statuant sur les conclusions prises par les prévenus à l'occasion
de la déposition du général Mercier:
( Considérant qu'il n'existe aucune connexité et aucune indivisibilité
entre les questions spécifiées daas Les conclusions et les faits articulés
dans la citation ;
Oue d'ailleurs ces questions, si elles étaient posées, porteraient
atteinte à l'autorité de la chose jugée;
Oue la Cour ne peut donner acte d'un fait qu'elle ne connaît pas et
qui, d'ailleurs, est étranger à la prévention;
Par ces motifs,
Rejette les conclusions prises et dit qu'il sera passé outre aux
débats.
M. le Président ($'adrcss(tnû aux défenseurs). En ce qui
touche l'ailaire (iribelin et Leblois, je vous prierai, Messieurs,
de modifier vos conclusions. Le dispositif de ces conclusions ne
— 175 —
s'adresse pas à la Cour : « Ordonner qu'en vertu du pouvoir
discrétionnaire de M. le Président, les deux dépositions ci-
dessus indiquées, qui font partie des dossiers notiliés à M. le
Procureur général conformément à la loi, seront apportés à la
l Jour pour être versées aux débats. » Gela ne s'adresse pas à la
Cour; LaCourn'apas à statuer sur le pouvoir discrétionnaire
du Président... Si vous voulez modifier vos conclusions, il y
sera statué demain.
Me Labori. — Kn effet, monsieur le Président, c'est une
erreur: il s'agii de prier la Cour d'ordonner la communication.
(Les conclusions sont rectifiées en ce sens.)
M. le Président. — Kn ce qui touche les réquisitions de
M. le Procureur général, il y sera répondu demain.
{S'adressant à M" Labori) Quel témoin désirez-vous faire
entendre ?
Me Labori. — Je voudrais faire remarquer à M. le Président
que je désire très vivement que M. le commandant Lauth et
M. l'archiviste Gribelin, si M. le colonel Picquart n'est pas en-
tendu ce soir, reviennent demain à l'audience, car leur présence
est indispensable.
M. le Président. — MM. Gribelin, Leblois et Lauth voudront
bien se présenter à l'audience de demain.
M. l'Avocat général. — Je voudrais faire une observation,
plus générale : il faut qu'il soit bien entendu que les témoins
qui ne seront pas dispensés de revenir devront se présenter à
l'audience.
M: le général de Boisdepfre. — Je demanderai à Monsieur
le Président la permission de ne pas revenir, si je le puis.
Me Labori. — Je ne fais aucune objection.
M. le Président. — Monsieur le général Mercier, vous êtes
libre également... [S'adressant aux dëfehseu rs.) Et M. le géné-
ral Gonse ?...
Me Clemenceau. — Il est nécessaire pour la confrontation.
M. le Président. — Alors, M. le général Gonse devra reve-
nir... {S'adressant à M. le général Gonse.) Il parait, général,
que votre présence est nécessaire encore. Vous êtes prié de
revenir demain à l'audience.
(S'adressant à Me Labori.) Qui désirez-vou>3 faire entendre ?
Me Labori. — M. Trarieux.
M. le Président. — Avant d'entendre M. Trarieux, maître
Labori, désirez-vous que je fasse poser la question à M me Dreyfus
en ce qui concerne la bonne foi de M. Zola, mais seulement en
ce qui touche l'affaire Esterhazy ?
Me Labori. — Je le veux bien, Monsieur le Président. Cepen-
dant, comme la déposition de M. Trarieux doit prendre un cer-
tain temps, il vaudrait mieux, peut-être, n'entendre M"1' Dreyfus
que si la lin de l'audience le permet.
176 —
DÉPOSITION DE M. TRARIEUX
Ancien Garde des Sceaux.
M. le Président. — Quelles sont, Maître Labori, les questions'
que vous désirez faire poser au témoin?
Me Labori. — Je serais reconnaissant à M. Trarieux de vou-
loir bien nous dire ce qu'il sait de l'affaire Esterhazy, quelles
ont été ses démarches personnelles auprès M. de la Ministre de
la guerre ou auprès de M. le Président du Conseil, — je ne sais
pas exactement, — depuis que la dénonciation de M. Mathieu
Dreyfus a été publiée, et, d'une manière générale, ce qu'il pense
du procès actuel.
M. le Président, à M. Trarieux. — Si vous voulez bien,
vous adressant à MM. les jurés, répondre à cette question...
M. Trarieux. — Messieurs, on me demande de vous rensei-
gner sur ce que je sais de cette affaire. Si je me suis occupé du
procès Esterhazy, c'est que je voyais derrière lui une autre
cause qui m'y semblait étroitement liée, et dans laquelle était
engagée, non pas seulement pour notre ministère de la guerre.
mais pour le pays tout entier, une question d'humanité et de
justice.
Si j'exprime cette opinion, il faut qu'elle se fonde sur des faits
qui ne me permettent pas d'en avoir une autre, et c'est sur ces
faits que, sans doute, je dois vous éclairer aujourd'hui.
Je crois qu'il es», nécessaire que je vous fasse connaître l'état
d'esprit dans lequel j'étais, au moment où l'affaire Esterhazy a
été engagée. On ne s'expliquerait pas autrement l'attention que
j'y ai prêtée.
Je n'avais pas suivi les détails du procès de 1894, du procès
Dreyfus; mais peu de temps après, dans le cours des années
1895 et 1896, des divulgations graves me furent faites qui
jetèrent une assez grande inquiétude dans mon esprit. La pre-
mière de ces divulgations touchait à l'existence de documents
secrets qui avaient pu jouer dans l'affaire un certain rôle. La
question s'est beaucoup éclairée depuis, mais ce qui me fut dit
aux dates que je rappelle ne laissait pas que dem'avoir profon-
dément ému. Si des pièces, en dehors de celles qui avaient été
communiquées au prévenu et à sa défense, avaient pu être, en
effet, soumises aux juges, et influencer leur décision, il n'y
avait pas de raison d'Etat, à mon sens, qui pût expliquer une
illégalité pareille.
Le premier principe et ia base essentielle de notre droit pénal,
c'est qu'un accusé ne puisse pas paraître devant la justice sans
savoir de quoi on l'accuse et sur quoi ses explications doivent
porter. Cependant, Messieurs, je n'avais aucune certitude, et
j'ai gardé pour moi ce secret.
— 177 —
A quelque temps de là, mon trouble devint plus grand encore,
lorsque le hasard des circonstances mit dans mes mains — je
pourrais expliquer ces circonstances si cela était nécessaire, je
le crois inutile et veux abréger - - une des expertises qui, dans
le procès de 1894. avaient contribué à entraîner la condamnation
de Dreyfus. J'ai lu cette expertise, j'ai pris à ce moment con-
naissance de la pièce qui avait pu déterminer' la condamna-
tion, le bordereau dont vous avez entendu parler souvent; je
le vis, je l'examinai ; des ressemblances de détails portant sur
certaines lettres étaient relevées; mais une observation grave
était faite, que j*ai trouvée plus tard reproduite dans l'acte
d'accusation, le jour où cet acte a reçu la publicité. Il était
reconnu quecebordereau et les pièces de comparaison différaient
entre eux par des dissemblances importantes ; il fallait expli-
quer ces dissemblances; pour les expliquer, il était dit que, sans
doute, elles avaient été volontaires de la part de Dreyfus.
Je fus très frappé de cette remarque ; c'était une observation
de moraliste plutôt qu'une attestation de graphologue, et je pou-
vais raisonner avec MM. les experts. Je me demandai si
leur explication ne choquait pas les vraisemblances. Je me
demandai s'il était possible que quelqu'un, qui aurait craint
d'être compromis par son écriture et qui aurait voulu la contre-
faire, aurait été maladroit au point de ne pas la rendre, autant
que possible, méconnaissable ; si enfin le condamné eût été assez
imprévoyant, malgré son intention d'éloigner de lui tout soup-
çon, pour laisser subsister des traces apparentes de sa manière
propre d'écrire. Je l'avoue, Messieurs, je fus beaucoup plus
frappé, infiniment plus frappé par des dissemblances, qui ne
pouvaient pas s'expliquer, que par des ressemblances qui peu-
vent se rencontrer dans des écritures de la même école, dans
des écritures du même genre.
J'ai gardé encore mon secret, Messieurs ; mais j'étais de plus
en plus troublé etinquiet. J'ai vu, à côté de mei, de grandes séré-
nités d'âme ; on me disait : « Pourquoi vous en occupez-vous? »
Il no m'était pas possible de ne pas m'en occuper: c'est l'hon-
neur d'un pays de liberté que de s'intéresser aux questions de
justice; car, si un peuple veut être libre, il faut avant tout qu'il
soit juste ; c'est la justice qui garantit à tous la liberté ! Je m'en
occupais donc, mais sans bruit, avec prudence, jusqu'au jour
où j'appris qu'un de mes collègues au Sénat, M. Scheurer-
Kestner — c'est à notre retour des vacances dernières, au mois
d'octobre, si je ne me trompe, — que M. Scheurer-Kestner pré-
tendait avoir en mains la preuve qu'une erreur judiciaire avait
été commise, qu'il connaissait le nom de celui qui aurait com-
mis, à la place de Dreyfus, les actes pour lesquels celui-ci avait
été condamné.
Je m'adressai immédiatement à mon honorable collègue et
ami, pour le caractère duquel j'ai une si haute estime, et je lui
demandai de bien vouloir m'expliquer ce qu'il savait de nou-
veau.
- 178 —
Je dois dire qu'alors il ne crut pas pouvoir m'éclairer. Il
m'expliqua, en effet, qu'il lui était impossible de rien dire des
révélations qui lui avaient été faites, jusqu'à ce que le gouver-
nement auquel il les avait communiquées eût pris parti sur la
décision qui lui paraissait commandée. Je dus nr incliner et
attendre.
( Cependant, M. Scheurer-Kestner me dit qu'il comptait beau-
coup que M. le Ministre de la guerre et le Président du Conseil
voudraient bien l'aider dans l'œuvre qu'il avait entreprise et lui
prêter leur concours. Il y comptait; ce fut une espérance déçue,
et c'est ce qui explique que peu de temps après, le 7 décembre
dernier, M. Scheurer-Kestner interpella devant le Sénat pour
rendre compte des démarches inutiles qu'il avait faites.
Cette interpellation, malheureusement, Messieurs, ne lui
permit pas de dire tout ce qu'il savait. J'en conserve un très
profond regret ; il est infiniment regrettable, à mon sens,, que
le pays n'ait pas été plus tôt édifié sur tous les détails de cette
affaire. J'intervins dans la discussion; je pris part à cette
interpellation, non pour y discuter des questions qui n'y avaient
pas été posées, mais pour protester contre certains reproches
qui venaient d'être adressés à mon collègue.
Les observations que je présentai portèrent sur deux points
seulement. Je fis observer que très certainement ce n'était pas
attaquer l'armée, qui dans ma pensée reste la personnification
même de la patrie, que ce n'était pas non plus attaquer la chose
jugée, que de demander la réparation d'une erreur judiciaire,
puisqu'en somme la loi elle-même organise les moyens de la
réparer. Je fis remarquer en outre que, M. Scheurer-Kestner se
fût-il trompé, — je ne pouvais pas, à cette époque, juger des faits
que j'ignorais encore, — à supposer que son zèle du bien public
l'eût emporté, eh bien ! les démarches qu'il faisait étaient
empreintes d'un tel désintéressement et d'un caractère si géné-
reux qu'elles devaient encore imposer un certain respect !
Mais, en sortant, Messieurs, de cette interpellation, il me
sembla que j'avais acquis le droit d'en savoir un peu plus, et
cette fois, je priai mon collègue et je le priai très expressément
de vouloir bien soulager ma conscience et de me dire tout ce
qu'il savait.
M. Scheurer-Kestner consentit alors à me faire ses confi-
dences.
Il m'exposa tout ce qu'il savait, -le vais raconter ce qu'il m'a
raconté lui-même, et ce dont j'ai pu vérifier et constater l'exac-
titude.
M. Scheurer-Kestner me dit qu'au cours de l'année 1896, il
s'était trouvé au ministère de la guerre, comme directeur du
bureau des renseignements, un commandant, devenu plus tard
lieutenant-colonel, le lieutenant-colonel Picquart, qui, ayant
eu l'occasion d'instruire une affaire d'espionnage contre un
commandant de troupe, le commandant Esterhazy, avait conçu
la pensée, avait acquis la certitude que c'était ce commandant
— 179 —
qui devait être l'auteur réel du laineux bordereau, à tort
attribué à Dreyfus.
Cette conviction, qui s'était faite dans la pensée du lieute-
nant-colonel Picquart, me dit M. Scheurer-Kestner, avait une
portée d'autant plus grande que ce lieutenant-colonel avait été
l'officier d'ordonnance du Ministre de la guerre, qui avait été
chargé de représenter 1p général Mercier au procès même de
1894, qu'il avait suivi tous les débats, et qu'il en était sorti
quelquepeu troublé de lacondamnation qui avaitété prononcée.
Mais sur quoi s'était donc fondée sa certitude? Elle s'était
fondée, me dit M. Scheurer-Kestner, sur la comparaison des
écritures qu'il avait été appelé à faire entre le bordereau et,
d'un autre côté, récriture de M. Esterhazy. Tandis que, pour
L'écriture de Dreyfus, ainsi queje le disais tout à l'heure et que
j'avais pu le constater moi-même, des dissemblances frap-
pantes constatées dans l'acte d'accusation existaient, dont il
avait fallu chercher la cause et qu'on avait attribuées à la
volonté de dissimulation, explication plus que conjecturale ; au
contraire, pour l'écriture du commandant Esterhazy, c'était la
ressemblance parfaite, c'était l'identité même, et M. le lieute-
nant-colonel Picquart n'avait pas eu une minute à délibérer.
Le lieutenant-colonel Picquart, ajouta M. Scheurer-Kestner,
avait dû faire part de sa découverte à ses chefs et il avait été
assez heureux pour leur faire accepter avec lui, non pas seule-
ment la possibilité, mais la très grande vraisemblance des
constatations qu'il avait faites : et pendant un assez long temps,
pendant plusieurs mois, il s'était attaché à préparer les condi-
tions dans lesquelles la réparation de l'erreur, dont il était dès
lors convaincu, pourrait se faire. Malheureusement, il était
arrivé un moment où, par suite de manœuvres souterraines
qu'il parvint à expliquer plus tard, le lieutenant-colonel
Picquart avait été arraché à son service. En novembre 1896, il
avait été éloigné du ministère de la guerre, envoyé en mission
sur la frontière de l'Est, puis, plus tard, en Algérie, et enfin
en Tunisie, et, depuis son départ, le silence s'était fait sur sa
découverte.
Mais, dis-je à M. Scheurer-Kestner, pourriez-vous me mon-
trer ces écritures ? M. Scheurer-Kestner les avait à sa disposi-
tion: il voulut bien les faire passer sous mes yeux. J'examinai
à mon tour, et j'étais préparé à cet examen, puisque, ainsi que
je vous le disais tout à l'heure, j'avais déjà vérifié l'expertise
antérieure de 1894, qui avait porté, elle, sur l'écriture de
Dreyfus.
J'examinai, dis-je, messieurs, et sans revenir sur la chose
jugée, — permettez-moi de dire queje suis heureux de ne ren-
contrer aujourd'hui devant moi personne que j'aie à accuser, —
je fus ébloui, ce fut un voile qui se déchira!
Ce n'étaient plus des dissemblances à expliquer ; c'était l'évi-
dence même, et je ne trouvais là aucune différence capable de
me frapper.
— 180 —
Depuis, Messieurs, combien de fois ai-je renouvelé cette
expérience, non pas pour moi-même et seul, mais avec le con-
cours1 d'amis, sous les yeux desquels ces documents sont passés !
Jamais je n'ai rencontré une dissidence ; tous ceux qui ont bien
voulu voir et ouvrir les yeux ont été frappés par la même évi-
pence, et je puis dire, dès à présent, anticipant sur Tordre
chronologique des faits, que plus tard les experts eux-mêmes
qui ont contribué à la préparation de l'instruction dans l'af-
faire Esierhazy ont dû, dans une large mesure, le reconnaître,
bien qu'ils aient conclu que le bordereau n'a pas été l'œuvre
matérielle de M. le commandaut Esterhazy, en émettant cette
pensée qu'il pouvait être l'œuvre d'un habile faussaire.
Dans tous les cas, ces constatations des experts, aussi bien
que celles que je faisais moi-même, étaient le renversement
absolu de celles de 1894. On ne pouvait concilier, en effet,
d'un côté cette attestation que l'écriture de ce bordereau
ressemblait à l'écriture de M. Dreyfus et, d'un autre côté, cette
évidence inverse et contradictoire, que la même écriture repro-
duisait l'écriture de M. Esterhazy.
Messieurs, j'arrivais à la conviction; mais il restait encore
un trouble dans ma pensée sur lequel il fallait absolument que
je fusse éclairé. Je dis à M. Scheurer-Kestner : « Tout cela
est très bien, vous me donnez une écriture de M. Esterhazy;
elle ressemble d'une manière effrayante à l'écriture même du
bordereau ; mais, enfin ! nous savons qu'on a parlé de pièces
secrètes; quel que soit le rôle qu'elles aient joué dans le procès,
si cependant elles apportaient la certitude que Dreyfus est un
traître, serait-il possible de nous attarder aux questions de
forme ? En aurions-nous le courage? Moi, je ne l'aurais pas. Si
cet homme était un traître, la forme eût-elle été violée pour lui,
je n'oserais élever la voix et je ne le ferais point. » Je demandai
à mon collègue : « Pouvez-vous me rassurer ? Etes-vous sûr
qu'il n'existe pas de preuves secrètes, comme on l'a prétendu,
que cet homme soit coupable? » J'insistai même et je lui
dis : « On a parlé d'aveux, êtes -vous sûr qu"il n'existe pas
d'aveux ? »
C'est alors que M. Scheurer-Kestner, avec cette simplicité
d'accent et de conviction que vous avez pu constater, je le sup-
pose, dans sa déposition, que je n'ai pas entendue, mais qui,
sortant de sa bouche, ne pouvait laisser une autre impression,
me dit : « Mais non, c'est impossible ; il n'est pas possible qu'il
existe de preuves d'une culpabilité démontrée, certaine, de
Dreyfus, et j'en ai la preuve en mains. »
Cette preuve, j'avais hâte de la connaître et M. Scheurer-
Kestner me soumit la correspondance qui avait été échangée
dans le courant de l'année 1896, entre le lieutenant-colonel
Picquart et son supérieur, son chef hiérarchique, M. le général
< xonse ; il ajouta à la communication de ces lettres une série
d'autres lettres, — il y en avait treize, si je ne me trompe, — ■
qui avaient été échangées encore entre les mêmes personnes
— 181 —
après le départ de M. le lieutenant-colonel Picquart du minis-
tère de la guerre.
J'ai lu ces lettres, Messieurs, je les ai relues, et j'y suis re-
venu bien souvent depuis par la pensée ; elles ne pouvaient
me laisser aucun doute. .le dois dire cependant dans quelle
mesure elles éclairaient mon esprit; je n'y ai pas trouvé la
preuve certaine que le général Gonse se fût arrêté à la volonté
manifeste, fixée dans son esprit, d'ouvrir à une date déterminée
la revision du procès Dreyfus, mais j'y ai trouvé l'indication
éclatante, incontestable, que cet officier général a admis la
possibilité de la revision, donné des instructions pour sa pré-
paration et collaboré à l'œuvre entreprise dans ce but par le
îieutenant-colonel Picquart, couvrant ainsi tous les actes de ce
dernier de sa pleine approbation.
En effet, Messieurs, vous me permettrez, pour affirmer mon
dire, pour justifier les appréciations dont je prends la responsa-
bilité, à cette heure, de produire devant vous quelques lam-
beaux de cette correspondance, qui se sont fixés dans ma mé-
moire.
Le général Gonse avait pris un congé au mois d'août 1896 ;
il était parti le 15 août pour aller à Cormeilles-en-Parisis : le
lieutenant-colonel Picquart était allé le voir le 1er septembre;
il lui avait expliqué, — dans cette entrevue, — tous les faits
qui étaient parvenus à sa connaissance depuis l'absence du
général et, quelques jours après, à son retour de Paris, le 5, il
avait demandé à ce dernier des instructions pour soumettre
à une expertise l'écriture du bordereau.
M. le général Gonse avait répondu à cette demande d'auto-
risation le 7 septembre en termes pleins de prudence. Mais il
n'avait pas dit à son subordonné : « A quoi vous attardez-
vous? » — ce qu'il n'eût pas manqué de faire évidemment s'il
eût eu la certitude de la culpabilité de Dreyfus.
Non ! il ne lui a pas dit : « Mais vous vous trompez, vous le
savez bien ! vous avez un dossier secret entre les mains qui ne
doit vous laisser aucun doute ! Calmez-vous, c'est une folie ! » .
Il lui a dit au contraire : « Agissez avec précaution, pas de
démarches irréparables, n'allez pas à l'aventure, la question est
d'une très haute gravité ; il faut conduire toutes vos négocia-
tions avec une grande circonspection... » J'analyse, bien en-
tendu, je ne récite pas.
Puis, s/expliquant sur la question même de l'expertise, il a
ajouté : « Quant à soumettre la question à des experts, c'est en
ce moment mêler des tiers, dans ' de mauvaises conditions, à
l'examen de cette affaire ; il y a d'autres démarches que je vous
conseillerai » — et il les indiquait; il appelait son attention sur
la nécessité, notamment, de vérifier dans quelles conditions les
documents énumérés au bordereau avaient pu être communi-
qués par celui qu'il s'agissait d'accuser d'avoir été l'auteur de
la trahison. Et puis, la lettre se terminait par des recommanda-
— 182 —
tions nouvelles de prudence et par l'expression des sentiments
les plus affectueux du général pour son subordonné.
A cette lettre, le lieutenant-colonel Picquart avait répondu,
le 7, et sa réponse avait une réelle gravité, je l'ai lue si souvent
qu'elle est intégralement fixée dans ma mémoire :
« Je suivrai vos instructions, — disait le lieutenant-colonel
Picguart au général Gonse, — mais des indices graves m'o-
bligenl à vous dire ceci : des personnes qui croient qu'on s'<
trompé à leur égard von! toul te nier et faire un gros scandale
« Je crois avoir fait le nécessaire pour que l'initiative vienne
de nous ; si nous perdons du temps, elle viendra d'ailleurs, et,
abstraction faite de considérations d'ordre plus élevé, nous ne
joui î-nn s pas alors le beau rôle. Je dois ajouter que ces gens-là
ne ^unt pas informés comme nous le sommes ; si nous tardons
à agit', leur tentative pourra nous conduire au gâchis, d'où ne
sortira pas pourtant la clarté ; ce sera une crise lâcheuse, inu-
tile, que nous pourrions éviter en faisant justice à temps. »
On aime à rappeler, quand on prend des engagements pareils
à ceux que contracte devant le pays et la justice le témoin qui
dépose à cette barre, on aime à rappeler les termes exacts d'une
pareille correspondance, tant ils font honneur à leur auteur. Le
lieutenant-colonel Picquart parlait un langage prophétique ; il
avait prévu que si le gouvernement ne prenait pas l'initiative
qu'il sollicitait de son chef, plus tard elle viendrait d'ailleurs,
et occasionnerait les troubles que tout le monde regrette il
cette heure.
Cette lettre, elle posait la question de la revision en termes
aussi exprès qu'il était possible. On ne pouvait, en effet, parler
un langage à la fois plus clair et plus prudent. Que répondit le
général Gonse? La réponse du général Gonse fut formelle. Il
dit à son subordonné que, malgré ce qu'il y avait d'inquiétant
dans sa lettre, il conseillait toujours d'agir avec de très grands
ménagements: mais il ajouta cette déclaration topique, absolu-
ment démonstrative de l'état d'esprit dans lequel il était,
il ajouta : « Il ne s'agit pas, bien entendu, au point où en
est votre enquête, d'arrêter la lumière; mais il faut savoir
comment on doit s'y prendre pour arriver à la manifestation
de la vérité. »
C'était bien, — il n'y avait pas pour moi à s'y méprendre, —
le langage d'un homme qui n'avait pas en mains la preuve cer-
taine de la trahison de Dreyfus, le langage d'un homme qui
avait, lui aussi, la conscience, le coeur troublés par les craintes
qui avaient envahi avant lui l'esprit du lieutenant-colonel Pic-
quart.
Il ajoutait, quelques lignes plus bas : « J'écris au général
de Boisdeffre: je lui en touche un mot, dans le sens de ma
présente lettre. »
Cette correspondance se terminait par une dernière lettre du
lieutenant-colonel Picquart, qui, le 14, disait à son chef : « Je
vous envoie un article de Y Eclair. C'est une bombe qui vient
— 183 —
• l'éclater : je ne sais <juei en est l'auteur, je vais tâcher «le l'aire
des recherches ; mais cela nous montre la, aéeessité de précipiter
notre décision ; il fatitagir le plus promptement possi]>le; car,
si nous retardons, nous serons enserrés dans un cercle inextri-
cable, d'où nous ne pourrons plus sortir, et alors nous n'aurons
plus les moyens d'établir la vérité vraie. »
Le 15 septembre, le général (ionse revint de Cormeilles-en-
l'arisis. À partir de ce moment, ce ne fut plus sous forme de
correspondance, mais verbalement que le sous-chef d'Ktat-
major et le chef du bureau des renseignements échangèrent
leurs réflexions.
M. Scheurer-Kestner n'eut pas à me renseigner sur les détails
de cette période, qui vous seront sans doute expliqués parle
lieutenanl-colonel Picquart.
Messieurs, tout était complet pour moi, et quand on parle
des preuves de l'erreur judiciaire, je dis qu'elles étaient à peu
entièrement acquises : similitude de l'écriture d'Esterhazy,
absence «le certitude de la. culpabilité de Dreyfus, démonstra-
tion une nos officiers généraux du ministère de la guerre, ie
Ministre, le chef d'état-major général, le sous-chef d'état-major
général eux-mêmes avaient eu connaissance des faits et avaient
donn^ leur approbation à la recherche de ces faits; toutes ces
circonstance^ enlevaient à ma pensée le dernier doute qui
pouvait y subsister.
Il ne restait plus qu'une seule explication à demander à
M. Scheurer-Kestner, ce fut la suivante :« Mais enfin, lui dis- je,
comment expliquer que, si, pendant plusieurs mois, en 1896, le
Ministre de la guerre a accepté l'idée de poursuivre la revision,
a encouragé le lieutenant-colonel Picquart dans tous les actes
accomplis dans ee but, comment expliquer que tout à coup,
non seulement le lieutenant-colonel ait été enlevé à son service.
mais qu'à présent on lui reproche, avec une pareille amertume,
les imprudences quïl aurait commises? Comment expliquer
que ce malheureux officier supérieur nous apparaisse aujour-
d'hui comme une victime, menacé dans son avenir, perdu
peut-être pour l'armée? »
' l'est alors. Messieurs, que l'énigme me fut expliquée par
M. Scheurer-Kestner. Le général Gonse était rentré à Paris
le lendemain de la lettre, reçue le 14, du lieutenant-colonel
Picquart. Mais le même jour avait paru dans le journal V Eclair
une information des plus graves; le journal l'Eclair avait
publié dans un article, où il était dit, je crois, qu'il fallait
déchirer tous les voiles, un document qui, jusque-là. était
resté secret et qu'il déclarait avoir été produit au délibéré du
Conseil de guerre, sans que la défense de Dreyfus et sans que
lui-même en eussent eu connaissance. Cette pièce, disait
l'Eclair, avait déterminé la condamnation et, en effet, elle
devait ^carter tous les doutes.
C'était une lettre échangée entre les attachés militaires de
deux ambassades, au bas de laquelle se trouvaient ces quelques
-: lS'i —
mois, courts, mais suffisants pour ce qu'on voulait leur faire
dire : « Cet animal de Dreyfus devient vraiment trop exi-
geant. »
Alors, dit M. Scheurer-Kestner, ce fut comme une traînée
de poudre dans toute la presse; un mouvement d'opinion
formidable s'éleva contre les rares personnes qui pouvaient
encore parler de ce qui s'était passé en 1894; la preuve évidente
de la culpabilité apparaissait; enfin, les consciences timorées
pouvaient se calmer; il n'y avait plus rien à craindre : Dreyfus
était bien un traître, puisque ses relations avec des attachés
d'ambassades étrangères étaient avouées par un attaché
étranger lui-même?
Messieurs, qui donc avait pu produire cette pièce? Qui donc
l'avait communiquée? C'est une question à laquelle M. Scheu-
rer-Kestner ne pouvait point me répondre, car il ne le savait
pas, personne ne le lui avait dit.
Mais quelle suite au moins avait eue cette publication?
Quelle suite? Quelques jours après, un autre article paraissait
dans le Matin, qui reproduisait le bordereau et des lambeaux
de récriture de Dreyfus; des polémiques violentes étaient
allumées : on avait repris le bruit qui avait circulé précédem-
ment dans le public de tentatives d'évasion. On demandait au
gouvernement de faire bonne garde et, enfin, aussitôt après
la rentrée de la Chambre, une interpellation était annoncée
par M. le député Castelin, qui avait recueilli ces diverses
rumeurs et qui entendait demander au gouvernement des
explications.
C'est alors, Messieurs, qu'en présence de ce déchaînement,
il s'était fait dans les dispositions du ministère un changement
radical; non seulement on avait prié le lieutenant-colonel
Picqua.rt de calmer ses ardeurs, on avait jugé nécessaire de
l'éloigner du ministère, on avait fait annoncer l'intention de ne
pas résister à l'interpellation de M. Castelin, on avait jugé
impossible de faire tête à l'orage et, en effet, le 14, — je crois
que l'interpellation a eu lieu le 16 novembre, — deux jours
avant cette interpellation, le lieutenant-colonel Picquart avait
été envoyé en mission sur notre frontière de l'Est, où il devait
être retenu pendant des semaines, jusqu'à ce que, finalement,
il fut éloigné plus loin encore de Paris, envoyé en Algérie, et,
enfin, en Tunisie! Voilà comment s'expliquait cette brusque
volte-face !
Une voir dans Vaudiioire. — Qu'est-ce que cela prouve,
tout cela:- (Exclamations.)
M. Trarieux. — Je vous ai l'ait connaître, Messieurs, le
document qui avait élé le point de départ de tout ce désarroi,
c'était la publication à YEclair d'une pièce secrète qui, disait-
on, avait été communiquée au Conseil de guerre.
En fait, on dénonçait bien une illégalité et tous les esprits
soucieux du droit devaient s'en préoccuper. Mais ce qui frappa
surtout les esprits, c'est que, en même temps, on affirmait que
— 185 -
forcément Dreyfus devait être en relations coupables avec une
ambassade.
Mais qui avail communiqué cette pièce? Ce n'était pas Le
lieutenant-colonel Picquart; c'étail impossible, car M. le lieute-
nant-colonel Picquarl poursuivait la revision du procès I >reyfus,
et celui qui avail l'ait cette communication poursuivait évidem-
ment un but inverse. Cette communication à Y Eclair n'avait-
elle pas été le dernier coup de massue porté sur le condamné
de 1894< le dernier mol qui devait voûter sa tombe?
Alors, ce ne pouvait être non plus la défense de Dreyfus?
Jamais elle n'avait connu la pièce. Les experts? Jamais. ils ne
l'avaient eue en mains. Qn journaliste, pourtant, ne pouvait
la tenir que de quelqu'un qui était en situation delà connaître.
Les personnes dans cette situation n'étaient pas bien nom-
breuses. Elles étaient six, huit, dix, au ministère. Le champ
des investigations n'était point étendu. Quel était le coupable?
Je ne puis le dire, je n'aurai pas la témérité de l'indiquer, mais
certainement il y en avait un; c'était quelqu'un qui, ne voulant
pas que les démarches du lieutenant-colonel Picquart pussent
aboutir, avait barré sa route et qui, pour en arriver là, n'avait
pas hérité à commettre une indiscrétion criminelle; car il
fallait avoir été juqu'au crime pour communiquer le document
dans les conditions où il avait été reproduit par le journal.
Ce journal, en effet, avait imprimé le passage que je rappelais
tout à Theure en ces termes : « Cet animal de Dreyfus devient
bien exigeant ». Or, il y avait là une altération d'écriture
au texte original. Ce document, — on l'a connu depuis, j'en
affirme l'existence et j'en affirme le texte, — ce document
ne dit pas : « Cet animal de Dreyfus », il dit « Cet animal
de D ». Il n'indique que l'initiale; il avait fallu faire un
faux pour lui assurer un effet plus décisif, en substituant, à
une simple initiale qui ne désignait personne, Dreyfus nomi-
nativement désigné.
J'avoue, Messieurs, que ce fut un trait de lumière effrayant
pour moi!
Mais je ne savais pas encore tout, Messieurs; je devais, peu
de temps après, en connaître encore davantage, et ce qui me
restait à apprendre allait éclairer d'un, jour nouveau ce qui
Semblait déjà assez significatif.
En effet, peu de temps après la conversation que je viens de
rappeler et que j'avais eue avec M. Sclieurer-Kestner, une
antre personne, M. Leblois, avocat de M. le lieutenant-colonel
Picquart et son ami d'enfance, que j'avais eu l'occasion de
rencontrer en diverses circonstances et qui était mon ancien
confrère, M. Leblois, dis-je, m'âyant vu intervenir dans l'in-
terpellation du Sénat, vint me rendre visite et me demander
mon concours éventuel pour son ami. 11 m'expliqua que le
lieutenant-colonel Picquart était, depuis son déport du minis-
tère, depuis plus d'une année, par conséquent, en butte à des
machinations souterraines.
— 18(3 —
Il y avait quelqu'un, une personne mystérieuse. — il ne
s'agissait pas encore d'une dame voilée, — quelqu'un qui
s'acharnait à lui tendre des pièges, qui voulait l'intimider, lui
fermer la bouche et, au besoin, menaçait de le perdre s'il osait
parler.
M. Leblois m'exposa alors des faits qui me parurent coniV,-
tout d'abord, mais qui, après une courte réflexion, se classèrent
d'eux- mêmes et prirent une signification sérieuse.
Le lieutenant-colonel Picquart, me dit-il, avait été mis au
courant de ces menées le jour même où il avait comparu,
revenant de Tunisie, dans le cabinet de M. le général de
Pellieux, qui, vous le savez, avait été chargé, en novembre 1897,
des préliminaires de l'instruction du procès Esterhazy. Dès
que le lieutenant-colonel Picquart avait comparu devant le
général de Pellieux, ce n'était pas en témoin, qu'il avait été
accueilli, mais plutôt en accusé. M. le général de Pellieux avait
placé sous ses yeux quatre documents sur lesquels il avait
appelé son attention en termes sévères, et c'était bien naturel;
car si ces documents eussent été authentiques, ils eussent
couvert de confusion le lieutenant-colonel Picquart, ils eussent
démasqué de sa part la conduite la plu» indigne et déshonoré
son caractère.
(les quatre documents, Messieurs, étaient les suivants...
Vous m'excuserez si j'entre ici dans des précisions et des
détails; mais, pour me faire bien comprendre, cela est néces-
saire.
Ces documents, dis-je, étaient les suivants : On plaça sous
ses yeux la copie d'une lettre qui était arrivée au ministère
après son départ, au mois de novembre 1896, le 20 novembre.
Cette lettre avait été arrêtée par le cabinet noir... Car on a beau-
coup reproché au lieutenant-colonel Picquart d'avoir ouvert la
correspondance du commandant Esterhazy: mais, après son
départ du ministère, on ne s'est pas fait faute d'ouvrir la sienne ! . . .
Cette lettre ouverte, on en avait pris copie, et, après l'avoir
refermée, on l'avait dirigée sur la garnison où il devait se trou-
ver à cette époque.
Cette lettre ne contenait en elle rien de très important : une
seule chose expliquait qu'on eût cru devoir en prendre copie,
c'est cette phrase énigmatique : « Le demi-dieu » — je crois —
b désire vous revoir ;on s'inquiète de vos nouvelles... » quel-
que chose d'approchant.
Le second document était une autre lettre qui portait, elle,
la date du 15 décembre 1896, signée Speranza, nom qui, pour
la première fois, apparaît dans l'affaire : « Depuis votre malen-
contreux départ, votre œuvre est compromise : le demi-dieu
attend des instructions pour agir. »
Cette lettre avait été purement et simplement confisquée...
{Depuis un moment, un certain bruit se manifeste dans
l'auditoire.)
Me Labori. — Monsieur le Président, seriez-vous assez bon
— 187 -
pour demander au publie de faire un peu de silence pendant la
déposition de M. Trarieux. Je serais très désireux que MM. les
jurés puissent le bien entendre.
M. le Président. — Il se produit bien un peu de bruit, mais
nous entendons très bien.
Me Lajbori. — Mais moi, monsieur le Président, je n'entends
pas M. Trarieux, et sa déposition m'intéresse vivement.
(M. le Président invite l'auditoire à faire silence.)
M. Trarieux. — On faisait jouer au demi-dieu, dans ce pas-
sage, un rôle singulièrement louche ; on disait « qu'il attendait
des instructions pour agir. » Quelles instructions ? Pourquoi
agir '! Evidemment pour faire aboutir l'œuvre interrompue par
le malencontreux départ du lieutenant-colonel Picquart.
Les troisième et quatrième documents étaient deux dépêches
télégraphiques qui avaient été mises à la poste le 10 novembre
1897, un an plus tard, à la veille du jour où M. le lieutenant-
colonel Picquart était rappelé de Tunisie pour comparaître
devant le général de Pellieux : deux dépêches dont l'une était
signée du nom de Spi ranza, et la seconde du nom de Blanche.
La première disait à peu près textuellement ceci : «Tout est
découvert, cotre œuvre est compromise, affaire grave » .
Quant à la seconde, elle était ainsi conçue : ce On sait \ue
Georges est V auteur du petit bleu: il faut prendre des précau-
tions », ou quelque chose d'analogue.
Le petit Ueu est une des pièces initiales de la procédure qui
avait été ouverte contre le commandant Esterhazy. C'était dire,
en propres termes au lieutenant-colonel Picquart. « On sait que
vous êtes un faussaire, que vous avez fabriqué les pièces que
vous introduisiez dans la procédure contre le commandant
Esterhazy » !
Voilà les quatre documents sur lesquels le lieutenant colonel
Picquart fut appelé à fournir des explications au général de
Pellieux, dès qu'il se rencontra avec cet honorable officier
supérieur chargé de l'instruction.
Je le répète, Messieurs, ces témoignages étaient accablants
pour lui et l'auraient perdu s'il n'avait été en mesure de donner
des justifications immédiates.
Tout d'abord, les deux dépêches du 10 novembre 1897, si-
gnées Speranza et Blanche, il les connaissait; on les lui avait
expédiées à Sousse, et, dès qu'il les avait reçues, il avait eu,
soin de les renvoyer à M. le Ministre de la guerre, son supérieur
et son protecteur naturel contre les machinations qu'il flairait,
sollicitant à leur sujet une info nnation sérieuse.
Il les connaissait donc, et put faire observer à M. le général
de Pellieux combien il était inadmissible qu'un de ses amis eût
été assez fou pour lui expédier, après son départ du ministère,
quand toutes ses connaissances savaient qu'il n'était plus là.
pour lui expédier d'abord, le 20 novembre, la lettre dont on avait
pris copie, pour lui expédier surtout, le 15 octobre 1896, cette
lettre Speranza, si compromettante pour lui, dans laquelle on
— 188 —
lui disait que le demi-dieu attendait ses instructions pour agir?
( îomment, surtout, pouvait-on admettre qu'on lui eu [sérieuse-
ment expédié le 10 novembre 1897, à la veille de son retour de
Tunisie, à un moment où il était dans la presse l'objet de si
violentes attaques, à un moment où il était l'objet d'une sur-
veillance de la part du ministère de la guerre, qu'on lui eût
expédié en clair, c'est-à-dire en langage découvert, des dépêches
aussi incroyables : « Votre œuvre est compromise, affaire grave,
on sait que vous êtes coupable d'un faux. .. », des dépêches qui,
à leur passage, devaient être forcément copiées, et l'avaient été,
en effet, pour être communiquées à M. le Ministre de l'intérieur,
et à M. le Ministre de la guerre ? Le caractère apocryphe, le
mensonge de ces documents n'étaient-ils pas évidents?
Mais, en y regardant de plus près, ajoutait le lieutenant-colo-
nel Picquart, on voit d'où viennent ces lettres et ces dépêches :
car elles contiennent en elles-mêmes la preuve certaine de leur
point de départ. Dans la première de ces quatre pièces, il est
question du demi-dieu ; dans la seconde (lettre Speranza du
15 novembre 1896), dans l'autre dépêche Speranza du 10 novem-
bre 1897, on retrouve le demi-dieu, mais le demi-dieu auquel
on fait jouer un rôle. Le demi-dieu devient un véritable
compère, un complice ! Ce demi-dieu est, pendant l'absence
du lieutenant-colonel Picquart, chargé de conduire son
intrigue, de poursuivre son œuvre, d'être, dans l'ombre, son
aller ego.
Or, M. le colonel Picquart démasqua vite la supercherie. Le
demi-dieu^ il le fit connaître : celui qui portait ce nom était
incapable de jouer le rôle qu'on lui attribuait; c'était un des
officiers d'ordonnance de l'un de nos commandants de corps
d'armée, au dessus de tous soupçons.
Alors, Messieurs, que fallait-il donc pour expliquer cette lettre,
cette dépêche Speranza, dont le pseudonyme va se retrouver
plus tard, sous le personnage de la femme voilée ? Qui donc
pouvait les avoir écrites? Quelqu'un nécessairement qui savait
qu'il existait dans les relations, dans l'entourage de M. le lieu-
tenant-colonel Picquart, une personne que ses connaissances
appelaient le demi-dieu et qui, en même temps, ignorait quelle
était la réalité de cette personnalité.
Or, ils étaient plusieurs qui avaient cette science et cette
ignorance, plusieurs qui savaient qu'un ami du lieutenant-colo-
nel Picquart avait ce surnom de demi-dieu, et qui ne savaient
pas quel rôle jouait ce personnage! C'étaient ceux qui évidem-
ment avaient copié la lettre du 20 novembre 1896, pour en rete-
nir cette expression énigmatiquede demi-dieu, qui avait éveillé
chez eux un soupçon gratuit, et qui, partant de ce soupçon,
avaient plus tard imaginé toute une série de documents apo-
cryphes, mensongers et faux.
M. le général de Pellieux n'avait pas été long à comprendre
la portée de ces rapprochements ; mais il ne suffisait pas au
colonel Picquart de se justifier. Il voyait, dans ces documents,
— 189 —
des faux véritables, et il avait demandé qu'on ouvrit une ins-
truction particulière pour vérifier quel en était l'auteur.
M. le Président. — Monsieur Trarieux/ combien de temps
doit durer encore votre déposition .;
M Trarieux. — Un quart d'heure environ.
Me Clemenceau. — Si la Cour désire renvoyer à demain, la
défense ne s'y opposera pas.
M. le Président. — Monsieur Trarieux, veuillez continuer.
M. Trarieux. — Donc, disais-je, le lieutenant-colonel Pic-
quart désirait qu'on recherchât l'auteur ou les auteurs de ces
écrits dolosifs, et il avait insisté pour qu'une instruction spé-
ciale portât sur ce point. Il pensait que, si Ton parvenait à
découvrir la main du coupable, il en pouvait résulter sur l'en-
semble de l'affaire un trait de lumière définitif.
Mais on ne voulut rien entendre, pas plus M. le général de
Peilieux, que, plus tard, M. le rapporteur devant le Conseil de
guerre, le commandant liavary.
Après cet exposé, M. Leblois me fit l'honneur de me demander
si je croyais possible qu'on arrivât devant le Conseil de guerre
dans l'ignorance d'une situation aussi grave ?
Je réfléchis, je trouvai, avec lui, les faits d'une extrême gra-
vité, et comme lui je pensai qu'il était absolument indispen-
sable, pour que la procédure de l'affaire Esterhazy fût com-
plète, qu'ils fussent l'objet d'éclaircissements complets.
Alors, j'acceptais la mission d'en parler au gouvernement,
sous ces deux conditions : la première, c'est que M. Leblois
s'engageât vis-à-vis de moi à ne pas livrer à l'extérieur des
faits qui devaient rester entre nous, jusqu'à ce que le ministère
eût pu arrêter la décision qu'il avait à prendre. Il m'apparais-
sait, en effet, qu'un nouveau scandale pouvait se produire et
qu'il était souhaitable que le gouvernement lui-même pût en
limiter autant que possible les conséquences. Comme seconde
condition, je demandai que M. Leblois me donnât communica-
tion des lettres de M. le général Gonse et m'en remit une copie,
non pas pour les livrer à une vaine publicité, mais comme sau-
vegarde des responsabilités que j'allais prendre en engageant
les négociations dans lesquelles j'allais être un intermédiaire.
Ces conditions acceptées et remplies, je m'occupai de l'ac-
complissement de mon mandat. J'allai le 18 décembre dernier
che>: M. le Ministre de la justice : je lui exposai les faits. Ils
frappèrent son attention et il me promit d'en entretenir M. le
Président du Conseil.
Quelques jours après, le 23 décembre, il eut l'obligeance de
m'avertir que M. le Président du Conseil en avait entretenu lui-
même M. le Ministre de la guerre, qui lui avait promis de se
faire apporter le texte des dépêches et de les comparer avec l'é-
criture d'un officier qui avait semblé suspect à M. le lieutenant-
colonel Picquart et que celui-ci croyait pouvoir être l'auteur de
l'une des dépêches, signée Blanche.
Puis, il me dit que le Ministre de la guerre avait pris l'enga-
— 190 —
gement de procéder lui-même à un examen de ces écritures et
qu'il ferait connaître plus tard le résultat de cet examen.
Le 28, il m'écrivit de revenir à la Chancellerie, et là, il me fit
connaître le résultat des appréciations de M. le Ministre de la
guerre. M. le Ministre de la guerre me faisait répondre qu'il
ne croyait pas que les soupçons de M. le lieutenant-colonel Pic-
quart fussent fondés et qu'il ne voyait pas, comme lui, entre
l'écriture qui lui était signalée et celle de Tune des dépêches,
des similitudes qui permissent de les croire de la même origine.
Se trompait-il, Messieurs ? je n'ai pas à la rechercher, et c'est
une question trop déHcate pour que je l'examine; mais, ce qu'il
y a de sur, c'est que si la personnalité qui avait été l'auteur de
ces documents ne pouvait être désignée avec certitude, il y
avait tout au moins un crime trois fois répété, dont on devait se
préoccuper et je m'attendais à ce qu'après cette communication
une instruction complémentaire fût ouverte.
Il n'en fut pas ainsi, Messieurs. J'eus le très profond regret,
je dois le dire, de constater que le silence continua à se faire sur
une situation qui, quant à moi, m'avait paru des plus graves ;
il se prolongea plusieurs jours et c"est alors qu'en désespoir de
cause, M. le lieutenant-colonel Picquart se décida à déposer,
aux mains de M. le Procureur de la République, à la date du
4 janvier dernier, une plainte formelle pour faux en écritures
privées.
Dans sa plainte, il donne pour auteur de la dépêche signée
Speranza, du 10 novembre, un agent de police dont le nom a
été désigné comme auteur probable de ce document: quand aux
autres documents, la plainte est portée contre « inconnu ».
Cette plainte déposée, Messieurs, on n'agit pas davantage.
M. le commandant Ravary continua à ne rien vouloir entendre,
et c'est ainsi que le 10 janvier, six jours après, on réunit le
Conseil de guerre et que, devant ce Conseil, on entendit la lec-
ture d'un acte d'accusation où il n'est pas fait l'allusion la plus
légère à des faits dont le lieutenant-colonel Picquart avait vai-
nement signalé l'importance.
11 n'avait pas été dans la pensée du commandant Ravary, —
il faut le croire, — dans le plan de son instruction, que la lu-
mière se fit entière. Cependant, en ce qui me concerne, j'avais
fait un effort suprême pour qu'il en fût autrement. J'avais, en
effet, à la date du 6 janvier, adressé à M. le Ministre de la
guerre, une lettre dans laquelle je me permettais de lui poser
quelques points d'interrogation, et où j'appelais son attention
toute particulière sur la nécessité de compléter une procédure
qui présentait des lacunes si regrettables, avant qu'elle vint
devant le Conseil de guerre.
« Nous voici, lui disais-je dans cette lettre, à la veille des
débats qui doivent faire la lumière, et je me suis préoccupé de
l'état de l'instruction qui doit les préparer. Ainsi, il est certain,
du propre aveu du commandant Esterhazy, qu'une pièce a été
soustraite au ministère, pièce qui, dit-il, lui a été remise par
— 191 —
une femme voilée. Qui a soustrait cette pièce l Ou'a-t-il été fait
pour rechercher l'auteur de cette soustraction? Rien.
« Ainsi, encore, des lettres ont été adressées, des dépêches
ont été expédiées au nom du lieutenant-colonel Piccfiiart : ces
lettres et ces dépêches sont destinées à l'intimider, à lui fermer
la bouche et lui disent : h Ne rêvions pas de Tunisie, tu y joues
ton avenir; tu es brisé si tu reviens en France. Voici les accu-
sations qui t'attendent et qui tomberont sur ta tête. »
« Oui a écrit ces lettres, qui a écrit ces dépêches? On est à se
demander encore quels sont les criminels ; l'instruction ne s'en
est point occupée. »
J'ajoute : des pièges ont été tendus de toutes parts aux au-
teurs de la plainte. On a laissé gloser les journaux sans se de-
mander qui les avait préparés ?
De tous ces faits pourtant pouvait ressortir la trace d'un
complot ourdi pour étouffer la vérité.
Messieurs, mes inductions ne visent en particulier personne...
{Murmures bruyants dans l'auditoire.) Que ceux qui sont
habitués à causer témérairement trouvent la circonspection
de mon langage étonnante, je n'en suis pas surpris! Quant à
moi, qui n'ai pas cette habitude, qui pèse mes paroles, je tiens
à ne dire que ce que je sais, et, ce que je sais, je le dis.
Je dis : « Où sont ceux que ces faits dénoncent ? D'où vien-
nent ces dépèches mensongères ? » Elles viennent d'un lieu où
se trouve un certain nombre de personnes délimité: je ne puis
pas dire quelle est celle de ces personnes qui les a expédiées ;
je ne puis pas dire s'il n'y en a qu'une, si elles sont plusieurs,
et je me borne à tracer un cercle et à dire : « Le coupable, il est
là! »
M. le Président. — Vous avez terminé, monsieur Trarieux?
M. Trarieux. — Il ne me reste plus qu'un dernier mot à vous
dire. {Nouveaux bruits.)
Me Clemenceau. — S'il y a dans la salle des personnes qui
trouvent ennuyeux d'entendre M. Trarieux, elles pourraient
s'en aller et nous laisser l'écouter.
M. le Président. — Continuez, monsieur Trarieux.
M. Trarieux. — Je ne suis pas ici pour ennuyer ni amuser
personne; je suis ici pour éclairer la justice, si la justice veut
être éclairée.
M. le Président. — Continuez, monsieur Trarieux.
M. Trarieux. — Je suis arrivé à la dernière période de mes
constatations.
Après avoir été mêlé à tous ces faits, j'avais une telle préoc-
cupation et un si grand souci de ce qui, dans ma pensée, était la
justice, la justice! que je voulus aller jusqu'au Conseil de
guerre pour voir ce qui s'y passerait: je m'y suis confondu avec
le public et là, non plus en ancien Garde des sceaux ou en séna-
teur, mais en qualité de simple citoyen, mêlé aux rangs du
public ordinaire, j'ai assisté à ce débat et je dois le dire, si rien
dans les apparences extérieures n'a pu choquer mon respect de
— 192 —
la justice, j'ai eu, dès le premier moment, conscience que je
n'assistais pas à un procès ordinaire, que ce procès ne ressem-
blerait pas à un autre procès. J'y ai entendu lire tout d'abord
une déclaration du général Saussier qui disait qu'il avait ren-
voyé cette affaire devant le Conseil de guerre pour y éclaircir
des obscurités qui lui étaient apparues et qui ne pouvaient dans
sa pensée être élucidées qu'au jour d'un débat contradictoire.
Je me sentais rassuré autant qu'il était possible, bien que
j'eusse une grande inquiétude à raison des lacunes que je signa-
lais tout à l'heure et, que je savais exister dans la procédure.
Mais, enfin, débat contradictoire, c'était déjà beaucoup. Or,
Messieurs, il se présenta immédiatement un avocat pour
Mme Dreyfus et ses enfants, un autre avocat pour la partie plai-
gnante ; ils demandèrent à être acceptés comme parties interve-
nantes au procès : je savais que des précédents existaient : il y
en avait eu un notamment dans l'affaire Grenier, à Lyon ; je
connaissais l'état de la doctrine : Dalloz et d'autres auteurs
enseignent que les Conseils de guerre peuvent admettre ces
sortes d'interventions. — L'intervention des parties plaignantes
fut ici écartée.
Cette intervention écartée, on donne lecture de l'acte d'accu-
sation. Cet acte d'accusation est un plaidoyer des plus insistants
en faveur de l'accusé, et un réquisitoire foudroyant pour les
témoins qui l'accusent.
M. le rapporteur, — je puis le dire, parce que c'est l'évidence
des faits, et lui-même aurait la loyauté de le reconnaître, —
M. le rapporteur ouvrit la bouche et, dès ses premiers mots, il
apparut que le Ministère public n'était pas un accusateur, mais
qu'il allait être le défenseur même, le premier défenseur de
l'accusé.
Alors, je me demandai : Où donc sera, où pourra être ce débat
contradictoire cherché, voulu, demandé par le général Saussier?
Jusqu'au moment, Messieurs, où le secret du huis clos m'a mis
dans l'impossibilité cle poursuivre mes observations, je n'ai vu
que l'ombre et l'apparence d'une discussion contradictoire.
Messieurs, c'est tout ce que je sais, tout ce que j'ai vu, tout
ce que je pouvais dire. (Nombreux applaudissements.)
M. le Président. — Maître Labori, avez-vous encore des
questions à poser à M. Trarieux?
Me Labori. — Oui, Monsieur le Président, mais elles peuvent
avoir une certaine étendue.
M. le Président. — Alors, nous allons remettre à demain.
Me Labori. — Très volontiers ; d'autant plus que je serai très
heureux de saluer une seconde ibis M. Trarieux à la barre.
{L'audience est lever. \
QUATRIEME AUDIENCE
AUDIENCE DU 10 FÉVRIER
Sommaire. — Arrêt sur les conclusions relatives à l'apport de pièces ou dos-
siers demandé par la défense. — Déposition de M. Trarieux (Suite). —
Incident relatif à l'audition de M. le commandant Forzinetti, de M. le
capitaine Le Brun-Renaud et d'un groupe de témoins. — Incident relatif à
l'examen médical de Mme de Boulancy par M. le docteur Socquet. Conclu-
sions. — Dépositions de M. le lieutenant-colonel du Paty de Clam, de
M. le capitaine de Comminges, de M. le lieutenant-colonel Henry. —
Rappel de M. le général Gonse. — Déposition de M. le lieutenant-colonel
Henry (Suite). — Confrontation de M. Leblois avec M. le lieutenant-colonel
Henry. M. Gribelin et M. le général Gonse. — Arrêt sur les conclusions
relatives à la demande de commission de trois médecins pour examiner
l'état de santé de Mme de Boulancy. — Conclusions à l'effet d'obtenir que
Mme de Boulancy soit interrogée par voie de commission rogatoire. -
— Dépositions de M. de la Batut. de M. le commandant Besson d'Or-
mescheville. de M. Vallecalle, de M. le colonel Maurel, de M. le
colonel Ecbemann, de M. le commandant Patron, de M. le comman-
dant Ravary, de M. le général de Pellieux. — Confrontation de M . du Paly
de Clam avec M. de la Batut. — Dépositions de M. le commandant Paufiin
de Saint-Morel. de M. Dupuy, de M. Guérin, de M. Thévenet. — Déposi-
tion de M. E. Salles ; conclusions et arrêt.
L'audience est ouverte à midi un quart.
M. le Président prononce l'arrêt suivant :
ARRÊT
sur les conclusions relatives à l'apport des pièces ou
dossiers demandé par la défense.
La Cour,
Après avoir délibéré sans le concours de M. le conseiller Lévrier,
Statuant sur les conclusions prises à l'audience d'bier par Zola et
7
— 194 —
Perrenx, concernant les dépositions Gribelin et Leblois, ensemble sur
les conclusions prises par le Ministère public;
En ce qui touche les procédures Dreyfus et Esterhazy ;
Considérant que les débats de ces deux affaires ont eu lieu en tota-
lité ou en partie à huis clos, que la juridiction militaire a estimé que,
dans un intérêt d'ordre public, il n'y avait lieu de faire connaître les
faits dont elle était saisie ;
Considérant, dès lors, que la communication de ces procédures, si
elle était ordonnée, aurait pour résultat de détruire l'effet des déci-
sions rendues par les deux Conseils de guerre et de porter atteinte à
l'autorité de la chose jugée;
En ce qui touche les affaires en cours d'instruction ;
Considérant que ces affaires ne sont pas terminées et qu'on ne
peut prévoir, dès à présent, la suite qui pourra y être donnée ; qu'au
surplus, les faits poursuivis n'ont aucun rapport et aucune connexité
avec ceux articulés dans la citation;
Considérant enfin que l'article 52 de la loi du 29 juillet 1881 sur la
presse oblige le prévenu qui veut prouver la vérité des faits diffama-
toires à signifier au Ministère public, dans les cinq jours de la cita-
tion, la copie des pièces dont il entend se servir et qui doivent être
en sa possession, mais qu'aucun article de la loi jDrécitée n'oblige le
Ministère public à fournir au prévenu des documents dont la défense
voudrait se servir ;
Par ces motifs.
Dit que la communication des pièces demandées ne sera pas
ordonnée ;
Et en ce qui touche les pièces relatives au Conseil d'enquête qui a
statué sur les faits reprochés au colonel Picquart ;
Considérant que ces pièces n'ont aucun caractère judiciaire,
qu'elles sont simplement administratives et qu elles doivent rester
absolument secrètes; qu'il n'appartient pas à la Cour d'en ordonner
la communication ;
Rejette, en conséquence, les conclusions prises et ordonne qu'il
sera passé outre aux débats.
Me Clemenceau. — Je dois faire connaître à la Cour que la
défense attache une grande importance à la comparution, à cette
audience, de M""' de Boulancy et à sa déposition. Or, ayant
oublié hier de poser certaines questions au docteur Socquet
j'avais l'intention de demander ce matin à M. le Président de
le faire appeler à la barre. Dans ces conditions, désirant éviter
toute perte de temps, je me suis permis d'adresser ce matin
au docteur une dépêche dont je désire faire connaître le texte
à la Cour :
A M. le docteur Socquet, 6, boulevard Pdchard-
Lenoir.
Monsieur l'expert,
J'ai l'intention de prier M. le Président des assises de vous appeler
à la barre pour vous demander un renseignement complémentaire à
votre déposition d'hier, dans l'intérêt de mon client. Je me permets
donc, pour gagner du temps, de vous demander directement de vous
— 195 —
trouver aux assises, soit au début, soit au cours de l'audience
d'aujourd'hui.
Veuillez agréer, etc.
On me dit que l'expert n'est pas présent.
L'Huissier-audiencier. — Il n'est pas là.
Me Clemenceau. — J'espère qu'il viendra, mais s'il n'était
pas présent lors de la suspension de l'audience, je prierai M. le
Président de vouloir bien user de son autorité pour le faire
comparaître à nouveau.
M. le Président. — J'ai reçu du chef de l'état-major une
lettre accompagnée d'un certificat de médecin qui constate que
le lieutenant-colonel Henry, étant dans un état de santé déplo-
rable, demande à être entendu aujourd'hui parce que demain il
ne pourrait peut-être pas venir.
Me Labori. — Nous l'entendrons aujourd'hui à l'heure qui
lui conviendra.
J'ai reçu une lettre de Mme Dreyfus. Elle est souffrante
et ne peut pas venir à l'audience d'aujourd'hui. Elle pour-
rait peut-être venir à l'audience de demain ; mais elle de-
mande qu'on renonce à son témoignage et, si la Cour veut bien
me le permettre, je vais lire quelques mots de sa lettre.
M. le Président. — Si vous y renoncez, il faudrait le dire
pour que j'en donne acte.
Me Labori. — Mme Dreyfus m'écrit :
J'ai répondu à l'appel de mon nom à l'audience de mardi ; je me
suis imposé cet effort, parce que j'espérais dire devant la Cour ma
profonde reconnaissance et mon admiration pour XL Zola...
Je passe par discrétion une partie de la lettre et j'arrive à
la fin :
Les angoisses de ces trois journées, s'ajoutant à tout ce que j'ai
souffert, m'ont mis hors d'état de supporter cet excès d'épreuves.
Permettez-moi de ne pas me présenter à ia barre.
Veuillez recevoir l'expression, etc., etc.
M. le Président. — Maître Clemenceau, vous renoncez éga-
lement à ce témoignage ? Monsieur Zola et Monsieur Perrenx
vous y renoncez ?
R. — Oui, Monsieur le Président.
M. le Président. — La Cour donne acte de ce que vient de
dire Me Labori ; il ne sera pas procédé à l'audition de Mmp Drey-
fus.
(S' adressant à Vhuissier-audiencier.) Faites venir le pre-
mier témoin.
19(3 —
DEPOSITION DE M. TRARIEUX KSuite)
M. le Président. — Quelle est la question, maître Labori,
que vous désirez poser à M. Trarieux ?
Mc Labort — Je vais demander différentes choses à M. Tra-
rieux. D'abord, je voudrais lui demander, à l'occasion des faits
ou parmi les faits dont il a parlé hier, quels sont ceux dont il
a pu avoir connaissance lorsqu'il était Ministre de la justice. A-
t-il eu connaissance, à ce moment, d'un dossier secret, d'une
pièce secrète, et quand en a-t-il eu connaissance?
M. Trarieux. — Gomme Ministre de la justice, je n'ai eu au-
cunement àm'occuper de l'affaire Dreyfus ; je crois que si j'a-
vais eu à m'en occuper, il me serait peut-être difficile de m'en
expliquer à cette audience.
M. le Président. — D'ailleurs, nous ne pourrions pas nous
en occuper. Laissons cette affaire de côté. .
M. Trarieux. — Tout ce que j'ai dit hier à l'audience,
je l'ai connu comme simple citoyen, je le tiens de confidences
personnelles.
M. le Président. — Ce n'est pas comme Ministre de la jus-
tice.
Me Labori. — M. Trarieux pourrait-il nous dire s'il a entendu
parler du caractère et de la nature de la correspondance échan-
gée entre M. le général Gonse et M. le colonel Picquart, posté-
rieurement au départ du colonel Picquart du ministère de la
guerre?
M. le Président. — Avez-vous entendu parler de cette cor-
respondance entre le général Gonse et le colonel Picquart, après
le départ du colonel Picquart du Ministère de la guerre ?
M. Trarieux. — J'ai expliqué hier dans quelles conditions
j'avais pris connaissance de la correspondance du général
Gonse. dette correspondance m'a été livrée par mon collègue
M. Scheurer-Kestner, et c'est de lui que je la tiens. J'ai expli-
qué qu'après en avoir lu les copies que m'avait communiquées
mon collègue, bien que ces copies ne m'inspirassent aucune dé-
fiance, cependant, pour plus de sécurité, lorsque M. Lebloisvint
me prier de faire les démarches que j'ai racontées hier, je lui
ai demandé de me communiquer les originaux.
Alors, non seulement j'ai pris connaissance des deux lettres
du général Gonse, dont j'ai parlé, mais j'ai pris aussi connais-
sance, comme je crois l'avoir rappelé, de treize autres lettres qui
étaienttrès importantes et postérieures au départ du lieutenant-
colonel Picquart de son service du bureau des renseignements.
Elles étaient très importantes en ce sens qu'elles m'ont montré
que le colonel Picquart, lorsqu'il a quitté son service, paraissait
avoir conservé la pleine confiance de ses chefs.
M. le Président. — Est-ce que les avocats ont d'autres ques-
tions à poser ?
— 197 —
Me Labori. — Je voudrais poser à M. Trarieux une question
à laquelle il me semble qu'il a répondu hier dans le très remar-
quable exposé qu'il a l'ait; mais, comme elle a une réelle
importance, je suis obligé d'y insister. M. Trarieux voudrait-il
nous dire ce qu'il sait de la façon dont était comprise la mission
qui fut donnée au colonel Picquart lorsqu'il était envoyé succes-
sivement d'un endroit dans un autre, sans avoir même le temps
de rentrer à Paris ?
M. le Président. — En d'autres termes, vous demandez à
M. Trarieux s'il est au courant de la mission qui a été donnée
au colonel Picquart ?
Me Labori. — Je ne demande pas s'il connaît la mission elle-
même et son objet. Je ne demande pas si M. Trarieux était au
courant de cet objet, parce que je ne sais pas si, en ce cas,
M. Trarieux pourrait nous le dire. S'il le peut il voudra bien
le faire. Mais je voudrais savoir si certaines circonstances sont
à sa connaissance, à ce sujet, et alors je lui serai reconnaissant
de nous le dire.
M. le Président. — M. le général de Boisdeffre nous a dit
hier que c'était une mission secrète.
Me Labori. — Je ne demande pas à l'honorable témoin l'objet
de la mission. Elle est secrète comme tout ce qui est dans cette
affaire ; seulement, ceux qui peuvent connaitreles détails de la
mission savent que leurs déclarations ne compromettraient
aucune espèce d'intérêt supérieur; c'est un secret parce que
c'est un secret, il n'y a pas d'autre raison .
M. le Président. — Il peut y avoir là des secrets qui inté-
ressent la défense nationale; c'est pourquoi je ne poserai aucune
question là-dessus.
Me Labori. — On dit qu'il en est ainsi, c'est entendu ! mais
je voudrais savoir si M. Trarieux est au courant des conditions
dans lesquelles on demandait à M. le colonel Picquart de rem-
plir sa mission, et ce que ces circonstances pouvaient avoir de
singulier ou d'extraordinaire. Si M. Trarieux le sait, je voudrais
qu'il s'expliquât sur ce point.
M. le Président. — Témoin, vous comprenez la question.
Je vous demanderai de dire ce que vous croirez devoir dire .
M. Trarieux. — Je n'ai rien vu dans les lettres dont je viens
de parler qui eût le caractère d'un secret intéressant la défense
nationale : j'y ai vu des instructions données sur la mission
que devait accomplir le colonel Picquart; il me serait même
difficile de relater d'une manière précise quelles étaient ces ins-
tructions ; je croirais d'ailleurs tout à fait inutile de le faire si
j'en avais souvenir, parce que, malgré tout, c'étaient des ordres
de service qui n'intéressent pas ce débat; il y aurait toujours
une certaine indiscrétion à les rappeler.
M. le Président. — C'est cela.
M. Trarieux. — La seule chose que je puisse dire, c'est que
j'ai conservé l'impression, à la lecture de ces lettres, que le
colonel Picquart conservait avec ses chefs les relations les plus
_ 198 —
affectueuses et les plus cordiales et qu'il me paraissait posséder
aussi leur entière confiance. Répondant à une autre partie des
questions qui me sont posées, je puis dire que la lecture de
cette correspondance a fait naître en moi la pensée — mais ce
n'est là qu'une interprétation — que le colonel Picquart était
éloigné de Paris dans une certaine intention. 11 fut d'abord
envoyé dans la région de l'Est, puis dans la région du Midi ;
chaque jour, une lettre nouvelle, des ordres de service nouveaux
lui arrivaient qui l'éloignaient un peu plus de Paris, et enfin on
finit par lui faire franchir la Méditerranée; on l'envoya en
Algérie et plus loin encore en Tunisie. J'ai bien conservé de la
lecture de ces lettres cette impression qu'après l'avoir éloigné
de Paris à l'avant- veille de l'interpellation Gastelin, on tenait à
ce qu'il ne revint pas.
M. le Président. — Maître Labori, est-ce tout?
Me Labori. — J aurais encore un mot à demander à M. Tra-
rieux, c'est le dernier. Monsieur .Trarieux pourrait-il nous dire
s'il n"a pas reçu, pendant qu'il était Ministre de la justice, la
visite d'un honorable avocat qui s'intéresse tout particulièrement
aux affaires dont il est question ici, et, dans ce cas, s'il estime
qu'il peut en parler, pourrait-il nous dire quel a été l'objet de
cette visite et quelle conversation a été tenue entre les deux
interlocuteurs ?
M. Trarieux. — Je crois que vous voulez parler de la visite
que m'a faite Me Démange ?
Me Labori. — Oui.
M. le Président. — Est-ce au sujet de l'affaire Dreyfus ?
M. Trarieux, se tournant vers Me Labori. — Vous venez
de me poser une question, mais elle ne s'adresse pas à moi
en tant que ministre.
M. le Président. — Oui, mais est-ce au sujet de l'alfaire
Dreyfus ?
M. Trarieux. — C'est au sujet d'une pièce qui intéresse le
procès Dreyfus.
M. le Président. — Je vous prie de ne pas en parler. (Bruit.)
Me Labori. — Voulez-vous me permettre d'intervenir ici. Je
n'ai pas de questions à adresser à M. le Président; cependant,
je voudrais lui faire une observation très respectueuse parce
que, peut-être, elle sera de nature à le faire revenir sur Tinter-
diction à M. Trarieux de déposer sur ce point. Hier, M. le général
Mercier a cru devoir dire, sur l'affaire Dreyfus, des paroles qui,
comme toutes celles qui viennent d'un certain côté ici, sont in-
complètes. Elles ont été accueillies avec des manifestations
très violentes; mais je n'ai rien pu obtenir de plus que ce qui
avait été dit, parce qu'il est entendu que chacun ici, quand il
s'agit de cette affaire, peut parler si cela peut nous nuire, et
n'a pas le droit de parler si cela peut nous servir.
M. le Président. — Je vous demande pardon, maître Labori ;
je crois présider ici avec toute l'indépendance voulue. Si j'em-
pêche M. Trarieux de parler sur l'affaire Dreyfus, c'est que
— 199 -
vous connaissez l'arrêt de la Cour. Je in incline devant cet
arrêt et devant les dispositions de la loi qui m'en font un de-
voir absolu, et, je vous le répète, il ne sera pas question ici de
tout ce qui touchera à l'affaire Dreyfus.
Vous me parlez de ce que le général Mercier a dit hier. Per-
mettez-moi d'ajouter que si le général Ta dit, c'est que je n'ai
même pas eu le temps de l'arrêter. {Rumeurs.) Il l'a dit trop
vite, sans quoi je l'aurais empêché; que cela reste entendu.
Me Labori. — C'est entendu, mais je parle en ce moment aux
jurés; je ne m'occupe en ce moment que des paroles de M. le
général Mercier, dont certaines personnes essaient de tirer un
parti abusif.
M. Zola. — Dans la presse.
Me Labori. — Gomme nous n'avons pas le droit de discuter
et de répondre, il ne me reste rien à faire ; je m'incline devant
l'interdiction que M. le Président a faite à la déposition de M.
Trarieux sur ce point.
M. le Président. — Je vous ai dit qu'il y a un arrêt de la
Cour, rendu conformément à la loi et je m'y conformerai pen-
dant tout le temps de ces débats, quoi que vous disiez et quoi
que vous fassiez.
Me Labori. — Je ne reviens que sur les questions sur les-
quelles je crois avoir le droit de revenir.
M. le Président. — Non, vous posez des questions qui
violent l'arrêt que nous avons rendu.
Me Labori. — Permettez-moi. En toutes matières, surtout en
matière de droit et de justice, toutes les questions sont sus-
ceptibles d'interprétation. La Cour et le Président peuvent avoir
une opinion et la défense une autre.
M. le Président. — Il ne faut pas faire des questions in-
directes et, par des voies détournées, arriver au même résultat.
Je vous ai dit que je ne poserai aucune question concernant
l'affaire Dreyfus.
Me Labori. — C'est entendu, mais je tire, au point de vue des
intérêts de ma défense, toutes les conséquences nécessaires de
la situation.
M. le Président. — Dans votre plaidoirie, vous tirerez
toutes les conséquences que vous voudrez, je vous laisserai la
liberté la plus absolue et je suis convaincu — ainsi que je vous
le disais avant-hier — que vous en userez avec le tact et la
courtoisie que nous vous connaissons ; mais, quant à poser des
questions qui sont contraires à l'arrêt de la Cour et à la loi, je
ne le ferai jamais.
Me Labori. — Je le comprends et je m'incline.
M. le Président. — Eh bien! inclinez-vous chaquefois; vous
aurez toutes les libertés que vous voudrez ; mais tout ce qui
sera contraire à l'arrêt rendu et à la loi, je ne le ferai jamais.
Me Labori. — Je poserai toutes les questions que je croirai
utiles à ma défense, quelle que puisse être votre opinion sur
ces questions. Vous prendrez à cet égard, monsieur le Prési-
— 200 —
dent — et la pour avec vous, car vous n'êtes pas le maître
unique — les décisions que vous croirez utiles.
Me Clemenceau. — Je crois que la Cour s'est méprise. Aucun
de nous n"a l'intention de violer ses arrêts : ce que nous avons
voulu retenir et qu"il me semble important de préciser, c'est
que, malgré vous, monsieur le Président — c'est vous-même
qui l'avez dit — le général Mercier a émis hier une affirmation
nette. Son caractère m'importe peu...
M. le Président. — Je répète que je n'ai pas eu le temps de
l'arrêter.
M" Clemenceau. — Je ne dis pas le contraire. Je veux faire
constater par MM. les jurés ce fait: nous voulions provoquer,
aujourd'hui, soit une. contradiction, soit une confirmation des
paroles prononcées par le général Mercier et vous nous dites
qu'en vertu d'un arrêt de la Cour, cela n'est pas possible. MM. les
jurés retiendront que, pour une audience de justice, c'est une
situation singulière : une accusation peut se produire et la con-
tradiction n'est, parait-il, pas permise : c'est un fait anormal que
que je constate.
M. le Président. — Il s'est produit malgré le Président des
assises.
M" ( Jlémenceau. — Je me borne seulement à une constatation,
rien de plus.
M. lePrésident. — Vous n'avez plus d'autres questions?
M. Zola. — Je voudrais poser une question à M. Trarieux.
M. le Président. — Laquelle?
M. Zola. — La voici : Que pense-t-il de la façon dont on aurait
pu introduire la revision auprès du Garde des sceaux actuel?
( m nous a surtout reproché de n'avoir pas employé les voies
légales; on a dit et répété dans la presse que nous avions pro-
cédé d'une façon qui n'était pas la bonne, et je sais que beau-
coup de bons esprits nous ont fait un crime d'avoir agi comme
nous l'avons fait. Je voudrais donc poser à M. Trarieux cette
question : A-t-il su que M. Scheurer-Kestner voulait introduire
La revision auprès du Garde des sceaux actuel? pourquoi en
a-t-il été empêché ? et eDlin, que pense M. Trarieux de cette voie
de revision introduite auprès du Garde des sceaux?
M. le Président. — Vous avez entendu la question?
M. Zi »i.a. — C'est de l'affaire Esterhazy dont il est question ;
<-e n'est pas de l'affaire Dreyfus, je ne prononce pas le nom de
I Dreyfus. Rires.)
M. Trarieux. — Alors, c'est une sorte de consultation. On
veut savoir mon opinion.
M. Zola. — Non seulement au point de vue du droit, mais
aussi sur les faits. Nous voudrions savoir s'il est arrivé à la
connaissance de M. Trarieux quelles étaient les intentions
véritables de M. Scheurer-Kestner lorsqu'à éclaté la dénoncia-
tion de M. Mathieu I (revins contre le commandant Ester-
hazy.
M. Trarieux. — Voici ce que je sais sur ce point et ce que
- 201 —
je crois être le droit et la légalité. Ce que je sais, parce que je le
tiens de M. Scheurer-Kestner lui-même, c'est que, dans la
période où il a fait des démarches auprès du Président du
Conseil et du Ministre de la guerre pour les déterminer à
prendre en main eux-mêmes l'initiative de la revision du procès
Dreyfus, qui lui paraissait appartenir au gouvernement, son
intention était de saisir éventuellement de cette demande le
Ministre de la justice.
Il paraîtrait même qu'il avait consulté un avocat à la Cour
de cassation et fait préparer dans ce but une requête ; mais la
réponse qu'il demandait s'étant fait très longtemps attendre, à
côté de lui, un intéressé plus direct dans l'affaire, M. Mathieu
Dreyfus, frère du condamné, porta plainte au Ministre de la
guerre contre le commandant Esterhazy, et, à partir du jour
où cette plainte a été portée, M. Scheurer-Kestner a été dans
l'impossibilité de donner suite à son intention primitive. Voilà
le fait.
Puisque l'on me demande mon opinion sur la question de
droit, la voici : Je crois que, en effet, on porte une accusation
tout à fait erronée et très mal fondée, soit contre M. Scheurer-
Kestner, soit contre M. Mathieu Dreyfus, lorsqu'on les rend
responsables de l'agitation et malheureusement des désordres,
disons-le, auxquels ont donné lieu jusqu'à ce jour leurs dé-
marches.
En effet, il y a deux voies ouvertes pour obtenir la revision
d'une erreur judiciaire, c'est l'article 443 du Gode d'instruction
criminelle qui les détermine. La première est celle-ci : on
peut, une fois que la condamnation a été prononcée, si on
découvre que les faits auxquels cette condamnation s'applique
ont été commis par une autre personne que le condamné, pro-
voquer des poursuites contre cette autre personne et, si on la
fait condamner, cette condamnation se trouvant en contradic-
tion avec la condamnation antérieure qui aurait frappé un
innocent, la nécessité de la re vision de l'erreur judiciaire
s'impose. Dans cette première hypothèse, ces deux condamna-
tions entraînent nécessairement, ipso facto, la revision du
procès.
Voici la seconde voie — elle est différente de l'ancienne, elle
est l'œuvre de la législature actuelle et résulte d'une loi votée
le 6 juin 1895 sous le ministère dont j'ai eu l'honneur de faire
partie : — on peut> si on découvre, après une condamnation,
un fait nouveau qui était inconnu au moment où celle-ci a été
prononcée, et qui est de nature à établir l'innocence du con-
damné, saisir le Ministre de la justice et provoquer de sa part
la revision du procès. On demande au Ministre de la justice de
saisir la Cour de cassation, qui est juge en pareille matière.
Telles sont les deux voies à suivre. Or, il est incontestable
que M. Mathieu Dreyfus s'est engagé dans la première; car, en
portant une plainte formelle contre le commandant Esterhazy,
il espérait obtenir une condamnation contre lui, et, dans ce cas,
— 202 —
cette condamnation avait pour conséquence immédiate et
forcée d'entraîner la re vision du procès de son frère. M. Mathieu
Dreyfus a donc bien employé la voie qui lui était tracée par la
loi. Pouvant opter entre les deux voies ouvertes, il a pris la
première .
Toute la question paraît être de savoir s'il n'aurait pas mieux
fait de prendre la seconde. Je crois que c'est à cela que se rédui-
sent le reproche qui lui a été adressé et la critique qu'on fait de sa
procédure. On a paru penser qu'il aurait mieux fait de s'adresser
au Ministre de la justice en le saisissant par voie de requête. Je
crois qu'on se trompe tout à fait. Voici pourquoi : Je suppose
que, au lieu de porter plainte contre le commandant Esterhazy
entre les mains du Ministre de la guerre, M. Mathieu Dreyfus
se fût adressé au Ministre de la justice en lui demandant de
provoquer la revision, quel est le fait nouveau dont il eût pu
se prévaloir pour obtenir du Ministre de la justice qu'il saisît
la Cour de cassation de cette demande de révision?
Il n'y en a qu'un, c'est la similitude d'écriture du comman-
dant Esterhazy avec celle du bordereau qui avait été à tort
attribué, par le jugement de 1894, au capitaine Dreyfus. Voilà le
fait nouveau unique qu'il eût pu invoquer, il n'y en a pas
d'autre ; la question est de savoir si le bordereau a été écrit par
le commandant Esterhazy ou par le capitaine Dreyfus; car- tout
cela est d'une extrême simplicité. Si l'écriture est celle du com-
mandant Esterhazy, elle ne peut pas être celle du capitaine
Dreyfus ; si c'est celle du capitaine Dreyfus, ce n'est pas celle
du commandant Esterhazy.
Le l'ait nouveau aurait été la production de l'écriture
d'Esterhazy au Ministre de la justice; mais si ce fait avait été
signalé au Ministre de la justice, il fallait en tirer immédia-
tement une conséquence, c'est que l'auteur de cette écriture,
M. Esterhazy, devenait le coupable. Il était impossible que la
demande de revision lut introduite devant la Cour de cassa-
tion avant que cette question eût été contradictoirement réglée
avec M. Esterhazy; on ne pouvait pas faire reviser l'erreur
judiciaire dont Dreyfus ava^t été victime avant qu'il eût été
établi avec J'intéresse direct, que cette erreur était le résul-
tat de son crime, et que c'était lui qui était l'auteur du borde-
reau indûment attribué à Dreyfus.
Cela eût été nécessaire. Alors, le Ministre de la justice, se
trouvant dans la nécessité de faire régler cette question contra-
dictoirement avec Esterhazy, eût dû exercer des poursuites
contre lui. Seulement, il n'aurait pas pu le faire lui-même, par
cette raison très simple que M. Esterhazy, étant militaire, était
justiciable des tribunaux militaires et que, par conséquent, il
aurait fallu que le Ministre de la justice le renvoyât à son col-
lègue, le Ministre de la guerre. Si, donc, on eût pris cette voie
d'un recours au Ministre de la justice, non seulement on
n'eût rien gagné, mais on eût perdu du temps, car on fût arrivé
par un circuit au même résultat.
— '203 —
J'ai fait toutes ces observations dans une lettre que j'ai écrite
au rédacteur du Temps.
Il ne faut pas croire, d'?illeurs, que, en matière d'erreurs
judiciaires, la requête des parties intéressées soit absolument
nécessaire quand il y a certitude et notoriété; le Ministre de la
justice peut se saisir lui-même et il est des cas dans lesquels
cela devient pour lui un devoir. Le chef de la justice qui a, ou
croit avoir, connaissance d'une erreur judiciaire, doit évidem-
ment réparer cette erreur et prendre l'initiative des actes de pro-
cédure qui feront obtenir cette réparation. Ainsi la requête n'eût
pas même été nécessaire.
Dans tous les cas, je ne crois pas que M. Scheurer-Kestner
eût été qualifié pour faire une pareille requête et, lorsqu'il en a
eu la pensée, je crois qu'il se trompait; car la requête légale
pour obtenir réparation d'une erreur judiciaire doit être, est-il
dit dans la loi, présentée par les parties intéressées, c'est-à-dire
soit le condamné, soit son tuteur légal, ou, après sa mort, ses
héritiers, comme dans l'affaire Pierre Vaux. Or, M. Scheurer-
Kestner n'était rien du tout par rapport à Dreyfus; il n'y a,
entre M. Scheurer-Kestner et la famille Dreyfus aucun lien, si
ce n'est le sentiment de la justice qu'il porte dans son cœur
comme tous les citoyens qui partagent ses idées. C'est ce senti-
ment qui lui fait souhaiter que, s'il y a eu une erreur judiciaire
commise, elle soit réparée. Il avait le droit que nous avons
tous, par la parole et par la plume, dans les réunions publiques
et dans les journaux, de demander qu'on fasse justice, mais il
n'avait pas le devoir ni même le droit de s'adresser par requête
au Ministre de la justice.
Telle est la réponse que je pouvais faire à M. Zola.
M. Zola.. — Je remercie M. Trarieux.
M. Trarieux. — Ma présence n'est plus utile?
Me Labori. — Non.
INCIDENT
relatif à l'audition de M. le commandant Forzinetti, de
M. le capitaine Le Brun-Renaud et d'un groupe de témoins .
Me Labori. — Je voudrais faire une observation à M. le Pré-
sident, en ce qui concerne un certain nombre de témoins pour
lesquels je sais qu'on ne posera pas les questions que je vou-
drais.
Je voudrais interroger AI. le commandant Forzinetti. Voici la
liste des questions que j'aurais a lui poser :
— 204 —
M. Dreyfus a-t-il jamais fait des aveux ?
Dans qu'elles circonstances Dreyfus a-t-il été incarcéré ?
Ouelle a été son attitude pendant l'incarcération ?
Ouelle a été et quelle est votre conviction au sujet de la culpabilité
de "Dreyfus ; sur quels faits avez-vous fondé cette conviction ?
M. du Paty de Clam ne pénétrait-il pas la nuit, dans la cellule de
Dreyfus, une lanterne sourde à la main, pour surprendre Dreyfus
pendant son sommeil? etc., etc..
Ces questions seront-elles posées?
M. le Président. — Non.
Me Labori. — Ilyaun autre groupe de témoins, parmi lesquels
M. Merzbach, à qui je voulais demander quelle était la con-
versation qu'il eut avec le capitaine Le Brun-Reuaud, lorsqu'il
fut chargé de porter un ordre à ce capitaine pendant la scène de
la dégradation.
M. le Président. — Sur votre liste, le capitaine Le Brun-Re-
naud figure avant M. Merzbach.
M'' Labori. — C'est possible ! en tout cas il est dans le même
groupe.
Si je ne puis poser à chacun des témoins de ce groupe ces
questions :
« Dreyfus a-t-il fait des aveux? » « Savez-vous le contraire »,
etc., cela fait une série de témoins auxquels nous sommes
obligés de renoncer.
M. le Président. — Je suis obligé d'entendre ces témoins, saut
à les renvoyer, dès qu'ils auront prêté serment, s'ils n'ont rien
à dire.
M. Zola, à Me Labori. — Acceptez.
Me Labori. — A moins que nous y renoncions, monsieur le
Président.
M. Zola, à M* Labori. — N'y renoncez pas.
Me Clemenceau. — S'ils viennent et que nous ne puissions
pas poser les questions, il est inutile de les déranger.
M. Zola. — Qu'on les fasse venir !
M. le Président. — Toutes les questions qui touchent à
l'affaire Dreyfus ne seront pas posées.
M. Zola. — Qu'on les fasse venir!
M. le Président. — Faites venir le témoin suivant, M. For-
nizetti.
(M. Forzinetti se présente à la barre et prête serment.)
Me Labori. — N'est-il pas à la connaissance de M. le comman-
dant Forzinetti que, par suite de faits très précis sur lesquels
je le prierai de s'expliquer, jamais, à aucun moment, le capitaine
Dreyfus n'a fait un aveu ?
M. le Présuma r. — La question ne sera pas posée.
Me Labori. — Je renonce à la déposition deM, le commandant
et à tout le groupe qui suit, lequel n'a pas à déposer sur autre
chose. Voici les noms des témoins de ce groupe : Commandant
— 205 —
Forzinetti, capitaine Le Brun-Renaud, M. Merzbach. M. Clissoni
M. de Fontbrune, M. Dumont, M11"' Chapelon, M. Dubois,
M. rrbain-Gohier.
M- le Président. — Ainsi la défense, d'accord avec le Mi-
nistère public, renonce à l'audition de ces témoins ?
M. l'Avocat général. — Les deux derniers n'étaient pas no-
tifiés.
M'' Labori. — Il est vrai: mais nous y renonçons.
M. le Président. — Je donne acte de ce que la défense re-
nonce à l'audition de ces témoins. (A V Huissier- Audiencicr .)
Faites venir le commandant du Paty «le Clam.
INCIDENT
relalif à l'examen médical de Mme de Boulancy
par M. le docteur Socquet.
L'Huissier-Audiexcier. — Le docteur Socquet est là.
M. le Président. — Faites-le entrer.
Maître Clemenceau, quelestle renseignement que vous voulez
demander au docteur Socquet ?
Aie Clemenceau. — J'ai oublié de demander hier au docteur
Socquet à quel endroit il avait trouvé Mme de Boulancy: si c'était
22, boulevarddes Batignolles ?
M. le docteur Socquet. — Non.
Me Clemenceau. — Le témoin veut-il dire à la Cour comment
il a pu retrouver Mme de Boulancy, puisqu'il ne connaissait que
son adresse, 22, boulevard des Batignolles?
M. le docteur Socquet. — C'est par la lettre qui m'a été re-
mise par M. le Président. Celui-ci m'a remis un certificat cons-
tatant la maladie et auquel était jointe une lettre par laquelle
j'ai su l'adresse.
Me Clemenceau . — Je rappelle à la Cour qu'à l'audience
dernière un incident très vif s'est produit sur cette question.
J'ai affirmé à M. le Président que Mme de Boulancy n'habitait
pas boulevard des Batignolles et M. le Président m'a répondu:
« Elle y habite, car le certificat du médecin l'indique. » C'est le
contraire de ce que vient de déclarer le témoin. Alors je ne com-
prends plus. Monsieur le Président se rappelle peut-être l'inci-
dent auquel je fais allusion ?
M. le Président. — Parfaitement. Je cherche l'adresse sur
la lettre. (Il lit.)
M. le docteur Socquei'. — C'est sur la troisième page.
M. Zola. -— De qui est cette lettre :'
— 206 -
M. le Président. — Voici la lettre :
Monsieur le Président,
J'ai l'honneur de vous prévenir qu'il me sera impossible de me
rendre demain lundi à l'audience où je suis appelée comme témoin.
Je suis retenue dans mon lit par une affection cardiaque qui me fait
beaucoup souffrir en ce moment. Voici, du reste, le certificat de mon
docteur, M. Bas, 4, rue de Berlin.
Je prierais Monsieur le Président de vouloir bien s'en rapporter
aux deux dépositions qui sont entre les mains de M. le juge d'ins-
truction. Je suis, 54, avenue de Neuilly, dans ma famille.
Me Clemenceau. — La Cour vqudra bien retenir qu'il s'était
produit un incident à ce sujet, et que ce renseignement du
changement d'adresse ne m'avait pas été fourni. Je n'ai donc
plus à demander au docteur comment il a trouvé Mme de Bou-
lancy ; mais je voudrais lui poser une autre question.
M. le Président. — Mon collègue me fait remarquer que
j'avais donné lecture de cette lettre à l'audience.
Me Clemenceau. — Monsieur le Président, veuillez vous sou-
venir de ce que j'ai dit alors : Je suis certain qu'on ne trouvera
pas Mme de Boulancy, 22, boulevard des Batignolles.
M. le Président. — J'ai répondu que c'était le domicile
indiqué dans le certificat du médecin. Le certificat porte 22,
boulevard des Batignolles; mais la lettre qui était jointe au
certificat porte 54, avenue de Neuilly.
Me Clemenceau. — Je constate que ma précédente affirmation
était exacte, et je continue.
M. Zola. — La lettre n'a pas été lue.
M. le Président. — Si.
M. Zola. — Non, monsieur le Président.
M. le Président. — Monsieur Zola, je croyais avoir lu toutes
les lettres d'excuse.
M. Zola. — J'affirme que la lettre n'a pas été lue. Monsieur le
Président paraît mettre en doute ma parole.
M. le Président. — Non, monsieur Zola, mais cet incident
n'a pas d'importance.
M. Zola. — Aucune, mais on peut se reporter au compte
rendu sténographique et l'on verra que l'adresse où est actuel-
lement MIlie de Boulancy n'a pas été dite à l'audience.
M. le Président. — Cela n'a aucune importance.
Me Glémenceau. — Je fais toutes réserves, et je continue. Au
cours de la visite de M. le docteur Socquet à Mme de Boulancy,
n'a-t-il pas été question entre eux de choses n'ayant aucun
rapport avec la maladie elle-même?
M. le docteur Sogquet. — Oui, nous avons causé d'autres
choses.
Me Clemenceau. — Je précise. D'autres choses ne concernant
pas sa santé ?
M. le docteur Socquet. — Parfaitement.
— 201 —
Me Clemenceau. — Voilà le premier point posé. Monsieur le
Président veut-il demander au témoin si celui-ci n'avait pas, au
cours de cette conversation engagée en dehors de tout secret
professionnel, posé à Mme de Boulancy la question suivante :
« Est-il vrai que vous ayez des lettres du commandant Ester-
hazy autres que celles qui ont été publiées ? »
M. LE DOCTEUR SOGQUET. — Non.
Me Clemenceau. — Le témoin n'aurait-il pas dit à Mme de
Boulancy : « Est-il exact que vous ayez trois télégrammes du
commandant Esterhazy ? »
M. LE DOCTEUR SOCQUET. — Non.
Me Clemenceau. — Mme de Boulancy ne lui aurait-elle pas dit
spontanément : « J'ai des lettres du commandant Esterhazy,
lesquelles sont beaucoup plus graves que celles qui ont été
publiées », et spontanément aussi ne lui aurait-elle pas dit :
«On a prétendu à tort que j'avais trois télégrammes du com-
mandant Esterhazy, je n'en ai que deux » ?
M. LE DOCTEUR SOCQUET. — Non.
Mfl Clemenceau. — Est-ce que, dans la conversation, le mot
Esterhazy n'a pas été prononcé par une personne quelconque ?
M. LE DOCTEUR SOCQUET. — Oui.
Me Clemenceau. — Ah ! Dans quelles conditions ce mot a-t-il
été prononcé, et par qui ?
M. le docteur Socquet. — Par Mme de Boulancy.
Me Clemenceau. — Mme de Boulancy n'a pas dû prononcer
ce seul mot; le témoin voudrait-il nous dire quels sont les au-
tres mots qu'elle a combinés avec celui-ci?
M. le Président. — Je vous ferai observer, maître Clemen-
ceau, que vous entrez dans le domaine d'une conversation
privée.
Me Clemenceau. — La défense attache la plus grande impor-
tance au témoignage de Mme de Boulancy et à la production des
lettres et des deux télégrammes qu'elle possède encore. Dans
ces conditions, nous ferons tout notre possible pour obtenir que
M""' de Boulancy vienne à cette audience, et pour éclairer la
Cour et MM. les jurés sur la question des lettres du comman-
dant Esterhazy.
M. le Président — En ce qui concerne la présence à l'au-
dience de Mme de Boulancy, vous savez que M. le docteur Soc-
quet a déclaré qu'elle était dans l'impossibilité de venir.
Me Clemenceau. — Je dis qu'en raison de l'importance de
l'incident pour la défense, nous ferons tout notre possible pour
éclaircir la question, et je prie Messieurs les jurés de retenir
que si nous n'y arrivons pas, c'est que ce sera impossible.
Sachant quïl avait été question des lettres du commandant
Esterhazy entre Al11"1 de Boulancy et M. le docteur Socquet, j'ai
voulu lïnterroger sur ce point. La Cour retiendra que, lorsque
j'ai demandé au témoin s'il n'avait pas dit à Mme de Boulancy :
ce Avez-vous encore des lettres du commandant Esterhazy ? »
le témoin a répondu ; « Non, je n'ai pas posé cette question,
— 208 —
mais le nom d'Esterhazy a été prononcé. » Alors j'insiste et je
demande au témoin quelles sont les autres parotes que Mme de
Boulancy a jointes à ce mut Esterhazy.
M. le docteur Sogquet. — .le suis tout disposé à répondre,
mais cela sort de la mission que la Cour m'avait confiée. Si on
n'y voit pas d'inconvénient, je dirai que lorsque j'ai examiné
Mrae de Boulancy, cette dame m'a raconté différents faits, entre
autres, comment elle était arrivée dans l'état où elle se trouve et
les ennuis qu'elle éprouvait. Je l'ai laissée causer, car je tenais
à me faire une opinion sur son état de santé ; elle m'a parlé
des lettres du commandant Esterhazy et m'a dit qu'elle avait
porté plainte au Parquet, qu'une instruction était ouverte con-
tre une personne qui avait abusé de ses lettres. Elle disait
qu'elle avait confié ses lettres à une personne qui les avait trou-
vées intéressantes à lire et qui en avait fait un usage que
Mme de Boulancy ne sut que plus tard. Elle me dit notamment
que cette personne les avait confiées au Figaro et que, lors-
qu'elle lui rapporta ces lettres, M. Hamard, sous-chef de la
sûreté, arrivait chez elle une heure après pour les saisir. Elle a
ajouté que toutes ces lettres étaient du commandant Esterhazy.
Voilà tout ce que m'a dit Mmede Boulancy sur le commandant
Esterhazy et sur ses lettres.
Me Clemenceau. ---Le témoin a dit /ouïes ses lettres. Je vou-
drais qu'il comprît bien la portée de ma question. Est-ce que
toutes ses lettres, cela veut dire celles publiées par le Figaro,
plus les autres lettres que M11"1 de Boulancy aurait encore en sa
possession, ou qu'elle aurait déposées chez un de ses conseils?
M. le docteur Socquet. — « Toutes ses lettres», voilà ce que
m'a dit M11"' de Boulancy. Six lettres plus une septième, celle
qui porte le mot uhlan.
Me Clemenceau. — Elle a dit qu'elles étaient toutes authen-
tiques ?
M. le docteur Socquet. — Oui, voilà ce qu'elle m'a dit; je
ne l'ai pas interrogée, je l'ai laissée causer, n'y voyant pas
d'inconvénient.
Me Clemenceau. — Je ne fais pas de reproches au témoin,
mais je voudrais savoir si quelqu'un n'a pas prononcé le mot
de télégramme?
M. le docteur Socquet. — Non, personne.
Me Clemenceau. — Je voudrais éviter toute équivoque. A-t-on
parlé de petit bleu, de dépêches, je cherche enfin tous les sy-
nonymes ?
M. le docteur Socquet. — Par rapport au commandant Es-
terhazy '! Non.
M'' Clemenceau. — A-t-on prononcé le mot de dépêche, de
message téléphonique, télégraphique, que sais-je?
M. le docteur Socquet. — M1110 de Boulancy a prié une de
ses nièces, présente lors de ma visite, d'envoyer un télégramme
à son médecin traitant pour lui demander s'il avait des rensei-
g nements complémentaires à me fournir.
— 209 —
Me Clemenceau. — Mai^ n'a-t-il pas été question d'autres
messages télégraphiques ou téléphoniques, affublés d'un nom
quelconque, ayant rapport au commandant Esterhazy ?
M. le docteur Socquet. — Pas du tout; je n'en ai conservé
aucun souvenir.
Me Labori. — Mme de Boulancy a affirmé l'authenticité de
toutes les lettres, y compris celle du ulilaa ?
M. LE DOCTEUR SOCQUET. — Oui.
Mft Clemenceau. — Est-ce qu'on a parlé d'autres lettres ? Je
pose les questions très franchement <jt demande au témoin d'y
répondre de même.
M. LE DOCTEUR SOCQUET. — Du tout.
Me Clemenceau. — Un dernier point. La Cour se rappelle que
j'avais demandé au témoin, hier, s'il avait vu les deux médecins
traitants. Je demande au docteur Socquet s'il n'a pas vu autre
part que chez M1"0 de Boulancy, et avant sa déposition à l'au-
dience, le médecin qui traite Mme de Boulancy.
M. le docteur Socquet. — Non.
Me Clemenceau. — Nulle part?
M. le docteur Sooquet. — J'ai eu des renseignements écrits
complémentaires, lesquels confirment absolument ceux qu'on
m'avait donnés, à savoir que Mme de Boulancy avait eu un éva-
nouissement dans son cabinet vendredi, lequel l'avait obligée
de rester chez elle, de prendre le lit et que, dans la nuit "du
samedi au dimanche, elle avait eu une syncope. C'étaient des
renseignements complémentaires qui m'étaient indispensables
pour éclairer ma religion. J'avais le droit de m'aider de tous
les renseignements pour arriver à la manifestation de la vérité.
Me Clemenceau. — La Cour retiendra que le témoin dit que
ces renseignements étaient indispensables; je m'étonne qu'il
ne nous les ait pas donnés hier quand je lui ai demandé s'il
avait vu les médecins traitants. Est-ce que l'opinion du docteur
Socquet, hier, était basée uniquement sur l'examen de la malade
et les certificats qui sont au dossier? M. le docteur Socquet a-t-il
reçu, non pas oralement, mais par écrit, des renseignements du
médecin traitant ?
M. LE DOCTEUR SOCQUET. — Oui.
Me Clemenceau. — Ces renseignements ont été très graves
puisqu'ils indiquaient une syncope.
M. le docteur Socquet. — Et un évanouissement.
Me Clemenceau. — Des choses très graves qui ont servi au
docteur à asseoir son opinion !
M. le docteur Socquet. — Pardon, elles l'ont confirmée.
J'avais évidemment besoin de renseignements complets et
exacts pour m'éclairer et être jplus certain.
M. le Président, aux défenseurs. — Avez-vous d'autres
questions à poser au témoin ?
(Au témoin) Docteur, retirez-vous.
M. Zola. — Il est bien entendu, n'est-ce pas, que l'honorable
témoin n'a reçu aucune confidence au sujet des deux lettres du
— 210 —
commandant Esterhazy qui se trouvent encore entre les mains
de M"10 de Boulancy et dans lesquelles il y a des outrages à
l'armée ?
M. le docteur Socquet. — Du tout. Il n'y a pas eu de confi-
dence.
M. Zola. — Je retire le mot confidence.
Est-ce qu'il n'a pas été question, dans la conversation, des
deux lettres que Mlue de Boulancy a entre les mains — elle en a
encore beaucoup d'autres — mais des deux lettres particulière-
ment, qui sont entre les mains de M,ue de Boulancy ou de son
conseil, et dans lesquelles le commandant Esterhazy aurait
employé des mots très outrageants pour l'armée et pour la
France?
M. LE DOCTEUR SOCQUET. — Non.
M. Zola. —Parfait!
M'' Clemenceau. — Dans ces conditions, j'ai l'honneur de
déposer les conclusions que voici :
Conclusions
relatives a la commission de trois médecins-experts
pour examiner l'état de Mme de Boulancy.
Plaise à la Cour,
Attendu que M. le docteur Socquet, médecin expert, commis parla
Cour pour examiner l'état de Mme de Boulancy, s'est borné à dire
que la comparution de ce témoin pourrait avoir pour elle un dan-
ger très sérieux et qu'il ne prenait pas sur lui d'autoriser cette dame ;
Attendu que ce témoignage est de la plus haute importance et est
absolument indispensable pour arriver à la manifestation de la
vérité ;
Par ces motifs,
Commettre trois médecins experts pour examiner l'état de M1111' de
Boulancy, et dire si elle est en état de comparaître comme témoin
pour déposer devant la Cour d'assises.
Me Clemenceau. — Permettez moi. Messieurs, d'appuyer
d'un mot ces conclusions. La Cour vient d'apprendre aujour-
d'hui que l'opinion, exprimée hier par l'expert à cette barre,
n'était pas une opinion résultant de son seul examen, mais qu'elle
était basée sur des renseignements venant du médecin trai-
tant; que ces renseignements étaient extrêmement graves
puisqu'ils indiquaient qu'à la suite d'une sortie de la malade
pour se rendre chez son médecin, elle avait dû s'aliter à la suite
d'une syncope, d'un évanouissement.
Il est bien certain que ces indications, — fournies par le
médecin traitant, qui ne peut en justice avoir aucune autorité,
— ont été de nature à asseoir l'opinion de M. le docteur Soc-
quet.
— 211 —
Dans ces conditions, — il n'y a dans ma pensée aucun doute
sur les capacités médicales de M. le docteur Socquet, — mais,
comme il s'agit surtout là d'une impression générale, je sup-
plie la Cour, en lui répétant que ce témoignage a la plus grande
importance, en lui répétant que nous insistons tous dans ce
sens, parce que nous estimons que MM. les jurés doivent être
éclairés sur ce point, je demande à la Cour de faire droit à mes
conclusions,
M. le Président. — Monsieur le docteur Socquet, lorsque
vous avez émis hier une opinion sur l'état de santé de M"IC de
Boulancy, était-ce simplement sur le dire de votre confrère ou
bien était-ce après avoir examiné Mme de Boulancy ?
' Me Clemenceau. — Je n'ai jamais émis une semblable affir-
mation qui eût été injurieuse pour M. le docteur Socquet.
M. le dogteur Sogquet. — J'ai fait un examen et j'ai com-
plété par les renseignements de mes confrères : c'est ainsi que
tout médecin qui se respecte doit procéder.
J'ai procédé dans ces conditions, et je suis très surpris de
voir contester les déclarations que j'ai faites hier et les affirma-
tions que j'ai apportées.
M1' Clemenceau. — Mais non, nous ne les contestons pas.
M. le Président. — Ne parlez pas tous en même temps.
Monsieur le docteur Socquet, je vous demande si uest sim-
plement sur le dire de votre confrère que vous avez jugé l'état
de Mme de Boulancy assez grave pour qu'elle ne pût se présenter
à l'audience, ou si c'est après l'avoir examinée vous-même ?
M. le docteur Socquet. — C'est après l'avoir examinée. J'ai
complété mon examen par d'autres renseignememts.
M. le Président. — Mais c'est alors sur les dires de votre
confrère ?
M. le docteur Socquet. — Non, monsieur le Président, ce
n'est pas sur les dires de mon confrère .
M. le Président. — Par conséquent, vous l'avez examinée
vous-même ?
M. le docteur Socquet. — Oui, monsieur le Président.
M. le Président. — Vous n'avez jugé son état qu'après
l'avoir examinée?... C'est un renseignement pour éclairer la
Cour.
Me Clemenceau. — J'estime que s'il m'était venu à la
pensée...
M. le Président. — Je ne parle pas de vos questions, c'est
en dehors.
Mfi Clemenceau. — Si je n'ai pas le droit de prendre la parole,
il faut me la retirer.
M. le Président. — Mais, puisque vous posez des questions,
vous avez parlé.
Je voulais éclairer la Cour.
Me Clemenceau. — Je n'ai pas interrogé M. le Président. Je
pose des questions à M. le docteur Socquet : si M. le Président
— 212 —
m'arrête dès mes premiers mots, il est évident que je ne pourrai
rien apprendre.
Si j'avais dit que M. le docteur Sooquet avait déposé sans avoir
vu Mme de Boulancy, sans l'avoir examinée, j'aurais fait injure
à M. le docteur Socquet. Je ne l'ai jamais dit, et ma pensée n'a
jamais été que M. le docteur Socquet eût agi ainsi, et je n'ai
jamais mis en doute sa compétence.
M. le docteur Socquet a dit — ce sont ses dernières paroles
d'hier : « C'est une affaire d'opinioa. » Eh bien ! je demande trois
médecins pour infirmer ou confirmer cette opinion.
M. le Président, à M. l'Avocat général. — Monsieur l'Avo-
cat général? (M. V Avocat général déclare n'avoir aucune
observation à présenter.)
M. le Président. — La Cour rendra son arrêt après la sus-
pension d'audience.
M. le Président à V Huissier- Aaudiencier . — - Faites venir
M. du Pat y de Clam.
DÉPOSITION DE M. LE LIEUTENANT-
COLONEL DU PATY DE CLAM
[Le témoin après s'être avancé dans le prétoire, d'un pas
cadence, salue militairement la Cour, fait un demi-tour,
pour faire face au jury qu'il salue aussi militairement, et
se tient à la barre dans une attitude militaire, - ce qui
soulève les rires de l'auditoire. Puis il prête serment.)
M. le Président. — Quelle est la question, maître Labori ?
M. le colonel du Paty de Clam. — Auparavant, je deman-
derai à dire quelques mots.
Monsieur le Président, je suis appelé ici pour déposer sur
Fafîaii e Esterhazy . Je suis prêt à répondre à toutes les questions,
excepté celles qui concernent le secret professionnel.
Mais je viens, avec Une profonde tristesse, constater qu'on a
ici touché à des questions de ma vie privée. Cela ne me gène
pas personnellement, car j'ai toujours agi en galant homme.
J'ai l'estime de mes chefs, cela me suffit.
Mais ce que je n'admets pas, c'est qu'on se soit permis de tou-
cher à l'honneur d'une jeune fille toujours respectée.
Je demande à la Cour, au nom de l'honneur français, d'écarter
des débats dépareilles questions, et je répondrai à toutes les
autres.
M. le Président. — Mais ici, à l'audience, il n'a pas été
question. . .
Me Labori. — Voulez-vous me permettre, monsieur le Prési-
dent, de répondre un mot à l'observation de M. le colonel du
Paty de Clam, qui ne peut viser que moi ?
M. le colonel Dr Paty de Glam. — Je n'ai visé personne.
Me Labori. — M. du Paty de Clam a dû voir dans les jour-
— 213 —
naux des comptes rendus inexacts de cette audience : ils le
sont pour la plupart; et c'est pourquoi, si le témoin n'avait
pas pris la parole à ce sujet, j'aurais le premier demandé
la permission de préciser un point complètement dénaturé.
Au surplus, quant aux injures à mon endroit, en ce qui me
concerne, je n'en tiens pas compte.
Je n'ai parlé ici que d'une seule femme : Mlle Blanche de
Comminges .
Toute la presse a paru penser que j'insinuais, ou que je vou-
lais dire qu'il y avait eu, entre Mlle de Comminges et M. le co-
lonel du Paty de Clam, des relations privées qui pouvaient être,
à un point de vue quelconque, susceptibles d'interprétations
fâcheuses. Rien n'a jamais pu, dans cet ordre d'idées, être
dans ma pensée.
Mlle Blanche de Comminges est une jeune fille de cinquante
cinq ans; elle est l'amie de M. le colonel Picquart, son nom a été
employé dans les télégrammes que M. le colonel Picquart con-
sidère comme faux et à l'égard desquels il a déposé une plainte.
\llle Blanche de Comminges, si je ne me trompe, a été égale-
ment en relations avec M. le colonel du Paty de Clam, et, par
conséquent, le témoin pourra donner son assentiment aux dé-
tails que je donne en ce moment.
Les autres personnes de la famille du Paty de Clam dont il
peut être question, je n'ai même pas prononcé leurs noms, et
il est bien inutile de dire qu'elles n'ont rien à faire dans ce
procès.
Seulement, comme je tiens absolument à ce que M. du Paty
de Clam apporte ce qu'il a à dire, à ce que les questions que j'ai
à poser sur la famille de Comminges et sur Mlle Blanche de
Comminges et qui peuvent se trouver en rapport avec l'affaire
Esterhazy soient posées et qu'il y réponde. . .
M. le Président. — Eh bien f quelles sont les questions?
Me Labori. — Tout d'abord, j'ai à faire une première obser-
vation, c'est que j'avais à interroger très longuement M. du
Paty de Clam sur l'information judiciaire dans laquelle il a
joué un rôle dans l'affaire Dreyfus. Mais je tiens à indiquer que
je renonce en ce moment à une quinzaine de questions : c'est
montrer à la Cour que, après avoir pris, au point de vue juri-
dique, toutes les précautions que je croyais utiles à notre dé-
fense dans cette affaire, je suis aussi préoccupé que quiconque
de ne pas alourdir le débat.
Cela dit, j'aborde les différentes questions. Tout d'abord, M.
du Paty de Clam a-t-il connu M. de Comminges père ?
M. le Président. — Vous entendez la question.
M. le colonel du Paty de Clam. — Oui, monsieur le Pré-
sident.
Me Labori. — A-t-il eu une correspondance avec une ou deux
personnes de sa famille ?
M. le colonel du Paty de Clam. — C'est ici, monsieur le
Président, que je demande à me taire. Je ne puis rien révéler ;
— 214 —
cela touche à l'honneur d'une famille, à la mémoire d'un mort,
et je ne le ferai pas !
( i'est le terrain privé, c'est mon domaine, et personne n'a
droit d'y toucher I
Cela n'a aucun rapport avec l'aiiaire Esterhazy, et je ne ré-
pondrai rien là-dessus.
MK Labori. — Enfin, monsieur le Président ?
M. le Président.— Vous entendez la réponse?
Me Labori. — Mais, monsieur le Président, j'entends la ré-
ponse, et j'entends aussi que, si vous l'acceptez pour bonne, je
ne fais pas de même.
M. le Président. — Parfaitement.
M'- Labori. — Je ne fais pas de même, et je dirai pourquoi,
si vous le permettez?
M. le Président. — Dites.
Me Labori. — Voilà une audience d'assises comme je n'en
ai pas encore vu. On emploie ici tous les moyens pour que la
lumière ne soit pas faite sur aucun point.
M. le Président. — Ce sont vos témoins.
M'' Labori. — Pardon, ce sont des témoins !
M. du Paty de Clam est appelé parce que nous avons voulu
les débats au grand jour et complets. Et sur toutes les questions
que nous posons, à défaut d'une bonne raison, on en donne
deux mauvaises, pour ne pas répondre!
Quand il y a eu débat à huis clos, on dit : « Nous ne
répondrons pas parce qu'il y a eu huis clos. »
Et je dis ceci à MM. les jurés : N'êtes-vous pas dignes de
garder un secret tout comme des officiers français? S'il
faut le huis clos, qu'on le fasse ! Qu'on ne se défie pas de
vous !
Ensuite, on invoque le secret professionnel ! Quand cela ne
tient pas debout, on invoque le secret d'Etat ! Et puis, quand on
n'a ni secret professionnel, ni secret d'Etat, ni huis clos à invo-
quer, on invoque le secret privé !
Alors, moi, je n'ai plus rien à demander à M. du Patv de
Clam !
M. le Président. — Maître Clemenceau, avez-vous quelques
questions ? (Me Clemenceau fait un signe de dénégation.)
M. le Président. — Monsieur du Paty de Clam, vous pouvez
vous retirer.
(Le témoin se retire après avoir salué militairement la
Cour, puis le Jury, et regagne sa place dans la même alti-
tude qiià son entrée. — Hilarité générale.)
215
DÉPOSITION
DE M. LE CAPITAINE DE GOMMINGES
(Lé témoin prête serment.)
M. le Président. — Maître Labori, quelle est la question ?
Me Labori. — Monsieur le Président, l'incident qui vient de
se produire m'oblige à vous demander la permission de donner
un mot d'explications à M. le capitaine de Comminges avant de
poser la question que j'ai à lui adresser.
M. le colonel du Paty de Clam, avant de déposer, a protesté,
monsieur le capitaine de Comminges, contre ce qu'il appelait des
attaques faites à une honorable famille, à une jeune fille de cette
famille. J'ai expliqué que personne de cette honorable famille,
qui est la vôtre, n'avait été attaqué ; qu'on n'avait prononcé
qu'un nom, celui de Mlle Blanche de Comminges , qui
n'a jamais été, à aucun moment, dans l'esprit de personne,
soupçonnée de jouer en quoi que ce soit, dans aucun des faits
relatifs ou connexes aux affaires qui nous occupent, un rôle
susceptible d'être attaqué ou suspecté.
M. le colonel du Paty de Clam a rendu hommage à ma décla-
ration el il a reconnu avec moi que les interprétations données
par certains journaux à mes paroles étaient inexactes.
Cela dit, j'ai interrogé M. le colonel du Paty de Clam sur la
question de savoir s'il avait connu la famille de Comminges. Sa
première réponse a été pour dire que c'était là une question
d'intérêt privé à laquelle il ne répondrait pas, et M. le Président
a considéré que cette réponse était satisfaisante.
J'ai protesté. Et comme M. le colonel du Paty de Clam n'a pas
déposé, — car à la suite de cette réponse, qui indiquait que je
n'aurais de certains témoins, dans cette affaire, que des réponses
qui ne pourraient, étant incomplètes, qu'augmenter les ténèbres
et compliquer les difficultés qu'ont les hommes de bonne foi à
faire la lumière ! — j'ai renoncé à l'interroger davantage.
Dans ces conditions, monsieur le capitaine de Comminges, en
ce qui me concerne, je me garderai de vous poser aucune ques-
tion. Si vous avez quelques explications à fournir au jury, je
vous laisserai le soin de les fournir spontanément. Quanta moi,
j'aurai l'honneur de ne rien vous demander.
M. le Président. — Avez-vous quelque chose à dire à
MM. les jurés?
M. le capitaine de Comminges. — Je n'ai rien à dire,
monsieur le Président.
M. le Président. — Maître Clemenceau, avez-vous des ques-
tions ?
Me Clemenceau. — Non, monsieur le Président.
— 210 —
M. le Président, au témoin. — Vous pouvez vous retirer.
(A l'huissier audiencier.) Appelez un autre témoin. — Quel
est le témoin suivant?
L'Huissier audiencier. — (."est M. Souffrain.
M. le Président. — Huissier, est-ce que M. le colonel Henry
est présent ?
L'Huissier audiencier. — Oui, monsieur le Président.
M. le Président. — Peut-on l'entendre, maître Labori?
Me Labori. — Parfaitement, monsieur le Président.
DÉPOSITION
DE M. LE LIEUTENANT-COLONEL HENRY
Chef du service
des renseignements au Ministère de la guerre.
{Le témoin prête serment.)
M. le Président. — Maître Labori, cruelle est la question que
vous désirez poser?
M. le Président, au témoin. — Si vous êtes souffrant,
voulez-vous vous asseoir?
M. le colonel Henry. — Pour le moment, merci, monsieur
le Président.
Me Labori. — M. le colonel Henry voudrait-il nous dire ce
qu'il y a d'exact dans les faits énoncés dans le rapport de
M. le commandant Ravary, et quelles sont les pièces que M. le
colonel Picquart aurait prises dans le dossier?
M. le colonel Henry voudrait-il nous dire ce qu'il y a d'exact
dans la scène exposée dans ce rapport, et qui se serait passée
en sa présence, dans le cabinet de M. le colonel Picquart, entre
M. Leblois et le colonel Picquart?
M. le Président. — H y a deux questions : la première con-
cerne le dossier volé dans l'armoire de votre cabinet.
M. le colonel Henry. — J'étais absent lorsque le dossier a
été pris par le colonel Picquart. J'étais en permission au mois
d'août ou septembre 1896. Le colonel Picquart a demandé le
dossier à M. Gribelin qui le lui a remis.
M. le Président, se tournant vers les défenseurs. —
M. Gribelin a fait la même réponse.
M. le colonkl Henry. — M. Gribelin, l'archiviste, auquel
j'avais remis la clé ainsi que le mot de mon armoire....
M'' Labori. — Ainsi, il résulte de la déposition de l'honorable
témoin....
M. le Président. — M. Gribelin était sous les ordres de
M. le colonel Picquart.
— ^217 —
Me Labori. — Mais, quel était alors le grade de M. le colonel
Henry?
M. le colonel Henry. — Chef de bataillon.
Me Labori. — Sous les ordres de qui était-il ?
M. le colonel Henry. — Sousles ordres du colonel Picquart.
Pas à ce moment, puisque j'étais en permission.
Me Labori. — Le chef du service était M. Picquart. Par con-
séquent, si j'ai bien compris, M. le colonel Picquart, qui était le
chef du service, a demandé à M. Gribelin, qui était sous ses
ordres comme M. le commandant Henry lui-même, de lui
remettre, en ouvrant l'armoire avec la clé, c'est-à-dire dans les
conditions les plus naturelles, un dossier qui était dans le ser-
vice de M. le colonel Picquart? C'est bien cela?
M. le colonel Henry. — Parfaitement. Si j'avais été présent,
j'aurais fait observer au colonel Picquart que ma consigne,
consigne que m'avait donnée du reste le colonel Sandherr, con-
sistait en ceci : que je ne devais donner ce dossier à qui que ce
soit, pour en prendre connaissance, qu'en présence du sous-
chef d'état-major, du chef d'état-major et de moi.
M. le Président. — C'est M. le colonel Sandherr qui avait
donné les ordres. Il est mort, je crois.
M. le colonel Henry. — Il était malade; il n'avait plus sa
connaissance.
Me Labori. — Dans ces conditions, M. le colonel Sandherr avait
été remplacé par M. le colonel Picquart. Mais M. le colonel
Henry invoque contre M. le colonel Picquart, son chef alors,
une consigne qui aurait été donnée par son chef antérieur;
c'est bien cala? Monsieur le colonel Henry voudrait-il nous
dire quia succédé aux bureaux de la guerre au colonel Picquart ?
M. le colonel Henry. — Le successeur du colonel Picquart
est le général Gonse, sous -chef d'état-major général, car c'est
au général Gonse que le colonel Picquart a remis son service
lorsqu'en 1897, au mois de novembre, il est parti en mission.
Me Labori. — Qui est-ce qui est actuellement, dans le ser-
vice, sous les ordres du général Gonse?
M. LE COLONEL HENRY. — Moi.
Me Labori. — Merci.
RAPPEL DE M. LE GÉNÉRAL GONSE
M. le Président, cherchant du regard dans la salle. — M. le
général Gonse? à Me Labori : Vous n'avez plus de questions à
poser à M. Henry?
Me" Labori. — Si, monsieur le Président.
M. le général Gonse arrive à la barre)
M. le Président. — Monsieur le général, vous venez d'en-
tendre la déclaration de M. le colonel Henry. Ce qu'il a dit est
bien exact?
— 218 —
M. le général G-oxse. — Parfaitement.
M. le Président. — Voulez-vous, puisque vous êtes en ce
moment à la barre, nous parler un peu des lettres dont vous
avez parlé hier et qui ont été reproduites dans un certain nom-
bre de journaux.
M. le général GrONSE. — Monsieur le Président, j'ai dit hier
au sujet de mes lettres, que ces lettres avaient été provoquées
par M. le colonel Picquart, qui m'a écrit alors que j'étais en
permission. Elles avaient surtout été provoquées par une vi-
site que le colonel Picquart était venu me faire à la campagne.
Par conséquent, ces lettres n'étaient que la suite d'une con-
versation et, pour les comprendre, il faut savoir quelle était
cette conversation. Elle était la suivante :
Le colonel Picquart était venu m'apporter des soi-disant
preuves de la culpabilité du commandant Esterhazy ; c'étaient
des présomptions, ce n'étaient pas des preuves, et c'était pour
cela que je lui avais dit : « Continuez votre enquête dans l'ordre
d'idées que vous avez commencé. »
Je l'ai dit hier, je le répète aujourd'hui.
Je lui avais dit aussi : Ne réunissez pas les affaires Esterhazy
et Dreyfus. Laissez Dreyfus de côté. Reprenez, si vous le
voulez, — et c'est votre droit, c'est votre devoir, — reprenez la
suite de l'enquête sur le commandant Esterhazy, pour savoir
exactement jusqu'où peut aller le degré de culpaîjilité que vous
pouvez lui imputer, mais laissez toujours de côté l'affaire
Dreyfus.
C'est dans cet ordre d'idées que nous avons causé pendant
plusieurs heures, lorsqu'il est venu me trouver à la campagne.
Par conséquent, mes lettres n'étaient que la suite de cette
conversation. Dans une première lettre, le lendemain de la con-
versation, le colonel Picquart m'écrivit et me dit qu'il avait
écouté ce que je lui avais exposé, mais qu'il fallait continuer
à faire la lumière.
Je lui répondis : « C'est tout naturel; continuez dans l'ordre
d'idées que je vous ai indiqué. Ne faites pas faire d'expertises
d'écritures ; ce n'est pas votre affaire, ce n'est pas votre droit :
vous n'êtes pas officier de police judiciaire, vous ne pouvez pas
constituer des experts assermentés. Mais recherchez la culpa-
bilité auprès des officiers qui ont connu M. Esterhazy, sur les
champs de tir qu'il a pu fréquenter, où il a pu demander des
renseignements confidentiels aux ufficiers d'artillerie. Et en-
core, faites interroger discrètement les sous-officiers qui ont pu
copier des renseignements confidentiels et qui par conséquent
auraient pu indiquer le degré plus ou moins grand de culpabi-
lité de cet officier. »
Il me répondit : « Après avoir bien lu votre lettre, je mar-
cherai d'après les instructions que vous me donnez, mais j "ai
des indices nombreux et un fait grave dont je vous parlerai à
votre retour, m'indiquant, me démontrant qu'une famille, sur
laquelle on s'est trompé, va faire un gros scandale. Je vous de-
— 219 —
mande de prendre les devants et d'éviter ce scandale ou d'en
prendre la tête, c'est-à-dire de prendre la tête du mouvement ».
Je lui répondis le lendemain — c'était le 7 ou le 8, cela se
passait les 7, 8, 9 et 10 septembre, autant que je puis me rap-
peler — le lendemain donc, je lui répondis : « Malgré tout ce que
contient d'inquiétant votre lettre, je persiste dans mon premier
sentiment. » Ce qui voulait dire, — et le colonel Picquart devait
le comprendre, — de se reporter à notre premier entretien; cela
voulait dire aussi : contrôlez dans l'ordre d'idées que je viens
de vous indiquer tout à l'heure, c'est-à-dire interrogez les sous-
officiers, les officiers d'artillerie qui ont pu, soit communiquer,
soit copier des documents secrets ou compromettants. C'était
toujours dans cet ordre d'idées- là.
Et j'ajoutais : « Évitez les démarches irréparables. »
En eifet, dans l'état de la question, comme il n'y avait
que des présomptions, il n'y avait pas lieu de faire arrêter un
officier, et le colonel Picquart voulait me proposer de me
joindre à lui pour faire arrêter le commandant Esterhazy.
Eh bien! je n'ai jamais voulu entrer dans cette voie-là, attendu
que, quand il n'y a que des présomptions, il me semble tout
naturel d'attendre pour fortifier l'opinion qu'on peut avoir.
Voilà tout ce que je lui ai dit dans mes lettres.
Par conséquent, je renouvelle la déclaration que je lui ai
faite : je voulais distinguer et disjoindre les affaires Dreyfus
et Esterhazy; je voulais laisser l'affaire Dreyfus complète-
ment en dehors du débat. Je donnais au colonel Picquart le
conseil de continuer à rechercher la culpabilité du comman-
dant Esterhazy, qui pouvait être le complice de Dreyfus, —
je n'en savais rien, — qui pouvait être un autre coupable, —
il aurait pu y en avoir plusieurs ; — c'était à lui à rechercher,
dans l'ordre d'idées qu'il m'avait indiqué. Et nous étions, je
crois, complètement d'accord à ce sujet.
Par conséquent, je suis très étonné que des lettres qui
suivaient une conversation, une conversation dans un sens
bien déterminé, aient été interprétées d'une façon absolument
erronée. Il me semble que c'est moi le premier qui pouvais
donner à cette correspondance le sens qu'elle avait réelle-
ment.
Maintenant, je suis étonné, d'autre part, que cette corres-
pondance, qui touchait un point tout à fait spécial du service
des renseignements ait été divulguée, attendu qu'il ne s'agissait
pas de poursuites judiciaires à ce moment-là, qu'il s'agissait
de présomptions, je n'ose pas dire de commencements de
preuves, de présomptions fondées sur des démarches impru-
dentes, peut-être coupables d'un officier ; il ne s'agissait donc
pas de divulguer ces lettres, et j'aurais été tout à fait étonné si,
à ce moment-là, on m'eût dit que mes lettres devaient être
communiquées à des tiers. Il ne me serait jamais venu à la
pensée de communiquer les lettres du colonel Picquart à qui
que ce soit, en dehors de mes chefs, et j'estime que c'est du
— 220 —
devoir le plus strict de conserver pour soi-même, quand on
est chef du service des renseignements au ministère de la
guerre, les lettres que votre chef vous écrit.
Il en est de même des lettres que j'écrivais au colonel
Picquart pendant qu'il était en mission. Elles avaient un
caractère privé, je le veux bien, mais elles étaient exclusive-
ment du service, et elles étaient si bien du service que l'une
d'elle renfermait des instructions secrètes sur des points que
je n'ai pas à indiquer ici, et j'avais chiffré cette lettre avec-
un chiffre spécial que j'avais eu soin de prendre avec le colo-
nel Picquart.
Je ne sais pas ce qu'il a fait de cette lettre, je ne sais s'il
l'a communiquée aux uns et aux autres. J'espère qu'il ne l'a
pas fait, qu'il l'a détruite ou brûlée.
Je vous indique cela pour vous montrer quelle était la nature
et le caractère de la correspondance que j'entretenais avec le
colonel Picquart.
Je suis obligé de dire tout cela parce que j'estime, comme je
le disais tout à l'heure, que le service des renseignements est
un service tellement sérieux que personne au monde ne doit
le connaître, en dehors du chef du service, du chef d'Etat-major
général de l'armée et du Ministre de la guerre.
C'est un service dans lequel l'officier qui le dirige assume
des responsabilités énormes, et, par conséquent, il doit en
connaître tous les devoirs et toutes les charges.
Le prédécesseur du colonel Picquart est mort à la peine.
Le colonel Sandherr a dû quitter, après sept ans, le service
des renseignements, et il est mort à la peine ; à peine avait-il
quitté le service, qu il est tombé malade et ne s'en est plus
jamais relevé.
Par conséquent, c'est un service écrasant, je ne crains pas
de le dire, et il faut conserver dans ce service toutes les garan-
ties de secret, de discrétion que l'on doit avoir.
C'est tout ce que j'ai à dire.
M. le Président. — Maître Labori, avez-vous d'autres
questions?
Me Labori. — Oui, monsieur le Président, à raison de ce
fait que M. le général Gonse est venu fournir des renseigne-
ments, j'ai une ou deux questions à lui poser.
M. le général Gonse voudrait-il bien nous dire, en ce qui
concerne la première partie de sa nouvelle déposition, quels
sont les documents dont il est question dans l'une de
ses lettres, et au sujet desquels il se pose les questions
suivantes : « Comment ont-ils pu être copiés ? — Quelles ont été
les demandes de renseignements faites auprès des tiers? »
M. le général Gonse. — Jepeuxtrès bien répondre sur cette
question. Cela répond, cela complète ce que je disais tout à
l'heure. Le colonel Picquart m'avait dit : « Le commandant
Esterhazy cherche à aller sur les champs de tir de l'artillerie,
il cherche à savoir ce qui se passe sur ces champs de tir, à
— 221 —
connaître les tirs et le nouveau matériel d'artillerie qu'on expé-
rimente sur ces champs de tir, à causer avec lesofliciers d'ar-
tillerie, et il leur pose des questions indiscrètes. » Eh bien !
c'était tout naturel que je veuille dire dans mes lettres...
Me Labori. — Pardon ! il est question de documents qui ont
été copiés. Quels sont les documents ?
M. le général Gonse. — Il me disait que dans son régiment,
au 74e régiment d'infanterie, le commandant Esterhazy faisait
copier par des sous-officiers des pièces plus ou moins secrètes,
des rapports secrets qui étaient à sa disposition et des docu-
ments confidentiels. Il ne m'indiquait pas la nomenclature de
ces documents, et je lui disais et répondais, comme je l'avais
fait dans la conversation : « Cherchez les documents qu'il a pu
faire copier. » Il était en relations avec le colonel du 74'', il
pouvait être en relations avec les colonels des régiments d'ar-
tillerie ; il pouvait donc demander aux uns et aux autres le
résumé des conversations du commandant Esterhazy, ainsi
qu'aux officiers d'artillerie. D'autre part, il pouvait demander à
ces officiers, qu'il pouvait interroger discrètement, quelle était
la nature des documents qui avaient été copiés par le comman-
dant Esterhazy.
Et je dois ajouter que, ni sur ce point ni sur d'autres, je n'ai
rien appris, et n'ai eu aucune espèce de renseignements.
C'était dans cet ordre d'idées que je lui avais signalé de faire
son enquête, et il ne m'a pas donné le résultat de cette en-
quête.
Me Labori. — Voulez-vous demander, monsieur le Président,
à M. le général Gonse si une enquête a été faite au point de
vue de l'écriture ?
M. le Président, au témoin. — On vous demande si une
enquête a eu lieu au sujet de l'écriture ?
M. le général Gonse. — Il n'y a pas eu enquête au point
de vue de récriture. Il y a eu seulement des communications,
je crois, de lettres ou de fragments de lettres du commandant
Esterhazy à différentes personnes, mais je n'attachais aucune
importance à ces communications. Je disais au colonel
Picquart dans la conversation : « Laissez les écritures de côté,
vous n'avez rien à faire avec les écritures. »
Me Labori. — Je demande à M. le général Gonse ce qu'il pense
de l'enquête sur les écritures : je lui demande si une enquête a
été commencée sur les écritures : est-ce oui, est-ce non ?
M. le général Gonse . — Il n'y a pas eu d'enquête. Il s'agit
de savoir ce que vous appelez enquête.
Moi j'appelle enquête sur les écritures le fait de constituer
des experts, de leur faire prêter serment, et de leur faire exami-
ner les documents.
Je crois que le colonel Picquart a communiqué certaines
phrases à différentes personnes .
M. le Président. — Mais vous n'en êtes pas certain.
Me Labori. — Alors pourquoi M. le général Gonse écrit-il :
o>o
« La continuation de Y enquête au point de vue des écritures a
ce un grave inconvénient ! »
Quand une enquête n'a pas été commencée, on ne la continue
pas.
M. le général Gonse. — Le mot enquête, dont je me suis
servi dans mes lettres ne signifiait pas une enquête proprement
dite, puisqu'elle était faite par des personnes qui n'avaient
nulle qualité pour la faire.
Me Labori. — Je ne discute pas sur les mots.
M. le général Gonse. — Le mot enquête n'est évidemment
pas exact.
Me Labori. — Eh bien ! puisque M. le général Gonse a voulu
• lire: « La continuation de l'examen au point de vue des écri-
tures » de quelles écritures s'agissait-il ?
M. le général Gonse. — De l'écriture du commandant Ester-
hazy comparée à celle du bordereau.
Me Labori. — Alors, comment M. le général Gonse peut-il
dire qu'il s'occupait de l'affaire Esterhazy et qu'il laissait
l'affaire Dreyfus de côté, puisqu'il s'agissait du bordereau ?
M. le général Gonse. — Je disais au colonel Picquart qu'il
ne s'occupât point du bordereau.
M. le Président, à Me Labori. — Vous n'avez pas d'autres
questions ?
Me Labori. — Non, monsieur le Président.
M. le Président, à M. le général Gonse. — Vous n'avez plus
rien à dire ? {Le témoin fait un signe de dénégation.)
Vous pouvez vous retirer.
DÉPOSITION
DE M. LE LIEUTENANT-COLONEL HENRY
(Suite)
Me Clemenceau, s" adressant à M. le Président. — Voici la
question que je vous demanderai de vouloir bien poser à M. le
colonel Henry :
M. le colonel Henry n'a-t-il pas écrit à M. le colonel Picquart,
-après son départ du ministère ? et, dans l'affirmative, quel était
le sens général de la lettre ?
M. le" Président, au témoin. — Avez-vous écrit au colonel
Picquart ?
M. le colon el Henry. — Parfaitement.
M. le Président. — Pouvez-vous dire quel est le sens de
cette lettre ?
M. le colonel Henry, d'une voix assez basse. — En réponse
à une note.. . Je ne puis pas parler plus haut, je suis souffrant.
J'ai écrit au colonel Picquart à la fin de mai, en réponse à
•une note de lui, et je lui disais — je me souviens à peu près du
— 228 —
sens, mais pas très bien, car je n'ai pas revu cette lettre depuis
le moi de mai :
« En réponse à votre note du (je ne sais si c'est 12). . .
Me Clemenceau. — Cela n'a aucune importance.
M. le colonel Henry. — « ...j'ai l'honneur de vous informer
qu'au sujet des mots mystère et mensonges qui sont contenus
dans cette note, on a fait une enquête au Service. De cette en-
quête, il résulte que le mot mystère, du moins, peut s'appliquer
aux faits suivants : Ouverture d'une correspondance à laquelle
personne, ici, n'a jamais rien compris et qui était absolument
étrangère au service; ensuite, ouverture d'un dossier secret, à
la suite delaquelle ouverture des indiscrétions graves ont été
commises ; et, enfin, propositions faites à deux officiers du Ser-
vice de certifier, le cas échéant, qu'un document placé au Ser-
vice émanait d'une personne connue. »
J'ajoutais : « Quant au mot mensonges, je ne sais où, com-
ment et à qui l'appliquer.
« Veuillez, je vous prie, mon colonel, agréer l'expression de
mes sentiments respectueux. »
C'est cette lettre, paraît-il, qu'on appelle irrespectueuse. Je
tenais absolument à faire voir qu'elle était dans la iorme vou-
lue. Si, du reste, elle n'avait pas été respectueuse, le colonel
Picquart, qui était colonel alors que je nétais que comman-
dant, aurait pu le relever; il ne l'a pas fait et ne s'est jamais
plaint.
Me Clemenceau. — Une seule question : Est-ce que M. le co-
lonel Henry n'a pas conféré d'une affaire, — dans l'espèce le
nom de l'affaire importe peu, — directement avec M. Leblois ?
Je ne demande aucun détail.
M. le colonel Henry. — Il s'agit de l'affaire Boulleau. Un jour,
c'était en...
Me Clemenceau. — Je vais préciser ma question : Le colonel
Henry a-t-il un jour conféré directement avec M. Leblois ?
M. le colonel Henry. — C'est-à-dire que j'ai causé avec le
colonel Picquart en présence de M. Leblois. Le colonel Pic-
quart a dit : « Quand nous serons embarrassés dans une ques-
tion d'espionnage, vous pouvez vous en rapporter à M. Leblois,
qui est avocat et pourra. . . »
Me Clemenceau. — Quand M. le colonel Henry voulait en-
voyer un pli et s'assurer qu'il ne serait pas ouvert, quel moyen
employait-il ? Avait-il des moyens matériels ?
M. le colonel Henry. — Je ne comprends pas très bien.
Me Clemenceau. — Je répète ma question...
M. le colonel Henry. — Je n'entends pas bien; j'ai pris de
la quinine hier, je suis un peu sourd.
Me Clemenceau. — Je demanderai la permission à la Cour
de vous poser les questions directement, alors que, légalement,
je devrais m'adresser à M. le Président.
Quand vous vouliez, de \otre bureau, envoyer un pli contenant
n'importe quoi dans un autre bureau, n'aviez-vous pas un moyen
— 224 —
matériel de vous assurer que ce pli ne serait pas ouvert? Quel
était ce moyen matériel ?
M. le Président, au témoin. — Est-ce que vous n'aviez pas
l'habitude de mettre votre signature sur les plis que vous ne
vouliez pas qu'on ouvrît ?
M. le colonel Henry. — Non, Monsieur le Président.
Me Clemenceau. — Le témoin n'avait pas l'habitude de faire
cela?
M. le colonel Henry. — Non.
M. le Président. — Cependant, un des témoins nous a dit
hier...
Me Labori s' adressant au Président. — Pardon ! Permettez-
moi d'intervenir pour demander que la question soit posée comme
nous le demandons, parce que nous arriverons à une contradic-
tion si le témoin n'est pas prévenu à l'avance. Je proteste., il en
a déjà été trop dit. Je demande que la question soit ainsi posée :
M. le colonel Henry l'a-t-il fait une fois ?
Me Clemenceau. — Un mot : je crois que la loi, en exigeant
que les témoins soient entendus isolément, les uns après les
autres, en ordonnant que les témoins n'assistent à aucune partie
des débats avant d'avoir déposé, a voulu assurer qu'à aucun
point de vue...
M. le Président. — Quand vous aurez fini de poser vos ques-
tions, je ferai venir qui bon me semblera.
M1' Labori. — Moi, je demanderai acte à la Cour de ce qu'une
question posée par l'un de nous a été transformée par M. le
Président avant d'être transmise.
M. le Président. — Je ne transforme pas la question, je la
dis à votre témoin, et personne n'a à y contredire ; les questions
que je pose, j'en suis maître absolu, il n'y a pas de conclusions
à poser là-dessus. Je poserai les questions comme mon devoir
et comme ma conscience me le feront faire. Maintenant, personne
n'a rien à dire ni d'observations à faire.
Continuez vos questions.
Mc Clemenceau. — Monsieur le Président, je ne pense pas
que votre observation s'adresse à moi.
M0 Labohi. — Si elle s'adresse à moi, je vais répondre, je
demanderai la parole.
M. le Président. — Vous n'avez pas à répondre. Vous n'avez
pas la parole.
Me Labori. — Mn Clemenceau fait une distinction.
Me Clemenceau. — Il n'y a aucune distinction à faire entre
la défense, ou du moins, je l'estime ainsi.
.l'ai dit, et j'ai voulu dire — car je tiens à maintenir ce que
j'ai voulu dire — qu'en l'espèce, je supposais que l'observation
de M. le Président ne pouvait pas s'adresser à moi, parce
que M. le Président m'avait autorisé à poser des questions au
témoin.
M. le Président. — -le vous v autorise encore.
M° Clemenceau. — Voilà qui est entendu; mais si vous ne me
— 225 —
permettez pas de terminer mon explication, vous ne pourrez
pas savoir si elle aune portée utile.
Le témoin a-t-il mis quelquefois sa signature au dos d'un
pli pour s'assurer qu'il ne serait pas ouvert ?
M. le colonel Henry. — Là, je puis répondre. J'ai mis ma
signature au dos du dossier secret dont il a été parlé tout à
l'heure. J'ai écrit cette signature au crayon bleu.
Me Clemenceau. — A quelle date, à un mois près ?
Etait-ce au temps de la direction du colonel Sandherr ?
M. le colonel Henry. — Ah ! oui, oui.
C'était probablement en 1895.
M. le Président, cherchant du regard dans la salle. — Le
témoin Gribelin ?
Me Clemenceau. — Le témoin Gribelin adit qu'il avait vu le
dossier sur le bureau du colonel Picquart, et je crois qu'il vient
d'être dit que c'était le colonel Picquart qui l'avait demandé à
M. Gribelin?
M. le colonel Henry. — Ah! antérieurement, pendant ma
permission, mais il l'avait gardé depuis.
M" ( îlemenceau. — Mais c'était pendant votre permission.
M. le colonel Henry. — Parfaitement.
Me Clemenceau. — A quelle époque ?
M. le colonel Henry. — C'est au mois d'août probablement.
\T Clemenceau. — Au mois d'août, retenons la date.
M. le colonel Henry. — Probablement, je n'étais pas là.
Me Clemenceau. - Quelle année ?
M. le colonel Henry. — 1896.
Me Clemenceau. — Quand votre permission a-t-elle pris
fin?
M. le colonel Henry. — Dans les premiers jours de sep-
tembre, ou plutôt à fin septembre; je pars généralement pour
l'ouverture de la chasse.
" Me Clemenceau. — Avant fin octobre?
M. le colonel Henry. — Oui.
M. le Président, appelant. — Monsieur Gribelin?
(Le témoin Gribelin s'avance vers la barre.)
CONFRONTATION
M. le lieutenant-colonel Henry, M. Gribelin, M. Leblois,
M. le général Gonse.
M. Zola. — Monsieur le Président, je demanderai à poser
une question.
M. le Président. — Tout à l'heure.
M. Zola. — J'aurai alors une question à poser au témoin.
M. le Président. — Monsieur Gribelin, vous avez dit à l'au-
dience d'hier que vous étiez entré un jour dans le cabinet du
colonel Picquart, que vous l'aviez trouvé assis à coté de M. Le-
8
— 226 —
blois, avocat ; qu'il y avait sur son bureau un dossier relatif aux
pigeons voyageurs, et à coté de ce dossier un pli. Sur ce pli, il
y avait une signature ; quelle était cette signature ?
M. Gribelin. — C'était un paraphe au crayon bleu.
M . le Président . — De qui ?
M. Gribelin. — Du colonel Henry.
M. le Président. — Voilà ce que déclare M. Gribelin.
Me Clemenceau. — Ce n'est pas cela que nous avons discuté.
Le témoin a dit hier, si je ne me trompe, que, quand il était
entré chez le colonel Picquart, il avait vu le colonel Picquart
assis, ayant devant lui un dossier de pigeons voyageurs, et, à
côté, un dossier contenu dans une enveloppe portant la signa-
ture du colonel Henry. Est-ce bien cela?
M. Gribelin. — Parfaitement.
Me Clemenceau, se tournant vers le colonel Henry. — Le
colonel Henry a dit que c'était le colonel Picquart qui avait
demandé le dossier à M. Gribelin pendant que lui, le colonel
Henry, était en permission. C'est bien cela?
M. LE COLONEL HENRY. — Oui .
Me Clemenceau. — Ce que dit le colonelHenry, c'est bien que,
depuis le jour où le colonel Picquart a demandé le dossier, il l'a
gardé jusqu'à sa sortie du ministère ?
M. le colonel Henry. — Par devers lui, jusqu'à sa sortie du
ministère.
M'' Clemenceau. — Donc, le colonel Picquart n'a demandé le
dossier qu'une fois à M. Gribelin ?
M . Gribelin. — Je n'ai donné le dossier qu'une fois; on ne
me l'a jamais rendu après.
Me Clemenceau. — Ce que nous voudrions bien savoir, comme
je le demandais tout à l'heure, c'est ceci : Quand M. Gribelin
est entré dans le bureau du colonel Picquart, le dossier était-il
sur le bureau du colonel Picquart ou bien, comme dit le colonel
Henry, est-ce le colonel Picquart qui a demandé_le dossier à
M. Gribelin ? Si c'est M. Gribelin qui a apporté le dossier, il n'a
pas pu le voir sur la table.
M. Gribelin. — Mais, pardon, j'ai donné le dossier vers fin
août, premiers jours de septembre, et je suis entré chez le colo-
nel Picquart bien plus tard : ce n'est que deux mois, six
semaines après, que je suis rentré dans le bureau du colonel
Picquart.
Il était nuit. ■
Me Clemenceau. — Il était nuit? Ce n'est pas une date.
M. le Président. - La date n'a pu être précisée.
M'' Clemenceau. — Permettez-moi de rectifier : Je crois que
la date n'a pas voulu être précisée.
Cette observation ne s'adresse pas à la Cour. Il y a eu deux
témoins à cette barre qui ont émis des affirmations contradic-
toires : nous demandons — en vain — qu'on les départage.
M. le Président, à M. le colonel Henry. — Vous avez vu
plusieurs fois M. Leblois, avocat, chez M. le colonel Picquart?
— 237 —
M. le colonel Henry. — De très nombreuses fois, de vingt
à trente fois.
Me Labori. — Je tiens à préciser une question de M(! Clemen-
ceau .
M. Leblois n'a-t-il pas un jour conféré directement d'une
affaire d'espionnage avec M. le lieutenant-colonel Henry? (Mou-
vement de surprise du us l'auditoire . i
En effet, Messieurs les jurés, une affaire d'espionnage com-
prend des cotés juridiques, et, à un moment donné, on peut
se demander si tel ou tel moyen de droit est susceptible
d'être employé dans telle ou telle circonstance. Eh bien ! M le
lieutenant-colonel Picquart a, à diverses reprises, conféré avec
M. Leblois sur des questions de ce genre, notamment à propos
d'un dossier de pigeons voyageurs, dont le caractère n'est
contesté ni par lui, ni par personne. Je tiens à demander à M. le
lieutenant-colonel Henry si lui-même n'a pas un jour conféré
au même point de vue, pour s'édifier, pour se renseigner, avec
M. Leblois à propos d'une affaire déterminée, dont il était
chargé.
M. le colonel Henry. — Je n'ai pas conféré avec M. Leblois.
Ainsi que je l'ai dit tout à l'heure, le lieutenant-colonel Pic-
quart m'a dit devant M. Leblois : « Lorsque, pour des affaires
d'espionnage, nous aurons besoin d'un avocat, je pourrai
m'adresser à M. Leblois, qui est avocat. »
(Juant à ce qui est dans le dossier des pigeons voyageurs dont
vous parliez tout à l'heure, permettez-moi de vous dire qu'il n'y
a aucune analogie entre les deux, entre le dossier d'espionnage
et le dossier des pigeons voyageurs, qui est un dossier absolu-
ment secret sur lequel nous avons à rester muets... Permettez-
moi de ne pas insister.
M> Labori. — Ce dossier, en effet, n'a rien qui nous intéresse,
mais je reviens à ma question. N'y a-t-il pas un dossier dont
M. le lieutenant-colonel Henry s'est occupé personnellement,
parce qu'il en était spécialement chargé? N'en a-t-il pas conféré
avec M. Leblois pour avoir son avis sur ce point?
M. le colonel Henry. — Je réponds: je n'ai jamais conféré
avec M. Leblois. Il a été question devant moi, entre le colonel
Picquart et M. Leblois, d'affaires d'espionnage, mais je ne suis
pas entré en conférence avec M. Leblois, ni avec qui que ce soit.
Me Labori. — Mais, que M. Henry ait conféré seul, ou en
présence de M. le colonel Picquart, avec M. Leblois, peu im-
porte. M. le colonel Henry n'a-t-il pas conféré avec M. Leblois,
pour son édification, au point de vue du droit? Ce serait naturel,
en fait !
M. le colonel Henby. — Je n'ai jamais conféré avec M. Le-
blois ; je n'en avais pas besoin, puisque je suis au courant des
affaires d'espionnage.
Me Labori, s' adressant au Président. — Je demanderai
le retour à la barre de M. Leblois.
M. l'Avocat général. — Je voudrais savoir à quelle époque
— 228 —
se placent les conférences dont parle M. le lieutenant-colonel
Henry, et si, dans l'une quelconque de ces conférences, M. le
lieutenant-colonel Henry a constaté quelque chose d'inté-
ressant?
M. le Président, à M. le colonel Henry. — A quelle époque
se placent les conférences, et qu'avez-vous constaté \
M. le colonel Henry. — Ce doit être en février 1895 ou
1896; plutôt en 1896.
M. le Président. — Sur ces conférences, vous n'avez rien
à nous faire connaître ?
M. le colonel Henry. Du tout, monsieur le Président.
M. le Président. — Huissier, appelez M. Leblois... (A Mr
Labori.) Quelle question voulez-vous poser?
Mp Labori. — Je vous serais reconnaissant de demander à
M. Leblois s'il n'a pas conféré avec M. le lieutenant-colonel
Henry, au ministère de la guerre, sur une affaire qui était une
affaire d'espionnage ou autre, — je ne sais pas exactement, —
mais sur une affaire qui était du ressort de M. le lieutenant-
colonel Henry ; si, dis-je, M. Leblois n'a pas conféré directe-
ment, soit en la présence, soit en l'absence de M. le colonel Pic-
quart, et dans quelles conditions ces conférences ont-elles eu lieu.
M. Leblois. - - J'ai eu, sur une affaire qui avait été instruite
par le Parquet de Nancy, une conférence assez longue avec le
colonel Henry.
M. le Président. - - En l'absence du colonel Picquart?
M. le colonel Henry. — Nous avons causé une fois devant
le colonel Picquart; celui-ci m'a dit : « Quand nous aurons
besoin de renseignements complémentaires sur une affaire
d'espionnage, voici M. Leblois qui pourra nous prêter un cer-
tain concours »; mais je n"ai jamais conféré avec M. Leblois.
M. Leblois, s'adressanl à M. le colonel Henry. — Cette con-
férence a duré plusieurs heures dans votre cabinet. Vous l'avez
reconnu devant le Conseil de guerre.
M. le colonel Henry. — Jamais. Vous faites erreur. Il n'a
été question entre nous que du dossier Boulleau. Boulleau était
un fourrier qui a été condamné par le Conseil de guerre.
M. Leblois. — Mais il s'agit précisément du dossier
Boulleau.
M. le Phésident. — Vous entendez, monsieur Leblois, ce
que dit le lieutenant-colonel Henry?
M. Leblois. — Il est possible d'en appeler aux souvenirs des
membres du Conseil de guerre.
Me Labori.- -M. Leblois connaît-il M. le cabinet du lieu-
tenant-colonel Henry?
M. le colonel Henry: — Je ne me souviens pas d'avoir vu
M. Leblois dans mon cabinet.
M. Leblois. — Je regrette de dire que la mémoire du colonel
Henry le trompe.
M. le colonel Henry. — Cela m'étonne beaucoup, car j'ai
bonne mémoire.
— -J.".l —
Me Labori. — Je demande que M. Leblois soit invité à nous
donner une description du cabinet de M. lieutenant-colonel
Henry.
M. Leblois. — Je suis prêt à le décrire.
Ce cabinet que je n'ai vu qu'une fois, lors de cette confé-
rence, se trouve à la première porte à droite dans le couloir;
la table du lieutenant-colonel Henry est entre deux fenêtres
qui donnent toutes deux sur la rue de l'Université ; le siège
du lieutenant-colonel Henry tourne le dos au mur. C'est sur
cette table qu'était placé le dossier de l'affaire Loulleau.
Maintenant, si le jury et la Cour le désirent, je puis donner
quelques détails...
M. le colonel Henry. — C'est une description de mon cabi-
net à peu près exacte; mais j'affirme que je n'ai pas vu
M. Leblois dans mon bureau; s'il y est venu quand je n'y étais
pas, c'est possible: mais j'affirme que je ne l'y ai pas vu.
Me Labori. — Cette question a un gros intérêt, quelque
minime qu'elle paraisse. La question s'est posée de savoir si
M. Leblois avait conféré avec M. le lieutenant-colonel Henry,
et le souvenir de M. le colonel Henry ne paraissant pas fixé
d"une façon très nette, nous nous sommes demandé si c'était
dans son cabinet ou dans celui de M. le colonel Picquart qu'on
avait conféré. M. le colonel Henry prétend que M. Leblois n'est
jamais entré dans son cabinet; je viens de procéder à une
petite opération qui a frappé le jury. Maintenant, je prie M. le
Président de vouloir bien poser à M. le lieutenant-colonel
Henry la question de savoir s'il maintient énergiquement son
affirmation comme M. Leblois maintient la sienne, ou si, au
contraire, il reconnaît que sa mémoire peut, à cet égard, lui
faire défaut.
M. le colonel Henry. — Ma mémoire peut me faire défaut
mais je ne me le rappelle pas du tout.
M. Leblois. — Je vous répète que je fais appel aux membres
du Conseil de guerre. M Henry a reconnu qu'il avait conféré
avec moi sur cette affaire, et, maintenant, s'il est nécessaire, je
vais entrer dans quelques détails sur la conférence qui a duré
plusieurs heures.
M. le Président. — Oh ! ce n'est pas nécessaire.
Me Labori. — Si M. le colonel Henry rend hommage à la
mémoire de M. Leblois, je n'insiste pas !
M. Leblois. — Je suis en état d'indiquer un point particulier
qui rafraîchira certainement la mémoire de M. Henry.
Me Clemenceau. — J'espère que M. le Président pourra cetb*
fois autoriser cet éclaircissement.
M. Leblois. — Je ne crois pas qu'il y ait intérêt à laisser
les démentis s'échanger ainsi sans rien tirer au clair.
M. le Président, à M. Leblois. — Donnez ces renseigne-
ments en deux mots.
M. Leblois. — Un des points les plus importants de cette
affaire était la déclaration d'un commandant de Nancy, le
commandant de recrutement, je crois. 11 prétendait avoir
reconnu un des inculpés; mais il avait une très mauvaise vue
et, pour cette raison, sa déclaration pouvait ne pas s'imposer
d'une façon absolue. C'était le seul obstacle qui s'opposât à la
mise hors de cause d'un certain nombre de civils compromis
dans cette affaire, et qui avaient été détenus pendant quelque
temps, mais en faveur desquels le Parquet de Nancy proposait
une ordonnance de non-lieu. Le point sur lequel j'étais
consulté était justement de savoir si on devait suivre l'avis
du Parquet de Nancy ou, au contraire, soulever un contlit entre
l'autorité militaire et la justice civile, et c'est sur ce point que
nous nous étions concertés.
M. le colonel Henry. — Du tout, du tout; je suis convaincu
que le témoin fait erreur et qu'il a conféré de cela avec le
lieutenant-colonel Picquart... (S'adressa ni à M. Leblois.) Je
connais le commandant de Nancy auquel vous faitesallusion,
mais pas autre chose.
M. Leblois. — Nous avons conféré pendant deux heures;
les pièces étaient sur votre table, à droite.
Me Labori. — Enfin, on voit que M. Leblois avait accès
au ministère de la guerre et que cela n'étonnait pas le colonel
Henry.
M. le Président. — Mais nous savons cela...
M. Zola. — Monsieur le Président, je désirerais adresser
une question au colonel Henry.
Ce qui me frappe beaucoup dans cette affaire, ce sont
de nombreux points obscurs que je comprends mal moi-
même.
M. le Président. — Posez une question.
M. Zola. — Oui, monsieur le Président, mais il faut que je
l'éclairé ; ou parle toujours du dossier que M. le colonel
Henry avait paraphé, qui était, dit-il, sur la table du colonel
Picquart, lorsque M. Leblois était présent. Qu'est-ce que ce
dossier ? — C'est pour MM. les jurés que je pose cette ques-
tion: je suis certain que MM. les jurés ne comprennent rien à
beaucoup de ces points.... Non pas que l'intelligence leur
manque, certes; mais je suis convaincu qu'il y a des points
obscurs qu'il ne peuvent comprendre, car je ne les comprends
pas ou je les comprends mal moi-même. MM. les jurés doivent
savoir que si certaines choses leur paraissent trop obscures, ils
ont l'autorisation de poser des questions eux-mêmes.
M. le Président. — Parfaitement.
M. Zola. Je compte donc, le cas échéant, sur MM. les
jurés pour éclairer leur religion. Et je pose simplement
cette question : Quel était donc ce dossier paraphé par M. le
colonel Henry et qui se trouvait sur le bureau de M. le
colonel Picquart?
M. le colonel Henry. — C'était un dossier secret.
M. Zola. — Relatif à quoi ?
M. le colonel Henly. — Un dossier secret.
— 231 -
M. Zola. — C'était le dossier de l'affaire Dreyfus ?
M. le colonel Henry. — Non, le dossier Dreyfus est sous
scellé depuis 1895 : il n'a jamais été décacheté, à ma connais-
sance du moins.
M. Leblois. — Je prie la Cour de me permettre d'ajouter un
détail en un mot. Voici pourquoi j'ai conféré avec M. Henry de
l'affaire Boulleau, c'est parce que c'est lui qui l'avait instruite,
qui s'était transporté à Nancy pour faire l'enquête ; et c'est
pour cela que le colonel Picquart a désiré que l'affaire fût
traitée avec le colonel Henry.
M. le colonel Hem; v. — Remarquez que nous n'étudions
pas les affaires, c'est le Parquet qui fait l'enquête et non pas
nous.
M. le Président. — Qui est-ce qui choisit l'avocat au minis-
tère de la guerre ?
M. le colonel Henry. — Pour les affaires d'espionnage?
M. le Président. — Pour les affaires du ministère de la
guerre .
M. le colonel Henry. — Jamais nous ne traitons ces
affaires ; c'est le Parquet qui les mène ; nous nous mettons en
relations avec le Parquet pour savoir s'il y a des complices,
mais nous n'avons pas affaire à l'autorité judiciaire.
M. le Président,// M. le général Gonsc. — M. Leblois n'était
pas l'avocat du ministère de la guerre?
M., le général Gonse. — En aucune façon.
M. le Président. — Qui choisit l'avocat ?
M. le général Gonse. — Je crois que c'est le Ministre de la
guerre ; mais le ministère a plusieurs avocats et même un cer-
tain nombre d'avocats conseils.
Monsieur le Président, M. le colonel Henry est extrêmement
souffrant; il a fait un grand effort pour venir ici, car il était dans
son lit. Je demande donc à la Cour de l'autoriser à se retirer.
Me Labori. — Nous sommes tout prêts à compatir aux souf-
frances que M. Henry a endurées pour venir ici. Je tiens
cependant à faire une observation : M. le colonel Henry a dû
être pris subitement de ce mal, car hier il était en mission ;
hier, en mission, aujourd'hui malade. Tout à l'heure, nous
allons entendre pour la première fois M. le lieutenant-colonel
Picquart : il est possible que M. le lieutenant-colonel Pic-
quart ait besoin d'être confronté avec M. le lieutenant-colonel
Henry. Il est donc bien entendu que si M. Henry s'en va?
ce sera pour être rappelé et revenir à la barre si c'est nécessaire.
M. le colonel Henry. — Je veux répondre deux mots à
Me Labori : Il a l'air de mettre ma maladie en doute, parce que
hier j'étais en mission ; mais si je n'étais pas malade, je serais
encore en mission. J'ai la fièvre; j'ai dix-huit campagnes
d'Afrique et j'ai bien le droit d'avoir la fièvre.
Me Labori. — Je ne mets rien en doute, mais je dis que c'est
une maladie qui a pris M. le lieutenant-colonel Henry en
mission.
M. le général Gonse. — Le médecin qui le soigne a donné
un certificat.
M. le Président. - En effet, voici ce certificat :
«... Le lieutenant-colonel Henry aurait dû garder la
chambre... »
Me Labori. — Je ne veux pas mettre en doute la parole de
M. le colonel Henry; si j'avais à le faire, je le ferais, parce
que si nous devons le respect à tous ceux qui viennent ici,
devant la justice, ce n'est que dans la mesure où ils le méri-
tent, — et c'est dans cette mesure que nous le leur rendons.
Je ne discute donc pas la question de maladie de M. le colonel
Henry, puisque, d'ailleurs, il apporte à la Cour un certificat de
médecin; la question n'est pas là.
Je dis qu'il est possible que la confrontation entre
MM. les colonels Henry et Picquart soit nécessaire, et je
dis que M. Henry peut bien se retirer, mais qu'au point
de vue, non pas seulement de l'intérêt de la défense de M. Emile
Zola, mais de l'intérêt de M. le colonel Henrv et du maintien
de ses affirmations, je ne puis consentir à ce qu'il se retire
que sous la réserve que, si la déposition de M. le colonel
Picquart rend sa présence nécessaire, M. le colonel Henry
sera obligé de revenir.
M. le Président. — Gomme l'affaire est loin d'être terminée,
si la présence de M. Henry est nécessaire, on le fera revenir;
mais il est inutile de l'obliger à restera l'audience d'aujourd'hui.
Par conséquent, monsieur le colonel Henry, si demain ou après-
demain votre état de santé vous le permet, vous aurez l'obli-
geance de revenir.
L'audience est suspendue.
V audience est reprise à 2 h. 45 .
ARRÊT
sur les conclusions relatives à la demande de
commission «le trois nu*deeiiis pour examiner
l'état de santé de HIme de Boulancy.
M. le Président :
La Cour,
Après en avoir délibéré sans le concours de M. le conseiller
Lévrier ;
Statuant sur les conclusions prises par Zola et Perrenx ;
Considérant que, sur la demande de la défense, le docteur Socquet
a été commis par la Cour pour examiner l'état de santé de la dame de
QQ< >
Boulancy et dire s'il lui était possible de comparaître devant la Cour
d'assises ;
Considérant qu'aux audiences d'hier et de ce jour le docteur Soc-
quet a déclaré que l'état de maladie de la dame de Boulancy était tel
qu'il ne lui était pas possible de comparaître ; que l'avis du docteur
est basé, non seulement sur l'opinion de son confrère qui a donné
des soins au témoin, mais encore sur l'examen personnel auquel il
s'est livré ; qu'il n'y a donc lieu de procéder à une nouvelle expertise
et de désigner trois autres médecins, ainsi qu'il est demandé dans
les conclusions;
Par ces motifs,
Rejette les conclusions prises par Zola et Perrenxet dit qu'il sera
passé outre aux débats .
M. le Président, s' adressant aux défenseurs. — Il nous
reste à statuer sur le surplus des conclusions qui avaient été
réservées. Vous aviez demandé dans vos conclusions que,
cVabord, on commit un médecin pour examiner l'état de
santé de Mlle de Comminges et de Mme de Boulancy ; puis,
en second lieu, dans le cas où ces témoins seraient trop
souffrants pour pouvoir venir à l'audience, de faire inter-
roger Wl9 de Comminges sur huit questions et Mme de Bou-
lancy sur deux questions... Les conclusions que vous avez
prises le 7 février, nous les avons réservées pour statuer.
Me Clemenceau. — Nous pourrions peut-être nous désister
des dernières conclusions relatives à Mme de Boulancy, qui
doivent être modifiées.
M. le Président. — Il faudrait le spécifier par écrit.
Mé Clemenceau. — Nous allons le faire. Voici les nouvelles
conclusions que j'ai l'honneur de déposer sur le bureau de la
Cour :
CONCLUSIONS
à l'effet d'obtenir que 3Ime de Boulancy soit inter-
rogée par voie de commission rogatoïre.
Plaise à la Cour ;
Attendu que Mme de Boulancy se trouve dans l'impossibilité, à
raison de son état de santé, de comparaître devant la Cour d'assis -s ;
Attendu que son témoignage a la plus grande importance pour la
manifestation de la vérité, autant que pour établir la bonne foi des
prévenus ;
Par ces motifs,
Dire que, par tel magistrat qu'il plaira à la Cour désigner,
Mme de Boulancy sera interrogée et qu'il lui sera posé les questions
suivantes :
1° Avez-vous entre les mains ou déposé chez des tiers des lettres
du commandant Esterhazy ?
2° Avez-vous reçu récemment des télégrammes du commandant
Esterhazy ?
3° Ces télégrammes ne contenaient-ils pas, sous forme de menaces,
— 234 —
la demande de restitution des lettres qui sont ou ont été r écem
ment entre les mains de l'un de vos conseils?
4° Ces lettres contiennent-elles des invectives ou des outrages à
l'armée et à la France ?
5° Consentez-vous à les faire remettre au Président des assises par
le tiers qui les détient ?
M*' La non i. — Je crois devoir ajouter une observation : je
dois dire que nous maintenons nos conclusions relatives à
Mlle de Gomminges.
M. le Président. — Voici les conclusions que vous aviez
déposées :
Plaise à la Cour ;
Attendu que le témoignage de Mlle Blanche de Gomminges est ab-
solument indispensable à la manifestation de la vérité;
Par ces motifs,
Ordonner que sur la réquisition du Ministère public elle sera con-
trainte par tous moyens de droit de comparaître à l'audience,
Et subsidiairement, pour le cas où elle en serait empêchée par la
maladie, après que la Cour aura vérifié la réalité de cette maladie par
médecin commis,
Ordonner que par voie de commission rogatoire et par tel de Mes-
sieurs les magistrats qu'il plaira à la Cour, commettre,
Elle sera tenue de répondre aux questions suivantes :
!» Sait-elle qu'on a employé son nom pour écrire à M. le colonel
Picquart ?
2u Gomment le sait -elle ?
3° Ne donnait-elle pas le sobriquet de Demi-Dieu à M. le capitaine
de L allemand ?
4° Sait-elle si ce mot n'a pas été employé dans un télégramme
argué de faux ?
5° M. le colonel du Paty de Clam n'avait-il pas contre elle et contre
sa famille des motifs de rancune ?
6° N'est-il pas à sa connaissance qu'il a eu recours en 1892 à des
manœuvres très graves, notamment à l'emploi de lettres anonymes?
7° M. Lozé, préfet de police, n'a-t-il pas été saisi de cette affaire, et
M. le général D... n'a-t-il pas eu à intervenir?
8° Enfin, M. le colonel du Paty de Clam n'a-t-il pas organisé, pour
la restitution d'une lettre, une scène qui se passait au Cours-la-
Reine et où il a fait intervenir une dame voilée?
Sous toutes réserves,
Et ce sera justice.
M" L.vnmti. - Nous maintenons toutes ces conclusions et je
rappelle que si M. le colonel du Paty de Clam n'a pas été inter-
rogé sur tous ces points, c'est qu'il a déclaré qu'il n'y répon-
drait pas. Sl M1Ie de Gomminges répond et que M. le colonel du
Paty de Glam ait besoin de s'expliquer, nous ne nous refuserons
pas, bien entendu, à l'entendre.
235 —
M. le Président'. - ■ Huissier, appelez M. Souffrain.
L'huissier audiencier. - Monsieur le Président, M. Souf-
frain ne répond pas. — Voici M. de la Batut.
DÉPOSITION DE M. DE LA BATUT
Député.
Me Clémengeau. — Monsieur le Président, voudriez-vous
demander à M. de la Batut si, quand il a fait son volontariat,
il n'a pas été directement sous les ordres de M. du Paty de
Clam, alors lieutenant ?
M. de la Batut. — J'ai été sous les ordres de M. du Paty de
Clam en 1876, pendant que je faisais mon volontariat au 17e
de chasseurs à cheval.
Me Clemenceau. — Voudriez-vous demander au témoin si,
pendant qu'il était sous les ordres du lieutenant du Paty de
Clam, une punition de quinze jours de prison ne lui a pas été
infligée ? pour quel motif elle lui fut infligée ? et dans quelles
conditions elle a été levée ?
M. de la Batut. — A cette époque, M. le lieutenant du Paty
de Clam était chargé de faire un cours aux engagés condition-
nels d'un an. Quand les eno-aotës conditionnels sont arrivés au
régiment, on leur a donné pour sujet de composition d'histoire
les guerres du premier Empire, j'ai fait ma composition tant
bien que mal. Autant que mes souvenirs me permettent de me
le rappeler, je l'ai terminée en disant qu'il était à souhaiter que
ce fût V intelligence et non pas le canon seul qui gouvernât
le monde.
Le lendemain, le lieutenant-colonel commandant le régiment
en l'absence du colonel, me fît venir dans la salle des rapports
et il me dit : « Vous êtes du Midi ? Vous aurez quinze jours de
prison. » {Rires dans VaudUolre.) Je répliquai : « Mon colonel,
je ne suis pas tout à fait du Midi, je suis de la Dordogne. » —
« Si, si, vous êtes du Midi, vous aurez quinze jours de prison
pour votre composition », et on m'emmena en prison. Le co-
lonel, qui était absent, revint le lendemain matin ; il trouva
probablement ma punition excessive, car il s'empressa de la
lever.
M" Clemenceau. — Cette punition ne fut-elle pas remplacée
par une autre d'un caractère un peu plus général ?
M. de la Batut. — Si ; le colonel me dit : « Je lève votre
punition parce qu'on est allé un peu loin et que vous n'avez
pas encore l'esprit militaire ; mais tous vos camarades et vous,
vous serez privés de permission pendant un mois.
M. le Président. — Voudriez-vous nous dire, sur la de-
mande de M. l'Avocat général, le numéro de votre régiment et
la date où vous y étiez '!
M. de la Batut. — C'était en 1876, et le régiment était le
17e de chasseurs à cheval, qui se trouvait à ce moment-là au
eamp de Ftocquencourt.
Mft Clemenceau. — Alors, une dernière question : Le témoin
voudrait-il nous faire savoir si cette punition, au début de sa
carrière militaire, «a nui à son avancement » et quel grade il
occupe dans l'armée à l'heure actuelle ?
M. de la. Bat ut, — dette punition n'a en rien nuià mon avance-
ment; je suis aujourd'hui officier de cavalerie dans l'armée
territoriale.
Mf> Clemenceau. — M. de la Batut était bien sous les ordres
de M. le lieutenant du Paty de Clam, qui était chargé de faire
un cours aux conditionnels ?
M. de la Bâtit. — Oui, il nous faisait un cours.
Me Clemenceau. — Est-ce par ordre du lieutenant du Paty
de Clam qu'a été faite la composition ?
M. de l.v Batut. — Je crois que c'est sur l'ordre du colonel,
commandant le régiment.
M. le Président. — Qui est-ce qui a prononcé la punition ?
M. de la Batut. — C'était le lieutenant-colonel marquis de
Grasse ; et le colonel, qui le lendemain a levé la punition, était
le colonel Olivier.
M. le Président. — Vous entendez, maître Clemenceau?
Me Clemenceau. — Oui! mais, pour préciser une dernière
fois : Qui est-ce qui a porté à la connaissance du lieutenant-
colonel le texte de la composition?
M. de la Batut. — C'est, je pense, l'officier qui a corrigé la
composition des conditionnels.
Me Clemenceau. — Est-ce M. du Paty de Clam?
M. delà Batut. — C'est possible; mais je n'en sais rien.
Me Labori. — Je pense qu'on pourrait peut-être faire rap-
peler M. du Paty de Clam.
DÉPOSITION DE M. LE COMMANDANT
BESSON D'ORMESGHEVILLE
Me Labori. — Est-ce que le témoin voudrait bien nous dire
si toutes les charges qui pesaient sur le capitaine Dreyfus ont
été consignées dans son rapport qui a été publié ces derniers
temps et qui émane de lui ?
M. le Président. — La question ne sera pas posée,
Me Labori. — Alors, monsieur le Président, comme j'ai un
certain nombre de questions à poser, qui ne seront pas posées,
je vais vous les indiquer successivement :
Pourquoi M. le commandant d'Ormescheville a-t-il dit dans son
rapport que Dreyfus était joueur?
Sur quoi s'est-il appuyé pour parler des relations qu'aurait eues
Dreyfus avec Mme Dida? etc., etc.
— 237 —
Et nous allons encore gagner du temps, car j'ai un certain
nombre de témoins à qui je voulais poser des questions dans
le même sens : M. Vallecalle, greffier du premier Conseil de
guerre, qui devait déposer sur la pièce secrète ; M. Maurel, pré-
sident du Conseil de guerre, auquel je voulaisposer la même
question; MM. Echemann, Gallet, lioche, tous membres du
Conseil de guerre, et enfin j'arrive à M. le général de Pellieux.
M. le Président. — Et le commandant Ravary ?
Me Labori. — Si vous voulez me le permettre, dans l'intérêt
de la rapidité de l'affaire, je vous demanderai la permission de
nous autoriser à prendre des conclusions qui, visant tous les
témoins auxquels vous refuserez de poser nos questions, seront
les suivantes :
±o Donner acte à la défense de ce que les questions ci-après n'ont
pas été posées aux témoins N. . . , N. . . et N :
•2° Donner acte à la défense de ce qu'à la suite «lu refus de M. le
Président déposer ces questions, la défense a cru devoir renoncer à
l'audition de ces témoins.
M. le Président. — Mais c'est toujours la même chose, et
il faut que vous renonciez...
Me Labori. — Eh bien ! alors, nous allons les entendre suc-
cessivement et, pour chacun d'eux, nous demanderons acte de
votre refus de poser nos questions !
M. le Président. — Pour les témoins du groupe Le Brun-
Renaud, vous avez renoncé ?
Me Labori — Mais je ne renonce pas pour ceux-là.
DÉPOSITION DE M. VALLECALLE
greffier du Conseil de guerre.
Me Labori. — Voulez-vous demander au témoin s'il est à sa
connaissance, en sa qualité de greffier du Conseil de guerre,
qui en 1894 a condamné Dreyfus, qu'une pièce secrète ait été
produite au Conseil de guerre sans avoir été communiquée à la
défense?
M. le Président. — La question ne sera pas posée.
Me Labori. — Je demande acte du refus de poser la
question.
' M. le Président. — (Test toujours la même chose.
DÉPOSITION DE M. LE COLONEL MAUREL
Me Labori. — Monsieur le Président, je vous demanderai de
poser la même question, celle de savoir si, en sa qualité de
président du premier Conseil de guerre qui a jugé le capitaine
->:'
38 —
Dreyfus en .1894, il a eu connaissance d'une pièce secrète
communiquée en dehors de la défense ?
M. le Président. — La question ne sera pas posée.
DÉPOSITION DE M. LE COLONEL
EGHEMANN
M° Labori. — M. Ecbemann était un des juges de l'ex-
capitaine Dreyfus; voulez-vous bien lui demander si, comme
tel, il a eu connaissance, qu'en dehors de la défense, une pièce
secrète ait été communiquée au Conseil de guerre?
M. le Président. — La question ne sera pas posée.
DÉPOSITION DE M. LE COMMANDANT
PATRON
Me Labori. — Je serais reconnaissant â M. le Président de
vouloir bien demander à M. le commandant Patron si, comme
juge du premier Conseil de guerre qui a jugé le capitaine Drey-
fus, il a eu connaissance qu'une pièce ait été communiquée en
dehors de la défense?
M. le Président. — La question ne sera pas posée.
MM. Gallet et Roche ne répondent pas.
Me Labori. — Nous renonçons à leur témoignage.
M. le Président. — Voulez-vous prendre note, monsieur le
greffier, que l'on renonce à ces dépositions.
A V Huissier -audiencier. — Faites venir M. le commandant
Ravary.
DÉPOSITION DE M. LE COMMANDANT
RAVARY
M° Labori. — Voici, monsieur le Président, ce que je lis dans
le rapport de M. le commandant Ravary, qui a été publi-
quement lu à l'audience du Conseil de guerre dans l'affaire
Esterhazy :
Un soir qae le lieutenant-colonel Henry1, de retour à Paris, (Hait
pntré brusquement chez M. Picquart, il aperçut M. Leblois, avocat.
<l»>nt le colonel recevait de fréquentes et longues visites, assis auprès
du bureau et compulsant avec lui le dossier secret.
M. Zola. — Mais, tout à l'heure, M. le colonel Henry a d t
que ce n'était pas le dossier secret.
— 239 —
M. le Président. — Nous ne pouvons pas tout dire à la fois.
M. le commandant Ravary. — Ily a une erreur, c'est un
dossier secret.
Me Labori. — Je rectifie; disons un dossier secret.
Une photographie portant ces mots : Cette canaille de D... était
sortie du dossier et étalùe sur le bureau.
Je demande d'abord, non pas ce que contenait ce dossier,
puisqu'il est secret, — et qu'on ne manquerait pas de me ré-
pondre comme toujours : « Je ne répondrai pas », — mais je
demande ce qu'il concernait, et quelle affaire..., cela n'a rien de
secret ?
M. le Président. — Pouvez- vous répondre à cette question i
M. le commandant Ravary. — m Je ne saisis pas très bien.. .
Un témoin a dit, paraît-il, qu'il y avait une pièce étalée entre
M. Leblois et M. le colonel Picquart. .
M. le Président. — C'est dans l'affaire Esterhazy?
M. le commandant Ravary. — Oui, c'est dans l'affaire Ester-
hazy ; je n'en sais pas davantage.
Me Labori. — A moins qu'il ne soit entendu que toujours on
trouvera une échappatoire, j'insiste avec la plus grande énergie
pour obtenir une réponse de M. Ravary ; nous sommes ici en
plein dans l'affaire Esterhazy, nous avons le rapport de M. Ra-
vary dans cette affaire. M. Ravary faisait les fonctions de rap-
porteur et il était chargé officiellement de l'instruction de
l'affaire ; il n'est pas possible qu'il ait accepté des témoignages,
— lesquels d'ailleurs, et je fais des réserves à cet égard, ont
été contredits à cette audience par les témoignages de MM. Gri-
belin et Henry; — mais, enfin, il n'est pas possible que M. Ha-
vary ait accepté des témoignages sans demander aux témoins
des dépositions complètes ; il n'est pas possible qu'il ait
été question d'une chose aussi grave qu'un dossier secret.
dans une audience du Conseil de guerre, dans un rapport lu
au Conseil de guerre, sans qu'aujourd'hui on sache ce qu'il en est.
Je ne demande pas à M. le commandant Ravary de dire ce
qu'était le dossier secret ; mais ce que je lui demande, et, sur
ce terrain, ma demande restera entière, c'est de dire à quel
fait se référait ce dossier. Si le témoin ne peut répondre, j'en
conclurai, — et j'en tirerai un parti singulier au point de vue
de ma discussion, — que les instructions judiciaires devant le
Conseil de guerre sont faites comme nous ne les avons jamais
vu faire dans les procès où nous avons l'habitude de plaider.
M. le commandant Ravary. — Je proteste absolument contre
les allégations de Me Labori: toutes nos instructions sont faites
avec la plus grande honnêteté et la plus grande conscience.
Quant à la pièce, dont parle Me Labori, elle ne m'intéressait
pas. Voici pourquoi : j'avais un accusé devant moi, c'était le
commandant Esterhazy ; je devais chercher à faire la preuve,
soit de son innocence, soit de sa culpabilité; et cette pièce
— 240 —
n'avait rien à faire, en ce qui concerne le commandant Ester-
hazy.
Me Labori. — Il est bien entendu qu'on a compris la ré-
ponse; la réponse faite, j'en prends acte et je continue.
Voici la suite du rapport de M. Ravary, et nous entrons, de
plus en plus, dans l'affaire Esterhazy :
« Si l'on considère... »
Et je vous prie, messieurs les jurés, de peser toutes ces pa-
roles :
« Si l'on considère que c'est une pièce identique qui a été envoyée
au Ministre de la guerre par l'inculpé... »
Par Esterhazy, vous entendez bien, Messieurs! une pièce
identique ! c'est bien une pièce du dossier Esterhazy !
« ... on est amené à se demander si l'identité entre ces deux
pièces n'est pas le résultat d'une indiscrétion. »
Ce n'est pas ce qui m'inquiète !
La pièce qui était entre M. Leblois et M. Henry, à supposer
que ce soit vrai, est la même que ce fameux document libéra-
teur, qui a été remis par une dame voilée à M. le commandant
Esterhazy, qui l'a transmis à son tour au Ministre de la guerre.
Cette pièce est une pièce du dossier Esterhazy. Je demande
à M. le Président de demander à M. Ravary, qui a fait l'instruc-
tion, quelle était cette pièce?
M. le commandant Ravarv. — Je l'ignore complètement.
Me Labori. — Gela me suffit, je suis édifié.
Mc Clemenceau. — Le témoin dit, dans son rapport, qu'il y
avait un dossier ouvert sur le bureau du colonel Picquart; je
voudrais savoir s'il maintient ses affirmations.
M. le commandant Ravary. — Je ne saisis pas bien.
Me Clemenceau, s' adressant au témoin. — Il y a, dans votre
rapport, qu'il y avait un dossier ouvert sur le bureau du colonel
Picquart.
AI. le commandant Ravary. — Cela devait se trouver dans
les dépositions des témoins.
M€ Clemenceau. — De quels témoins?
M. le commandant Ravary. — Soit dans la déposition du
colonel Henry, soit dans la déposition de M. Gribelin.
Me Clemenceau, s' adressant à la Cour. — Je i appelle à la
Cour que M. Gribelin a dit qu'il y avait dans une enveloppe
un dossier, que le colonel Henry a dit la même chose, et, dans
ces conditions, je demande à M. le Président de vouloir bien
faire rappeler M. Gribelin à la barre.
M. le commandant Ravary. — J'ai dit : Soit de M. Gribelinr
soit du colonel Henry.
M. le Président, à MG Clemenceau. — Voudriez-vous répé-
ter votre question ?
Me Clemenceau. — Je voudrais que M. Gribelin répète ce
— 241 —
qu'il a dit concernant le dossier qui se trouvait sur le bu-
reau du colonel Picquart, le jour où on avait, selon son
expression, « allume une lampe ».
M. Gribelin. — J'ai dit que le dossier était enfermé dans une
enveloppe jaune ; le dossier n'était pas épars ; j'ai même spécifié
dans ma déposition écrite qu'on ne compulsait pas le dossier.
M. le commandant Ravary. — M. Gribelin a vu cela, mais
demandez au colonel Henry...
Me Clemenceau. — Voilà deux fois que M. Gribelin affirme
que le dossier était dans une enveloppe.. .
M. l' Avocat général. — Dans une enveloppe ouverte.
Me Clemenceau. — Oui.
M. le commandant Ravary. — Mon rapport est l'expression
sincère du dossier; qu'on demande ce dossier!
M'' Clemenceau. — M. Gribelin a dit : dans une enveloppe.
M. l'Avocat général ajoute : dans une enveloppe ouverte. Or,
une enveloppe ouverte, pour tout le monde, c'est une enveloppe
dont la parlie qui doit être collée n'est pas collée. . .
M. Gribelin. — L'enveloppe était coupée dans le sens longi-
tudinal.
M.e Clemenceau. — Alors, le dossier était dans une enveloppe
et le côté de l'enveloppe était coupé. Moralité : il était impos-
sible de savoir ce qu'il y avait dans l'enveloppe.
M. le commandant Ravary . — Mais il n'y a pas eu qu'une
seule visite, il y en a eu plusieurs. M. Lebloisa été vu plusieurs
fois chez M. le colonel Picquart.
M. le Président. — Nous le savons.
Me Clemenceau. — Ne sortons pas de la question. Le jour où
M. Gribelin est entré, il a dit qu'il y avait un dossier de pigeons
voyageurs d'abord, puis un dossier dans une enveloppe; il vient
de le répéter, je crois que c'est acquis.
M. le Président. — Parfaitement.
Me Clemenceau. — Dans le rapport, il est dit qu'il y avait un
dossier ouvert, d'où sortait cette pièce renfermant ces mots :
Cette canaille de D...
M. le commandant Ravary. — Mais ce n'est pas la déposition
de M. Gribelin qui m'a fait écrire cela dans mon rapport : c'en
est une autre... Demandez communication du dossier Esterhazy.
et vous verrez.
M" Labori. — Mais nous ne demandons que cela !
M. le commandant Ravary. — Gela ne me regarde pas. J'ai
agi en honnête homme dans la circonstance, voilà tout.
Me Labori. — Il n'est pas question de votre honnêteté.
Me Clemenceau. — Le fait étant acquis, je crois qu'il est inu-
tile d'insister maintenant.
242
DEPOSITION
DE M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX
Me Labori. — Voudriez-vous, monsieur le Président, deman-
der à M. le général de Pellieux dans quelles conditions, au cours
de l'information dont il était chargé, a été versé au dossier le
bordereau attribué en 1894 au capitaine Dreyfus et sur lequel,
ensuite, a eu lieu une expertise, les experts ayant d'ailleurs
déposé au procès Esterhazy ?
M. le Pbésident. — Parlez-nous du procès Esterhazy en
ce qui concerne cette pièce, mais seulement relativement au
procès Esterhazy.
M. le général de Pellieux. — Monsieur le Président, avec
l'autorisation de Me Labori, je demande à exposer entièrement
mon enquête dans l'affaire Esterhazy.
Me Labori. — Nous ne pouvons que vous écouter avec res-
pect et intérêt, monsieur le général.
M. le géxébal de Pellieux. — Profondément respectueux
de la justice de mon pays, je n'ai pas voulu me retrancher der-
rière le secret professionnel. Quoique j'aie agi comme officier
de police judiciaire dans l'affaire Esterhazy, je sens qu'il faut
que toute la vérité soit connue, et je la dirai. . .
Me Clemenceau. — Nous retenons cette parole de M. le géné-
ral de Pellieux.
M. le général de Pellieux. — Je mets une réserve :
je ne pourrai pas parler le l'affaire Dreyfus que je ne connais
pas; je ne pourrai pas révéler et parler de choses qui inté-
ressent la défense du pays, et je psnse que Me Labori ne me
posera pas de questions sur ee point.
Me Labori. — Monsieur le général
M. le Président. — Vous venez de dire vous-même qu'il
fallait écouter le général de Pellieux en silence, et vous êtes le
premier à l'interrompre.
Me Labori. — Je croyais que M. le général de Pellieux
s'adressait à moi, et comme il marquait un temps... Mainte-
nant, je suis très respectueux de sa déposition et je vais l'écou-
ter dans le plus grand silence.
M. le Président. — Continuez, monsieur le général.
M. le général de Pellieux. — Je demande en outre à ne
pas citer des noms qui pourraient être compromettants; je
répondrai, lorsque j'aurai fini ma déposition, à toutes les
questions qui me seront posées.
J'ai fait deux enquêtes sur le commandant Esterhazy : une
première enquête militaire comme chef du commandant Ester-
hazy en non-activité pour infirmités temporaires, dans le dé-
partement de la Seine. Le 14 novembre dernier, M. Mathieu
Dreyfus adressait au Ministre de la guerre une plaintecontre
— 248 —
le commandant Esterhazy ; il l'accusait formellement d'être
l'auteur du bordereau qui avait t'ait condamner son lïère : il se
basait dans son accusation sur une similitude absolue d'écri-
tures. Le l(i je reçus, du gouverneur militaire de Paris, l'ordre
de faire une enquête purement militaire. J'étais chargé de
mettre M. Mathieu Dreyfus en demeure d'apporter la preuve
de son accusation, .le fis venir M. Mathieu Dreyfus, il ne
m'apporta aucune preuve d'aucune espèce, rien que des
allégations.
En réalité, mon enquête était virtuellement terminée. Je
n'étais chargé que de lui demander la preuve, mais je sentais,
devant l'émotion publique qui s'était produite à la suite de la
dénonciation, que je ne pouvais pas m'arrêter.
Du reste, sur ces entrefaites, je recevais une lettre de
M. Mathieu Dreyfus me demandant d'entendre M. Scheurer-
Kestner, vice-président du Sénat. Je convoquai M. Scheurer-
Kestner qui se rendit immédiatement à mon invitation ; je
demandai à M. Scheurer-Kestner son dossier ; il me répondit
qu'il n'en avait pas, mais que M. Leblois en avait un et qu'il
ne doutait pas qu'il ne me le communiquât. M. Scheurer-
Kestner me fit en outre la déclaration suivante, que j'écrivis
sous sa dictée :
« Je ne connais pas le colonel Picquart, je ne l'ai jamais
vu. je n'ai eu avec lui aucun rapport direct ni indirect ; si on
ne fait pas venir le colonel Picquart, l'enquête ne sera ni
sérieuse, ni sincère, ni complète. »
.l'écrivis cette déclaration sous la dictée de M. Scheurer-
Kestner ; je n'avais rien à lui demander, il se retira.
Je convoquai alors M. Leblois. M. Leblois vint. Il avait un
dossier ; ce dossier se composait de lettres, fac-similés
d'écriture du commandant Esterhazy, d'un télégramme en
lettres d'imprimerie qui avait été adressé à M. Scheurer-Kest-
ner et dont je ne me rappelle pas les termes, puis, il y avait
quatorze lettres du général Gonse. Ces quatorze lettres, il me
les montra ; je les "lus, je lus également les brouillons des
lettres adressées par le colonel Picquart à M. Leblois.
Il me dit qu'il avait eu des relations très anciennes avec le
colonel Picquart, qu'il avait été souvent le voir au ministère
et il me fit l'historique de ses relations avec le colonel Pic-
quart au ministère.
Ces relations sont donc avouées. M. Leblois a été au minis-
tère de la guerre, il a entre les mains des lettres du colonel
Picquart... Mais avant de poursuivre, je vous demande la
permission de revenir en arrière sur la déposition de
M. Scheurer-Kestner. M. Scheurer-Kestner me dit en outre :
«Voyez M. Leblois, il a un dossier, je ne doute pas qu'il ne
vous le communique ; il m'a dit qu'il existait au ministère
de la guerre un dossier contre le commandant Esterhazy
dans lequel se trouvait une pièce qui prouvait sa trahison. »
— 244 —
Je demandais à M. Leblois si ce dossier existait , il me
répondit : oui.
Je le répète, le colonel Picquart a dit à M. Leblois qu'il
existait au ministère de la guerre un dossier dans lequel se
trouvait uns pièce qui accusait formellement le commandant
Esterhazy de trahison:- je mets au défi qu'on me démente ! Voilà
la communication du dossier secret ; elle est prouvée, elle est
patente.
Maintenant, je peux m'expliquer sur les lettres du général
'Gonse. Ces lettres n'unt aucunement trait à l'affaire Dreyfus,
elles s'appliquent exclusivement à l'affaire Esterhazy. Le
général Gonse recommande à son subordonné la plus grande
prudence, il lui dit quïl ne veut pas l'arrêter dans son enquête,
naturellement, — jamais on n'a arrêté une enquête commen-
cée, — mais il lui dit en même temps qu'il se garde de prendre
des mesures irréparables ; ces mesures consistaient, pour le
colonel Picquart, à faire arrêter immédiatement le comman-
dant Esterhazy.
Javais un compte-rendu à fournir; je l'ai fourni au gouver-
neur militaire de Paris, et je puis vous dire quelles étaient
mes conclusions. Je disais : contre le commandant Esterhazy,
aucune preuve, mais, contre le colonel Picquart, une faute grave
relevée, au point de vue militaire — je faisais une enquête mili-
taire. — Le colonel Picquart a mis entre les mains d'un tiers des
pièces, des lettres de ses chefs ayant trait uniquement au service
militaire, faute militaire grave ! 11 a donné connaissance de ren-
seignements secrets du ministère de la guerre à M. Leblois. A
mon avis, il doit être frappé. Mais je demandai, ainsi que
M. Scheurer-Kestner le demandait, que le colonel Picquart fût
entendu et qu'il pût venir se défendre. Voilà les conclusions
de mon premier rapport.
A la suite de l'envoi du premier rapport, il parait qu'il y avait
eu erreur ou confusion et que l'intention du Ministre était que
l'enquête que je devais faire fût une enquête judiciaire. Le gou-
verneur ne l'avait pas compris ainsi, ni moi non plus.
Le 16... Non!... les dates ne sont pas bien présentes à ma
mémoire.., le 21 novembre — mon rapport a été remis le 20 —
le 21 novembre donc, j'ai reçu l'ordre de commencer une en-
quête comme officier de police judiciaire, et j'ai pris à cette date
le commandement de la place de Paris, qui m'investissait de
cette qualité.
Je commençai immédiatement cette enquête, mais dans des
conditions différentes, c'est-à-dire que je pris avec moi un gref-
fier et que j'agis comme magistrat.
Ma première opération était alors de convoquer l'accusé et de
lui donner connaissance des charges qui pesaient sur lui. Mais,
avant, je fis faire une perquisition chez le colonel Picquart.
J'ai été très vivement attaqué pour cette perquisition. Je dois
dire que c'était mon droit absolu ; j'étais à ce moment officier de
— 245
police judiciaire, et le (Iode de justice militaire m'en donnait le
droit.
J'ajouterai que c'était mon devoir; cette perquisition m'avait
été demandée, et .je ne pouvais m'y refuser sous peine d'être
accusé de ne pas avoir voulu arrivera la découverte de la vérité.
Je lis donc faire une perquisition chez le colonel Picquart. per-
quisition régulière, par M. Aymard, commissaire de police,
attaché au gouvernement de Paris.
On apporta un scellé que, naturellement, je conservai et que
je n'ai ouvert qu'en présence du colonel Picquart. — Je n'ai
conservé, du reste, de ce scellé, assez considérahle, qu'une seule
lettre dont je vous parlerai tout à l'heure. — Je rendis au colo-
nel Picquart toutes les autres lettres, après y avoir jeté un coup
d'œil très indifférent. Il y avait de nombreuses lettres de sa
mère, que j'ai parfaitement respectées, une nombreuse corres-
pondance de Mlle Blanche de Gomminges, et je n'ai gardé qu'une
lettre de Mlle Blanche de Gomminges qui m'a paru pouvoir
avoir un intérêt subséquent.
Je fis successivement alors, dans cette enquête judiciaire,
comparaître les différents témoins que j'avais vus dans la pre-
mière... Et, alors, je vous demande à vous exposer, dans ce
moment-ci, les deux points sur lesquels ont porté mes investi-
gations.
Il s'agissait d'abord du bordereau. M. Mathieu Dreyfus avait
accusé le commandant Esterhazy d'être l'auteur du bordereau...
A propos du bordereau, je demanderai de faire une légère
observation.
On a beaucoup parlé du bordereau. Peu de gens l'ont vu, je
crois qu'il serait facile de les compter ; beaucoup de gens en ont
vu des fac-similés. Eh bien! je dois dire... je l'ai vu..., je dois
dire que ces fac-similés ressemblent singulièrement à des faux
et que, avoir la prétention de faire une expertise d'écriture sur
les fac-similés qui ont paru dans les journaux, me parait
s'avancer beaucoup. Rien ne ressemble moins au fac-similé des
journaux que le bordereau original. Par conséquent, toutes les
expertises qui ont été faites à la légère sont entachées absolu-
ment de faux.
J'écoutai la défense du commandant Esterhazy sur le borde-
reau ; je ne vous la répéterai pas, elle a été partout. Si, cepen-
dant, on insiste..., il a cherché à démontrer, — son interroga-
toire est là et je vais me borner à le prendre, — qu'il lui était
impossible de se procurer les pièces énoncées dans le borde-
reau. Le Gonseil de guerre a jugé là-dessus; je n'insisterai pas
davantage.
Mais, au cours de l'interrogatoire du colonel Picquart, se pro-
duisit un incident. Le colonel Picquart me parla alors de la
pièce dont m'avait entretenu M. Leblois etM.Scheurer-Kestner.
Gette pièce était une carte-télégramme, un petit bleu, qui,
d'après le colonel Picquart, avait la même origine que le bor-
dereau. Je ne veux pas en dire davantage... la même origine !...
— 216 —
Cette pièce était déchirée, avait été déchirée et recolée. La pièce
contenait un écrit qui semblait prouver, d'après le colonel Pic-
quart, que le commandant Esterhazy avait, avec un agent d'une
puissance étrangère, des relations louches.
La première chose à faire, c'était de prouver l'authenticité de
cette pièce ; le lieutenant-colonel était seul à la connaître, à pou-
voir dire qu'elle était authentique. Mais une chose bien certaine,
c'est que cette carte-télégramme n'avait pas été envoyée au
destinataire, et que, par conséquent, elle ne lui était pas par-
venue. Gela enlevait déjà un caractère d'authenticité à une pièce
qui n'avait pas été mise à la poste, car elle ne porte pas le timbre
de la poste. Pour moi, l'authenticité n'en était pas démontrée.
Au cours des interrogatoires successifs des témoins, j'ai
parlé de cette pièce, et les dépositions, que j'étais seulement
chargé de prendre et de transmettre au gouverneur de Paris,
m'ont appris que des tentatives avaient été faites pour donner
\k cette pièce le caractère d'authenticité qui lui manquait.
Quel est le moyen qui a été employé? On a voulu la faire
photographier en faisant disparaître les traces de déchirure,
afin de pouvoir dire : elle a été déchirée après, mais, quand elle
est arrivée, elle était entière. On a voulu chercher à y faire
mettre le timbre de la poste..., c'est avoué, c'est dans les inter-
rogatoires..., afin d'avoir la possibilité de dire qu'elle avait été
saisie à la poste. J'ajouterai que cette pièce, pour moi, n'avait
aucun caractère de vraisemblance. . . Et là, je vais toucher à un
sujet un peu brûlant.
Cette pièce aurait été, comme je l'ai dit, la preuve qu'Ester-
hazy avait des relations louches avec l'attaché militaire d'une-
puissance étrangère. Je me suis étonné que le colonel Picquart,
chef du service des renseignements d'une grande puissance —
nous ne sommes pas encore tombés au niveau de la république
d'Andorre ou de Saint-Marin — chef du service des renseigne-
ments d'une grande puissance, officier qui devait être intelli-
gent, je pense, ait été assez naïf pour croire qu'un attaché mili-
taire d'une grande puissance étrangère aurait correspondu avec
un de ses agents par carte-télégramme. Une carte-télégramme
déposée chez le concierge, qui peutêtre ouverte par le concierge,
par un domestique! et c'est ainsi qu'on aurait correspondu avec
Esterhazy !. .. J'avoue que c'est trop naïf, je n'y ai pas cru, je
l'avoue. . .
Maintenant, j'ai interrogé le colonel Picquart, et je lui ai de-
mandé également : « Mais vous avez cherché d'autres preuves
contre Esterhazy, et quel moyen avez-vous employé pour trou-
ver ces preuves? » — J'arrive aune affaire très grave. Il a
avoué avoir pendant de longs mois, sans mandat, sans autori-
sation de ses chefs, le général Gonse et le général de Boisdeffre^
fait saisir à la poste toute la correspondance d'Esterhazy ; pen-
dant huit mois, il a ouvert les lettres de cet officier, et il a été
obligé d'avouer qu'il n'y avait rien trouvé. Il a avoué que, sans
mandat, il avait fait faire une perquisition chez cet officier ; on
— 247 —
a bouleversé les meubles, ou a bouleversé les effets de sa
femme, on a cambriolé l'appartement, et la preuve existe, d'a-
bord il a avoué !... Un meuble a été forcé ; on n'a pas pu le re-
fermer ; on a fait faire une clef pour le refermer, de sorte que
ce meuble, qui n'avait que deux clefs, en a aujourd'hui trois.
Il m'a semblé que tout ceci était la preuve de manœuvres in-
avouables et j'avoue que, quand le Conseil de guerre a acquitté
Esterhazy, je n'en ai pas été étonné. Si j'ai participé à cette
ceuvre d'acquittement, j'en suis fier; je suis arrivé à faire prou-
ver qu'il n'y avait pas deux traîtres parmi les officiers, qu'il n'y
en avait qu'un et qu'il avait été justement condamné ! (Bruit.)
On a autorisé le général de Boisdeffre et le général Mercier à
dire un mot de Dreyfus ; je demande la même autorisation...
M. le Président. — Pas sur Dreyfus.
Me Labori. — Ici, monsieur le Président, je vous supplie
d'autoriser le témoin à dire sur Dreyfus tout ce qu'il voudra.
M. le Président. — Impossible.
Me Labori. — Alors, demandez-lui quel est le traître auquel
il vient de faire allusion. Vous ne l'avez pas arrêté, ce ne peut
être que Dreyfus!... Il vient de dire qu'il n'y avait qu'un
traître, ce ne peut être que Dreyfus !...
M. le Président, au témoin. — Ayez l'obligeance de conti-
nuer votre déposition, en laissant de côté l'affaire Dreyfus.
M. le général de Pellieux. — Parfaitement, monsieur le
Président, j'ai fini.
M. le Président, à Me Labori. — Maître Labori ?...
M. le général de Pellieux. — Je suis à la disposition de
maître Labori.
Me Labori. — Je n'ai rien à demander à M. le général de
Pellieux.
Me Clemenceau. — J'ai entendu tout à l'heure le témoin dé-
clarer qu'il n'y avait rien de plus grave que de communiquer
des pièces concernant des officiers, les accusant de trahison,
surtout lorsque ces pièces étaient au ministère de la guerre
dans des dossiers secrets. Je demande alors au témoin quel est
son avis sur les communications qui ont été faites dans des
conditions que l'on sait et que je vais répéter.
Un document secret a été pris au ministère de la guerre, il a
été promené dans Paris par une dame voilée, il a été remis par
cette dame voilée à M. le commandant Esterhazy; celui-ci l'a
rapporté au ministère de la guerre, et le Ministre de la guerre
lui en a donné un reçu Je voudrais savoir l'opinion de M. le
général de Pellieux sur la soustraction de ce premier document,
sa promenade dans Paris, sa rentrée au bercail.
M. le Président, au témoin. — Vous comprenez la question?
M. LE GÉNÉRAL DEPeLLIEUX. — Oui.
M. le Président. — Veuillez y répondre.
M. le général de Pellieux. — Je n'ai pas d'opinion à ex-
primer.
— 248 —
.AI" Clemenceau. — Bien !
M. le général de Pellieux, se tournant vers Me Clemen-
ceau. — (Juelle opinion voulez-vous que j'exprime ?
M. le Président, au témoin. — Avez- vous été au courant,
dans l'affaire Esterhazy, de la communication de pièces secrètes
par le colonel Picquart à M. Leblois ?
Me Clemenceau. — Mais ce n'est pas de celles-là que nous
parlons.
M. le général de Pellieux. — J'ai répondu, monsieur le
Président; pour moi, les pièces secrètes communiquées à
M. Leblois sont parfaitement suffisantes... Je trouve que, com-
muniquer à M. Leblois, dire à M. Leblois qu'il existe au minis-
tère de la guerre un dossier dans lequel se trouve une pièce qui
accuse formellement un officier de trahison, c'est lui donner
communication de pièces secrètes.
Me Clemenceau. — Mais vous ne savez pas si on lui a com-
muniqué cette pièce?
M. le général de Pellieux. — Je ne le sais pas.
Me Clemenceau. — Vous savez seulement que le lieutenant-
colonel Picquart lui en a parlé.
M. le général de Pellieux. — Le colonel Picquart lui a dit
qu'il existait au ministère de la guerre une pièce qui accusait le
commandant Esterhazv.
Me Clemenceau. — Il est donc entendu d'une part que, quand
M. le général de Pellieux apprend qu'on a communiqué à un
tiers une pièce qui accuse le commandant Esterhazy, il est in-
digné; mais que, d'autre part, quand on fait promener dans
Paris une pièce qui innocente le commandant Esterhazy, le
général de Pellieux n'a pas d'opinion. C'est à retenir.
Je voulais encore demander au témoin ce qu'il pensait de la
soustraction au ministère de la guerre d'un document secret
pour le communiquer à un journal ?
M. le général de Pellieux . — Je ne me suis pas du tout oc-
cupé de cette question ; on me demande une opinion, je n*ai
pas d'opinion à exprimer, j'ai à déposer.
M. le Président. — Parfaitement.
Me Clemenceau. — Alors, un dernier renseignement. M. le
général de Pellieux a dit qu'il avait fait une perquisition chez
M. Picquart ; me sera-t-il permis de lui faire remarquer que le
lieutenant-colonel Picquart était témoin, puis de lui demander
aussi pourquoi il n'est pas allé perquisitionner chez M. Ester-
hazy, qui était accusé ?
M . le général de Pellieux. — Il était absolument inutile
d'aller perquisitionner chez le commandant Esterhazy; cela
avait été fait pendant huit mois. {Rires et clameurs clans V au-
ditoire.)
Me Clemenceau. — C'est une erreur. Il s'était passé plus
d'un an entre ce que le général de Pellieux appelle les perquisi-
tions chez le commandant Esterhazy par le colonel Picquart et
l'époque dont nous parlons. Comment se fàit-il, je répète ma
— 249 —
question, que M. le général de Pellieux ait pensé à faire per-
quisitionner citez un témoin et non pas chez l'accusé?
M. le général de Pellieux. — Je n'ai pas fait perquisition-
ner chez le commandant Esterhazy parce que j'étais officier de
police judiciaire et que je ne l'ai pas jugé nécessaire.
M e Clémence ai — Voilà ce que je voulais faire dire au
témoin ; nous sommes d'accord.
M. le Président. — Monsieur le général, je voudrais que
vous puissiez rester dans la salle d'audience, au moins jusqu'à
la déposition de M. le colonel Picquart ; il est possible que j'aie
quelques questions à vous poser.
CONFRONTATION
de M. le Lieutenant- Colonel du Paty de Clam
avec M. de la Batut.
M. le Président, à Vhuissier-audiencter. — Faites appeler
M. de la Batut.
(Ce témoin se présente à la barre.)
M. le Président, s'adressant à M. de la Batut). — Vous
m'avez fait demander de vous autoriser à vous présenter de
nouveau à cette audience pour faire une déclaration.
M. de la Batut. — Oui, monsieur le Président. Gomme je
regagnais ma place, M. le lieutenant-colonel du Paty de Glam
m'a dit que j'avais menti. Je ne veux pas admettre qu'un
témoin...
Me Clemenceau. — C'est alors que M. du Paty de Clam n'a
pas entendu votre déposition.
Me Labori. — Messieurs, une première question se pose sur
le délit qui a été commis à l'adresse de M. de la Batut, et à cet
égard je n'ai rien à dire ; mais j'ai demandé tout à l'heure une
confrontation qui m'a été refusée. Maintenant je la demande à
nouveau.
M. le Président. — Je vais vous l'accorder.
(S'adressant à Vliulssier-audiencier .)
Priez M. du Paty de Clam de venir à la barre. (M. du Paty
de Clam s'approche de la barre).
M. le Président, à M. du Paty de Clam . — Vous avez en-
tendu tout à l'heure la déclaration de M. de la Batut?
M. du Paty de Clam. — Oui, monsieur le Président.
M. le Président. — Vous avez quelque chose à dire ?
M. du Paty de Clam. — Monsieur le Président, M. de la Ba-
tut dit des choses inexactes. Il a dit que j'étais chargé du cours
aux volontaires d'un an, et que, comme tel, je lui avais infligé
une punition ; je dis que c'est faux.
J'avais écrit à M. de la Batut pour lui dire : « On m'a dit qu'il
— 250 -
y a vingt ans, Monsieur de la Batut, vous aviez été puni par
moi, alors que j'étais lieutenant d'état-major dans un régiment
qu'on ne désignait pas ». J'ai répondu qu'il y a vingt ans, j'étais-
capitaine, que j'étais en Afrique où je faisais de la topographie,
que jamais de la vie je n'avais été chargé des volontaires d'un
an et que je ne me souvenais pas avoir eu M. de la Batut sousv
mes ordres... Je ne peux pas me souvenir de tous les soldats
qui ont passé par mes mains...
M. le Président. — M. de la Batut se plaint que vous vous
soyiez servi vis-à-vis de lui d'une expression qui n'est pas par-
lementaire.
M. du Paty de Clam. — Si j'ai mal entendu ce qu'il a dit... je
me suis peut-être trompé... Si M. de la Batut maintient ce que
j'ai cru entendre, à savoir que j'étais chargé du cours des volon-
taires d'un an et que, comme tel, je lui ai fait faire une com-
position de français, étant chargé du cours de topographie, et
que je l'ai fait punir, je suis obligé de maintenir que ce qu'il
dit est inexact. Si M. de la Batut reconnaît qu'il s'est trompé
sur ce point, je suis prêt à reconnaître devant M. de la Batut
que moi-même j'ai mai entendu et que j'ai commis une erreur.
M. de la Batut. — La Cour voudra bien se rappeler ce que
j'ai dit tout à l'heure; j'ai dit que je supposais que c'était le
colonel commandant le 17° chasseurs achevai qui avait donné
le sujet de la composition. On m'a demandé si j'avais été sous
les ordres de M. du Paty de Clam il y a vingt-deux ans ; j'ai
répondu qu'il avait fait un cours aux volontaires ; puis on m'a
demandé si c'était M. du Paty de Clam qui avait corrigé les
copies de la composition qu'on nous avait donnée et j'ai
répondu que je n'en savais rien.
M. le Président. — Vous avez dit tout à l'heure, en effet,
que c'était M. du Paty de Clam qui avait corrigé les composi-
tions.
Plusieurs roiœ. — Non, non...
Me Clemenceau. — Pardon, monsieur le Président, cela n'a
jamais été dit.
M. le Président. — Que ce ne pouvait être que lui.
Me Clemenceau. — Oh! nous avons la sténographie... Mais
voulez-vous me permettre ? J'ai demandé à M. de la Batut s'il
avait été sous les ordres de M. du Paty de Clam. C'était ma
première question. M. de la Batut a répondu : « Oui, il y a
vingt -deux ans, je crois ; j'étais volontaire. » Je lui ai deman-
dé : (( Voulez-vous nous dire si, à cette époque, vous avez été
puni à la suite d'une composition et dans quelles conditions ? »
M. de la Batut a raconté l'histoire de la composition et il a dit :
« J'ai été appelé «liez le lieutenant-colonel, commandant le ré-
giment, qui m'a dit: « Vous êtes du Midi? Vous aurez quinze
«jours de prison. » Puis M. de la Batut a ajouté : « La punition
a été levée et remplacée par une autre. »
Alors j'ai demandé à M. de la Batut : « M. du Paty de Clam
était bien chargé de faire un cours aux conditionnels au mo-
— 25i -
ment ou vous étiez conditionnel? » Et M. de la Batul a ré-
pondu : « i Hii. — Je crois que c'est sur cette affirmation qu'il
■si parti. '^Mouvements dans Vauditoîre.) Ici. pus de dis-
cusion, les murmures ne peuvent rien changer à ce qui a été
dit ; la sténographie rappellera exactement ce qui s*est passé.
M. du Pwy deCla^i. — Je crois qu'il y a une différence entre
avoir quelqu'un sous -es ordres et être chargé d'un cours poul-
ies volontaires d'un an. Chargé d'un cours, je n'avais pas Les
volontaires sous mes ordres pour leur faire taire des compositions
françaises : la personne qui était chargée des volontaires était,
si je ne me trompe, le lieutenant Laverdet ; je ne peux préciser,
à vingt-deux ans d'intervalle, dans un régiment que j'ai quitté
depuis si longtemps ; je donne ce renseignement absolument
sous réserve.
Je n'étais donc pas chargé des volontaires d'un an ; je ne les
avais sous mes ordres que pour la topographie et on compren-
dra bien que, dans une composition où' il s'agit d'intelligence
et de canon, il n'est pas question de topographie ; que cette com-
position, d'ailleurs, dans laquelle j'aurais dit que l'intelligence
est intérieure au canon, est absolument contraire à mes idées,
contraire à celles que mes amis et mes chefs me connaissent...
A ce point de vue, les souvenirs de M. de la Batut sont absolu-
ment inexacts ; il se trompe, voilà tout, je le maintiens d'une
façon formelle. Quant à la punition, elle n'a pu être portée par
moi qui n'éiais pas chargé du cours de français des volontaires
d'un an, et le lieutenant-colonel, en prononçant cette punition,
l'a prononcée sur le rapport du professeur de composition
française.
Me Clemenceau. — En résumé, il est établi que jamais M. de
la Batut n'a dit dans sa déposition que M. du Paty de Clam ait
corrigé les compositions en question.
M. du Paty de Clam. — Je crois qu'entre deux hommes
d'honneur, il n'y aucune honte à reconnaître que nous avons
pu nous tromper... Vous avez mal entendu vous-même, mon-
sieur le Président... Si c'était comme cela, j'ai peut-être aussi,
moi qui étais plus loin, mal entendu également. Je regrette
et je retire ce que j'ai dit.
M. le Président. — C'est un malentendu.
M. l'Avocat général. — Je vous prie de me permettre une
observation. La déposition de M. de la Batut ne pouvait avoir
d'intérêt ici que si elle visait M. du Paty de Clam ; or, il est
établi, du consentement de tout le monde, qu'elle ne le vise pas.
M*' Clemenceau. — La loi donne aux défenseurs le droit de
s'expliquer les derniers et, dans notre plaidoirie seulement,
nous vous dirons, messieurs les jurés, quel argument nous
prétendons tirer de la déposition exacte de M. de la Batut.
M. le Président, aux témoins. — Messieurs, vous pouvez
vous retirer.
(A l'huissier audiencier) — Appelez M. Pauftin de Saint-
Morel.
252
DÉPOSITION DE M. LE COMMANDANT
PAUFFIN DE SAINT-MOREL
Me Labori. — Je voudrais savoir de M. le commandant
Pauffin de Saint- Morel quelles sont les communications qu'il
est allé faire à M. Rochefort, et si c'est à l'insu ou à la connais-
sance de ses chefs qu'il est allô chez lui.
M. le Président. — Quelque pénible que soit cette décla-
ration, je vous prierai de répondre... dans la mesure, bien en-
tendu, qui convient.
M. Pauffin de Saint-Morel. — La démarche que j'ai faite,
je l'ai faite entièrement et uniquement de ma propre initiative;
j'ai agi sous lïnfluence qui avait été produite à l'Etat-major par
la campagne et les attaques qui l'accompagnaient. On prêtait
à l'Etat-major une attitude équivoque; j'ai cru pouvoir dire à
M. Rochefort, que je connaissais un peu pour le rencontrer de
temps en temps, ce qu'on disait hautement et sans aucun mys-
tère autour de moi, à l'Etat-major.
Je ne cherche pas d'ailleurs à m'excuser ; j'ai eu tort et j'ai
été frappé ; je m'incline.
M'1 Labori. — Je n'ai pas fait poser la question à M. Pauffin
de Saint-Morel pour me permettre la moindre incursion dans le
domaine de sa conscience ; seulement, je voudrais qu'il répon-
dit à ma question. M. Pauffin de Saint-Morel vient de dire qu'il
était allé porter à M. Rochefort des paroles que tout le monde
répétait autour de lui. Je lui demande quelles étaient ces pa-
roles, quelles sont les communications qu'il a faites ?
M. Pauffin de Saint-Morel. — Je n'ai pas porté de paroles
à M. Rochefort; je suis allé, de ma propre initiative, Je trouver.
Ce que je lui ai dit, c'est ce qu'on disait hautement autour de
moi, je le répète ; je ne peux pas dire exactement ce que je lui
ai dit. Ce n'est pas non plus une communication que je lui ai
faite, c'a été simplement une conversation un peu à bâtons
rompus, mais dont je me rappelle très bien le sens, sans pou-
voir en préciser les paroles. Le but principal de cette conversa-
tion, que je me rappelle très bien, a été d'affirmer absolument la
conviction intime et formelle de l'Etat-major à ce moment, con-
viction qui était basée sur la chose jugée et sur des faits abso-
lument probants, d'où impossibilité pour l'Etat-major d'ad-
mettre qu'on pouvait substituer le commandant Esterhazy au
capitaine Dreyfus.
Me Labori. — Je prierai monsieur le commandant Pauffin
de Saint-Morel — je crois que j'ai le droit d'insister, puisqu'il a
cru pouvoir prendre M. Henri Rochefort comme confident des
faits dont il s'agit, — je le prierai de nous dire sur quoi était
basée cette conviction de l'Etat-major. Car si elle n'est qu'une
impression, elle ne compte pas ; si au contraire elle est basée
- 253 —
sur des documents ou sur des laits, le jury français a le droit
de connaître ce que M. Henri Rochefort a connu el ce qu'il,
commente dans son journal tous les jours.
.M. le Président. — Ne parlons que de l'a liai re Lsterhazy,
pas d'autre chose.
M. Pauffin de Saint-Morel. — .le n"ai rien communiqué ni
rien dit de plus à M . Rochefort que ce que je viens de dire ; je
ne lui ai donné aucune preuve à l'appui, aucune; par consé-
quent, ma conversation se limite exactement à ce que je viens
de dire ; je ne lui ai rien donné de plus, aucune note, rien de
plus.
M. le Président. — On a même annoncé, je crois, que vous
aviez communiqué le dossier, c'est inexact ?
M. Pauffin de Saint-Morel. — C'est absolument faux, mon-
sieur le Président ; c'est une simple conversation.
Me Labori. — Mais enfin, monsieur le Président. M. le com-
mandant Pauffin de Saint-Morel peut-il nous dire sur quoi s'e'sl
faite sa conviction qu'il était impossible que le commandant
Esterhazy fût «substitué comme auteur du bordereau à celui au-
quel il avait été attribué? Ce ne sont pas des paroles d'hon-
neur quïl nous faut ; les paroles de soldat sont respectables
comme les paroles de tous les honnêtes gens, mais elles ne
comptent pas; ce sont les faits... Eh bien ! sur quels faits
M. le commandant Pauffin de Saint-Morel s'est-il fondé ? S'il
n'y en a pas, sa conviction est pour nous sans valeur.
M. le Président, au témoin. — Répondez, mais toujours
en ce qui concerne l'affaire Esterhazy, bien entendu !
M. Pauffin de Saint-Morel. — J'ai conclu d'une phrase que
j'ai dite tout à l'heure m l'impossibilité d'admettre que l'on pou-
vait substituer le commandant Esterhazy au capitaine Dreyfus
parce que — je suis obligé de rentrer dans la question — parce
que la conviction de l'Etat-major était absolue et formelle sur
la culpabilité de Dreyfus.
M. le Président. — Maître Labori, vous n'avez plus d'autre
question à poser V
' Me Labori. — Je nai plus rien à dire, monsieur le Président.
DÉPOSITION DE M. DUPUY
Député, ancien Président du Conseil des Ministres.
M. le Président. — Vous jurez de dire la vérité, toute la
vérité ''.
M. Dupuy. — Sous la réserve du secret professionnel.
M'' Labori. — Voulez -vous, monsieur le Président, poser à
M. Dupuy, ancien Président du Conseil, la question de savoir
254 —
s'il a connu, au moment de la poursuite qui a eu lieu en 1894
contre Dreyfus, les charges qui pesaient sur lui, s'il. a entendu
parler d'une pièce secrète, qui a été communiquée aux membres
du Conseil de guerre qui a jugé Dreyfus sans que cette com-
munication ait été laite à l'accusé et à la défense, et à quelle
époque il en a entendu parler ?
M. le Président. — La question ne sera pas posée. Avex-
vous d'autres questions à poser ?
Me Labori. — Non, monsieur le Président.
M. le Président. — Monsieur Dupuy, vous pouvez vous
retirer.
DÉPOSITION DE M. GUÉRIN
Sénateur, ancien Ministre de la Justice.
M. Guérin. — Je dois faire une déclaration avant de prêter
le serment que vous me demandez. Il me sera impossible de
m'expliquer sur des faits dont j'aurai pu avoir connaissance en
ma qualité de Ministre de la justice. Sous cette réserve, je suis
prêt à prêter serment.
M. le Président. — Parfaitement.
Me Labori. — Je voudrais demander à M. Guérin si personne
ne lui a jamais parlé de la communication d'une pièce se-
crète faite aux membres du Conseil de guerre qui a jugé en 1894
le capitaine Dreyfus, s'il en a entendu parler, à quelle époque
il en a entendu parler et ce qu'il penserait de la communication
d'une pièce dans ces conditions, si cette communication avait
été faite ?
M. le Président. — La question ne sera pas posée.
Avez-vous d'autres questions à poser au témoin?
Me Labori. — Non, monsieur le Président.
(Se tournant vers la Cour et le jury.) Messieurs, ayant
entendu M. Charles Dupuy et M. Guérin, à qui M. le Président
n'a pas cru devoir poser la question que nous demandions,
nous ne pouvons maintenant que renoncer aux dépositions de
MM. Delcassé, Leygues, Poincaré et Develle, car c'est la même
question que nous aurions à leur poser. Nous en demandons
acte.
M. le Président. — Acte vous en est donné.
— 255
DÉPOSITION DE M. THÉVENET
Avocat, Sénateur, ancien Ministre de la justice.
Me Labori. — Je demanderai à M. Thévenet de vouloir bien
nous dire ce qu'il sait de l'affaire Esterhazy et ce qu'il pense
de la bonne foi de M. Emile Zola dans l'affaire actuelle.
M. Thévenet. — Je ne connais personne de la famille Drey-
fus, ni aucun fait particulier : j'ai seulement suivi avec beau-
coup d'attention toutes les phases de cette triste affaire, et j'ai
été très surpris de constater dans l'information de regrettables
lacunes; j'en ai conclu que M. Emile Zola avait été de bonne
foi dans sa publication.
J'ai été surtout frappé des explications qui avaient été donné?s
par M. le commandant Esterhazy au début de l'affaire. Il a
plusieurs fois affirmé qu'une dame voilée lui avait remis la
copie d'une pièce secrète très importante, existant au ministère
de la guerre, et démontrant, disait-on, la culpabilité de Drey-
fus.
Cette pièce avait, aux yeux de M. Esterhazy, une telle impor-
tance qu'il la regardait comme « un document libérateur » —ce
sont ses propre? expressions, — et qu'il avait jugé utile de l'en-
voyer sous pli à M. le Ministre de la guerre, qui n'a pas nié
l'avoir reçu.
Eh bien ! messieurs les jurés, l'instruction faite par l'autorité
militaire semble n'avoir attaché aucune importance à ces décla-
rations si précises de M. le commandant Esterhazy: je suis
très étonné qu'on ne les ait pas soumises à une enquête appro-
fondie- — Cette femme voilée existait-elle réellement ? Il sem-
blait utile de le savoir.
. Si, en effet, une pièce secrète et importante, enfermée sous
riple serrure dans une armoire du ministère de la guerre,
avait été communiquée à cette femme, il était essentiel de
savoir comment et par qui cette divulgation avait pu avoir
lieu.
Il pouvait en avoir été de même d'autres pièces secrètes
intéressant la défense du pays, et, des lors, des mesures très
sévères devaient être prises pour empêcher le retour de pa-
reilles indiscrétions.
L'enquête sur cette femme voilée n'était point difficile à faire.
Elle avait fixé ses rendez-vous dans des lieux un peu étranges.
Elle y avait été conduite, à deux reprises, notamment, par des
cochers de voitures publiques, et je crois qu'à Paris MM. les
cochers ne se dérobent jamais quand la justice fait appel à
leurs souvenirs.
Si la femme voilée était une invention de M. Esterhazy,
une légende imaginée, je ne sais dans quel but, — et il y en a
beaucoup dans cette affaire, — la question n'en était pas moins
grave. L'existence de la pièce secrète dans les mains de
•r
56 -
M. Esterhazy étant démontrée, puisqu'il l'avait renvoyée lui-
même au ministère de la guerre, on pouvait se demander quel
était le véritable auteur de la communication ; c'était assuré-
ment un personnage assez puissant pour avoir eu à sa dispo-
sition cette pièce secrète, et assez audacieux pour l'adresser à
M. Esterhazy alors que cette même pièce était restée inconnue
de l'accusé Dreyfus et de son défenseur.
Aucune recherche n'a été faite sur ce point, et je considère
que cela est très étonnant.
En lisant le compte rendu d'une instruction aussi incomplète
dans le rapport de M. le commandant Ravary, je comprends et
je partage les sentiments qui ont agité M. Zola. — 11 les a
traduits sous une forme peut-être violente que je n'ai pas à
apprécier, mais je l'excuse, car il a pu croire, comme beaucoup
d'autres, qu'on avait voulu renseigner incomplètement le
Conseil de guerre qui devait juger M. Esterhazy.
Ce que je dis, Messieurs, je ne le dis pas pour porter atteinte
à la chose jugée par ce Conseil. Je respecte la décision qu'il a
rendue, et je ne déplore pas l'acquittement de M. le commandant
Esterhazy, — je me féliciterai toujours de voir un officier de
notre armée déclaré non coupable do crime de trahison, — son
acquittement est définitif, mais on peut regretter que la lumière
n'ait point été faite sur certains points et que l'instruction ait
été aussi incomplète.
Voilà ce que j'avais à dire en ce qui touche l'affaire de
M. Esterhazy. Me sera-t-il permis d'ajouter quelques mots
sur la bonne foi de M. Zola relativement à l'affaire Dreyfus?
M. le Présidexe. — Non, je ne puis vous laisser parler sur
cette affaire.
M. Thévexet. — Je croyais que M. Zola . était amené ici
comme ayant dit que le deuxième Conseil de guerre avait cou-
vert une illégalité commise par le premier Conseil de guerre ?
M. le Présidext. — La Cour a tranché la question.
M. Thévexel. — Je m'incline, monsieur le Président.
Me Labori. — Je voudrais alors simplement demander à
M. Thévenet de vouloir Dien nous dire ce qu'il pense de la
bonne foi de M. Emile Zola en ce qui concerne le passage sui-
vant, qui est visé par M. le Procureur général dans sa citation :
J'accuse le second Conseil de guerre d'avoir couvert cette illégalité
par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d'acquitter
sciemment un coupable.
En considérant ce paragraphe de l'article qui amène ici
M. Zola, je demande à M. Thévenet son opinion sur la bonne
foi de M. Emile Zola.
M. Thévexet.. — Le mot & illégalités, en effet, été prononcé.
On a dit qu'un dossier secret avait été communiqué, pendant la
délibération, au Conseil de guerre qui avait condamné Dreyfus.
On a affirmé que ni l'accuse, ni son défenseur, Me Démange,
n'avaient connu une seule des pièces de ce dossier.
257
Cette affirmation est grave, car elle soulève, à mon avis, la
difficile vraiment capitale de ce grand débat, et je m'étonne
qu'elle n "ait point encore été clairement et loyalement tranchée.
C'est par elle qu'on aurait dû commencer, et il me semble, —c'est
peut-être une illusion de ma part, — qu'il était très simple de
répondre avec franchise à cette question par un oui ou un non
qui aurait été décisif.
J'ai lu le compte rendu de ces débats et j'y ai constaté avec
stupéfaction qu'on avait interrogé sur ce fait si important
d'honorables généraux, qui n'avaient répondu que par le
silence Ils se sont cru sans doute, à tort suivant moi, liés par
le secret professionnel.
Ce silence doit-il être interprété comme un aveu?... 11 est
bien fait, en tous cas, pour troubler profondément toutes les
consciences soucieuses de la vérité et de la justice.
La question ne soulève pas, à vrai dire, un point de droit,
car la loi est formelle ; mais nous touchons ici à un principe
beaucoup plus élevé, celui de la liberté de la défense, celui du
droit imprescriptible qu'a tout homme accusé, même de
trahison, de savoir quels sont les documents qui l'accusent. Si
l'illégalité a été commise, le Garde des sceaux doit saisir la
Cour de cassation. La loi lui en fait un devoir.
Dans le cas qui nous occupe, la Cour suprême annulerait la
décision rendue par le premier Conseil de guerre. Dreyfus
serait-il pour cela reconnu innocent ? Nullement. L'autorité
militaire, qu'on dit acharnée contre lui, ce que je ne puis
croire, le traduirait devant un autre Conseil de guerre qui
devrait, cette fois, statuer conformément à la loi, c'est-à-dire
après avoir fait communiquer à Me Démange, défenseur, et à
Dreyfus, toutes les pièces du dossier.
Je ne sais si une seconde condamnation serait prononcée,
mais le débat serait, du moins, loyal et complet, la loi
respectée, et la liberté de la défense, la dignité humaine,
devrais-je dire, sauvegardée... (Bruits dans l'auditoire.)
S'il n'y a pas eu de communication clandestine et illégale,
pourquoi ne pas le proclamer?
Je déclare hautement que, si M. le général Mercier, qui
était alors Ministre de la guerre, était venu apporter ici, sous
la foi du serment, une déclaration précise, s'il avait donné sa
parole d'honneur qu'aucune pièce n'avait été cachée à la défense
de Dreyfus, je me serais incliné, — mais, hélas! il garde le
silence !...
Voila ce qui trouble, ce qui inquiète les consciences impar-
tiales. — Voilà ce qui prolonge et perpétuera peut-être ce
procès, si attristant pour tous, et qui est un mal pour la
Patrie î...
M. Zola. — A coup sûr.
M. Thévenet. — Que faut-il croire ? Que faut-il penser de ce
silence? Xe sommes-nous plus une nation libre, respectueuse
de la loi, voulant la loyauté et la franchisa? [Bruits.)
9
— 258 —
M. le Président. — Silence!
M. Thévenet. — Y a-t-il un magistrat parmi ce^i qui
m'éeoutent, un de mes confrères du barreau, une personne
quelconque, un de vous, messieurs les jurés, qui puisse com-
prendre cette incertitude où nous sommes sur un fait de cette
importance?
Dreyfus a-t-il oui ou non connu les documents qui l'accu-
saient, a-t-il pu les contredire, les discuter librement? — S'il ne
les a pas connus, quelle raison y avait-il donc pour les lui
cacher, pour violer la loi à. son égard ?
Pourquoi les cacher aussi à M,J Démange, cet éminent avocat,
si estimé de nous tous, d'une loyauté si parfaite? N'avait-il pas
autant de patriotisme que les membres du Conseil de guerre ?
Je m'arrête, m'excusant d'avoir si longuement réclamé le
respect de la loi et la lumière. — J'estime que la bonne foi de
M. Zola est à la hauteur de son talent, elle est éclatante.
M. le Président. — Avez-vous une nouvelle question à
poser au témoin ?
Me Labori. — Monsieur le Président, je croirais commettre
un sacrilège en ajoutant un mot ou en posant une question
après l'admirable plaidoyer que M. Thévenet vient de prononcer,
non pas pour Dreyfus, dont il n'a pas été parlé, mais pour la
dignité humaine, pour la liberté et pour l'honneur de ce
pays !
M. le Président. — Monsieur Thévenet, vous pouvez vous
retirer.
(A Me Labori.) Quel témoin voulez-vous faire entendre?
Me Labori. — M. Salles.
M. le Président. — Je croyais que c'était le colonel Picquart
qui devait venir.
Me Labori. — Monsieur le Président, la déposition de M. le
colonel Picquart serait peut-être trop longue pour que nous
puissions l'entendre ce soir.
DÉPOSITION DE M. EMILE SALLES
Ancien avocat à la Cour d'appel.
M. le Président. — Maître Labori, quelle question?
Me Labori. — Voudriez-vous être assez bon pour demander
à M. Salles s'il ne connaît pas un fait qui puisse être intéres-
sant pour la défense de M Emile Zola?
M. le Président. — Mais, ce n'est pas une question, cela...
relativement à quoi ?
M« Labori. — Relativement à l'affaire de M. Emile Zola.
M. le Président. — Ce n'est pas là une question non plus;
je ne poserai pas de question comme celle-là. Est-ce relative-
ment à l'affaire Dreyfus ou à l'affaire Esterhazy?
259
Me Labori. — Permettez-moi, monsieur \e Président, mal-
gré tout mon respect pour vous, de dire que je ne comprends
pas le but de cette distinction. Il y a à cela deux raisons : la
première, c'est que, comme je le disais hier, la seule afiaire
qui est ici en litige, c'est celle de M. Zola ; la seconde, et c'est
surtout cette raison que je veux faire valoir, c'est qu'on entend
des hommes comme M. le général Mercier, comme M. le général
dePellieux,commeM. le général (ionse, qui viennent ici, parlant
des arrêts de justice qu'ils connaissent, se mettre sous leur
abri pour ne pas parler et qui, cependant, l'un après l'autre,
avec le même vague, avec la même incertitude, jettent leur
parole de soldat dans la balance, convaincus que, grâce ;'i l'a-
mour que ce pays-ci a pour lui-même et à l'ardente alï'ection
qu'il a pour la patrie, il suffira de cette parole de soldat pour
l'entraîner sans lui dire pourquoi. On ne les arrête pas ; ils ont
le droit de dire l'un après Tautre : Dreyfus est coupable. Ils
parlent ainsi malgré les arrêts de la justice et personne ne les
en blâme ! C'est donc qu'on ne peut pas parler de l'affaire Ester-
hazy, sans parler de l'affaire Dreyfus!
Pour cette raison, comme pour les autres, étant donné qu'il
y a chose jugée, comme dans l'affaire Esterhazy, il n'y a pour
moi qu'une explication au bâillon qu'on nous met sur la
bouche : c'est qu'on n'ose pas parler de l'affaire Dreyfus, car
il est impossible de la séparer de l'affaire Esterhazy.
Je demande que la parole soit donnée à tous les témoins, sur
tous les points qui n'intéressent pas la défense nationale, et je
demande surtout que, quand je pose une question aussi dis-
crète, aussi réservée, aussi modérée que celle que je pose à M.
Salles, témoin qui détient un secret que, je le sais, on ne veut
pas qu'il dise, je demande que ma question soit posée, ou bien je
proteste contre l'obscurité qu'on répand tous les jours un peu
plus, parce qu'on a peur de la lumière.
M. le Président. — Vous pourrez protester tant que vous
voudrez. Je vous ai dit que je ne poserai aucune question à cet
':_i;ird ; je vous ai dit. et je vous le répète, et ce sera ainsi jusqu'à
latin des débats, que je ne poserai pas la question.
(Au témoin.) Avez-vous quelque chose à dire relativement
à l'affaire Esterhazy ?
M. Salles. — Non. Sur l'affaire Esterhazy, je n'ai rien à
dire.
M. le Président.— De l'affaire Dreyfus, n'en parlons pas!
Me Labori. — Mais, monsieur le Président, je ne veux pas
parler de l'affaire Dreyfus î
M. le Président. — Je vous demande pardon, vous voulez
en parler par des moyens détournés .
Me Clemenceau. — Monsieur le Président veut-il me per-
mettre de poser la question suivante : Le témoin a-t-il su, par
l'un des membres du Conseil de guerre de 1891, qu'une pièce se-
crète avait été communiquée aux juges en chambre du Conseil,
— 260 -
et que cette pièce n'avait été soumise préalablement ni à l'ac-
cusé ni au défenseur '!
M. le Président. — Je vous ai dit que cette question ne serait
pas posée.
M(> Clemenceau. — Alors, je demande acte à la Cour. . .
M. le Président. — La Cour vous donne acte de tout ce que
vous voudrez...
Me Clemenceau. — Oh! monsieur le Président, les conclu-
sions n'étant pas posées, je crois que vous allez peut-être un
peu vite. Ce que je demande au témoin est chose intéres-
sante.
M. le Président. — La prévention concernant l'affaire Es-
terhazy....
Me Labori. — Je n'ai pas dit cela... Je reprends ma question
pour qu'il n'y ait pas confusion. J'ai prié M. le Président de
vouloir bien poser à M. Salles la question suivante : M. Salles
sait-il un fait grave qui intéresse la prévention dirigée contre
M. Zola, fait qui puisse être, au point de vue de la moralité et
de la bonne foi, utile à M. Zola? Je demande que la question
soit posée dans ces termes à M. Salles.
M. le Président, au témoin. — Connaissez-vous quelque
chose qui, dans l'affaire Esterhazy...
Me Labori. — Je demande que la question soit posée dans
les ternies où je l'ai indiquée.
M. le Président. - - Je vous demande pardon, vous n'avez
pas le droit de poser des questions détournées pour arriver à un
but auquel vous ne devez pas atteindre.
Me Labori. - - Monsieur le Président, je n'ai pas un but dé-
tourné.
M. le Président. — Je vous demande pardon !
Me Labori. — Je n'accepte pas des observations qui tendent
à dire que je veux atteindre un but par des voies détournées.
M. le Président. — Vous connaissez la citation, vous con-
naissez l'arrêt de la Cour, n'en sortons pas.
Me Labori. — Je n'en sors pas. Et je vais vous dire, monsieur
le Président, puisque vous vous en prenez personnellement à
moi, que si, comme j'en suis convaincu, vous venez ici voulant
la lumière, ignorant tout de cette affaire, vous no savez pas ce
que j'attends de cet homme! Mais si, quand je vous propose de
poser la question que je viens de vous soumettre, vous me le
refusez, je dis que vous savez la réponse crui serait faite, je dis
que vous me faites un procès de tendance et que je ne l'accepte
pas !
M. le Pbéstdent. — Je vous le répète, je ne poserai de ques-
tions qu'en ce qui concerne l'affaire Esterhazy et pas en ce qui
concerne l'affaire Dreyfus.
Me Labori. - -Je ne parle pas de l'affaire Dreyfus. Je vous
demande bien pardon, mais nous touchons ici au point culmi-
nant de ce débat. .l'ai l'honneur, monsieur le Président, de vous
demander la permission de prendre des conclusions atin d'ap-
— -261 —
peler la Cour à statuer sur la position de la question que j'ai
Thonneur de prier monsieur le Président de poser.
* Me Clemenceau. — Je crois qu'il esl importent, à la fin de
cette discussion, de retenir ceci : c'est qu'un témoin étant
à la barré, la défense s'est levée et qu'elle a dit : « Nous
prétendons que ce témoin tient de la bouche d'un juge du Con-
seil de guerre qu'une pièce secrète a été communiquée », et
qu'en réponse à cette affirmation, aue'nous maintenons, le Pré-
sident a dit que la question ne serait pas posée... Nous faisons
le jury juge... Que le témoin nous démente d'un mot. M. le Pré-
sident n'aura pas le temps de l'arrêter, selon l'expression de M.
le Président lui-même au sujet d'un autre témoignage!
(Le témoin garde le silence.)
M. le Président, au témoin. — Monsieur, ne répondez pas !
(S'adressant à Me Clemenceau.) Je vous répète que je po-
serai la cpestionence qui concerne l'affaire Esterha/y et jamais
en ce qui concerne l'affaire Dreyfus. Vous connaissez l'arrêt de
la Cour, vous connaissez les termes de la loi, il faut que nous
restions dans la prévention. (Au témoin) Connaissez-vous
quelque chose en ce qui concerne l'affaire Esterhazy?
Le témoin. — Non, monsieur le Président.
Me Clemenceau. —Je proteste contre cette question. Nous
avons affirmé que le témoin savait, par l'un des membres du
Conseil de guerre, qu'une pièce secrète avait été communiquée
aux juges sans avoir été soumise à l'accusé ni à la défense, et le
témoin ne nous a pas démenti.
M. le Président, à l'huissier-audiencier. — Appelez un
autre témoin.
Me Labori. — Monsieur le Président, je vous demande bien
pardon, mais il m'est impossible d'entendre la déposition de
Me Démange avant que la Cour n'ait rendu un arrêt sur mes
conclusions. Je demande une suspension d'audience.
M. le Président. — L'audience est suspendue.
(L'audience est reprise à quatre heures trente-cinq.)
Me Labori. — La Cour veut-elle me permettre de donner lec-
ture de mes conclusions ?
M. le Président. — Vous avez la parole.
Conclusions de Me Labori
relativement à l'audition de M. Salles.
Plaise ù la Cour,
Attendu que la déposition du témoin, M. Salles, ancien avocat à la
Cour de Paris, est indispensable à la manifestation de la vérité et
aussi pour établir la bonne foi des prévenus; que refuser de l'entendre
serait violer les droits de la défense ;
Attendu que la question, mentionnée au dispositif, intéresse au
plus liant point les droits de la défense; qu'elle n'est susceptible de
porter aucune atteinte à l'autorité de la chose jugée : que rien ne
pourrait justifier dans ces conditions le refus de la poser;
Par ces motifs :
Donner acte aux concluants de ce que M. le Président a refusé de
poser au témoin la question suivante :
Ordonner que ladite question sera posée au témoin, savoir :
M. Salles connaît-il un fait qui soit de nature à établir la bonne
foi de M. Emile Zola et se rapportant au paragraphe 3 des faits visés
dans la citation du Procureur général et ainsi conçu : « J'accuse le
second Conseil de guerre d'avoir couvert cette illégalité par ordre, en
commettant à son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un
coupable. »
Cou closions de M' Clemenceau
relativement à l'audition de M. Salles.
Plaise à la Cour.
Donner acte au concluant de ce que le défenseur de Perrenx a af-
firmé qu'un témoin,. M. Salles, présent à la barre, tenait de la bouche
même de l'un des juges du Conseil de guerre qui a jugé Dreyfus que
des pièces non communiquées à l'accusé ou à son défenseur avaient
été produites en chambre du Conseil pendant la délibération et de
ce que le témoin, présent à la barre, n'a pas démenti cette affirma-
tion ;
Donner acte, enfin, de ce que le Président a refusé de poser la
question mentionnée par les défenseurs et permettant au témoin de
répondre par oui ou par non à l'affirmation produite,
Et ordonner que la question suivante sera posée : « M. Salles tient-
il, de la bouche même d'un juge du Conseil de guerre qui a condamné
Dreyfus, qu'une pièce non communiquée à l'accusé ou à son défen-
seur a été produite en chambre du Conseil pendant la délibération ? »
L'audience est suspendue. A la reprise de V audience,
M. le Président prononce V arrêt suivant :
Arrêt
sur les conclusions relatives à l'audition de M. Salles.
La Cour,
Considérant que la question posée par M. Emile Zola est com-
plexe, qu'elle comprend tout à la fois ce que le témoin pouvait savoir
sur la bonne foi d'Emile Zola, soit sur l'affaire Dreyfus, soit sur l'af-
faire Esterha/y :
Que cette question a été posée, et que le témoin a répondu qu'il ne
savait rien des faits se rapportant à cette question ;
Que les défenseurs des prévenus ont alors insisté pour que la ques-
tinu soit posée relativement à L'affaire Dreyfus et que le Président,
conformément à l'arrêl précédemment rendu, a refusé avec raison
îie la poser ;
Considérant que l'autre question posée par les défenseurs dans
d'autres conclurions, vise uniquement l'affaire Dreyfus, qui n'offre
aucune eonnexité, ni aucune indivisibilité avec Les faits mentionnés
dans la citation et qu'elle porte atteinte à l'autorité de la chose
jugée ; que, dès lors, le Président a eu raison de refuser de la poser
au témoin, conformément à l'article 52 de la loi du 2(> juillet Jssi sur
la presse;
Par ces motifs,
Dit que le Président a refusé avec raison de poser les questions
énoncées aux conclusions :
Ptejette lesdites conclusions comme mal fondées et dit qu'il sera
se outre aux débets.
L'audience ''.s/ levée
CINQUIÈME AUDIENCE
AUDIENCE DU 11 FEVRIER
Sommaire. — Déposition de M. le général de Pellienx (suite). — Eappel de
M. le général Gonse. — Eappel de M. Gribelin. — Eappel de M. le
commandant Lauth. — Déposition de M. le lieutenant-colonel Picquart. —
Conclusions nouvelles à l'effet d'obtenir que Mme de Boulancy soit inter-
rogée par voie de commission rogatoire. — Arrêt sur les conclusions à
Feffet d'obtenir que Mme de Boulancy et Mlle de Comminges soient inter-
rogées par voie de commission rogatoire. — Déposition de M. le colonel
Picquart [suite). — Confrontation de M. le lieutenant-colonel Picquart avec
MM. Gribelin, le commandant Eavary, le commandant Lauth, le général
de Pellieux.
V audience est ouverte à midi vingt minutes.
M. le Président. — Je rappelle aux témoins qu'il n'y a que
ceux déjà entendus qui peuvent rester dans la salle; ceux qui
n'ont pas encore été entendus doivent se retirer.
(A l'Huissier.) — Les témoins se sont-ils retirés?
L'Huissier. — Oui, monsieur le Président.
M. le Président. — Veuillez faire venir M. le général de
Pellieux.
DÉPOSITION
DE M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX
(Suite.)
M. le Président, à M. le général de Pellieux. — Vous avez
demandé à compléter votre déposition...
J'aurai auparavant une question à vous adresser.
Le colonel Picquart a-t-il reconnu devant vous l'authenticité
de la lettre du 27 novembre 1896, qui était écrite en espagnol et
signée ({...?
— 265 *~
M. le général de Pellieux. — La lettre n'était qu'une copie
d'une lettre originale ; il en, a reconnu le style et a reconnu
l'avoir reçue. Cette lettre était simplement une copie d'une
lettre reçue par lui.
M. le Président. — Avez-vous vu cette copie?
M. le général de Pellieux. — Je l'ai vue.
M. le Président. — Que contenait-elle? Pouvez-vous vous
en rappeler quelques expressions?
M. le général de Pellieux. — Je me rappelle quelques
expressions. Elle commençait ainsi : « Enfin le grand œuvre
est terminé et Cagliostro est devenu Robert-Houdin... » Et à la
lin de la lettre, il y avait cette phrase : « Tous les jours, le
Demi-Dieu demande s'il ne peut pas vous voir. » Voilà les points
importants de cette lettre.
M. le Président. — Est-ce que la même expression de
Demi-Dieu ou de Bon Dieu n'était pas contenue dans la
troisième lettre de 1896 et le télégramme de 1897?
M. le général de Pellieux. — Parfaitement... J'ajouterai
que, des papiers provenant de la saisie opérée chez le colonel
Picquart, je n'ai retenu qu'une seule lettre signée Bicinca?
que le colonel m'a dit être de MlIe Blanche de Comminges, et
dans laquelle l'expression Bon Dieu était employée. C'est pour
cela que j'ai retenu cette lettre, et c'est pour élucider la question
des télégrammes, qu'on prétend ne pas avoir été étudiée.
M. le Président. — Le colonel Picquart a-t-il accusé immé-
diatement le commandant Esterhazy de deux faux, ou bien
n'a-t-il pas accusé, avant le commandant, deux autres per-
sonnes ?
M. le général de Pellieux. — Dans sa première déposition,
le colonel Picquart a accusé le commandant Esterhazy ; ce n'est
que plus tard, dans ses dépositions successives, qu'il est revenu
sur sa première accusation et a dit que c'étaient des amis du
commandant Esterhazy ou d'autres personnes qui avaient com-
mis ces faux.
M. le Président. — Il a renoncé à sa déclaration plus tard?
M. le général de Pellieux. — Il n'a pas renoncé à accuser
d'autres personnes d'avoir fait les faux, mais il a cessé d'ac-
cuser le commandant Esterhazy, et c'est quand je l'ai mis en
présence de la certitude que j'avais acquise, par une enquête
faite à la Préfecture de police, que le premier télégramme était
de Souifrain, qu'il a dit : « Souifrain est un agent d'Esterhazy.»
Je lui ai fait observer que Souifrain pouvait difficilement être
un agent du commandant Esterhazy, parce que Souifrain était
un agent de la Préfecture de police, révoqué ou renvoyé, et ne
marchant guère que pour de l'argent; or, le commandant Ester-
hazy ne semblait pas être dans une situation de fortune qui lui
permit d'avoir des agents marchant pour de l'argent.
Il a déposé, paraît-il, une plainte contre Souffrain.
M. l'Avocat général. — De qui est la lettre signée G.?
M. le général de Pellieux . — De M. Germain Ducasse,
— 266 —
secrétaire de M11'' Blanche de Comminges. Et je crois qu il
serait peut-être bon d'entendre M. Germain Ducasse comme
témoin — il n'a pas été cité par la défense, — mais de l'en-
tendre dans certaines conditions, c'est-à-dire de l'amener ici
sans qu'il pût communiquer avec un autre témoin. Il demeure,
13, avenue de Lamotte-Piquet.
M. l'Avocat général, — M. le général de Pellieux sait-il
qu'on a retiré des lettres à la poste restante?
M. le général de Pellieux. — Il a été retiré de la poste
restante de l'avenue de la Grande-Armée des lettres qui por-
taient l'indication « P. P. » et un certain numéro, adressées au
colonel Picquart et retirées par l'intermédiaire de 1111'' Blanche
de Comminges. Le colonel Picquart me l'a avoué et m'a dit que,
s'il avait fait retirer ces lettres de la poste restante, s'il s'était
fait adresser des lettres poste restante, c'est parce qu'on rete-
nait sa correspondance au ministère de la guerre... Je dois
dire toute la vérité, je la dis toute.
M. le Président. — Vous avez demandé à compléter votre
déposition ; je ne suppose pas que ce soit sur ce point.
M. le général de Pellieux. — J'ai demandé à compléter
ma déposition sur un simple point.
Je trouve — c'est une appréciation — que tout est étrange
dans cette affaire. Le Ministre de la guerre a porté une accu-
sation précise contre M. Emile Zola. M. Emile Zola a accusé
le Conseil de guerre de 1898 d'avoir acquitté par ordre un
coupable : on n'a pas encore parlé de cette question.
Me Clemenceau. — C'est M. le Président qui doit diriger
les débats et non les témoins.
M. le général de Pellieux. — Je demande à continuer
ma déposition sans être interrompu.
M. le Président. — Continuez.
M. le général de Pellieux. — Les membres du Conseil
de guerre avaient été convoqués par erreur; ils ne le sont
plus.
Je demande à dire un mot de la façon dont s'est présentée
l'affaire devant le Conseil de guerre.
Le Conseil de guerre, je puis presque le dire, n'a pas eu à
juger un accusé, — dans la justice militaire, c'est possible;
cela ne l'est pas, je crois, dans la justice civile, — il n'a pas
eu à juger un accusé formellement accusé, voilà ce que je
veux dire. Le commandant Esterhazy avait été l'objet d'une
proposition d'ordonnance de non-lieu de la part du rapporteur
et de la part du ( Commissaire du gouvernement. Par conséquent,
il s'est présenté devant le Conseil de guerre muni de cette
proposition d'ordonnance de non-lieu.
Le gouverneur de Paris, le général Saussier, mon regretté
chef, qui a été mon soutien pendant toute cette affaire, et qui
est au courant comme moi — peut-otre que nous sommes tous
les deux seuls au courant complet de l'affaire — le général
— 261 —
Saussier n'a pas voulu rendre cette ordonnance. Il a été en
cela, je puis le dire, contre l'opinion de beaucoup d'autorités
supérieures à la sienne. Il n'a pas voulu rendre l'ordonnance
de non-lieu, il a voulu que l'affaire allât jusqu'au bout, que le
commandant Esterhazy fût jugé par ses pairs, parla justice
militaire, et il adonné l'ordre de mise en jugement. Il L'adonné
pour qu'un débat contradictoire eût lieu.
Je puis vous dire que j'ai regretté que ce débat ne fût pas
public ; je l'avais demandé et j'aurais voulu voir, après l'ordre
de mise en jugement, un débat contradictoire et public. Le
Ministre a demandé le huis clos. Mais, la meilleure preuve que
le Conseil de guerre a été indépendant, c'est qu'il a refusé le
huis clos ; il a jugé qu'il y avait intérêt à ce que la lumière se
fit, au moins partielle, si elle ne pouvait pas se faire tout
entière au grand jour.
Peut-on dire qu'un Conseil de guerre qui, contre l'avis du
Ministre, n'a pas prononcé le huis clos, a été criminel? Et
quand on accuse sept of aciers, dont plusieurs ont versé leur
sang sur le champ de. bataille pendant que d'autres étaient je
ne sais pas où, d'avoir été criminels... (Brut/ .)
M. Zola. — Je demande la parole.
M. le Président. — Je rappelle que si le moindre tapage se
produit encore dans cette salle, le public se retirera immédia-
tement.
M. le général de Pellieux. — Je dis donc que ce Conseil
de guerre ne peut être accusé d'avoir acquité par ordre un cou-
pable.
J'ajoute que si les membres du Conseil de guerre avaient été
entendus, ils auraient apporté ici une protestation indignée. Je
me fais leur écho; je suis leur chef; j'ai assisté aux débats du
Conseil de guerre et je sais l'indépendance, l'honnêteté, la
loyauté qu'ils ont apportées dans leur jugement.
J'ai fini sur ce point.
M. le Président. — Avez -vous encore d'autres points?
M. le général de Pellieux. — Je demanderai, puisqu'on
veut toute la lumière et que je suis disposé à dire tout ce que
je sais, à relever certains faits qui se sont produits à l'audience
d'hier.
Vous avez entendu le colonel Henry, malade, se soutenant à
peine. Je ne sais pas si ses paroles ont été parfaitement inter-
prétées. Comme je sais tout, je demande à rectifier certains
points.
.le crois qu'à un moment donné le colonel Henry, ayant parlé
d'un dossier, a dit que ce dossier n'avait pas été ouvert, et la
défense en a pris acte.
En effet, il y a au ministère delà guerre, au service des ren-
seignements, bien des dossiers. Je dois dire qu'à mon avis,
tous ces dossiers sont secrets. Il n'est pas possible que des dos-
siers du service des renseignements ne soient pas secrets. Par
OQQ
o
conséquent, quand on a reconnu avoir eu communication d'un
dossier de pigeons voyageurs, quand on a reconnu avoir eu
communication d'un dossier Boulleau (affaire d'espionnage de
Nancy), on a reconnu avoir eu communication de dossiers
secrets. La question n'est plus en doute.
Quand le colonel Henry a parlé d'un dossier qui n'avait pas
été ouvert, il a voulu parler du dossier du Conseil de guerre de
1894. Ce dossier a été scellé après la séance du Conseil de guerre
de 1894 et n'a plus été ouvert qu'tine seule fois, quand^ pour
mon instruction, j'ai fait faire la saisie du bordereau, car on ne
pouvait pas me donner connaissance du bordereau sans que j'en
fisse la saisie. Comme magistrat, j'ai fait faire une saisie légale
au ministère de la guerre, de manière à faire faire une nouvelle
expertise du bordereau. Une fois qu'on eut extrait le bordereau
du dossier, ce dossier fut rescellé et il est encore intact au
ministère de la guerre.
On a parlé de beaucoup de dossiers secrets. Il y avait en effet,
dans l'armoire du colonel Henry, d'autres dossiers, et dans
d'autres dossiers pouvaient se trouver des pièces relatives à
l'atfaire Dreyfus, des pièces antérieures, contemporaines et
postérieures.
Maintenant, M. Leblois, levant à son profit une partie du huis
clos, a dit que le colonel Henry avait reconnu, au Conseil de
guerre, avoir eu avec lui une conférence de deux heures. Je lui
donne le démenti le plus formel ; cela n'a pas été dit au Conseil
de guerre. J'y ai assisté. Ce qui est vrai, c'est que le colonel
Picquart l'a dit, mais c'est tout à fait différent. Le colonel Henry
ne l'a jamais reconnu, jamais.
M. le Président. — Avez-vous d'autres choses à dire ?
M. le général de Pellieux. — Je n'ai plus rien à dire, à
moins qu'on ait des questions à me poser.
M'1 Labori. — J'aurai des questions à poser au général. Et
d'abord, je crois que M. Zola a quelque chose à dire.
M. Zola, d'un ton indigné. — H y a différentes façons de
servir la France...
M. le Président. — Pas de phrases! vous n'avez que des
questions à poser. Quelles questions voulez-vous adresser au
général ?
M. Zola. — Je demande au général de Pellieux s'il ne pense
pas qu'il y ait différentes façons de servir la France? On peut
la servir par l'épée et par la plume. M. le général de Pellieux a.
sans doute gagné de grandes victoires ! J'ai gagné les miennes.
Par mes œuvres, la langue française a été portée dans le monde
entier. J'ai mes victoires! Je lègue à la postérité le nom du géné-
ral de Pellieux et celui d'Emile Zola : elle choisira! (Mouve-
ments divers .)
M. ée général de Pellieux. — Monsieur le Président, je ne
répondrai pas.
— 269 —
Me Labori. — Voadriez-vous, monsieur le Président, être
assez bon pour demander d'abord à M. le général de Pellieux si,
au cours de sa double enquête, il n'a pas reçu à diverses reprises
M. Leblois à la place de Paris, 7, place Vendôme?
M. le général de Pellieux. — Parfaitement, j e l'ai fait
venir. M. Leblois n'est jamais venu chez moi que cité régu-
lièrement.
Me Labori. — Le premier de ces entretiens n'a-t-il pas eu
lieu le 19 novembre, à neuf heures et demie du matin ? Ne
s'est-il pas prolongé pendant trois heures, jusqu'à midi et
demi ?
M. le général de Pellieux. — Le 19 novembre?... C'est
possible. Mais trois heures et demie ! Jamais M. Leblois n'est
resté trois heures et demie.
Me Labori. — Soit! Je vois d'ailleurs que sur mon question-
naire j'ai écrit, non pas trois heures et demie, mais trois
heures.
Quelle a été donc la durée de l'entretien?
M. le général de Pellieux. — Si vous voulez, ce sera deux
heures trois quarts.
Me Labori. — Je comprends ce que le général veut dire.
Cet entretien n'a-t-il pas eu un caractère confidentiel?
M. le général de Pellieux. — Il n'y avait rien du tout de
confidentiel, puisqu'il s'agissait d'une enquête et que je devais
fournir un rapport au gouverneur.
Me Labori. — Je pose des questions et ne les commente pas,,
pas plus que les réponses.
M. Leblois n'a-t-il pas commencé par montrer à M. le général
de Pellieux une interview des Débats, où il déclarait que s'il
avait quelque chose à dire sur le fond de l'affaire, ce serait, aux
chefs de l'armée qu'il le dirait tout d'abord ?
M. le général de Pellieux . — C'est possible.
Me Labori. — M. Leblois n'a-il pas demandé à M. le général
de Pellieux, avant de commencer ses confidences, si le général
avait qualité pour les recevoir au nom du Ministre de la guerre
et du Gouverneur de Paris ?
M. le général de Pellieux. — Mais j'avais bien qualité,
puisque j'étais commis par le Gouverneur pour faire l'enquête.
Me Labori. — Le général n'a-t-il pas répondu affirmative-
ment ?. .. (Le général fait un signe d'assentiment)... et n"a-t-il
pas ajouté spontanément qu'il voulait sauver M. le colonel Pic-
quart : « Je veux sauver le colonel Picquart. »
M. le général de Pellieux. — Jamais je n'ai dit cela. Com-
ment voulez-vous que j'aie pu dire que je voulais sauver le
colonel Picquart, que je n'avais jamais vu et ne connaissais
pas. Le nom du colonel Picquart n'a été prononcé qu'au cours
delà... déposition de M. Leblois. Je navais jamais entendu
parler du colonel Picquart, je ne le connaissais pas, je ne l'avais
jamais rencontré.
Me Labori. — X'est-il pas exact que, sur cette conversation
- ->70 -
de deux heures trois quarts, il n'a été retenu, à titre officiel,
qu'une déclaration de quelques lignes, tout le reste de rentre-
tien ayant été considéré comme entièrement confidentiel ?
M. le général de Pellieux. — lia été retenu comme décla-
ration de M. Leblois, qu'il m'avait dit que le colonel Picquart
lui avait dit qu'il y avait, au ministère de la guerre, un dossier
dans lequel une pièce accusait formellement le commandant
Esterhazy de trahison. Il a été retenu, et j'en ai rendu compte,
que M. Leblois avait entre les mains quatorze lettres du géné-
ral Gonse.
Me Labori. — Je voudrais que le général fût assez bon pour
répondre directement à ma question.
{Maître Labori pose de nouveau la question.)
M. le général de Pellieux. — Il n'y a rien eu de confiden-
tiel dans l'entretien et je n'en ai retenu que les points impor-
tants. M. Leblois aurait pu faire une plaidoirie de quatre
heures... Je n'ai retenu que les points importants, pour en
rendre compte.
Me Labori. — M. Leblois n'a-t-il pas remis au général de
Pellieux, au nom de M. Scheurer-Kestner, trois pièces, savoir :
deux photographies de lettres récentes du commandant Ester-
hazy et un petit-bleu en date du 9 novembre 1897, adressé à
M. Scheurer-Kestner et portant ces mots : « Piquart est un
gredin, vous en aurez la preuve par le second bateau de Tuni-
sie » :'
M. le général de Pellieux. — Parfaitement, je l'ai dit hier.
Me Labori. — Les caractères tracés à la plume n'avaient-ils
pas la forme de majuscules allongées ?
M. le général de Pellieux. — Les pièces sont au dossier.
M'' Labori. — Le général comprend que, dans l'impossibilité
où nous sommes d'obtenir le dossier — et s'il pouvait obtenir
qu'une mesure différente fût prise, nous lui en serions recon-
naissants — nous sommes obligés de nous renseigner par
l'intermédiaire des témoins que nous avons la bonne fortune,
exceptionnellement, de pouvoir entendre.
Le petit-bleu dont je viens de parler ne présentait-il pas, à cet
égard tout au moins, une analogie curieuse avec le petit-bleu
que le commandant Esterhazy prétendait avoir reçu de la dame
voilée ?
M. le général de Pellieux. — Il présentait l'analogie que
préseï il eut entre elles toutes les pièces écrites en caractères
d'imprimerie.
Me Labori. — Le général de Pellieux n'a-t-il pas jugé cette
coïncidence assez frappante pour se faire représenter ledit petit-
bleu au ministère de la guerre, le jour même, dans l'après-
midi? N'a-t-il pas constate que le procédé était identique ?
M. le général de Pellieux, —Je ne me suis pas fait repré-
senter le petit-bleu à ce moment ; je n'ai eu le petit-bleu entre
les mains que lorsque j'ai été chargé d'une enquête judiciaire.
Je ne pouvais à ce moment demander de pièces au ministère de
— 271 —
la guerre; Je n*y avais aucun intérêt, puisque, comme je l'ai dit
hier, je n'étais que chargé de dire à M. Mathieu Dreyfus:
<( Apportez-moi la preuve de votre accusation. »
M,e Labori. — Après avoir constaté que le procédé d'écriture
était identique, le général n'a-t-il pas dit à M. Leblois que,
pour la ressemblance des écritures, il ne pouvait rien dire lui-
même, n'étant pas expert ?
M. le général de Pellieux. — Je ne comprends pas très
bien la question. Dans ce moment-ci, le petit-Neu, pour moi,
c'est la carte-télégramme adressée au commandant Esterhaxy ;
c'est toujours comme cela qu'on l'a appelée.
Me Labori. — M. le commandant Esterhaxy a reçu de la dame
voilée...
M. le général de Pellieux. — Maintenant, je comprends !
Me Labokl au Président. — Peut-être MM. les jurés ne
comprennent-ils pas et si vous me le permettez, je préciserai.
(Se tourna/// vers le jury.) M. le commandant Esterhazy a
reçu, à un moment donné, d'un anonyme qui doit être la dame
voilée, un petit-bteu écrit en caractères imitant l'imprimerie.
D'autre part, M. Leblois a remis — je crois que c'est là le point:
le général a dit. en effet, que cette pièce lui avait été remise, —
M. Leblois a remis au général une carte-télégramme écrite dans
les mêmes conditions, c'est-à-dire par le même procédé, à la
main, en lettres imitant les caractères d'imprimerie. C'est de
ces deux télégrammes qu'il est question en ce moment.
M. le général de Pellieux. — Parfaitement.
1P Labori. — Nous avons acquis ce point, qu'il y avait iden-
tité de procédé dans les deux télégrammes ; mais, le général
n'a-t-il pas dit à M. Leblois que, pour la ressemblance des écri-
tures, il ne pouvait rien dire lui-même, n'étant pas expert ?
M. le général de Pellieux. — Je n'ai jamais dit cela.
M1' Labori. — Sur une demande à fin dVxpertise, le général
de Pellieux ne s"est-ilpas refusé à ordonner une expertise ?
M. le général de Pellieux. — Parfaitement, mais c'était
pour le bordereau.
Me Labobi. — Ce n'est pas la question, il s'agit du petit-Meu.
M. le général de Pellieux. — Jamais il n'a été demandé
d"e\p^rtis<j pour le petit bleu.
Me Labori. — Je ne dis pas qu'à un moment donné une ex-
pertise ait été demandée, soit par quelque personnage officiel,
soit par écrit : mais, au cours d'un entretien, M. Leblois n'a-t-il
pas dit au général : «. Le point est intéressant ; ne serait-il pas
utile de faire rechercher si les écritures sont les mêmes? » et
le générai n'aurait-il pas répondu qu'il ne croyait pas cela
utile ?
M. le général de Pellieux. — Il n'a jamais été question de
cela.
M1' Labori. — ML Leblois n'a-t-il pas fait remarquer au géné-
ral de Pellieux que, dans ce petit-bleu le nom de Picquart était
écrit sans c '!
— 272 -
M. le général de Pellieux. — Je ne me rappelle pas si c'est
M. Leblois qui m'a fait remarquer cela; je crois que c'est le
colonel Picquart... Mes souvenirs ne sont pas assez précis.
Me Labori. — Cette particularité, l'absence du c dans le nom
de Picquart, ne se retrouve-t-elle pas dans le télégramme signé
Speranzà, adressé de Paris à Tunis, à M. le colonel Picquart,
le 10 novembre 1897 ?
M. le général Pellieux. — En effet.
Mç Labori. — Etdans une lettre injurieuse que M. le comman-
dant Esterhazy écrivit lui-même à M. le colonel Picquart ?
M. le général de Pellieux. — Je ne connais pas cette
lettre.
Me Labori. — M. Leblois n'a-t-il pas déclaré au général de
Pellieux, dans leur premier entretien, qu'il ne possédait lui-
même, ni dans l'affaire Esterhazy, ni dans l'affaire Dreyfus,
aucun dossier personnel, aucun document, si ce n'est certaines
lettres de M. le général Gonse qu3 M. le colonel Picquart lui
avait confiées pour sa défense ?
M. le général de Pellieux. — Parfaitement.
Me Labori. — Ces lettres n'ont-elles pas été communiquées
par M. Leblois à M. le général de Pellieux, à titre confidentiel ?
M. le général de Pellieux. — Qu'entendez-vous par là ?...
J'étais obligé de rendre compte à mes chefs de l'enquête que je
faisais, et j'ai rendu compte au général Saussier que le colonel
Picquart avait entre les mains des lettres du général Gonse.
Me Labori. — A titre confidentiel veut dire : sans que le fait
soit mentionné dans les procès-verbaux.
M. le général de Pellieux . — Parfaitement ! Il n'y avait pas
d'abord de procès-verbaux d'information, puisque je n'étais
chargé que d'une enquête militaire ; il n'y a eu de procès -ver-
baux d'information que lorsque j'ai fait l'enquête judiciaire.
Me Labori. — Quoiqu'il en soit, et pour bien nous entendre
sur la question et la réponse, il est incontestable que M. Leblois
a pu informer le général de l'existence de ces lettres et des
raisons pour lesquelles il les possédait, non pas sous la réserve
que le général n'en parlât point à ses chefs, mais en lui disant que
cette communication était confidentielle, et non officielle, et
qu'il n'en devait exister aucune trace au dossier, dans les écri-
tures servant à constater les opérations du général de Pellieux,
quelle que soit la terminologie qu'on emploie pour désigner ces
procès-verbaux.
Je dis donc à M. le général Pellieux : Oui ou non, les lettres
de M. le général Gonse lui ont-elles ou ne lui ont-elles pas été
communiquées confidentiellement ?
M. le général de Pellieux. — Confidentiellement, à charge
par moi d'en rendre compte au Gouverneur.
M0 Labori. — Dans le dernier entretien que M. Leblois a eu
avec M. le général de Pellieux, le 29 novembre, au cours de l'en-
quête judiciaire, M. le général de Pellieux n'a-t-il pas dit à
M. Leblois qu'il ne pouvait pas ordonner une expertise sur le
— 273 —
bordereau, parce que ce bordereau avait été déclaré attribué à
Dreyfus par le jugement de 1894, et que ce serait revenir sur la
chose jugée?
M. le général de Pellieux. — Parfaitement.
Me Labori. — M. Leblois n'a-t-il pas tenté de réfuter ce rai-
sonnement, qui a été abandonné par le Ministre lui-même lors-
que, à la suite de l'interpellation de M. Scheurer-Kestner, le
7 décembre, il a fait verser le bordereau au dossier de M. le
commandant Ravary, pour être expertise ?
M. le général de Pellieux. — Parfaitement. J'ajouterai
même un détail. Je ne me suis pas cru le droit, comme officier
de police j udiciaire, de faire une nouvelle expertise du bordereau.
11 me semblait — c'était une opinion personnelle — que faire
faire une nouvelle expertise serait rouvrir l'affaire Dreyfus, si
le bordereau avait été attribué à un autre, il me semblait que la
re vision s'imposait.
Je n"ai pas été le seul de cet avis ; car, quand on m'a donné
l'ordre, que j'ai exécuté, de faire saisir le bordereau au minis-
tère de la guerre et de le soumettre à l'expertise, je me suis
trouvé en face d'une grève d'experts... C'est assez rare ! . . . Les
experts que j'ai fait venir m'ont refusé de faire l'expertise, se
fondant exactement sur la même raison que moi, et disant que,
faire une nouvelle expertise' du bordereau leur paraissait infir-
mer la chose jugée. Il y a cinq experts au tribunal de la Seine ;
trois avaient été mêlés à l'affaire Dreyfus ; deux restaient, je
les ai fait venir; ils ont refusé toute mission. J'en ai rendu
compte immédiatement, parce que je voulais clore mon enquête
le plus tôt possible, parce que je sentais que le public s'impa-
tientait et qu'en somme je n'étais chargé que d'une enquête
préliminaire. C'est alors que, sur l'ordre du ministère de la
justice donné aux experts, l'expertise a été ordonnée. C'est le
commandant Ravary qui l'a ordonnée.
Me Labori. — Je passe maintenant à un dernier ordre de
faits :
M. le général de Pellieux n'a-t-il pas assisté à la seconde
séance du Conseil de guerre, tenue le mardi 11 janvier 1898?
M. le général de Pellieux. — J'ai assisté à toutes les
séances du Conseil de guerre, comme délégué du gouverneur.
Me Labori. — Le général n'était-il pas en civil ?
M. le général de Pellieux. — Parfaitement.
Me Labori. — X'était-il pas assis derrière M. le général de
Luxer, président?
M. le général de Pellieux. — Parfaitement.
Me Labori. — N'est-il pas intervenu à diverses reprises au
cours de la déposition de M. Leblois ?
M. le général de Pellieux. — J'ai demandé au Président, au
Ministère public et- à la défense, l'autorisation de poser des
questions à M. Leblois. Cette autorisation m'a été accordée. Je
crois que j'en avais le droit, comme magistrat.
Me Labori. — N'a-t-il pas, notamment, pris spontanément la
— 274 -
parole pour rectifier une erreur de fait qui venait d'être com-
mise par M. le général de Luxer?
M. le général de Pellieux. — Je n'ai jamais pris la parole
sans demander l'autorisation à la défense, au Ministère public
et au Président.
Me Labori. — Quoi qu"il en soit, le général voudrait-il, sous
la réserve que les expressions comportent, répondre à la ques-
tion? N'a-t-il pas, notamment, pris, spontanément ou non — le
général le dira — la parole pour rectifier une erreur de fait qui
venait d'être commise par le général de Luxer ?
M. le GÉNKii al de Pellieux. — Je ne sais pas de quoi vous
voulez parler.
M° Labori. — Je me permets d'insister dans ces termes :
Le général doit savoir — et il ne peut pas ne pas se le rappe-
ler — si, à un moment donné, au cours de la déposition de
M. Leblois, il n'est pas intervenu pour rectifier une erreur de
fait commise par le Président. Quant à l'erreur, je ne la con-
nais pas, on ne me l'a pas dite, pour des raisons de discrétion
que le témoin comprendra.
M. le général de Pellieux. — J'avoue que je ne peux m'en
souvenir.
M*' Labori. — C'est tout ce que le général peut dire? C'est
que ses souvenirs ne lui permettent pas de répondre?
M. le général de Pellieux. — Je ne crois pas être intervenu
sans demander l'autorisation à la défense, au Président et au
Ministère public.
Me Labori. — Mais le général ne peut pas non plus affirmer
le contraire?
M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX. — Non.
M' Labori. — N'est-il pas intervenu dans d'autres occasions
et à plusieurs reprises?
M. le général de Pellieux. — C'est possible, mais toujours
avec l'autorisation du Ministère public, de la défense et du
Président.
Me Laiîori. — N'a-t-il pas, notamment, pris spontanément la
parole pour demander à Me Tézenas s'il ne s'opposait pas à
la continuation de la déposition de M. Leblois et dans ces
termes : « Vous laissez parler! »
M. le général i>e Pellieux. — Jamais.
AI1' Labori. - - M. Leblois n'avait-il pas posé une question qui
'Hait de nature à nécessiter un supplément d'information?
M. le général de Pellieux. — Je ne répondrai pas. il y avait
huis clos. (Bruit.)
M'' Labori, au Prêsvêewt. — Je crois devoir insister pour
obtenir une réponse. Si le témoin persiste à ne pas vouloir
répondre, je prendrai des conclusions. (M. le Président indique,
d'un (/este, à M'' Labori gm'il désire le voir \iasser outre.) Ne
faites appel, monsieur le Président, ni à ma bonne volonté, ni à
mon intelligence, ni à ma courtoisie, vous me rendriez malheu-
reux. Ma tâche est assezlourde et difficile...
— "275 —
•
M. le général de Pellieux. à Me Labori. — Vous savez ]»ien
que tout ce qui s'est passé à huis clos ne peut pas rire révélé.
M. le Président.. — Le général dit que c'était à huis dos! ...
Me Labori.— Cela m'est égal, ce que le général dit... (Mouve-
ments et exclamations.) Pardon! est-ce qu'il peut y avoir à
mes paroles une interprétation qui soit désobligeante pour qui
que soit'.' Vous entendez hien ce que je veux dire! Je ne veux
pas dire, que je me soucie peu des réponses du général ; si cela
m'était égal, je ne lui poserais pas de questions qui intéressent
ma défense. Je veux dire que ce n'est pas à moi ni au général
lui-même qu'il appartient de juger le scrupule qu'il peut avoir à
répondre à ma question : c'est la Cour qui nous départagera.
M. le Président. — Le général vient de dire que la question
se rapportait à un incident qui se passait à huis clos.
Me Labori. — Permettez-moi de vous dire ceci : il n'y a
absolument aucune sanction à l'interdiction de reproduire les
débats à huis clos. Rien ne s'oppose en droit à ce que le témoin
parle.
M. le Président. — Ce n'est pas sérieux !
Me Labori. — Deuxième observation : Je ne demande rien
au général qui ait un caractère secret ou confidentiel.
Troisième observation : Rien ne nécessitait que la déposi-
tion de M. Leblois eût lieu à huis clos, et c'est un des faits
contre lesquels je proteste.
Enfin, le huis clos est possible à la Cour d'assises comme au
Conseil de guerre et douze citoyens français valent douze offi-
ciers pour garder un secret. Par conséquent, vous avez toute
possibilité de faire répondre le témoin.
Ce qui m'arrête, c'est l'intervention de M. le général de Pel-
lieux dans les débats au Conseil de guerre; c'est cela que je
veux établir. Je ne lui demande pas de nous révéler ce sur quoi
il est intervenu, je lui demande simplement s'il est intervenu ?
J'insiste pour que la question soit posée.
M. le Président. — Prenez des conclusions !
Me Clemenceau, au Président. —Il me semble que le général
vient de répondre à mon confrère sur des faits qui s'étaient
passés à huis clos ! Jamais le général, que je sache, n'est inter-
venu au Conseil de guerre pendant l'audience publique ; ses
interventions, dont iï parle depuis un quart d'heure, se sont
toutes produites à huis clos. Sera-t-il donc permis à un témoin
d'être seul juge des parties de l'audience à huis clos dont il
pourra parler, et de celles qu'il aura le droit de passer sous
silence? Je pose la question à la Cour ?
M. le Président. — Comment voulez-vous que la Cour
s'assure que cela s'est passé à huis clos autrement que par le
témoin ?
Au témoin. — La question qu'on vous pose est-elle relative à
un incident qui s'est passé à huis clos ?
XL le général de Pellieux. — On m'a posé des questions
relatives à une intervention personnelle : cela ne touche pas au
— 276 —
huis clos ; le huis clos s'applique à des choses demandées aux
témoins, mais non à l'attitude d'un individu pendant le huis
clos.
Me Labori. — Comme il faut que la question soit réglée, tout
en m'excusant de ce nouveau délai, je demande à la Cour de
m'accorder quelques instants pour rédiger des conclusions.
M. le Président. — Il n'est pas nécessaire de suspendre
l'audience.
Me Labori. — Il est indispensable que la réponse soit faite
par le témoin avant que de nouveaux incidents se produisent.
M. le général de Pellieux. — On a l'air d'opposer mon
attitude pendant la séance publique à celle que j'ai eue pen-
dant le huis clos. Si je ne suis pas intervenu pendant la séance
publique, c'est parce que je crois que je n'en ai pas eu besoin.
Pendant la séance publique, on a entendu d'abord M. Mathieu
Dreyfus et on a pu se rendre compte alors du vide de son accu-
sation. Après M. Mathieu Dreyfus, on a entendu M. Scheurer-
Kestner. J'avoue que sa déposition a été aussi vide. Cependant,
à un moment donné, il a dit, et tout le monde a pu l'entendre :
« Après tout, le bordereau n'est peut-être pas du commandant
Esterhazy, mais que nous importe? » Or l'acccusation portait
uniquement sur le bordereau. Après M. Scheurer-Kestner, on a
entendu M. Weil; je ne parlerai pas de l'attitude du témoin,
parce que je crois que cela m'est défendu; mais on a pu se
rendre compte à ce moment, je puis le dire, du filet dans lequel
on avait enserré le commandant Esterhazy. On a produit une
lettre de celui-ci à M. Weil, — et l'incident a été relaté ; —
M. Weil, après avoir nié qu'il eût livré cette lettre, a été con-
vaincu d'inexactitude par M. Mathieu Dreyfus, qui a dit que
c'était M . Zadoc Kahn, auquel elle avait été remise par M. Weil,
qui la lui avait livrée.
On a entendu quelques autres témoins, tels que M. Autant et
même un garçon coilfeur, mais je ne me rappelle pas.
Eh bien! j'ai jugé que mon intervention comme magistrat
était alors absolument inutile et que je n'avais qu'à écouter les
témoins pour être fixé; c'est pour cela que je ne suis pas inter-
venu pendant la séance publique.
M'' Labori. — Voulez-vous me permettre, monsieur le Pré-
sident, de répéter la question avant de vous demander de la
poser à nouveau. Voici deux questions qui se rattachent au
même ordre d'idées : Premièrement, M. Leblois n'avait-il pas
présenté une observation qui aurait été de nature à motiver un
supplément d'information?
M. le Président. — Vous entendez la première question?
M. le général de Pellieux. — Je n'y répondrai pas, car
c'est du huis clos qu'il s'agit.
Mc La boiu.— Deuxièmement, M. le général de Luxer n'était-il
pas alors disposé à saisir régulièrement le Conseil de guerre de la
question et ne s'était-il pas déjà levé pour proposer aux juges
de se retirer dans la chambre du Conseil pour en délibérer?
2Té
M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX. — Non.
Me Lajbori. — A ce moment, M. le général de Pellieux n'est-il
pas intervenu spontanément en disant que c'était inutile?
M. le général de Pellieux. — Non, je n'avais rien à dire
au Président.
Me Labori. — .l'ai terminé sur ce point.
M*' Clemenceau. — Nous voilà loin de la question que j'avais
posée. Je vous demande la permission d'y revenir. J'ai dit tout
à l'heure et je répète : Le général de Pellieux a commencé par
répondre à Me Labori sur des questions et sur des faits qui
s'étaient passés à huis clos. Je vais maintenant préciser: Quand
mon confrère Me Labori a demandé au général s "il ne s'était
pas levé et n'avait pas pris la parole, celui-ci s'est expliqué.
Or, je lui demande si cette intervention ne s'est pas produite à
huis clos?
M. le général de Pellieux. — Parfaitement.
Mais j'ai dit que je ne considérais pas comme du huis clos
l'attitude d'une personne ; je considère que le huis clos ne
s'applique qu'à des dépositions et à des choses ayant trait à
l'affaire. Mon attitude n'a en rien trait à l'affaire.
Me Clemenceau. — Nous allons nous expliquer en droit, si
vous voulez. En droit. . .
M. le Président. — Ah ! . . .
Me Clemenceau. — Je vous demande pardon, monsieur le
Président : mais il est indispensable que nous nous compre-
nions bien, En droit, le huis clos, c'est tout ce qui se passe à
l'audience après que le Président a proclamé que le huis clos
est prononcé sur la réquisition du Ministère public.
Je reviens à ma question. Le général de Pellieux a reconnu
que son intervention s'était produite pendant le temps pour
lequel le Président du Conseil de guerre avait prononcé le
huis clos.
M. le général de Pellieux. — Mais oui, je ne le nie pas.
Me Clemenceau. — Eh bien! il est établi que le général de
Pellieux a commencé par répondre à Me Labori sur des faits qui
s'étaient passés pendant le huis clos, et que plus tard il a
changé de conduite. Pourquoi? J'attends la réponse.
M. le Président. — Je n'ai pas bien compris. (Bruit.) Le
général n'a jamais répondu sur ce point. {Rumeurs.)
Me Clemenceau. — Je ne vous comprends plus.
M. le Président. — C'est moi qui ne vous comprends pas.
M'- Clemenceau. — Je vais recommencer.
M. le Président. — Il s'agit de ce qui concerne le huis clos.
Le général ne peut pas rendre compte de ce qui s'est dit et de ce
qui s'est passé : il ne nous en a pas dit un mot.
M0 Clemenceau. — J'estime que c'est une erreur. Je pose
des questions pour tirer des conclusions. Mes conclusions vous
importent peu, mais j'ai le droit de poser des questions.
M. le Président. — Oui, mais j'ai également le droit de les
contrôler, et je ne les poserai que si je crois devoir les poser.
— 278 -
Me Glkmkxceau. — Je n'ai l'intention d'empêcher l'usage
d'aucun de vos droits, mais j'entends assurer le libre exercice
de tous les miens.
M. le Président. — Le général de Pellieux ne veut pas
répondre et il a raison, vous le savez comme moi.
11 ne veut pas répondre à des questions qui se rattachent à ce
qui s'esl dit pendant la durée du huis clos. Vous savez qu'il a
raison sur ce point. Vous déposerez des conclusions.
Me Clemenceau. — Je demande à poser une question.
M. le Président. — Laquelle?
Me Clemenceau. — Je suis sûr d'être dans mon droit; vous
m'interdirez la parole ou sans cela je parlerai.
M. le Président. — Je ne vous enlèverai pas la parole,
mais vous déposerez des conclusions si nous sommes en
désaccord.
Me Clemenceau. — Je suis sûr d'affirmer une chose exacte et
je demande seulement à constater des faits et j'en tirerai les
conclusions que je voudrai. Voici ces faits :
J'ai dit et je maintiens que le général de Pellieux a d'abord
répondu à Me Labori, qui lui posait des questions concernant
des faits qui s'étaient passés pendant le huis clos; qu'ensuite,
au moment où Me Labori lui posait une autre question sur des
faits qui s'étaient passés également pendant le huis clos, le
général de Pellieux a dit : « Je ne veux pas répondre à la ques-
tion parce que je n'ai pas le droit de parler de ce qui s'est passé
à huis clos. » Alors, et c'est là que je voulais arriver, je constate
que le général de Pellieux s'est érigé en juge de ce qu'il pouvait
ou de ce qu'il ne pouvait pas dire des choses qui s'étaient passées
pendant le huis clos.
Il a commencé par répondre à Me Labori en disant : « Je
considère que je puis le faire. » Puis, à un moment donné,
il s'est constitué seul juge et a dit : « A partir de ce moment, je
ne puis plus vous répondre. » Nulle observation ne lui a été
faite sur cette façon de déposer : voilà ce que je voulais
constater.
M. le Président. — Est-ce tout?
M. le général de Pellieux. — J'avoue franchement que je
ne crois pas avoir rompu le huis clos en disant que j'ai eu, pen-
dant sa durée, telle ou telle attitude.
Me Clemenceau. — Les jurés apprécieront l'incident, c'est
pour eux que j'ai parlé.
M. le Président- — C'est entendu. Avez-vous d'autres ques-
tions à faire?
(Au témoin.) Général, je serai peut-être obligé de vous rap-
peler, mais vous pouvez vous asseoir.
M. le général de Pellieux. — Je resterai sur la brèche
jusqu'à la lin. J'ai tenu à expliquer l'attitude du Conseil de
guerre et je crois, en mon âme et conscience, que si on s'en
tient exactement aux termes de l'accusation portée par le
Ministre de la guerre, la chose est jugée.
279
M. le Président. — Général, vous pouvez vous asseoir,
.1 l'huissier audiencier) Qu'on fasse venir le général < ionse.
(Le général Gonsese présente à la barre.)
RAPPEL DE M LE GÉNÉRAL GONSE
M. le Président, au général Gonsc. — Les deux avocats du
ministère de la guerre sont Me Xivart et Me Danet?
M. le général Gonse. — Oui, du moins Me Xivart, avocat à
la Cour de cassation et au Conseil d'Etat, pour la juridiction
oontentieuse. Mais je crois qu'il y en a d'autres.
M. le Président. — Pouvez-vous nous dire à quelles condi-
tions un avocat peut entrer dans le bureau des renseignements
qui est, je crois, le bureau Je plus secret du ministère de la
guerre?
M. le général Gonse. — Un avocat ne doit pas entrer dans
le bureau des renseignements. Les avocats qui sont constitués
comme conseils du ministère de la guerre correspondent par
l'intermédiaire de la Direction du contrôle, et ces avocats ne
correspondent jamais directement avec les différents bureaux ;
on leur donne des renseignements, des consultations écrites ou
verbales, mais c'est toujours par l'intermédiaire de la Direc-
tion du contrôle, qui est l'organe intermédiaire entre les con-
seils du Ministre de la guerre et les différents bureaux de la
guerre . Ces avocats ne peuvent entrer qu'exceptionnellement
dans ces bureaux, lorsqu'il y a des renseignements spéciaux à
prendre, mais c'est toujours après l'intervention du directeur
du contrôle et a fortiori du Ministre de la guerre.
M. le Président. — Quelle est, au point de vue de rentrée
des avocats, possible en fait, dans le bureau des renseigne-
ments, l'autorité du chef de service ?
M. le général Gonse. — Le chef de service n'a pas qualité
pour les y introduire.
M. le Président. — Il n'a aucune qualité pour cela !
M. le général Gonse. — Je ne me permettrais pas d'intro-
duire un avocat ou une personne quelconque dans le service
des i:enseignements sans y être autorisé par le Ministre de la
guerre ou parle chef d'Etat-major oénéral.
M. le Président. — N'a-t-on jamais donné au chef du ser-
vice des renseignements l'autorisation de conférer avec un
avocat de son choix sur des questions d'espionnage?
M. le général Gonse. — Je n'ai jamais entendu parler de
cela.
M. le Président. — Le chef du bureau des renseignements
a-t-il le droit de le faire ?
M. le général Gonse. — Je suis persuadé que non ; en tout
cas, moi, je ne prendrais pas ce droit. .le trouve que ce serait
excéder mes pouvoirs, si je faisais une chose pareille, sans
— 280 —
avoir l'ordre du Ministre de la guerre ou du chef d'Etat-major
général.
M. le Président. — Savez-vous si on a consulté un des con-
seils du ministère de la guerre sur des questions d'espion-
nage?
M. le général Gonse. — Jamais.
M. le Président. — Savez-vous ce qui se passe sur la suite
à donner aux affaires d'espionnage?
M. le général Gonse. — Quand une affaire d'espionnage est
reconnue, qu'on estime qu'il y a lieu d'exercer des poursuites,
et qu'il y a des présomptions suffisantes, on met l'affaire entre
les mains du Parquet, et si c'est un militaire, entre les mains du
Parquet militaire, c'est-à-dire par l'intermédiaire du chef de la
justice, qui est le commandant de corps d'armée ou le gouver-
neur, soit de Paris, soit de Lyon. Quand c'est un civil, on agit
par l'intermédiaire du Parquet.
M. le Président. — Je retiens votre déclaration, à savoir que
jamais le chef du bureau ne doit introduire un avocat dans son
service.. .
M. le général Gonse. — Il ne le doit pas.
M. le Président. — ... Et que jamais on ne consulte l'avocat
du ministère de la guerre sur une question d'espionnage.
M. le général Gonse. — Jamais.
M. le Président. — On saisit le Parquet du Conseil de guerre
si c'est un militaire, le Parquet si c'est un civil, mais jamais on
ne consulte un avocat?
M. le général Gonse. — Parfaitement.
M. le Président — Vous pouvez vous asseoir, à moins que
M'' Labori et Me Clemenceau n'aient des questions à vous
poser.
Me Larori. — Je n'ai aucune question à adresser à M. le
ûénéral Gonse.
M. le Président, au général Gonse. — Nous avons entendu
hier un témoin qui a été fort attaqué par un antre. C'est
M. Gribelin. Général, pouvez-vous nous donner des rensei-
gnements sur M. Gribelin?
Me Larori. — Je serais très désireux, monsieur le Président,
de ne pas vous interrompre, et je m'excuse également vis-à-
vis de M. le général Gonse, mais je voudrais faire une ob-
servation avant que le général ne réponde. J'ai été avisé par
les sténographes qu'une erreur matérielle s'est produite dans
la publication de la sténographie et qu'à propos de la déposi-
tion de M. Gribelin on a écrit : « Je n'ai donné le dossier
qu'une fois (il s'agit du fameux dossier secret), on me l'a
rendu après. » Or, il faut lire : « Je n'ai donné le dossier
qu'une fois, on ne me l'a jamais rendu après. » Il y a là une
erreur matérielle et je tenais à la signaler. Comme la sténo-
graphie pourra être invoquée au cours des débats, je ne vou-
drais pas qu'une erreur y persistât.
— 281 —
M. le Président, au général Gon.se. — M. Gribelin estarchi
viste au ministère de la guerre. Général, pouvez-vous nous
donner des renseignements sur lui 1
M. le général Gonse — M. Gribelin est archiviste au ser-
vice des renseignements, dans la section de statistique, depuis
fort longtemps; il y était avant mon arrivée à la tête du service,
c'est-à-dire avant 1893. Il a toujours donné satisfaction aux
chefs de service; c'est un serviteur que j'appellerai hors ligne;
c'est un homme d'un dévouement et d'une discrétion absolus,
aussi modeste quïl est intelligent et dévoué. Je ne connais pas,
dans le service des archivistes, un homme avant autant de
valeur et de sûreté que M. Gribelin.
C'est un modeste serviteur qui n'arrivera jamais à une posi-
tion bien élevée, parce quïl est archiviste et que ceux-ci ne
peuvent jamais espérer avoir de brillantes positions. Cet
homme connaît tous nos secrets et je dois dire que je les lui
confie en toute sécurité.
M. le Président. — C'est donc un homme dans la parole
duquel on peut avoir confiance?
M. le général Gonse. — J'ai toute confiance en lui.
Me Clemenceau. — La Cour paraît préoccupée de savoir
lequel des deux témoins entendus hier à cette barre a
menti. Je n'ai pas l'habitude d'employer des expressions vio-
lentes, mais il est incontestable que l'un des deux, M. Leblois
ou M. Gribelin, a menti et a fait un faux serment.
M. le Président. — Vous faites-là une appréciation. Les
jurés apprécièrent, eux aussi, l'aliaire.
Me Clemenceau. — C'est une constatation de fait, et non une
appréciation. J'ai le droit de retenir les faits qui se sont passés
à cette barre. Parlons franchement : vos questions au général
Gonse ont certainement pour but de renseigner les jurés sur
M. Gribelin, sommes-nous bien d'accord là-dessus?
M. le Président. — M. Gribelin a été attaqué par l'autre
témoin, c'est pourquoi je désire avoir des renseignements sur
son compte.
Me Clemenceau. — Je voudrais compléter votre question
par une observation. Le Ministère public a entre les mains un
moyen certain d'avoir des renseignements indiscutables sur
M, Gribelin. Il lui suffit d'ouvrir une instruction sur le délit
qui a été commis à cette barre, soit par M. Leblois, soit par
M. Gribelin; c'est la seule façon' d'avoir des renseignements
certains sur cette contradiction. En outre, il y a des déposi-
tions écrites que la Cour ou le Ministère public peuvent faire
apporter et qui suffiraient à faire connaître lequel de ces deux
hommes est un faux témoin. Pourquoi se refuser à connaître
la vérité '!
M . le Président. — Général, avez-vous quelque chose à
répondre ?
M. le général Gonse. — Je m'en tiens à tout ce que j'ai
dit.
— 282 —
M. le Président. — Vous pouvez vous asseoir. (A l'huissier
audiencier.) Faites venir M. Gribelin.
(M. Gribelin se présente à la barre.)
RAPPEL DE M. GRIBELIN
M. le Président, à M. Gribelin. — Je vais vous poser une
question très grave. Le colonel Picquart, à un moment donné,
ne vous a-t-il pas demandé s'il pourrait solliciter de faire tim-
brer à la poste une lettre qu'il ma pas autrement désignée ?
M. Gribelin. — Faut-il prêter serment?
M. le Président. — Vous l'avez prêté.
M. Gribelin. — Le colonel Picquart m'a demandé un jour,
vers deux heures de l'après-midi, si je ne pourrais pas faire
apposer un timbre de la poste à une date antérieure à celle où
nous nous trouvions.
M. le Président. — Maître Labori, vous entendez. Tous
n'avez peut-être pas saisi?
Me Labori. — Si cela peut vous être agréable, monsieur le
Président, étant donnée la façon* dont vous conduisez les
débats, que le témoin recommence, cela ne me gênera pas: il
peut recommencer.
M. le Président. — Témoin, recommencez ce que vous venez
de dire.
M. Gribelin. — Le colonel Picquart m'a demandé un jour,
vers deux heures de l'après-midi, comme il rentrait à son
bureau, si je pourrais obtenir de la poste qu'un timbre de
départ fût apposé sur une lettre qu'il ne m'a pas autrement
désignée, lequel timbre devait porter une date antérieure à
celle à laquelle nous nous trouvions alors.
M. le Président. — Très bien.
Me Clemenceau. — Vous venez de dire, monsieur le Prési-
dent, que la question que vous posiez avait une extrême gravité;
donc la réponse du témoin est extrêmement grave. Par consé-
quent, on avoue qu'il importe au plus haut point, — retenez-le,
messieurs les jurés, — de savoir si en répondant ainsi, le
témoin dit la vérité ou un mensonge. Je vous fais observer une
fois de plus, monsieur le Président, que vous et le Ministère
public avez entre les mains un moyen de savoir si, oui ou non.
ce témoin dit la vérité et si c'est M. Leblois qui a menti, comme
on paraît l'insinuer. Si on ne cherche pas à savoir la vérité, je
dis qu'on ne veut pas la savoir.
M. le Président. — Monsieur Gribelin, vous pouvez vous
asseoir. (A Vhuissier audiencier.) Qu'on fasse venir le coin-
mandant Lauth.
(Le commandant Lauth se présente à la barre.)
— 283 —
RAPPEL DE M. LE COMMANDANT LAUTH
M. le Président. — Je vais vous poser une question très
grave. Est-ce que, à un moment donné, le colonel Picquart vous
a proposé de faire disparaître les traces des déchirures du petit
bleu et de faire apposer sur l'adresse le timbre de la poste?
M. le commandant Lauth. — Lorsque cette carte-télégramme,
qu'on est convenu d'appeler le petit bleu, a été entre mes mains
et que je l'eus remise au colonel Picquart, celui-ci l'a gardée
pendant dix ou douze jours, je ne sais pas au juste, mais cela
ne va pas, je crois, à quinze jours. Il me la rendit un jour en
me demandant d"en faire une photographie. Je fis une première
photographie sans prendre aucune précaution: par conséquent,
les traces de déchirures se reproduisirent sur le cliché et
ensuite sur les tirages sur papier que je lui fis. 11 me fit recom-
mencer un certain nombre de fois et, au bout de quelque temps,
il me dit : « Cette photographie ne me satisfait pas ; ne pourriez-
vous pas faire des clichés et des tirages sur papier, en faisant
disparaître absolument les traces de déchirures, de manière
à donner à cette photographie l'apparence d'un petit bleu abso-
lument net.
Je recommençai mes expériences. Toutes ces expériences de
photographie durèrent bien un mois, si ce n'est plus. Au bout
de quelque temps, je présentai au colonel Picquart des tirages
sur papier. Le résultat n'avait pas été tout à fait satisfaisant
encore, et, un jour que je lui montrais ces résultats, impatienté
du peu de succès auquel j'arrivais, c'est-à-dire de ce que je
n'arrivais pas à faire disparaître ces traces de déchirures, je lui
dis : « Mais enfin, mon colonel, pourquoi voulez-vous faire
disparaître ces traces de déchirures ? » Il me répondit : te C'est
pour faire croire là-haut que je l'ai interceptée à la poste. » Là-
haut désignait ses chefs, c'est-à-dire le sous-chef d'Etat-major
et le chef d'Etat-major. — Je ne répondis pas, et, un moment
après, le colonel me dit : c< Je voudrais qu'on crût que cette
lettre a été interceptée à la poste. » Je lui répliquai : « Comment
pourrait-on croire cela ? D'abord le petit bleu ne porte pas de
cachet. Cela lui ôterait toute valeur et ferait disparaître les
signes qui lui donnent une certaine authenticité. »
Je faisais allusion à certains signes qui se trouvaient sur le
petit bleu. En faisant disparaître les traces de déchirures, on
arrivait à faire disparaître ces signes. Le colonel Picquart
reprit : « Peut-être qu'à la poste on pourrait y apposer un
cachet? » Il ne me l'a pas proposé, cette phrase a été dite inci-
demment : «Peut-être qu'à la poste on y mettrait un cachet? »
Je lui répondis : « Je n'en suis pas sûr; pour ces questions-là,
je crois qu'il ne faut pas le leur demander, ils ne sont pas tou-
jours très complaisants. » Ensuite, à un moment donné, je dis
au colonel : « Mais enfin, mon colonel, si vous faites disparaître
les traces de déchirures et que vous présentiez un petit bleu qui
— 284 —
ait l'apparence d'un neuf, cela ôterait toute valeur à ce document,
pour une bonne raison. En effet, comment certifierez-vous,
avec son écriture, sa provenance? » Alors il me dit : « Vous
serez là pour certifier que c'est l'écriture de telle personne. »
C'est à ce moment-là que je me suis écrié, tellement haut que
deux de mes camarades' m'ont entendu dans la pièce à côté :
« Jamais de la vie. je ne certifierai rien du tout ! Cette écriture,
je ne la connais pas, elle est contrefaite et je n'ai jamais eu
entre les mains de spécimens de cette écriture ; par conséquent,
je ne puis pas certifier qu'elle répond à l'écriture de telle ou
telle personne. »
M. le Président. — Vous étiez aux bureaux de l'état-
major?
ML le commandant Lauth. — J'étais sous les ordres du
colonel Picquart.
M. le Président. — Maître Labori, quel témoin voulez-
vous faire entendre?
Me Labori. — M. le colonel Picquart.
M. le Président, à l'huissier audiencier . — Faites venir le
colonel Picquart.
{Le colonel Picquart se présente à la barre.)
DÉPOSITION DE
M. LE LIEUTENANT-COLONEL PICQUART
{Le témoin 'prête serment.)
Me Labori. — Monsieur le Président, voulez-vous demander
à M. le colonel Picquart ce qu'il sait d'une manière générale sur
Ta flaire Esterhazy, quelle en a été la genèse, comment il s'en
est occupé au début, et comment il a été amené à cesser de
s'en occuper, puis à s'en mêler de nouveau au cours de l'au-
tomne de l'année 1897 '!
M. le Président. — Témoin, vous venez d'entendre les dif-
férentes questions qui ont été posées, voulez-vous y répondre?
M! le colonel Pigquart. — Au commencement du mois de
mai 1896, les fragments d'une carte-télégramme sont tombés
entre mes mains ; ces fragments ont été recollés et réunis par
un officier de mon service, le commandant Lauth, qui était
alors capitaine. Lorsqu'il eut fait cette opération, il viut m'ap-
porter cette carte-télégramme, qui était adressée au comman-
dant Esterhazy. Je ne me rappelle plus d'une façon très
précise quels étaient les ternies de cette carte, mais tout
semblait indiquer que, entre la personne qui avait écrit la
carte et le commandant Esterhazy, il existait des relations
d'une nature plutôt louche Avant de soumettre à mes chefs
cette carte, qui constituait, non pas une preuve contre le com-
mandant Esterhazy, mais une présomption, étant donné le lieu
- 28
• )
d'où elle venait, je dus prendre des renseignements sur le com-
mandant Esterhazy. Je m'adressai à un officier qui le connais-
sait e1 qui avait été avec lui dans le même régiment.
Je n'insiste pas sur la nature des renseignements qui m'ont
été fournis ; ils n'étaient pas favorables au commandant Ester-
hazy et m'ont porté à continuer mes recherches et à. faire des
investigations sur le genre de vie et les allures de cet officier.
Ces investigations elles-mêmes ne furent pas en sa faveur. Le
commandant Esterhazy était un homme toujours à court d'ar-
gent et qui avait eu bien des accrocs dans son existence. Puis
il y avait surtout dans ses allures une chose étrange, c'est que
cet officier qui, assurément, ne s'occupait pas exclusivement de
son métier — loin de là — manifestait cependant une curiosité
très grande pour tous les documents ayant trait à des choses
tout à fait confidentielles et pouvant avoir un intérêt particulier
au point de vue militaire. Mon enquête étant arrivée à ce point,
je me crus autorisé à dire à mes chefs qu'un officier de l'armée
française pouvait être gravement soupçonné Mes chefs me
dirent de continuer mes recherches.
Il y a une chose que nous faisons généralement lorsque nous
avons affaire à quelqu'un, dont les allures peuvent paraître sus-
pectes : nous prenons un spécimen de son écriture et nous le
comparons avec certains documents que nous possédons. De
cette comparaison peut résulter une confirmation ou une infir-
mation des soupçons qui pèsent sur la personne. Je me préoc-
cupai donc de l'écriture du commandant Esterhazy, et, contrai-
rement à ce qui a été dit souvent, notamment dans une lettre
que m'a écrite le commandant Esterhazy, je pris pour cela
des voies tout à fait régulières. Avec l'assentiment de mes chefs,
j'allai trouver le colonel du régiment auquel appartenait le
commandant Esterhazy. Je lui demandai des spécimens de
son écriture ; il me les remit sous forme de lettres ayant trait
au service. Dès que j'eus ces lettres entre les mains, une chose
me frappa d'une façon étonnante, ce fut la ressemblance de cette
écriture avec celle du fameux bordereau dont on a tant parlé;
mais je n'avais pas le droit, n'étant pas expert en écriture, de
m'en fier à mes seules impressions.
C'est pourquoi je fis faire des photographies de ces pièces de
service en faisant, comme on l'a dit dans une déposition que
j'ai lue dans les journaux, cacher des mots tels que mon colo-
nel, ou bien la signature, ou bien des indications qui pouvaient
meitre sur la trace de la personne de qui venait cette lettre : et
je montrai les photographies ainsi obtenues à deux personnes
parfaitement qualifiées pour se rendre compte de la chose. L'une
était M. Bertillon, l'autre le commandant du Paty de Clam.
M. Bertillon, dès que je lui eus présenté la photographi'-, me
dit : « C'est l'écriture du bordereau. » — Je lui dis : « Ne vous
pressez pas ; voulez-vous reprendre cet échantillon et l'exami-
ner à loisir? » — Il me répliqua : « Non, c'est inutile; c'est
récriture du bordereau; d'où tenez-vous cela ? » — « Je ne puis
— 286 —
vous le dire. » — « Enfin, c"est d'une époque antérieure... »
— Je lui répondis : « Non, c'est postérieur. »
Alors M. Berîillon me dit textuellement ceci : «Les juifs font
depuis un an exercer quelqu'un pour avoir l'écriture du borde-
reau. Ils y ont parfaitement réussi, c'est évident. » Je laissai
deux jours la photographie de la lettre du commandant Ester-
hazy et une photographie du bordereau entre les mains de
M. lîertillon. Au bout de ces deux jours, M. Bertillon arriva
en me disant identiquement la même chose qu'il m'avait dite
deux jours auparavant.
La seconde personne à qui je montrai un échantillon de
l'écriture du commandant Esterhazy fut le colonel du Paty,
alors commandant, .le ne le lui laissai que quelques minutes,
cinq minutes, je crois, et il me dit : « C'est l'écriture de
M. Mathieu Dreyfus. » Il faut vous dire, pour expliquer cela,
que le colonel du Paty prétendait que, pour écrire le bordereau,
Alfred Dreyfus avait fait un mélange de son écriture avec celle
de son frère. Enfin, l'indication était précieuse pour moi.
Il y avait encore autre chose qui pouvait attirer mon attention
sur le commandant Esterhazy etj'y reviendrai au moment où je
parlerai des enquêtes. Un agent avait dit qu'un officier, — je ne
sais plus si c'est un officier supérieur ou un chef de bataillon,
je no veux pas préciser, n'étant pas tout à faire sûr, — mettons
que ce soit un officier supérieur, lequel était Age d'environ
cinquante ans, — fournissait à une puissance étrangère tels et
tels documents. Or. te/s et tels doemnents étaient précisément
ceux dont m'avait parlé le camarade auquel je m'étais adressé,
lorsque,)' 'avais découvert la carte-télégramme.
Je viens de vous exposer la question des écritures ; j'arrive
maintenant à une période où je fus chargé par le général G-onse
de rechercher, ainsi qu'on a pu le voir par les lettres, si des
documents qui figuraient au bordereau avaient pu être copiés
au profit du commandant Esterhazy. Je savais que le comman-
dant Esterhazy faisait copier chez lui pas mal de documents
qu'il se procurait. On m'avait dit de m'adresser aux secrétaires
qu'il avait eus, pour tâcher de savoir par là s'il avait copié
réellement ces documents.
La chose était très grave. Je vous avoue qu'à ce moment-là je
considérais presque ma tâche comme terminée. Je me disais:
voilà une carte-télégramme qui m'a mis sur la trace d'Esterhazy ;
ce n'est pas un document suffisant pour le faire condamner, mais
c'est un indice. Ensuite, nous avons la déposition d'un agent —
ce n'est pas encore suffisant — mais enfin, il y a cette coïncidence
étonnante ! cet agent dit : « Voilà un homme qui fournit telle ou
telle chose », et d'autre part un camarade de régiment
d'Esterhazy me dit : « Cet officier demande telle ou telle chose. »
Enfin, il y avait encore autre chose à ajouter à tout cela; autre
chose que je ne veux pas préciser davantage, car je ne suis pas
autorisé à dévoiler le secret; mais enfin, dans le rapport
liavary, il y a une phrase caractéristique. M. le commandant
— 287 —
Ravary dit. en parlant de moi : « La conviction de cet officier
parut établie complètement lorsqu'il se fut rendu compte qu'un
document du dossier secret s'appliquait à Esterhazy plutôt qu'à
Dreyfus ». Eh bien ! cela est vrai. Avant pris le dossier secret,
ainsi que Ta dit le commandant Henry, j'ai vu qu'un docu-
ment, qui était dans ce dossier, s'appliquait non pas i\
Dreyfus, comme on l'avait cru, mais bien à Esterhazy.
Je continue maintenant dans l'ordre d'idées que j'ai aban-
donné tout à L'heure. J'ai dit que, conformément aux ordres
donnés parle général (ionse, j'avais tâché de savoir si les secré-
taires employés par le commandant Esterhazy avaient copié
des documents figurant au bordereau ou bien figurant parmi
ceux qu'indiquait l'agent dont je viens de parler. Je n'ai pas
continué longtemps dans cette voie: j'ai vu qu'il était impos-
sible de continuer, sans sortir de la discrétion où je m'étais
toujours tenu, quoi qu'on en ait dit, et je me suis arrêté. Je
me suis arrêté au premier des secrétaires d'Esterhazy, c'est
un nommé Mulot, qui a figuré du reste comme témoin au
Conseil de guerre, et qui m'a dit qu'on lui avait fait copier
dans des livres, — je ne crois pas que ce soit le Manuel de tir,
— des choses insignifiantes.
Cependant, il est arrivé une chose qui a mis un peu de
gêne dans mes opérations; c'est l'article de YEclair. J'étais
absolument persuadé, à ce moment-là, qu'Esterhazy était l'au-
teur du bordereau. Eh bien i lorsqu'à paru l'article de YEclair,
je me suis dit : « Yoilà un homme qui va reconnaître ce qu'il
a écrit; » et je vous avoue que cela m'a vivement contrarié.
J'étais complètement étranger à la publication de l'article de
Y Eclair. D'autre part, au ministère, sans rien me dire de
précis, on avait l'air de donner à entendre que ce n'était
pas moi, mais que cela devait sortir de mes alentours. Je
protestai vivement et je demandai par écrit qu'une enquête
fût faite pour savoir qui avait communiqué ce document à
YEclair. Cette enquête ne fut pas faite.
Plus tard, arriva un second incident encore plus désagréable
pour moi à ce point de vue-là : ce fut la publication du fac-similé
du bordereau par le Matin. Il y a quelque chose qui m'a frappé
dans la publication de ce fac-similé, que l'on m'a attribué égale-
ment, du reste, c'est qu'on avait bien publié le fac-similé du
bordereau lui-même, mais qu'on n'avait pas publié le fac-similé
des quelques lignes écrites par Dreyfus sous la dictée du colonel
du Paty de Clam. On avait bien mis au-dessous du fac-similé
du bordereau le texte imprimé de ces lignes, mais la reproduc-
tion de l'écriture n'y était pas, et je crois que, si elle y avait été,
cela eût fait une impression défavorable — je dis défavo-
rable pour ceux qui auraient voulu attribuer le bordereau à
Dreyfus.
Bref, ces divers incidents avaient amené pour moi une cer-
taine gêne, et je sentais que je ferais peut-être bien de ne pas
continuer. Sur ces entrefaites, arriva l'annonce de l'interpel-
<&°
lation Castelin. Je reçus l'ordre de partir en mission l'avant-
veille de cette interpellation, c'est-à-dire le 16 novembre 1896.
.le dois dire qu'après la publication du bordereau par le Matin,
ou vers cette époque, Esterhazy est venu à Paris où son atti-
tude a été extraordinaire. (Quelqu'un l'a vu, le lendemain, je
-crois, de la publication, courant comme un fou dans les rues,
sous une pluie battante. Le témoin est connu ; on aurait dû l'en-
tendre : on ne l'a pas fait.
Avant l'interpellation Castelin, M. Weil, ami d'Esterbazy, a
reçu une lettre anonyme lui annonçant que lui et son ami
allaient être dénoncés à la tribune comme complices de Dreyfus.
Il parait qu'Esterhazy a reçu une lettre anonyme conçue dans le
même sens... mais je ne puis certifier le fait que pour M. Weil.
Je ne m'étendrai pas sur les diverses péripéties de ma mission.
Parti de Paris le 16 novembre, je suis arrivé à Tunis le
13 janvier, en passant par les Alpes et par beaucoup d'autres
endroits.
Jusque-là, mes relations étaient restées parfaitement cordia-
les avec mes chefs; je recevais des lettres du général G-onse
dans lesquelles il me serrait toujours la main très affectueuse-
ment.
Mais il faut que je dise une chose qui s'est passée pendant
que j'étais absent, que je n'ai sue qu'ici, lors de l'enquête du
général de Pellieux... Je crois qu'il sera plus clair de parler
de cela immédiatement. Après que j'eus quitté Paris, — c'est
le général de Pellieux qui me l'a appris, — on décachetait mon
courrier à mon ancien bureau. Gomme ie ne devais dire à per-
sonne où j'allais, j'avais dit chez moi qu'on adressât toutes
mes lettres au ministère de la guerre. Gela faisait que tout mon
courrier passait par le ministère, que toutes mes lettres étaient
décachetées. M. le général de Pellieux m'a montré la copie
d'une de ces lettres. J'avoue à ma honte que je ne m'étais pas
aperçu qu'elle avait été décachetée. (Jette copie paraît bizarre.
La lettre émane d'un brave garçon que j'aime beaucoup, que
j'ai mis comme secrétaire chez une dame dont il a été parlé
ces jours-ci, Mlle de Comminges. Cette lettre parle d'un demi-
dieu, parle d'un Cagliostro, d'un tas de choses qui sont très
simples par elles-mêmes, mais qui semblent extraordinaires
quand on a l'esprit prévenu.
J'expliquerai quand on voudra ce que veulent dire les termes
de cette lettre.
Mais ceci n'est rien. On m'a montré en outre une lettre que je
n'avais jamais reçue; la copie dont je viens de parler est des
environs du 20 novembre; la lettre dont je parle maintenant
est du 15 décembre. Le général de Pellieux me Ta montrée, c'est
chez lui que je l'ai vue pour la première fuis. Je ne sais pas
pourquoi on ne me l'a pas réexpédiée; car, autant que je m'en
souviens, elle avait été ouverte suivant le procédé du cabinet
noir, c'est-à-dire de façon à pouvoir, au besoin, être refermée.
Ouand. le général de Pellieux m'a montré cette lettre, je lui ai
— 289 —
dit : « Je ne sais pas de qui elle est. » Il m'a répondu : « Regar-
dez la signature. » — C'était Speranza. Quand j'ai lu cette
lettre, j'ai compris, ou je me suis rappelé beaucoup de choses
qui m'étaient arrivées auparavant... Je donne à peu prés le
texte de cette lettre :
« Votre brusque départ nous a mis tous dans le désarroi ;
« l'œuvre est compromise » — ou quelque chose comme cela —
« parlez et le demi-dieu agira». On avait pris ce mot demi-dieu
dans la copie du 20 novembre, sans se douter que c'était un
sobriquet que je donnais à un officier de mes amis. Je pense
qu'on voulait désigner par là un chef du syndical ou quelque
chose comme cela.
Mais, je le, répète, je n'ai eu connaissance de cette lettre
que par le général de Pei lieux, parce qu'on l'avait gardée au
ministère. Maintenant, je suis à me demander pourquoi on ne
me Ta pas envoyée; en la recevant, j'aurais réclamé ou je n'au-
rais rien dit. Si je n'avais rien dit, on aurait pu m'en demander
compte plus tard et si j'avais réclamé, on se serait expliqué.
Bref, j'arrive au temps que j'ai passé en Tunisie, c'est-à-dire au
mois de juin. J'avais reçu, depuis le commencement de l'année,
un certain nombre de lettres de personnes de mon service, qui
me disaient : « Quand je vais au bureau, on me dit toujours que
vous êtes en mission, que vous allez bientôt rentrer. » J'en
conclus que Ton ne disait pas la vérité à ces braves gens, et
jïpinglai, sur une de ces lettres, une note assez vive, je l'avoue,
que j'adressai au commandant Henry, en lui retournant la lettre.
Cette note était à peu près conçue dans ces termes : « Je vou-
drais bien qu'on dise une bonne fois aux personnes qui viennent
me demander, que j'ai été relevé de ce service ; je n'ai pas à en
rougir, mais je rougis du mystère et des mensonges qui ont
entouré mon départ. »
Ceci était écrit le 18 mai. Au commencement de juin, j'ai reçu
du commandant, qui était précédemment mon subordonné, une-
lettre que j'ai sur moi, dans laqueUe il dit qu'après son enquête
on peut expliquer le mot mystères par les faits suivants :
1° Ouverture d'une correspondance pour des motifs étrangers
au service et que personne n'a jamais compris — ceci est une
allusion à la saisie de la correspondance du commandant Ester-
hazy ; — 2° Tentative de suborner deux officiers du service,
pour leur faire dire qu'un document classé au service, était de
l'écriture d'une personnalité déterminée; — je dois dire tout de
suite que ces deux officiers se sont transformés en un seul, je ne
sais pas ce qu'est devenu le second : — 3° Ouverture d'un
dossier secret, à la suite de laquelle des indiscrétions se sont
produites, pour un motif étranger au service.
Je me rendis compte immédiatement, par la manière dont les
choses étaient exposées dans cette lettre, par les insinuations,
les accusations qu'elle contenait, qu'il y avait là-dessous quel-
que chose d'extrêmement grave. Je me doutais bien, depuis
longtemps, que j'étais entouré de machinations; je l'avais
10
— -2X) —
même dit à un de mes anciens chefs, sans lui rien indiquer de
précis, car j'avais toujours gardé jusque-là le secret le plus
absolu sur tout ce qui s'était passé. Je faisais semblant d'être
en mission. J'avais donc écrit à un de mes anciens chefs : « Il
doit y avoir des machinations ; il y a quelque chose d'extraor-
dinaire. » Je ne m'étais pas trompé, puisqu'il y avait cette lettre
Speranza; mais mon ancien chef m'avait répondu que je pou-
vais être tranquille. Quand j'ai reçu la lettre du commandant
Henry, je n'ai plus eu de doute ; la machination était évidente.
Je commençai par répondre au commandant Henry, quoiqu'il
ait nié la chose depuis, que j'avais reçu sa lettre du 31 mai, et
que je protestais formellement contre les insinuations qui y
étaient contenues et contre la manière dont 'les faits y étaient
exposés.
El puis, ne me sentant pas tranquille, car, enfin, je ne savais
pas où tout cela allait me mener — cela devait me mener à
Grabès et à la frontière tripolitaine — j'ai cru devoir prendre
des dispositions pour ma sûreté. Je suis parti pour Paris, j'ai
pris conseil de quelques personnalités militaires, et je suis allé
également chez M. Leblois, qui était mon ami, et, pour la pre-
mière fois, en lui montrant la lettre du commandant Henry,
je lui ai appris que j'avais été mêlé à l'affaire Dreyfus et à
l'affaire Esterhazy. Je lui exposai, sur les deux premiers para-
graphes de cette lettre, le nécessaire pour ma défense; mais je
ne lui ai pas parlé clu troisième paragraphe, qui me paraissait
se rapporter à des choses tout à fait secrètes.
Je remis en même temps, autant comme dépôt que pour
servir plus tard à ma défense, je remis à M. Leblois un certain
nombre de lettres du général Gonse ; je crois qu'il y en avait
en tout quatorze : il yen a deux qui ont été publiées dernière-
ment dans les journaux, contre ma volonté; il y avait, en outre,
mes réponses à ces deux lettres. Je laissai M. Leblois maître
absolu du moment où il aurait à intervenir et de l'usage qu'il
aurait à faire de ce que je remettais entre ses mains. Il a agi
comme bon lui a semblé et je l'approuve.
.le suis rentré alors à Sousse et je n'ai plus entendu parler de
tout cela jusqu'au moment où la presse a fait connaître que
M. Scheurer-Kestner s'occupait de laquestion Dreyfus, et, alors,
les péripéties que tout le monde sait se sont produites .
J'avais déjà reçu l'ordre de me rendre dans le Sud, lorsqu'on
m'a appelé à Tunis, où l'on m'a posé des questions qui m'ont
semblé assez singulières. On m'a demandé, d'abord, si je ne
m'étais pas laissé voler un document secret par une femme. Il
m'a été très facile de répondre que je n'avais jamais emporté
de documents chez moi, et qu'il n'y avait aucune possibilité
qu'une femme me prit un document de ce genre.
Ensuite, il est arrivé une chose très curieuse. J'ai reçu, à
peu près le même jour : 1° une lettre du commandant Esterhazy ;.
2° un télégramme signé Speranza; :>*un télégramme signé
Blanche.
— -291 —
La lettre du commandant Esterhazy me disait en substance : « J'ai
reçu ces temps derniers une lettre dans laquelle vous êtes accusé
formellement d'avoir soudoyé des sous-officiers pour vous pro-
curer de mon écriture. J'ai vérifié le fait, il est exact. »... Je ne
sais pas comment il l'a vérifié, on n'en a pas parlé aux en-
quêtes... « On m'a informé aussi du fait suivant : Vous auriez
distrait des documents de votre service pour en former un dos-
sier contre moi. Le fait du dossier est vrai, j'en possède une pièce
en ce moment-ci. » Alors, une longue phrase pompeuse : « Je
ne puis croire qu'un officier supérieur de l'armée française soit
allé jusqu'à pratiquer...», etc. « Une explication sïmpose. ■>
En même temps, je recevais un télégramme signé Speranza
me disant: « Arrêtez Demi-Dieu, tout est découvert, affaire
très grave. »
Ce qui m'a semblé très grave, à moi. ne Ta pas semblé à
l'enquête: c'est curieux! On n'a pas été frappé du fait que le
commandant Esterhazy écrivait mon nom, Piquart, sans c, et
que sa lettre était adressée à Tunis, alors que le télégramme
portait même adresse et même faute d'orthographe à mon nom.
Pour moi, j'ai fait un rapprochement entre les deux choses.
Le télégramme signé Blanche, différait sensiblement du pre-
mier. D'abord, l'orthographe de mon nom était exacte; ensuite,
ma garnison était bien indiquée, Sousse; et, enfin, la personne
était très certainement au courant de mes recherches sur Ester-
hazy, car ce télégramme était ainsi conçu : « On a des preuves
que le bleu a été fabriqué par Georges... »Le bleu , j'ai immé-
diatement pensé que c'était le bleu qui m'avait mis sur la
trace d'Esterhazy. Le tout était signé Blanche.
Ayant ces trois pièces entre les mains, je n'ai pas hésité une
seconde : j'ai télégraphié à Tunis pour demander l'autorisation
d'aller voir le général. J'ai été lui porter la copie des trois pièces
avec une lettre au Ministre lui disant : « Je viens de recevoir
ces trois pièces ; cela vient du commandant Esterhazy ou de
quelqu'un de son entourage ; je demande une enquête. » La
lettre est partie: cela n'a pas empêché le commandant Esterhazy
de dire qu'il m'avait écrit une lettre dont je ne me vanterais
l>as auprès du Ministre. Il y a un fait qui m'a frappé plus
tard, parce que la lumière ne s'est faite que peu à peu dans
mon esprit, c'est que, ayant reçu ces deux télégrammes et
cette lettre le 10 ou le 11 novembre, la Libre Parole des 15, 16
et 17 novembre a parlé de cette affaire en termes très clairs.
Or, télégraphier au général, aller à Tunis, écrire au Ministre,
tout cela m'a pris jusqu'au lundi 15 : ma lettre n'a pu arriver à
Paris que le vendredi 19. Ainsi donc, les lundi 15, mardi 16
et mercredi 17, on publiait à Paris ce qui ne pouvait y parvenir,
de mon chef, que le vendredi 19.
Il y a encore une chose qui m'est arrivée : je n'ai plus reçu
du tout de lettres de chez moi. Alors, je me suis dit qu'il fallait
se méfier un peu : j'avais recommandé à ma famille de prendre
une précaution qui est bien simple : mettre les lettres sous
— 29-2 —
double enveloppe et gommer fortement l'enveloppe intérieure
sur toute sa surface, de sorte que, quand on ouvre les lettres,
il n'y a plus moyen de les recacheter, on est obligé de les
garder. Eh bien ! c'est ce qui m'est arrivé ; il y a deux
lettres de mon beau-frère qui ne me sont jamais parvenues ;
elles avaient été fermées de cette façon-là. Je ne recevais pas de
lettres de ma famille, ni de mes amis, mais j'ai reçu une lettre-
anonyme. J'ai brûlé la lettre, cependant j'en ai gardé le contenu
dans la mémoire; elle était adressée à M. Plquart (sans c),
à Tunis : l'adresse seule était en écriture cursive, la lettre
elle-même était en caractères d'imprimerie. Cette lettre ne
m'est arrivée que le mardi 16, les autres m'étant arrivées le
vendredi 11. Elle était ainsi conçue : « A craindre, toute
l'œuvre découverte, retirez-vous doucement, n'écrivez rien. »
Gomme il est bon d'examiner toujours tous les détails des
choses, j'ai regardé le timbre de la poste, et j'ai vu que cette
lettre avait été mise à la poste le 10, c'est-à-dire le même
jour que les télégrammes, place de la Bourse. Or, à mon
arrivée à Paris, j'ai parcouru les journaux, et j'ai vu dans un
journal, — je ne sais plus si c'est le Jour ou un autre, enfin j'ai
vu dans un journal ami d'Esterhazy — que, dans une perqui-
sition faite chez moi, on avait pris une lettre mise à la poste à
la place de la Bourse. Je vous donne cela pour ce que ça vaut;
néanmoins, je crois qu'il y a là une indication.
Vers la même date, j'ai eu à répondre à de nouvelles ques-
tions. On m'a demandé si je n'avais pas communiqué des pièces
de mon service à des personnes étrangères à l'armée. J'ai
indiqué ce que j'avais communiqué à M. Leblois, c'est-à-dire
qu'à la réception d'une lettre de menaces de telle date, j'avais
remis à l'avocat, chargé de ma défense, un certain nombre
de lettres du général Gonse.
Je passe maintenant à mon arrivée à Paris. Lorsque je suis
arrivé à Paris, j'avais été obligé de donner ma parole d'honneur
de ne voir personne avant le général de Pellieux; je n'ai
eu le droit de voir M. Leblois qu'après l'enquête du général de
Pellieux.
Je dois dire qu'indépendamment de la suppression de mes
lettres, j'ai été sous la surveillance très directe de la police
pendant toute la semaine qui a suivi mon arrivée à Paris. Ce
n'était pas le fait du général de Pellieux, il me l'a dit; je ne
sais pas qui me faisait surveiller, mais, enfin, j'avais toujours
deux estafiers derrière moi.
En arrivant devant le général de Pellieux, — il y a bien
d'abord l'histoire de ma perquisition, mais j'y reviendrai tout
à l'heure — en arrivant devant le général de Pellieux, il m'a
fait connaître qu'il allait m'entendre au sujet de l'affaire
Esterhazy. Effectivement, il m'a entendu pendant toute une
après-midi sur cette affaire. Je lui ai fait l'exposé que je viens
de faire devant vous ; la séance a été lourde.
Il y a eu deux autres séances; mais, dans celles-là, il n'a plus
— 293 —
guère été question du commandant Esterhazy ; j"ai été obligé
de me défendre à peu près tout le temps, bien qu'étant sim-
plement un témoin. La première de ces deux séances a été
consacrée à l'examen des pièces qui avaient été prises chez
moi lors de la perquisition.
Cette perquisition m'a un peu étonné tout d'abord ; plus tard,
j'ai compris; elle avait été faite à la suite d'une lettre ano-
nyme. — Il va eu beaucoup de lettres anonymes dans cette
affaire! — La perquisition a été faite à la suite d'une lettre
anonyme, adressée" au général de Pellieux, dans laquelle on
lui disait qu'en faisant faire des recherches dans une chambre
de bonne, au n° 3 de la rue Yron-Yillarceau, il trouverait des
choses intéiessantes relativement à l'affaire en cours.
Je crois qu'on s'imaginait difficilement qu'un officier qui
avait été chargé, pendant sept ans de suite, de choses très confi-
dentielles, qui avait eu beaucoup de secrets à sa disposition,
n'eût pas chez lui une seule note relative à son service. Il n'y
avait rien cependant ; je n'ai jamais emporté chez moi une seule
note relative, soit au service des renseignements, tel que je le
faisais au ministère de la guerre quand je l'ai quitté, soit au
service que j'avais fait auparavant. Tout ce qu'on s'est borné à
prendre, c'étaient des lettres de famille, des lettres d'amis.
Il y a surtout une chose qui m'a bien étonné : ma mère avait
toujours gardé très soigneusement dans une caisse les lettres
que je lui avais écrites, et, à sa mort, j avais mis cette caisse
dans une chambre de débarras. Eh bien! or. a pris là pas mal de
mes lettres; on espérait sans doute y trouver quelques plaintes
ou quelques critiques : mais, comme je n'ai jamais parlé à ma
famille de mes affaires de service, je crois que le résultat a
été nul.
I )u reste. M. le général de Pellieux a agi avec une courtoisie
très grande. Chaque fois qu'il arrivait à des lettres de famille,
je dois le dire, il les écartait immédiatement et je suis très
heureux de lui rendre cet hommage. On n'a retenu qu'une
lettre de Mlle de Comminges, lettre qui était signée Blanche,
comme le fameux télégramme. Je crois que cette lettre est
encore au dossier du général de Pellieux.
La troisième séance avec le général de Pellieux s'est passée
à essayer de débrouiller cette fameuse histoire des lettres
Speranza, des télégrammes, etc. Je crois qu'on n'y est pas
encore arrivé et qu'il faudrait une instruction judiciaire pour
cela.
Je ne sais pas qui avait renseigné le général de Pellieux, en
ce qui me concerne, sur ce qu'on appelle les éléments moraux,
mais je dois dire que ces renseignements m'ont surpris. Je dois
parler de cela en deux mots, car, enfin, il faut bien que je
défende mon témoignage.
Donc, le général de Pellieux m'a dit. à ma grande stupéfac-
tion, que je m'occupais d'hypnotisme, d'occultisme, de tables
tournantes, que j'étais un névrosé. Je ne sais pas ce que tout
— 294 —
cela veut dire, je n'ai jamais vu tourner une- table de ma vie !
(Rires.)
Il y avait encore sur moi d'autres renseignements bizarres :
ainsi, on voulait absolument trouver chez moi une dame voilée,
et cela me montre qu'on avait pris des renseignements très
détaillés sur mon compte, puisqu'on savait que dans ma maison
avait habité une dame de B..., et que cette dame m'avait écrit
des lettres. Mais, ce qu'on ne savait pas, c'est que j'avais dit au
gérant : « Si cette personne continue à m'écrire, je quitterai la
maison. » Le gérant m'a répondu: « Elle écrit comme cela à
tout le monde ; il ne faut pas y faire attention. » (Rires.)
Ce qui m'a étonné, c'est qu'on ait dit au général de Pellieux
que cette femme était en relations avec moi, qu'elle venait
même tenir la bride de mon cheval lorsque je revenais de ma
promenade. Je reconnais là les rapports de police ! (Nouveaux
rires . )
Iî y a encore d'autres choses qui m'ont étonné ; mais. enfin, je
passe sur tous ces détails. . .
Me Labori. — Voulez-vous me permettre, monsieur le Prési-
dent, d'insister auprès du témoin pour qu'il ne ménage aucun
détail, tous ceux qu'il pourra nous donner pourront nous être
utiles plus tard.
M. le Président. — Si ce sont des détails utiles, oui. . . (Au
témoin) ne donnez que ceux qui sont utiles à la cause,
Me Clemenceau. — Le témoin ne peut apprécier quelles sont
les intentions de la défense ; nous insistons pour qu'il dise tout
ce qu'il sait. Il est certain que personne ne me démentira si je
dis que le colonel Picquart a été attaqué à cette audience : je
pense donc que M. le Président insistera pour qu'il puisse se
défendre en toute liberté .
M. le Président, au témoin. — Dites donc ce que vous
voudrez.
Me Labori. — En ce qui concerne les attaques dont M. le
colonel Picquart a été l'objet, nous nous expliquerons et lui
aussi. Mais, en ce moment, j'étais frappé de ceci, c'est que le
témoin, par un sentiment qui m'est apparu, à moi, comme un
sentiment de discrétion au point de vue de l'étendue de sa dépo-
sition, voulait passer sur certains détails. Je considère que tout
ce que le colonel Picquart nous a dit jusqu'à présent se rattache
directement au débat et a une importance telle que, très
respectueusement, je le supplie de dire ici tout ce qu'il croit
devoir dire, sans rien ménager et sans se préoccuper du temps
qui lui sera nécessaire pour être complet,
M. le Président, au témoin. — Continuez votre déposition.
M. le colonel Picquart. — Il y a encore un détail qu'a cité
le général de Pellieux, et qui devait évidemment provenir d'un
rapport de police: c'est que Mlle de Comminges aurait dit:
« Surtout, que le colonel Picquart n'avoue jamais ! » J'avoue
que nous en avons bien ri ensemble. Je me demandais qu'est-
ce que je ne devais pas avouer !
— 295 —
J'arrive à l'enquête du commandant Ravary. dépendant, j'ai
un mot à ajouter. Dans l'enquête du général de Pellieux, j'ai
été pris à partie sur divers points; je ne m'y arrêterai
lias ; ils figurent tous au rapport de M. le commandant Ravary,
rapport sur lequel je n'ai pas été appelé jusqu'ici à m'expliquer.
Eh bien! j'avais demandé qu'on me confrontât avec certains
témoins, j'avais demandé qu'on citât certaines personnes, qui
pouvaient donner du poids à mes explications : cela n'a pas été
fait.
J'arrive donc à l'enquête du commandant Ravary.
A h commandant Ravary. j'ai répété ce que j'avais dit au géné-
ral de Pellieux. J'ai eu également trois séances avec lui, mais je
dois vous le dire, — c'est ma conviction absolue, — le comman-
dant Ravary avait l'air d'un homme qui cherchait à s'informer
de ce que j'avais pu faire et qui s'occupait fort peu de ce qu'avait
pu faire le commandant Esterhazy. Je lui ai dit qu'il y avait des
preuves morales en abondance; je lui ai donné quelques indi-
cations.
Au moment où j'ai quitté Tunis, où, malgré les bruits
déjà répandus, j'avais gardé des sympathies très vives, il y
a des personnes qui sont venues me trouver; il y a notam-
ment le colonel Dubuch, qui allait prendre sa retraite et qui
m'a fait dire : « Le commandant Esterhazy, je le connais ; il a
eu en 1882, à Sfax, une affaire de malversation qui devait le
conduire devant un Conseil d'enquête, sinon devant un Conseil
de guerre. » Le commandant Sainte-Chapelle, qui m'a fait
cette communication de la part du colonel Dubuch, a ajouté
qu'un autre témoin important était M. Zickel, chef d'escadrons
en retraite, qui était résident à Sfax à ce moment-là. Eh bien !
ces messieurs m'ont dit que, grâce à la longanimité très grande
de l'autorité militaire et à ses supplications, le commandant
Esterhazy, ou plutôt le capitaine Esterhazy à ce moment, avait
échappé au Conseil d'enquête et au Conseil de guerre.
Le fils du général La Rocque, qui est à Tunis, où il occupe
un emploi dans l'administration, m'a dit également que le
commandant Esterhazy avait été surveillé par son père, alors
que celui-ci commandait la subdivision de Gonstantine. En-
fin, le commandant Esterhazy était très connu dans la pro-
vince de Constantine, et pas d'une façon favorable. J'ai cité
cela au commandant Ravary, je lui ai dit : « Voilà ce qu'on m'a
dit ! » La première fois, il m'a répondu : « C'est très bien. »
Je le lui ai répété une seconde fois; il m'a feit la même
réponse..., mais je n'ai pas vu apparaître cette preuve morale
dans son rapport.
Il en a été de même de toutes les investigations préliminaires
que j'avais faites au sujet d'Esterhazy. J'avais trouvé un certain
nombre de choses assez graves; elles n'ont pas attiré non plus
l'attention de l'instruction. On me disait toujours: « Esterhazy,
mais nous le connaissons mieux que vous î » (Rires.) Seule-
ment, on n'en a rien dit dans le rapport!
— 296 —
Gomme dans une instruction précédente, j'avais vu qu'on
s'était appesanti fortement sur les preuves morales, je me di-
sais que ces preuves devaient avoir une certaine importance.
Le commandant Ravary m'a paru très peu enclin à citer les
témoins que je lui désignais comme pouvant donner des ren-
seignements précieux. J'avais désigné M. Weil ; M. Ravary en
a pris note une première fois, puis une seconde, et, enfin, la
troisième fois, je lui dis : « Je désirerais absolument que ce té-
moin fût cité. » Il a été cité alors parce qu'on ne pouvait plus faire
autrement, mais on ne l'a pas interrogé à fond. J'avais indiqué
également au commandant Ravary des choses sur lesquelles
il fallait s'appesantir. Il fallait voir les personnes qui avaient
pu copier, pour le commandant Esterhazy, des documents ; il
fallait voir quels étaient les officiers auprès desquels Esterhazy
avait pris des renseignements ; il fallait voir quelle était sa si-
tuation pécuniaire en 1893, en 1894 ; enfin, il fallait faire tout
ce qu'il y avait à faire et tout ce qui n'a pas été fait.
Par contre, le commandant Ravary a beaucoup insisté sur les
différents points qu'on me reprochait : d'avoir fait disparaître
des traces de déchirures sur les photographies de la carte-télé-
gramme ; d'avoir voulu faire dire par un de mes officiers que
tel document était de telle écriture, etc.
On s'est énormément appesanti là-dessus. On s'est également
appesanti sur l'affaire de cette dame de R... qui avait habité
dans ma maison. Je trouvais que c'étaient bien un peu des hors-
d'œuvre au point de vue de l'affaire Esterhazy.
Arrivons au Conseil de guerre. M. le commandant Ravary
m'avait posé des questions de telle façon que j'avais plu-
tôt l'air d'un accusé que d'un témoin. Je me suis applaudi
d'avoir prévu certaines choses; car je me suis aperçu qu'au
Conseil de guerre, le réquisitoire était contre moi ; ou plutôt, je
m'en suis aperçu le lendemain seulement, parce que tandis
qu'on lisait ce réquisitoire, je n'étais pas dans la salle d'au-
dience, mais dans la salle des témoins.
Enfin, j'ai lu les journaux et j'ai pu répondre le lendemain
aux choses qui m'étaient reprochées.
Je crois qu'il sera peut-être bon que je prenne ces différents
points du rapport de M. Ravary et que je dise ce que j'ai à y
répondre.
M. le Président. — Continuez !
M. le colonel Pigquart . — Il m'a semblé que dans tout
cela on cherchait avant tout à diminuer l'importance de la carte-
télégramme qui avait appelé mon attention sur le commandant
Esterhazy, que je ne connaissais pas du tout auparavant, et
pourtant, cette carte ne m'avait apporté qu'une simple indica-
tion.
On m'a d'abord reproché d'avoir gardé les fragments de la
carte pendant longtemps dans mon armoire... Vous m'excu-
serez si j'entre dans quelques détails, mais ces questions, qui
sont relatives au service des renseignements sont souvent des
— 207 —
questions de nuances et il faut entrer dans des détails précis
pour les faire bien comprendre.
Lorsque le colonel Sandherr était chef du service, il avait
laissé peu à peu ce genre de travail entre les mains du com-
mandant Henry et du capitaine Lauth; il était de règle à cette
époque que le commandant Henry, qui recevait les documents
déchirés, les triât lui-même et les remît au capitaine Lauth,
pour être recollés, et ce n'est que lorsque la besogne était faite
qu'on les remettait au chef de service.
Prenant ce service nouveau *pour moi, j'ai voulu me rendre
compte des choses, j'ai voulu que les documents me fussent
remis à moi-même d'abord, pour les transmettre ensuite au
capitaine Lauth. Gela n'a l'air de rien ; mais cela a dû nécessai-
rement changer les habitudes de ces messieurs et ils en ont été
ennuyés. Lorsqu'on a eu des doutes, lorsqu'on s*est mis à
m'accuser, cela leur est revenu à l'esprit ; ils ont trouvé singu-
lier que je ne fisse pas comme mon prédécesseur, que je fisse
mettre dans mon armoire les documents, à l'état de fragments,
et que je les remisse moi-même à l'officier qui était chargé de
les reconstituer.
Un reproche qui m'a été fait encore, c'est, après avoir fait
photographier cette carte-télégramme, d'avoir fait effacer avec
le plus grand soin les traces de déchirures. Il y avait deux
raisons pour cela. Voici la première, la moins importante : un
document de ce genre-là, coupé en tout petits morceaux, est
beaucoup plus clair quand les déchirures n'apparaissent plus :
on peut le lire plus facilement. La seconde raison est celle-ci :
je suppose que les déchirures aient été laissées intactes; si le
document avait circulé dans le ministère, on aurait dit :
« C'était un papier déchiré ». Eh bien ! il y avait eu des indis-
crétions très graves commises au sujet du bordereau Dreyfus,
et, certainement, on n'ignore pas assez d'où cela venait. Je
tenais essentiellement, parce que j'avais une très grande res-
ponsabilité à cet égard, je tenais essentiellement à ce que ceux
qui n'avaient pas besoin de savoir cela, et sous les yeux des-
quels pouvait passer la photographie, n'eussent pas d'indica-
tion sur la manière dont ce document m'était parvenu.
Il y a une chose qui fait foi en justice, c'est Foriginal, c'est la
pièce elle-même ; la photographie, elle, suit un dossier qui va
chez le Ministre, qui va chez le chef d'Etat-major, etc., mais le
document lui-même, surtout un document aussi fragile qu'un
télégramme, déchiré en je ne sais combien de morceaux, ne doit
pas être déplacé. On le montre à deux ou trois personnes tout
au plus et, s'il y a un procès, on le produit.
Voilà les raisons pour lesquelles j'ai prescrit d'effacer avec
soin les déchirures de la carte-télégramme. On s'en émeut ;
on me le reproche ; je ne vois pas pourquoi, vu que la même
opération avait été faite pour le fameux bordereau. Il est vrai
que pour les fac-similés du bordereau, elle a été faite assez tard,
— 298 —
trop tard pour que cela fût utile. J'ai eu un peu de prévoyance;
cela a suscité des méfiances, je ne sais pas pourquoi.
On m'a reproché ensuite d'avoir voulu faire dire que l'écri-
ture de la carte-télégramme était d'une personne déterminée.
Le fait s'est passé d'une façon bien simple ; j'examinais ce docu-
ment avec le capitaine Lautli ; le capitaine me dit : « Mais ce
document n'a aucun signe d'authenticité ; il faudrait qu'il eût
une date, un cachet de poste. » Là-dessus, je lui dis : « Mais
vous pourriez bien témoigner, vous, d'où il vient, vous savez
bien de quelle écriture il est.»» Il me répondit: «Oh! non,
jamais; je ne connais pas cette écriture. » Remarquez que la
chose s'est passée exactement comme cela, qu'il n'y a pas eu
un mot de plus ou de moins, et je crois que la déposition du
commandant Lauth n'a pas d û être différente delà mienne à cet
égard. Cet officier n'a attaché au moment même aucun
caractère douteux à ma question. La preuve, c'est que
nous sommes restés dans les meilleurs termes ; la preuve, c'est
qu'il m'a re<;u ensuite à sa table, chose qui ne se fait pas d'ha-
bitude entre un inférieur et un supérieur ; en un mot, nous
étions restés dans les meilleurs termes.
Or, si j'avais voulu le suborner, lui imposer une opinion qui
n'était pas la sienne, j'aurais commis une action qui ne m'eût pas
permis de rester en relations de camaraderie avec lui.
Plus tard, lorsque cette carte-télégramme m'a conduit au
bordereau Dreyfus, les choses se sont gâtées ; on a ramassé
tous ces petits faits, et on s'en est servi contre moi en les déna-
turant.
Du reste, il y a une chose qui montre très bien comment on
peut se servir des faits les plus petits, les plus simples, quand
on veut perdre quelqu'un ; — il n'y a qu'à lire le rapport de
M. d'Ormescheville et on voit combien, enramassant des choses
insignifiantes, on arrive à porter des accusations graves. Il y a
une autre chose qui m'a été reprochée, bien qu'elle ne soit pas
mentionnée au rapport de M. Ravary, c'est d'avoir voulu faire
mettre le cachet de la poste sur lepctit bleu. Jamais de la vie je
n'ai eu une intention pareille ; d'ailleurs, je crois que la chose est
encore de la même espèce que cette affaire de subornation. Dans
la déposition écrite du commandant Lauth, qui m'est assez pré-
sente à la mémoire, puisque je l'ai entendu lire dernièrement,
cet officiel" affirme nr avoir dit en parlant du petit bleu : « Cette
pièce n'a aucun caractère d'authenticité ; il faudrait une date
ou le cachet de la poste. » Il est probable que ce mot a été
répété, dénaturé, et qu'on est parti de là pour dire que j'avais
voulu faire apposer le cachet de la poste.
Dans le rapport Ravary, il y a encore une chose qui est impor-
tante : il y est dit que le commandant Henry, entrant chez moi,
dans mon bureau, m'a trouvé en tête-à-tête avec M. Leblois, et
qu'il y avait entre nous un dossier secret d'où sortait une pièce
photographiée, où était écrit : « Cette canaille de D... »
Déjà le général de Pellieux m'avait parlé de cela, mais il
— 299 —
m*avait dit que c'était Gribelin qui m'avait vu; il ne m'avait
pas parlé du commandant Henry. Je lui répondis : « Jamais de
la vie je n'ai eu ce dossier entre les mains pendant que M. Leblois
était daus mon bureau. » Du reste, je savais que l'époque
où l'on plaçait le fait était l'époque des vacances de M. Leblois,
mais je ne savais pas à quelle date exacte celui-ci était rentré.
Je suis allé chez M. Leblois chercher la date de son départ et
celle de son retour, et je les ai rapportées au général de Pellieux.
Si je ne me trompe, Gribelin mettait cette entrevue au mois
d'octobre .
Au Conseil de guerre, lorsqu'on m'a reproché cela, j'ai
demandé à être confronté avec le colonel Henry, et, comme il
soutenait qu'il nous avait vus ensemble, ayant ces documents
secrets entre nous, je lui ai demandé de fixer la date. 11 a dit :
«Ce doit être à mon retour de permission, au commencement
d'octobre. » Le commandant Henry ne savait certainement pas
que M. Leblois avait quitté Paris le 5 août et était rentré le 7
novembre : il ne savait pas non plus que, ce dossier, je l'avais
demandé à M. Gribelin, à la fin d'août, que je l'avais remis aux
propres mains du général Gonse au commencement de novem-
bre... Malheureusement, je ne sais plus la date exacte, mais
c'était dès les premiers jours de novembre. Gribelin, à cet égard,
a eu aussi la mémoire un peu courte ; car il a prétendu,
dans d'autres circonstances, que ce dossier avait été retrouvé
dans mon armoire après mon départ. Mais le général Gonse est
venu très loyalement dire que je lui avais remis ce dossier plu-
sieurs jours avant mon départ. Or, mon départ avait eu lieu le
16 novembre: j'avais quitté mon service le 14 novembre;
M. Leblois était rentré à Paris le 7 novembre, qui était un
samedi ; le 8 était un dimanche. Je n'aurais donc pu montrer
ce dossier à M. Leblois qu'entre le 9 et le 14 novembre, inter-
valle de six jours seulement, pendant lesquels je ne l'avais
plus en ma possession, l'ayant déjà remis au général Gonse.
Il y a encore quelque chose qui m'est revenu à l'esprit : M. le
général de Pellieux m'a montré la photographie de la pièce qui
porte les mots : « Cette canaille de D... » Cette photographie est
extrêmement brouillée, on la voit très mal, on est obligé de
mettre le nez dessus ; eh bien ! je me demande si quelqu'un qui
entre dans une salle peut se rendre compte tout de suite qu'il
s'agit de cette pièce et peut voir ces mots : « Cette canaille
de D...»
Enfin, si j'avais euun intérêt quelconque à montrer cette pièce
à M. Leblois, il me semble extraordinaire qu'étant donnée la
dimension restreinte du dossier, il me semble extraordinaire
que, l'ayant eu à ma disposition pendant deux mois, je ue
l'aie pas passé à M. Leblois, qui demeure près du ministère. On
suppose donc que j'ai fait cette chose absolument grave de com-
muniquer un dossier à quelqu'un qui n'a pas qualité pour le
connaître, en laissant ma porte ouverte à tout venant !.. . Dans
tous les cas, je certifie, d'une façon absolue, que jamais je n'ai
— 300 —
montré ce dossier à M. Leblois, absolument jamais; que, bien
plus, je ne lui en ai jamais parlé.
On parle toujours de documents secrets, de dossiers secrets :
et on confond un peu tout cela. Il n*y a qu'un dossier secret ;
celui qui contenait cette pièce : « Cette canaille de D... » Quant
à la pièce secrète dont parle le général de Pellieux, c'esf tout
simplement le petit bleu du dossier Esterhazy.
Je vous ai dit, en commençant, que le commandant Henry
m'avait écrit une lettre dans laquelle il me reprochait, au
deuxième paragraphe, d'avoir essayé de faire dire par un de
mes officiers qu'une pièce donnée était écrite par une personne
donnée. Lorsque j'ai apporté la lettre à M. Leblois, j'ai bien été
obligé de lui dire : « Voici une pièce qui se rapporte au com-
mandant Esterhazy et au sujet de laquelle on me fait telle
communication. » Et c'est là la communication secrète dont
parle le général de Pellieux ! 11 importe de rétablir les faits.
Maintenant, il y a encore des choses sur lesquelles j'ai à
revenir. J'ai lu la déposition d'hier du général de Pellieux ;
dans la partie qui me concerne, j'ai vu des choses qui m'ont
frappé, qui m'ont étonné même. Lorsque j'ai eu ma deuxième
entrevue avec le général de Pellieux, le générai m'a dit : « Vous
avez fait perquisitionner chez Esterhazy. » J'ai eu le tort d'ac-
cepter le mot ; car je n'ai pas fait perquisitionner chez le com-
mandant Esterhazy et je tiens à dire d'une façon très nette ce
qui s'est passé à ce sujet.
C'était après la publication de l'article de V Eclair, au moment
où Esterhazy, à mon avis, était prévenu ; il savait certaine-
ment, grâce à cet article, que le bordereau était connu... A ce
moment, comme l'enquête ne faisait plus guère de progrès, un
de mes chefs me parla de la question de perquisition; j'avoue
que je ne trouvai pas le moment opportun : il me semblait que
cela aurait dû être fait plus tôt.
A ce moment, si Esterhazy se trouvait prévenu, il avait pu
faire disparaître tout ce qui pouvait le compromettre. Pourtant,
désireux de faire ce qui m'était demandé, je parlai de la chose
à l'agent qui surveillait Esterhazy et qui connaissait ses êtres.
Je lui dis : « Voilà ce qu'on me demande, je crois qu'une per-
quisition serait un four » Je vous demande pardon de l'ex-
pression Il me répondit : « Il y a une chose bien simple, il
est allé à Kouen ; mais je ne sais pas s'il a déménagé... je vais
m'en assurer. » Je crois me souvenir qu'il me dit, en outre,
qu'il y avait un écriteau indiquant que l'appartement était à
louer... Il alla voir l'appartement, sous prétexte de location, et
il me rapporta comme preuve une carte de visite qui traînait à
terre et sur laquelle quelques mots étaient écrits ; il me dit qu'il
y avait beaucoup de papiers brûlés dans la cheminée, et
c'est tout. Je lui rendis la carte et l'invitai à la reporter à sa
place.
Lorsque le général de Pellieux m'a interrogé à ce sujet, il m'a
raconté qu'onavait cambriolé la maison, qu'on avait fait faire
— :-}(){ —
cte fausses clefs, que la preuve en était clans une clef qu'on
avait trouvée en plus du nombre normal, etc., etc. Je ne savais
pas à ce moment d'où ce renseignement était venu au général de
Pellieux; mais, au Conseil de guerre, je l'ai su : c'étaient des
renseignements donnés par Esterhazy, si bien que les rensei-
gnements qui ont été donnés hier par le général de Pellieux
sont h peu près exactement les renseignements d'Esterha/.v.
11 y a également une question de saisie de lettres à la poste...
Mais je termine d'abord pour cette question du cambriolage :
on a, dit-on, cambriolé pendant huit mois... Au Conseil de
guerre, Esterhazy a dit également que cela a duré pendant je ne
sais combien de temps après. Si cela a duré après, ce n'était pas
ma faute, parce que je n'étais plus à Paris; ce que je viens de
dire s'est passé vers la fin d'octobre. S'il s'est passé quelque
chose après, je n'en suis plus responsable.
Pourla correspondance, il a été dit que j'avais fait prendre
pendant huit mois la correspondance d'Esterhazy à la poste.
Le petit bleu est du mois de mai; or, par suite d'un deuil de
famille, je ne me suis livré à mes recherches d'une façon sérieuse
qu'an commencement du mois de juillet. Esterhazy a quitté
Paris fin août pour aller aux manœuvres; c'aurait donc été de
juillet à la fin d'août... Il est revenu à Paris quelque temps après,
fin octobre ou commencement de novembre ; je ne vois pas que
cela fasse huit mois.
C'est, je crois, tout ce que j'ai à dire.
{Vifs applaudissements. — Sensation prolongée).
M. le Président, aux défenseurs. — Nous allons suspendre
l'audience et, si vous avez des questions à poser, vous les poserez.
INCIDENT
Me Clemenceau. — Monsieur le Président, je dépose des con-
clusions ; elles comprennent celles que M. le Président a bien
voulu me rendre et les questions que j'y ai ajoutées :
Conclusions nouvelles à l'effet d'obtenir que Mme de
Boulancy soit interrogée par voie de commission rogatoire.
Plaise à la Cour ;
Attendu que Mme de Boulancy se trouve dans l'impossibilité, à
raison de son état de santé, de comparaître devant la Cour d'assises ;
Attendu que son témoignage a la plus grande importance pour la
manifestation de la vérité, autant que pour établir la bonne foi des
prévenus ;
Par ces motifs,
Dire que, par tel magistrat qm'il plaira à la Cour de désigner,
M'»e de Boulancy sera interrogée et qu'il lui sera posé les questions
-suivantes :
— 302 —
1° Avez-vous entre les mains ou déposées chez des tiers des lettres
du commandant Esterhazy ?
2° Avez-vous reçu récemment des télégrammes du commandant
Esterhazy ?
3° Ces télégrammes ne contenaient-ils pas, sous forme de menaces,
la demande de la restitution des lettres qui sont ou ont été récem-
ment entre les mains de l'un de vos conseils ?
4° Ces lettres contiennent-elles des invectives ou des outrages à
l'armée ou à la France ?
5° Consentez-vous à les faire remettre au Président des Assises par
le tiers qui les détient ?
6° Le commandant Esterhazy n'est-il j>as venu chez Mmp de Bou-
lancy, boulevard des Batignolies, et ne lui a-t-il pas fait passer, par
la porte entre-bàillée une carte de visite, avec quelques lignes écrites
au crayon ?
7° Ces mots ne disaient-ils pas que, si on ne lui rendait pas ses
lettres, il n'aurait plus qu'à se tuer ?
go Mme de Boulancy ne lui a-t-elle pas fait rendre sa carte de
visite, et le commandant Esterhazy n'a-t-il pas réitéré sa demande
de vive voix, et ne s'est- il retiré qu'en entendant un locataire
d'un étage supérieur ?
9° Si l'on garantissait Mme de Boulancy contre toute atteinte à sa
sécurité personnelle de la part des tiers, tant pour venir à l'audience
que pour regagner son domicile, consentirait-elle à venir à l'au-
dience ?
M. le Président. — Sur cette dernière question, il y a un
arrêt rendu.
Me Clemenceau . — Un arrêt rendu ?
M. le Président. — On a dispensé! M>>e de Boulancy de
venir.
Me Clemenceau. — Vous l'avez dispensé de venir; mais,
comme j'imagine que nous sommes ici pour chercher la vérité,
je crois que si, contrairement au rapport du docteur Socquet,
Mmede Boulancy dit que son état de santé lui permet de venir à
l'audience, personne ne s'y opposera.
M. le Président. — Le docteur Socquet a fait sa déclaration
hier ; il a déclaré qu'elle était dans l'impossibilité de venir. . .
M(> Clemenceau. — Voulez-vous dire qu'il y a par là chose
jugée et que Mme de Boulancy ira pas le droit d'être bien por-
tante, parce que le docteur Socquet l'a déclarée malade?
M. le Président. — Mais, voyons, nous ne pouvons rendre
un arrêt sur le dernier point.
W Clemenceau. — M. le docteur Socquet nous a dit qu'il se-
rait peut-être dangereux pour M11"' de Boulancy de venir à cette
audience, mais qu'il ne serait peut-être pas dangereux pour elle
d'aller chez un juge d'instruction. Eh bien ! je dis que si Mmede
Boulancy déclarait qu'elle peut venir à l'audience, il n'y au-
rait pas de raison de droit qui empêchât qu'elle fût entendue. . .
( Test pourquoi je demande à la Cour de statuer sur mes conclu-
sions.
M. le Président. — La Cour va statuer sur vos conclusions..
— 308 —
L'audience est suspendue au milieu d'une très rire effer-
vescence qui se continue dans le prétoire et dans la salle
pendant toute la durée de la suspension.
L'audience est reprise à (rois heures vingt-cinq.
M. le Président. — Je viens d'être informé que, parmi les
avocats qui sont ici, il y a plusieurs personnes qui ont pris la
robe et qui n'appartiennent pas au barreau.
Je dois les prévenir que, d'accord avec M. le bâtonnier, les
mesures les plus sévères seront prises demain.
(M. le Président lit ensuite l'arrêt suivant) :
ARRÊT
Sur les conclusions à l'effet d'obtenir que Mlie de Boulancy
et M11*- de Gomminges soient interrogées par voie de com-
mission rogatoire.
La Cour,
Après en avoir délibéré sans le concours de M. le conseiller Lévrier,
Statuant sur les conclusions prises par les prévenus et sur lesquel-
les la Cour avait sursis à statuer dans son arrêt en date du 8 février ;
Considérant que la dame de Boulancy et la demoiselle de Gommin-
ges sont, en raison de leur état de santé, dans l'impossibilité de se
présentera l'audience; que néanmoins leurs témoignages peuvent
être utiles à la manifestation de la vérité et qu'il y a lieu de faire
recevoir par un magistrat leurs dépositions ;
Qu'il y a lieu également de donner acte aux prévenus de leur
désistement des conclusions par eux précédemment prises à l'égard
de la dame de Boulancy ;
Considérant toutefois qu'il n' y a lieu de statuer sur le n" 9 des
conclusions, la dame de Boulancy restant toujours maîtresse de se
présenter devant la Cour si elle le juge convenable ;
Par ces motifs,
Commet M. Bertulus, juge d'instruction, lequel aura pour mission
de se transporter au domicile de la dame de Boulancy et de la demoi-
selle de^Comminges et de recevoir leurs dépositions sur les questions
posées dans les conclusions prises par Perrenx et Emile Zola, à
«avoir :
I. — En ce qui touche la dame de Boulancy.
lo Avez-vous entre les mains ou déposées chez des tiers des lettres
du commandant Esterhazv ?
2° Avez-vous reçu récemment des télégrammes du commandant
Esterhazv ?
3° Ces télégrammes ne contenaient-ils pas, sous forme de menaces,
la demande de la restitution des lettres qui sont ou ont été récem-
ment entre les mains de l'un de vos conseils ?
l" Ces lettres contiennent-elles des invectives ou des outrages à
l'armée ou à la France ?
5° Consentez-vous à les faire remettre au Président des Assises par
le tiers qui les détient :'
— 304 —
6° Le commandant Esterhazy n'est-il pas venu chez M»»e de Bou-
lancy, boulevard des Batignolfes, et ne lui a-t-il pas fait passer, par
la porte entre-baillée, une carte de visite avec quelques lignes écrites-
au crayon ?
7° Ces mots ne disaient-ils pas que, si on ne lui rendait pas ses
lettres, il n'aurait plus qu'à se tuer ?
8° Mn)e de Boulancy ne lui a-t-elle pas fait rendre sa carte de
visite et le commandant Esterhazy n'a-t-il pas réitéré sa demande de
vive voix et ne s'est-il retiré qu'en entendant un locataire d'un
étage supérieur?
Dit qu'il n'y a lieu de statuer sur le no 9 desdites conclusions.
II. — En ce qui touche la demoiselle de Gomminges :
1« Sait-elle qu'on a employé son nom pour écrire à M. le colonel
Picquart ?
2° Comment le sait-elle ?
3° Ne donnait-elle pas le sobriquet de Demi-Dieu à M. le capitaine
de Lallemand ?
4° Sait-elle si ce mot n'a pas été employé dans un télégramme
argué de faux ?
5° M. le colonel du Paty de Clam n'avait-il pas contre elle e*
contre sa famille des motifs de rancune ? »
6° N'est-il pas à sa connaissance qu'il a eu recours en 1892 à des
manœuvres très graves, notamment à l'emploi de lettres anonymes?
?o M. Lozé, préfet de police, n'a-t-il pas été saisi de cette affaire, et
M. le général D... n'a-t-il pas eu à intervenir?
8° Enfin, M. le lieutenant-colonel du Paty de Clam n'a-t-il pas
organisé, pour la restitution d'une lettre, une scène qui se passait au
Cours-la-Beine et où il a fait intervenir une dame \oilée?
Dit que ces déclarations nous seront aussitôt transmises pour être
par les parties conclu et la Cour statué ce qu'il appartiendra ;
Donne acte aux prévenus du désistement de leurs conclusions prises-
à la date du 7 février et qui avaient le même objet;
Dit qu'il sera passé outre aux débats.
DÉPOSITION DE M. LE LIEUTENANT-
COLONEL PICQUART (Suite).
M. le Président. • - Monsieur le colonel Picquart, vous aviez
terminé votre déposition tout à l'heure?
M. le colonel Picquart. — Je l'avais terminée, monsieur le
Président.
M. le Président. — Maître Labori, quelles questions désirez-
vous poser?
M1, Labori. — Monsieur le Président, M. le colonel Picquart
voudrait-il nous dire tout d'abord — dans la mesure où il pourra
le dire sans porter atteinte à ce qu'il considère comme le
secret professionnel — quel est le rôle exact au ministère de la
guerre du chef du bureau des renseignements ?
M. le Président, au témoin. — Pouvez-vous répondre?
M. le colonel Picquart. — D'une façon sommaire, oui; sans
entrer dans le détail, car je ne puis pas y entrer.
— 305 —
Me LIbqri. — Bien. Alors je ne veux pas que M. le colonel
Picquart nous réponde en détail. J'aurais voulu qu'il pût dire à
MM. les jurés les diiïë rentes opérations auxquelles il a été
mêlé et les dates auxquelles il a fait les démarches dont il a
lui-même parlé dans sa déposition.
M. le Président, au témoin. — Répondez, mais d'une
façon sommaire.
M!, le colonel Picquart. — D'une façon très sommaire. Le
rôle du chef du service des renseignements consiste, comme le
nom l'indique, à renseigner l'Etat-major général sur les armées
étrangères, et à s'occuper des questions d'espionnage et de contre-
espionnage.
M. le Président, à Me Labori. — Avez- vous d'autres ques-
tions ?
M> Labori. — Oh ! oui, monsieur le Président, un grand
nombre.
(Au témoin) : Est-ce que, généralement, lorsqu'il y a des pro-
cès importants d'espionnage, un officier du ministère de la
guerre n'est pas délégué pour y assister ?
M. le colonel Picquart. — Oui, monsieur le Président.
Me Labori. — Est-ce que cet officier est attaché au service des
renseignements, en général?
M. le colonel Picquart. — En général.
Me Labori. — Est-ce le chef du service des renseignements
lui-même?
M. le colonel Picquart. — Non.
Me Labori. — Bien.
Est-ce que M. le colonel Picquart n'a pas, à un moment donné,
assisté, comme délégué de M. le Ministre de la guerre, à un pro-
cès d'espionnage, pour tout dire d'une façon précise, à l'affaire
Dreyfus, car c'est là une question de fait qui ne touche pas à
la chose jugée?
M. le colonel Picquart. — Je préférerais ne pas répondre,
Me Labori. — Enfin, monsieur le Président, je crois quil n'y a
pas là un point sur lequel le témoin peut se retrancher derrière
le secret professionnel. Je ne demande pas ce que M. le colonel
Picquart a appris comme délégué de M. le Ministre de la
guerre ; je veux simplement que MM. les jurés sachent si M. le
colonel Picquart n'a pas été chargé par le Ministre de la guerre
de suivre le procès Dreyfus comme délégué du Ministre?
M. le Président. — La question ne sera pas posée.
Me Labori. — M. le colonel Picquart pourrait-il nous dire s'il
y a, s'il existe à sa connaissance, au ministère de la guerre, —
je ne lui demande pas d'autres détails que celui-là même sur
lequel je pose ma question — un dossier qui puisse rendre
impossible, sans débat, l'admissibilité de la culpabilité de
M. le commandant Esterhazy?
M. le colonel Picquart. — Je ne crois pas, je n'en connais pas.
Me Labori. — Est-ce qu'à aucun moment, quand M. le colonel
Picquart a songé à rechercher si M. le commandant Esterhazy
— soc; —
n "était pas fauteur du bordereau qui nous préoccupe, est-ce
qu'à aucun moment ses chefs lui ont dit : « Arrêtez-vous, il
y a des preuves certaines qui établissent que le commandant
Esterhazy ne peut pas être Fauteur du bordereau? »
M. le colonel Picquart. — Je demande à réentendre la
question.
Me Labori. — C'est à peu près la même que celle précédem-
ment posée. Je reprends pour suivre l'enchaînement des
idées.
Existe-t-il au ministère — voilà la première question — un
dossier secret ou non secret qui rende ou qui ait pu rendre impos-
sible la culpabilité du commandaDt Esterhazy ?
M. le colonel Picquart a dit que non, qu'à sa connaissance
il n'y en avait pas.
Je dis maintenant : Quand M. le colonel Picquart a parlé à
ses chefs de la culpabilité possible de M. le commandant Ester-
hazy — et je vais poser une première question, qui doit conduire
à une seconde, — leur a-t-ildit, qu'à son sentiment, M. le com-
mandant Esterhazy pourrait être considéré comme coupable
du crime imputé à Dreyfus, à raison de ce qu'il serait l'auteur
du bordereau? Lui a-t-on dit à ce moment là, en dehors de l'exa-
men des écritures, qui est une question sujette à discussion,
lui a-t-on dit : « Il existe des impossibilités résultant de dos-
siers ou de pièces qui établissent que le commandant Esterhazy
ne peut pas être l'auteur du bordereau et ne peut pas être
coupable? » Lui a-t-on dit cela?
M. le colonel Pigquart. — Non, on ne me Ta jamais dit.
Me Labori. — M. le colonel Picquart pourrait-il nous dire à
quoi il attribue les nombreuses et complexes machinations dont
il a fait le récit à MM. les jurés et dont il a été la victime ?
M. le colonel Picquart. — Je pourrai répondre d'une façon
plus précise quand l'instruction de M. Bertulus sera terminée.
Dès à présent, je crois que ces machinations ont eu pour but
d'empêcher d'établir la culpabilité d'Esterhazy.
Me Labori. — Ainsi, la réponse de M. le colonel Picquart est
celle-ci, c'est que ces machinations ont eu pour but démettre un
obstacle à la démonstration de la culpabilité de M. le comman-
dant Esterhazy.
Est-ce qu'il estime, en conséquence, que la main de M. le
commandant Esterhazy, d'une manière ou d'une autre, directe-
ment ou indirectement, est intervenue dans les machinations
dont il a parlé ?
M. LE COLONEL PlCQUART. — Oui.
M. le Président. — Vous le pensez simplement.
M. le colonel PicQUARï. — Je le pense.
Me Labori. — Estime-t-il que ces machinations émanent de
M. le commandant Esterhazy tout seul ou qu'il a eu des compli-
ces?
M. le colonel Picquart. — J'estime qu'il a eu des complices.
— 307 —
M° Labori. — Estime-t-il qu'il a pu avoir, sur ce point spécial,
des complices dans le? bureaux de la guerre?
M. le colonel Picquart. — 11 a eu certainemen I un complice
qui était au courant de ce qui se passait dans les bureaux de la
guerre.
M Labori.— M. le colonel Picquart pourrait-il dire pourquoi
ce complice était au courant ? Il l'a déjà dit dans sa déposition,
mais MM. les jurés comprendront maintenant toute la portée
de sa déclaration. Quels sont les éléments de fait qui l'amènent
à penser que le complice était, nécessairement, par un point
quelconque, rattaché aux bureaux de la guerre?
M. le colonel Picquart. — Il y a d'abord la carte-télé-
gramme, dont il est évidemment question dans le télégramme
signé Blanche. Il y a ensuite la lettre signée Speranza, qui
n'a pu être écrite que par quelqu'un qui connaissait la précé-
dente lettre, cette lettre qui avait été décachetée et copiée et
dont l'original m'avait été réexpédié ensuite, au mois de no-
vembre 1896.
Mp Labori. — M. le colonel Picquart, si j'ai bien compris sa
déposition, nous a parlé de divers documents. Il nous a parlé
tout d"abord d'une lettre émanant, si je ne me trompe, de la
main du secrétaire de M,le Blanche de Gomminges, qui aurait
été ouverte par le cabinet noir, aux bureaux de la guerre. C'est
cette lettre dans laquelle il était question du Demi-Dieu, et peut-
être, si je ne me trompe, du Bon Dieu. Puis, postérieurement,
une lettre, signée Speranza, a été adressée à M. Picquart aux
bureaux de la guerre, où il avait donné son adresse, et ne lui
est pas parvenue.
Je voudrais que M. le colonel Picquart précisât très nettement
quel rôle cette lettre, qui doit être un faux, joue, à son avis,
dans les machinations dont il a été l'obi et.
M. le colonel Picquart. — Cette lettre avait été certaine-
ment écrite pour faire croire que je faisais partie d'une associa-
tion, d'un syndicat si on veut. Pour moi, c'est absolument
certain.
Me Labori. — Eh bien ! les chefs de M. le colonel Picquart
ont-ils, après ses explications, maintenu l'affirmation ou même
la supposition que cette lettre pouvait être une lettre authenti-
que, ou ont-ils accepté qu'elle était une machination, qu'elle
était un faux ?
M. u: colonel Pigquart. — Le général de Pellieux ne s'est
pas exprimé d'une façon précise ; si je m'en souviens, la chose
est restée en suspens.
Me Labori. — Alors, à l'heure qu'il est, la question n'est pas
tranchée. A quel moment M. le colonel Picquart a-t-il déposé sa
plainte en faux ?
M. le colonel Picquart. — Le 4 janvier 1898.
Me Labori. — Le colonel Picquart sait-il pourquoi sa plainte
n'a pas eu de sanction ?
M. le colonel Picquart. — Une instruction a été ouverte.
— 308 —
Me Labori. — Est-ce que, antérieurement, le ministère de la
guerre n'avait pas été sollicité par M. le colonel Picquart de
faire une enquête ?
M. le colonel Picquart — J'avais demandé au commandant
Ravary, à différentes reprises, d'entendre Soutirai n qui, d'après
les renseignements à moi donnés par le général de Pellieux,
serait l'auteur du télégramme Speranza . Le commandant Ra-
vary m'a toujours» opposé une fin de non-recevoir.
A la dernière séance que j'ai eue avec lui, j'ai dit : « Il faut
absolument que cette question reçoive une solution ; je trouve
qu'il serait nécessaire d'approfondir la question avant de tra-
duire le commandant Esterhazy devant le Conseil de guerre, et
si vous ne voulez absolument pas l'éclaircir, je vais m'adresser
à la justice civile ». Il m'a dit : « Je n'y vois aucun inconvé-
nient . »
Me Labori. — M. le colonel Picquart nous a parlé d'une mis-
sion dont il aurait été chargé, pour laquelle il aurait été envoyé
en Tunisie après avoir parcouru une partie de la France, au
mois de novembre 1896. Cette mission était-elle importante ?
M. le colonel Picquart. — Elle n'était pas indispensable, je
crois.
Me Labori. — Il n'est pas indispensable de répondre sur ce
point, dites-vous?
M. le colonel Picquart. — Non. Je dis que la mission n'était
pas indispensable, je crois. Je ne me permettrais pas de juger
mes chefs à ce point de vue-là ; mais enfin, à part moi, je trouve
qu'il n'était pas indispensable d'envoyer quelqu'un.
M* Labori. — En tout cas, est-ce que M. le colonel Picquart
lui-même a toujours très bien compris l'objet de sa mission ?
M. le colonel Picquart. — Non, j'ai mis un peu de bonne
volonté pour comprendre. . . .
Me Labori. — On n'a pas entendu.
M. le colonel Picquart. — J'y ai mis un peu de bonne
volonté.
Me Labori. — Vous avez mis un peu de bonne volonté à vou-
loir comprendre l'objet de votre mission.
Est-ce que, cependant, cette mission ne vous a pas toujours été
présentée comme ayant un caractère d'urgence et de gravité tel
qu'on ne vous a pas permis de faire à Paris les voyages mêmes
qui pouvaient vous être indispensables ou utiles?
M. le colonel Picquart. — On ne s'est pas expliqué d'une
façon très nette à mon égard sur ce point; mais d'après l'ensem-
ble de la situation, je crois que ma présence à Paris n'était
pas souhaitée.
Me Labori. — Et pourquoi M. le colonel Picquart croit-il que
sa présence à Paris n'était pas souhaitée ?
M. le colonel Picquart. — Je n'en sais rien.
Me Labori. — Je demande pardon si j'insiste, mais je demande
au colonel s'il n'en sait rien ou bien s'il n'en veut rien dire ?
— 309 —
M. le colonel Picquart. — Non. Peut-être... Non, il est inu-
tile...
Me Labori.— Si j'ai bien entendu la déposition de M. le colo-
nel Picquart, il nous a dit, à un moment donné, que sa mission
devait aboutir à Gabès. Peut-il expliquer ce quïl entendait
parla?
M. le colonel Picquart. — J'ai dit ceci : c'est qu'au moment
où les affaires Dreyfus ont recommencé, j'ai reçu l'ordre d'aller
sur la frontière tripolitaine; c'est le général Leclerc qui m'a dit
quïl ne me laisserait pas aller plus loin que Gabès.
Me Labori.— Est-ce que le colonel Picquart avait reçu l'ordre
d'aller plus loin que Gabès ?
M. le colonel Picquart . — Le général Leclerc avait reçu
l'ordre de m'envoyer sur la frontière tripolitaine !
Me Labori. — Le général Leclerc avait reçu l'ordre de vous
envoyer à la frontière tripolitaine. Avec quelles troupes ?
M. le colonel Picquart. — Rien n'était spécifié.
Me Labori. — Mais, pour quelles' raisons, M. le général Leclerc
vous a-t-il dit qu'il ne vous laisserait pas aller plus loin ; cela
ne vous a pas paru extraordinaire ?
M. le colonel Picquart. — Il a demandé de nouvelles ins-
tructions.
Me Labori. — Pourquoi ?
M. le colonel Picquart. — Parce qu'il n'y avait pas urgence.
Me Labori. — Est-ce que le point où on envoyait le colonel
Picquart est un point dangereux ?
M. le colonel Picquart. — Ce n'est pas un des points...
les plus sûrs.
Me Labori. — M. le colonel Picquart voudrait-il nous dire
dans quelles conditions sa mission a été interrompue ?
M le colonel Picquart. — J'ai été appelé à Tunis pour ré-
pondre à diverses questions que j'ai énumérées dans ma dépo-
sition.
Me Labori. — J'ai lu dans un journal qu'une dépêche de
l'agence Havas faisait connaître que M. le colonel Picquart avait
écrit à Tunis quïl ne se prêterait à aucune interview ; est-ce que
cette note est exacte ?
M. le colonel Picquart. — Elle est exacte.
Me Labori. — Est-ce que M. le colonel Picquart n'a fait aucune
communication, soit directement, soit indirectement, à un jour-
nal quelconque?
M. LE COLONEL PlCQUART. — ÂUCUne.
M° Labori. — Est-ce que le M. colonel Picquart n'a pas été
reçu à son débarquement par un officier?
Voici quelle est la portée de ma question : je ne voudrais pas
entrer dans un détail excessif, je voudrais savoir si, malgré
la correction parfaite de M. le colonel Picquart, des mesures n'ont
pas été prises, dès son débarquement, pour l'empêcher de com-
muniquer avec qui que ce soit, autrement qu'à la connaissance
de ses chefs ?
— 310 —
M. le colonel Pigquart. — Oui. Il y a bien un officier qui
est venu à Marseille; mais, comme j'avais débarqué avant qu'il
ne me rejoignit, il n'est parvenu à me retrouver que dans mon
compartiment, au moment où le train allait partir. Je n'avais
pas été reconnu ; il m'a fait reconnaître : voilà tout le résultat
auquel il est arrivé. (Rires.)
M« Labori. — Est ce que la correspondance de M. le colonel
Picquart n'a pas été saisie avant son arrivée à Paris ?
M. le colonel Picquart. — Elle a été saisie dans la période
du 7 au 14 novembre, et il n'a passé que la lettre Esterhazy
et la lettre anonyme dont je vous ai parlé, mais que je n'ai plus.
M° Labori. — Qu'est devenu le reste?
M. le colonel Pigquart. — Le reste? il manque* à peu près
quatre lettres.
M' Labori. — Est-ce que ces quatre lettres étaient toutes
fermées de la même manière que celle qui était indiquée tout
à l'heure dans la déposition du témoin?
M. le colonel Pigquart. — Il y en avait deux fermées de
cette façon-là, deux de la façon ordinaire.
Me Labori. — Mais est-ce qu'elles ont été saisies en vertu d'une
saisie régulière?
M. le colonel Picquart. — Elles ont disparu.
Me Labori. — Est-ce que M. le colonel Picquart est en mesure
de prouver que ces lettres ont bien été écrites?
M. le colonel Picquart. — Oui.
Me Labori. — Est-ce que M. le colonel Picquart en a parlé
soit à ses chefs, soit à l'instruction?
M. le colonel Picquart. — J'ai fait une réclamation au direc-
teur des postes et télégraphes de Tunis, le 12 décembre. Il n'a
pas répondu à ma première lettre. Dans ma seconde lettre, je
l'ai mis en demeure de répondre. Il m'a dit qu'une enquête avait
été ouverte, qu'elle n'avait donné aucun résultat.
Me Labori. — M. le colonel Picquart...
M. le Président, à Me Labori. — Vous n'avez pas terminé ?
Me Labori. — Oh non! monsieur le Président.
(Au témoin) : M. le colonel Picquart nous a bien dit qu a son
avis le commandant Esterhazy avait été prévenu de l'enquête
qui avait été faite sur son compte ?
M. le colonel Picquart. — Oui, il a été prévenu au moins
par la lettre anonyme qui disait que M. Castelin allait dénoncer
à la tribune Weil et lui comme complices de Dreyfus.
Me Labori. — A ce moment, vous étiez chef du service des
renseignements ?
M. lé colonel Picquart. — Parfaitement.
MeLABoiu. — Vous n'aviez rien communiqué à M. Leblois?
M. le colonel Pigquart. — Oh ! je n'ai rien communiqué à
M. Leblois qu'en juin, à propos de la lettre que j'avais
reçue...
Me Labori. — En juin 1897?
M. le colonel Picquart. — Parfaitement.
— Mil —
Me Labori. — Par conséquent, à ce moment-là, qui pouvait
être au courant des opérations qui se faisaient relativement à
M. le commandant Esterhazy?
M. le colonel Picquart — Il n*y avait que le personnel très
restreint de mon bureau : il y avail le Ministre, le chef d'Etat-
major, le sous-chef ; il y avait encore, mais d'une façon tout à fait
indirecte et très peu complète, l'agent que j'avais chargé de
surveiller Esterhazy.
M(> Labori — Bien. C'est donc par conséquent nécessaire-
ment par Tune de ces personnes que le fait est venu à la con-
naissance de M. le commandant Esterhazy, soit par elle direc-
tement, soit par quelqu'un qui pouvait tenir la chose d'elle?
M. le colonel Picquart. — Soit par quelqu'un qui pouvait
tenir la chose d'elle : c'est bien cela...
Me Labori. — Alors,M. le colonel Picquart estime que l'aver-
tissement avait pu être donné indirectement, par suite de ren-
seignements résultant d'indiscrétions des personnes dont il
a parlé ?
M. le colonel Picquart. — Je ne crois pas que ce soit par
des indiscrétions. Mais il pouvait y avoir des personnes qui
avaient été mises au courant de cela et qui, alors, ont pu juger
à propos de le communiquer.
Me Labori. — Est-ce que le M. colonel Picquart ne pense pas,
— et je lui demande là son opinion d'ancien chef du service des
renseignements d'une grande puissance, — que toute poursuite
ainsi éventée est pour ainsi dire rendue illusoire si on ne prend
pas immédiatement des mesures tout à fait énergiques?
M. le colonel Picquart. — Oh ! absolument.
Me Labori. — Par conséquent, est-ce que M. le colonel Pic-
quart n'attribue pas, en dehors des éléments qu'il nous a fournis
sur l'instruction, l'insuffisance des charges qu'on a pu recueillir
à un moment donné, à ce fait?
M. le colonel Picquart . — Absolument.
Me Labori. — Cet agent qui a été en rapport avec M. le colo-
nel Picquart au sujet du petit bleu, n'est-il pas le même qui a
fait parvenir le bordereau au ministère, ou par l'intermédiaire
ou le canal duquel ce bordereau est parvenu au ministère?
M. le colonel Picquart. — Oui.
Me Labori. — Par conséquent, au moment où il a fallu parler
de l'origine du bordereau, cette origine a paru grave, suspecte,
plus que suspecte, suffisante comme charge, par cela seul qu'elle
émanait de cet agent ?
M. le colonel Picquart. — Parfaitement.
Me Labori. — Donc, le fait que le petit bleu émanait de la
même provenance, donnait à son origine une gravité particulière?
M. le colonel Picquart. — C'est bien cela.
Me Labori. — Gomment se fait-il, alors que, dans l'instruction,
on conteste aujourd'hui la gravité de cette origine?
M. le colonel Picquart. — On ne conteste pas la gravité de
l'origine ; on conteste l'origine. Si l'origine dont parle Me Labori
— 312 —
était reconnue, on considérerait certainement le cas comme
très grave; mais c'est cette origine qui est contestée, qui a été
contestée à l'instruction.
Me Labori.— Elle a été contestée; il n'est pas possible qu'elle
puisse être contestée ! Et ici nous touchons à un point extrême-
ment grave du procès.
M. le Président. — Mais, permettez, vous n'avez pas à dis-
cuter avec les témoins.
Me Labori. — J'affecte de me tourner vers la Cour pour mon-
trer...
M. le Président. — Posez simplement des questions.
Me Labori. — Mais je fais moi-même, dans ce but, un travail
d'élaboration.
M. le Président. — Vous discuterez dans votre plaidoirie.
Me Labori. — Mais, permettez-moi de faire cette observation:
Je n'ai pas de questionnaire, je suis ma pensée, j'ai un travail
d'élaboration à faire, je suis obligé de faire un raisonnement;
si je le fais à haute voix, je le regrette et je vous en demande
pardon. Enfin, je veux arriver tout de même à suivre ma pensée.
{Au témoin) : Je voudrais savoir comment alors on peut con-
tester l'origine?
M. le colonel Pigquart. — Vous avez, dans le rapport
Ravary, les raisons qui ont amené l'accusation à trouver que
cette origine n'était pas suffisamment justifiée.
Me Labori. — Quelles sont ces raisons ?
M. le colonel Picquart. — Ces raisons susceptibles de faire
naître des doutes? Ce sont les accusations, les essais d'accusa-
tion portés contre moi, d'avoir voulu faire disparaître les déchi-
rures de la photographie, et tout ce qui s'en suit...
Me Labori, se tournant vers la Cour. — Tout cela peut con-
cerner M. le colonel Picquart quant à l'usage qu'il a fait du
document lorsqu'il l'a eu entre les mains; mais, avant qu'il
arrivât entre ses mains, conteste-t-on que le document soit par-
venu par le même canal que le bordereau?
M. le Président. — Vous entendez la question ?
M. le colonel Picquart. — On m'a bien dit que j'avais gardé
pendant trop longtemps le cornet qui contenait les débris\ie la
carte, cornet que j'avais conservé dans mon armoire. Je l'ai
gardé, il est vrai, quelques jours; mais, en mon âme et cons-
cience, je l'ai pris tel qu'on me l'avait donné, et, tel qu'on me
l'avait donné, je l'ai remis au capitaine Lauth.
Me Labori. — Par conséquent, en son àme et conscience, M. le
colonel Picquart affirme que le document a bien l'origine qu'il
indique?
M, le colonel Picquart. — Absolument.
Me Labori. — Si donc M. le colonel Picquart ne disait pas la
vérité, il se rendrait coupable de mensonge et même de faux
témoignage; ?
M. le colonel Picquart. — Parfaitement.
Me Labori. — Il en résulte, monsieur le Président, que si
— 313 —
on ne poursuit pas M. le colonel Picquart de ce chef, c'est que
la question n'esl pas discutée.
Est-ce que M. le colonel Picquart a été, à cet égard, jusqu'il
présent, l'objet d'une information, d'une poursuite quel-
conque?
M. le colonel Picquart! — Pas que je sache.
Me Labori. — Le a me suffit.
M. le colonel Picquart nous a dit qu'il avait recueilli des
renseignements extrêmement défavorables sur M. le com-
mandant Esterhazy au cours de son enquête, enquête — je prie
MM. les jurés de le retenir — qu'il faisait alors comme chef du
service des renseignements, comme soldat, comme homme
d'honneur.
M. le colonel Picquart nous a dit qu'il avait recueilli des
renseignements défavorables ? Voudrait-il être assez bon pour
les préciser?
M. le colonel Pigquart. — Il y en avait de diverses natures.
Il y avait d'abord ceux relatifs à la situation pécuniaire : le
commandant Esterhazy avait eu des affaires d'argent qui
n'étaient pas très claires. Je ne peux pas entrer dans des
détails ; c'est l'instruction qui aurait dû relever tout cela.
Quoi qu'il en soit, il y avait une histoire de loyer de maison
qui n'avait pas été payé, à Gourbevoie.
M. le Président. — Gela n'a aucun rapport....
Me Labori. — Je me permets d'insister pour que les plus
petits détails soient donnés.
AI. le colonel Pigquart. — Il y avait, en outre, une ques-
tion de procès au sujet d'une maison. D'après les renseigne-
ments que m'avait donnés mon agent, dans lequel j'avais une
grande confiance, Esterhazy aurait été condamné pour cela.
Remarquez que je ne certifie pas; mais, enfin, il aurait été con-
damné au sujet d'un procès pour une maison qui lui appartient
ou qui appartient à sa femme, à Paris.
Maintenant, comme preuve qu'il s'occupait particulièrement
de questions d'argent, j'indique qu'il faisait partie du conseil
d'administration d'une Société financière anglaise; c'est une
chose qui est complètement défendue en France aux officiers.
Je l'ai signalée au commandant Ravary, qui m'a dit : « Oh !
en Angleterre, cela n'a pas les mêmes inconvénients, parce
qu'en France on peut être englobé dans la faillite, tandis qu'en
Angleterre, on ne peut pas l'être. » Je n'ai pas très bien com-
pris. (Rires.)
M> Labori. — Je ne sais pas si je pose ici une question à
laquelle le témoin pourra répondre. Je voudrais d'abord deman-
der ceci : M. le colonel Picquart sait-il que M. le commandant
Esterhazy a été l'objet de notes extrêmement favorables, qui
ont été lues au Conseil de guerre?
M. le colonel Pigquart. — .l'ai vu certaines de ces notes
dans les journaux. Je les ai même lues avant le Conseil de
— :H'j -
guerre; j'en ai été extrêmement étonné, parce que les dossiers
du personnel sont essentiellement confidentiels.
Maintenant, il y a une chose qui m'a étonné aussi. On a
parlé de citations; eh bien! je sais que le général Guerrier,
chef de M. le commandant Esterhazy, à Rouen, a fait rayer des
états de service de cet officier une citation qui s'y trouvait
indûment.
AI'' Labori. — Si je comprends bien, ce serait une citation à
l'ordre du jour de l'armée.
M. le colonel Picquart. — Une citation pour faits de guerre
en Tunisie, dont ont parlé les journaux.
Me Labori. — Il se trouverait alors dans les états de services
de Al. le commandant Esterhazy une citation élogieuse.
AI. le colonel Picquart. — Pour faits de guerre en Tunisie.
Le général Guerrier m'a dit, à moi, — il est prêt à en témoi-
gner, — qu'il avait fait rayer cette citation.
Mc Labori. — Cette citation constituerait un faux ou un ren-
seignement erroné.?
M. le colonel Picquart. — Je ne sais pas le nom qu'on peut
donner à cela. (Mouvements divers.)
Ai'' Labori. — Est-ce que AI. le colonel Picquart, au moment
où il a commencé à informer contre AI. le commandant Ester-
hazy, s'est renseigné sur les notes de cet officier ?
M. le colonel Picquart. — Non. Je n'ai pas osé demander
à ce moment-là, le registre du personnel, parce que, le chef du
service des renseignements demandant le registre du personnel,
c'eût été une accusation immédiate contre le commandant Ester-
hazy. On m'a reproché de n'avoir pas dit tout de suite à mes
chefs quels étaient mes soupçons ; mais, avant de porter une
accusation grave contre un officier, j'ai voulu être renseigné.
Me Labori. — Est-ce que l'agent de police dont parle M. le
colonel Picquart est encore au service des renseignements au
ministère ?
M. le colonel Picquart. — Je le crois.
Me Labori. — Alors, c'est que ses déclarations n'ont pas été
suspectées, n'ont pas été considérées comme mensongères?
M. LE COLONEL PlCQUART. — Pas du tout.
Ai" Labori. — M. le commandant Esterhazy aurait été vu,
avant toute dénonciation, d'après ce que nous a dit M. le colonel
Picquart, dans un état d'affolement extraordinaire?
M. le colonel Picquart. — Oui, vers le moment de la publi-
cation du bordereau par le Matin; c'est cet agent qui m'en a
rendu compte.
Me Labori. — C'était justement la question que je voulais
poeer, parce que Al. le colonel Picquart nous avait dit, au cours
de sa déposition, qu'il pourrait citer le nom du témoin qui l'avait
vu. C'est donc cet agent ?
M. LE COLONEL PlCQUART. — Oui.
Me Labori. — M. le colonel Picquart nous a dit encore une
chose, mais je voudrais qu'il précisât sa réponse. Parmi les char-
— 315 —
ges qu'il avait relevées contre M. le commandant Esterhazy se
trouvait celle-ci, à savoir qu'un document du dossier secret
s'appliquait à Esterhazy beaucoup plus qu'à un autre ?
M. le colonel Picquart. — Parfaitement.
Me Labori. — Ou'est-ce que c'est que ce dossier secret ? II y
a donc un dossier secre/ ?
M. le colonel Picquart. — Le rapport du commandant
Ravary en parle.
M° Labori. — Et c'est précisément pour cela, puisque nous en
sommes au rapport Ravary, que je suis en plein dans l'affaire
qui nous préoccupe... Ce dossier secret, depuis quand existe-t-il ?
M. le colonel Picquart. — Je ne pourrais pas vous le dire;
mais le commandant Henry pourra vous donner des renseigne-
ments à ce sujet.
Me Labori. — Est-ce que M. le colonel Picquart a connu ce
dossier quand il était au service des renseignements ?
M. le colonel Picquart. — Je savais qu'il existait, mais je
n'en ai pris connaissance, pour la première fois, que lorsque je
Fai demandé à M. Gribelin, à la lin d'août 1896.
Me Labobi. — Ce dossier existait-il avant l'arrivée de M. le
colonel Picquart au service des renseignements ?
M. LE COLONEL PlCQUART. — Oui.
M" Labobi. — Est-ce qu'il existait en 1894 ?
M. le colonel Pigquart. — Je n'en sais rien... Comment?...
s'il existait, constitué... ?
Me Labobi. — Plus ou moins complet ?.. Car, cela résulte de
la déposition du général deBoisdelïre, qui a parlé de documents
antérieurs et postérieurs à la condamnation de 1894. Mais, en
principe, M. le colonel Picquart sait-il, — s'il ne le sait pas, il
peut avoir une opinion là-dessus, — sait-il qu'un dossier secret
existait en 1894 ?
M. le colonel Picquart. — Je crois qu'il existait; mais, je
vous le répète, le colonel Henry pourra vous donner des rensei-
gnements plus précis à cet égard. Je n'ai, quant à moi, connu
ce dossier que vers la lin du mois d'août 1896.
Me Labobi. — Ici, je vais poser une question que je désire
bien préciser; je ne demande pas à M. le colonel Picquart ce
que contient le document dont il a parlé et qui s'appliquerait à
Esterhazy; je lui demande quelle est sa nature; est-ce une
lettre, est-ce une pièce ?. . . Peut-il nous répondre ?
M. le colonel Picquart. — Ce sont là des choses tout à
fait secrètes. Je désirerais beaucoup parler à cet égard; seule-
ment je considère que je ne puis pas le faire sans être délié
du secret professionnel par M. le Ministre de la guerre. S'il veut
bien m'en délier, je parlerai: sinon, je ne parlerai pas.
Me Labobi. — Monsieur le Président veut-il me permettre de
faire très rapidement une observation à M. le colonel Picquart.
Je crois qu'ici, j'ai déjà eu l'honneur déposer la question à M. le
général de Boisdeffre. .., il ne saurait être question du secret
professionnel, c'est beaucoup plutôt le secret d'Etat... Il
— 31(3 —
me semble que M. le colonel Picquart n'est nullement lié par
ce secret et j'insiste auprès de lui pour qu'il réponde.
M. le colonel Picquart. — Je maintiens ma réponse.
M1' Labori. — Alors, monsieur le Président, voulez-vous me
permettre de vous demander de prier M. l'Avocat général de
porter officiellement la demande de M. le colonel Picquart à la
connaissance de M. le Ministre de la guerre?
M. le Président. — M. l'Avocat général fera ce qu'il croira
devoir faire; mais la Cour n'a pas à statuer là-dessus.
Me Labori. — Est-ce que M: le colonel Picquart a vu l'ori-
ginal du bordereau ?
M. le colonel Picquart. —Je cherche dans mes souvenirs..
Je crois que oui, mais j'ai vu surtout les reproductions pho-
tographiques qui circulaient...
Me Labori. — Qui circulaient, où?... Est-ce dans les bureaux
de la guerre?
M. le colonel Picquart. — Oui.
Me Labori. — Il en a donc été fait des reproductions offi-
cielles?
M. le colonel Pigquart. — Parfaitement.
Me Labori. — Est-ce que ces photographies ont été mises
entre les mains des experts ?
M. le colonel Picquart. — Je le crois, mais je ne puis
l'affirmer; je n'étais pas au Service à ce moment-là.
M*' Labori. — En tout cas, ce qui est certain, c'est qu'on a
fait des photographies du bordereau dans les bureaux de la
guerre, qu'on les a faites officiellement, qu'elles ont une
valeur officielle.
Est-ce que M. le colonel Picquart considère que le bordereau
qui a été publié par le Matin, le 10 novembre 1896, diffère
essentiellement, comme un faux de l'original authentique, du
bordereau véritable ?
M. le colonel Picquart. — Il en diffère si peu. qu'on se
demandait d'où pouvait venir l'indiscrétion.
Me Labori. — M. le colonel Picquart voudrait-il nous dire,
s'il le peut, en combien de fragments était déchiré le petit
bien ?
M. le colonel Picquart. — Je ne saurais dire le nombre,
mais il y en avait beaucoup : il y avait des petits morceaux qui
n'étaient pas plus gros que l'ongle.
Me Labori. — Ce petit bleu, M. le colonel Picquart l'a fait
reconstituer?
M. LE COLONEL PlCQUART. — Oui.
M" Labori. - Et sur quoi M. le colonel Picquart voulait-il
faire disparaître les traces de collage?
M. le colonel Picquart. — Mais sur la photographie.
M> Labori. — Et, avec quelque soin que les photographies
eussent été prises, est-ce qu'on aurait pu faire disparaître les
traces de collage sur l'original ?
M. le colonel Picquart. — Il ne s'agissait pas de faire dis-
— 317 —
paraître les traces sur l'original. L'original n"a jamais été
modifié; une fois collé, on n'y a plus touché. Ce n'est que sur
les photographies que je désirais faire disparaître ces traces de
collage qui étaient très nombreuses et rendaient l'épreuve peu
claire ; et puis, il y avait aussi cette raison que je ne voulais pas
que tout le monde sût d'où, par quelle voie, il nous était arrivé.
Me Labori. — En 1894, — ou plutôt ne nous reportons pas à
cette affaire qui pourrait soulever des susceptibilités : — mais,
d'une manière générale, est-ce qu'on estime au ministère de la
guerre que, quand on poursuit un accusé, on ne doit pas sou-
mettre à ses juges l'original de la pièce pour laquelle on le
poursuit '!
M. LE COLONEL PlCQUART. — Si.
Me Labori. — C'est donc incontestablement l'original qu'on
soumet aux juges?
M. LE COLONEL PlCQUART. — Oui.
M" Labori. — Par conséquent, si les juges avaient eu à sta-
tuer, à ce moment-là, sur la culpabilité éventuelle de M. le com-
mandant Esterhazy, c'est l'original du petit bleu qui leur aurait
été remis ?
M. le colonel Picquart. — Certainement.
Me Labori. — Alors, quelle peut avoir été la portée
des accusations dirigées contre M. le colonel Picquart au point
de vue des retouches faites sur la photographie ?
M. le colonel Picquart. — Je ne l'ai pas comprise.
Mf> Labori. — Est-ce que M. le colonel Picquart connaît le
rapport Ravary?
M. le colonel Picquart. — Je le connais.
Mc Labori. — Est-ce que M. le colonel Picquart a vu le docu-
ment qu'on appelle le document libérateur?
M. le colonel Picquart. — Le général de Pellieux me l'a
montré.
Me Labori. — Est-ce que M. le colonel Picquart connaissait le
document antérieurement. ?
M. LE COLONEL PlCQUART. — Oui.
Me Labori. — Est-ce que ce document faisait partie du dossier
secret 1
M. le colonel Picquart. — Ce document, c'est celui que le
colonel Henry prétend avoir vu sur ma table, et vous voyez le
lien qu'on met entre la disparition du document libérateur et
la visite de Me Leblois dans mon bureau !
Me Labori. — Mais ce document n'est-il pas la copie de celui
auquel il a été fait allusion dans Y Eclair du 15 septembre
1896?
M. le colonel. Picquart. — Je viens de répondre, puisque
c'est la pièce où se trouvent ces mots : « Cette canaille
de D... »
Me Labori. — A ce moment, M. le colonel Picquart a été ému
de la publication, il nous en a parlé dans sa déposition ; n'a-t-il
pas demandé une enquête ?
— 318 —
M. le colonel Picquart . — J'ai demandé une enquête par
écrit.
Me Labori. — L'a-t-on faite?
M. le colonel Picquart. — Je ne crois pas qu'on l'ait faite ;
en tous cas, on m'a dit : On ne peut pas faire cela... Je deman-
dais même que l'on lit faire une saisie dans les bureaux du
journal.
M0 Labori. — Est-ce que le fait de livrer une pièce de cette
nature n'est pas un fait d'une gravité exeptionnelle ?
M. le Colonel Pigquart. — L'article de Y Eclair ne parlait
que de la pièce, et même il en parlait d'une façon incomplète,
ou, plutôt, d'une façon trop complète....
Me Labori. — Mais le fait même de parler d'une pareille pièce,
de la part de ceux qui en ont eu connaissance à raison de
leurs fonctions, ne constitue-t-il pas un fait de la plus haute
gravité?
M. le colonel Pigquart. — Oui.
M. Labori. — Si M. le colonel Picquart l'avait commise, ou
l'avait pu commettre, estime-t-il que, pendant une seconde
encore, on l'aurait maintenu à la tête du service si important
des renseignements, dont il était le chef?
M. le colonel Pigquart. — Assurément non.
M° Labori. — Comment M. le colonel Picquart explique-t-il
que l'enquête n'ait pas été faite ou n'ait pas abouti ?
M. le colonel Pigquart. — On ne voulaitpeut-être pas faire
de bruit autour de cette affaire .
Me Labori. — Est-ce que M. le colonel Picquart a entendu
parler d'une certaine dame voilée, à propos de l'alfaire Ester-
hazy ?
M. le colonel Picquart. — J'ai lu cela clans les journaux.
Me Labori — Est-ce que cette dame voilée ne. signe pas
Speranza, ou, tout au moins, est-ce que ce nom peut lui être
appliqué ? n'est-ce pas le même que celui dont étaient signés
une lettre et un des télégrammes adressés à M. le colonel Pic-
quart ?
M. le colonel Picquart. — Parfaitement, la lettre et le télé-
gramme en question étaient signés Speranza.
Me Labori. — Maintenant, j'aborde un autre ordre d'idées :
j'arrive aux lettres du général Gonse... Est-ce que M. le colonel
Picquart ne s'est pas opposé toujours à leur publication 1
M. le colonel Pigquart. — Oui, de la façon la plus
absolue.
Me Labori. — Et cependant, est-ce qu'au point de vue moral,
et, en raison des accusations de toute nature, d'un caractère
infamant, qui étaient portées contre lui, la publication de ces
lettres ne pouvait pas avoir une importance considérable ?
M. le colonel Pigquart. — Je n'ai pas à le rechercher, mais
j'ai agi de la façon la plus énergique, auprès des personnes qui
en avaient pris copie, pour qu'elles ne publient pas ces lettres.
Me Labori. — M. le colonel Picquart voudrait-il nous dire,
— 3J9 —
ou nous redire, à quelle époque il est allé chez vl . Leblois pour
la première fois?
M. le colonel Pigqu art. — Pour lui parler...
Me Labori. — Je veux dire l'époque à laquelle M. le colonel
Picquart a, pour la première fois, parlé à M. Leblois des choses
personnelles dont il est question aujourd'hui, au sujet des
indiscrétions commises 1
M. le colonel PicQE \itT. — C'est au mois de juin 1897.
Me Labori. — Par conséquent, M. le colonel Picquart affirme
qu'il est faux qu'en 1896, et notamment au mois de novembre,
il ait communiqué à M. Leblois quoique ce soit qui eût trait aux
affaires dont nous nous occupons aujourd'hui ?
M. le colonel Picquart. — De la façon la plus absolue?
Me Labori. — Maintenant, M. le colonel Picquart voudrait-il
nous expliquer dans quelle intention, dans quel dessein et pour-
quoi il est allé chez M. Leblois en 1897?
M. le colonel Picquart. — J'ai été chez M. Leblois, comme
je l'ai déjà dit, après la réception de cette lettre du colonel
Henry, qui était menaçante pour moi, qui m'accusait après
enquête — le mot est dans la lettre — de faits très graves
dont je n'étais pas coupable.
Me Labori. — Est-ce que M. le colonel Picquart n'a pas été,
au cours de sa mission, l'objet de paroles fort amicales et flat-
teuses de la part de M. le général Gonse?
M. le colonel Picquart. — La correspondance du général
Gonse était toujours conçue dans les termes les plus amicaux.
Me Labori. — Est-ce qu'on ne traitait pas M. le colonel Pic-
quart, pendant ce temps, avec les plus grands égards? Lui
facilitait-on les démarches qu'il pouvait avoir à faire, au point
de vue des dépenses qu'elles comportaient...?
M. le colonel Picquart. — De la façon la plus complète.
Me Labori. — ... lui faisant comprendre que si des indemnités
lui étaient nécessaires, notamment à raison de son changement
d'uniforme, tout lui serait payé largement ?
Ne lui offrait-on pas d'expédier ses chevaux d'un endroit à
l'autre, sans qu'il eût à revenir à Paris ou à faire des démar-
ches, et tout cela aux frais du ministère ?
M. le colonel Picquart. — On a eu les plus grands égards
pour moi.
Me Labori. — Est-ce que M. le commandant Henry était
encore commandant, en juin 1897, quand il écrivait sa lettre à
M. le colonel Picquart? '
M. le colonel Picquart. — Oui.
M'1 Labori. — Gomment M. le colonel Picquart explique-t-il
que Ai. le commandant Henry lui ait écrit à lui, qui était son
chef, cette lettre menaçante ?
M. le colonel Picquart. — C'est justement cela qui nra fait
penser qu'il y avait quelque chose de très grave ; car autrement
il était inadmissible qu'un subordonné pût écrire une pareille
lettre.
— 320 —
Me Labori. — Il ne l'aurait donc écrite que parce qu'il se
sentait soutenu?
M. le colonel Pigquart. — En tout cas, il croyait avoir
quelque chose de très grave contre moi.
Me Labori. — Mais, en tout cas, dans les faits qu'on impute
à M. le colonel Picquart aujourd'hui, y en a-t-il qui sont posté-
rieurs à 1896? car tous les faits dont nous venons de parler se
placent en 1896.
M. LE COLONEL PlCQUART. — Non.
3,1e Labori. — Il n'y en a pas... Est-ce que tous les agisse-
ments de M. le colonel Picquart n'étaient pas à la connaissance
de tous ses chefs et des officiers de son bureau ?
M. le colonel Picquart. — Absolument.
M« Labori. — Pourquoi alors n'a-t-on pas eu à ce moment-là
l'attitude qu'on prend depuis?
M. le colonel Pigquart. — Je n'en sais rien.
Me Labori. — Qui a succédé à M. le colonel Picquart?
M. le colonel Picquart. — J'ai remis le service au général
G-onse; mais, comme il est difficile que le sous-chef d'jJat-maj or
général soit à la tête de ce service, car ses hautes fonctions sont
déjà fort chargées, je crois que c'est le commandant Henry qui
en remplit les fonctions.
M1 Labori. — Est-ce que, dans un cas aussi grave que celui
de M. le commandant Esterhazy, au moment où le chef des ren-
seignements était sur la voie d'une grave inculpation de trahi-
son, est-ce que, dis-je, l'arrestation de M. le commandant Ester-
hazy n'était pas une mesure presque nécessaire pour arriver à
la découverte de la vérité?
M. le colonel Picquart. — C'était mon avis ; mais mon avis
ne devait pas prévaloir. J'avais des chefs qui pouvaient avoir
une autre façon de voir.
Me Labori. — Mais, sans arrêter un officier, ne serait-il pas
possible de le mettre en surveillance ? Ne serait-il pas possible
de s'assurer en quelque sorte de sa personne et de le garder à
vue, de manière à ne pas lui permettre de se livrer aux agisse-
ments les plus repréhensibles et de se mettre à l'abri ?
M. le colonel Picquart. — Certainement. Esterhazy avait à
son actif de quoi être mis aux arrêts de rigueur... et même de
forteresse. {Rires.)
Me Labori. — M. le colonel Picquart n'agissait-il pas, dans
* tout ce qu'il a fait à l'égard de M. Esterhazy, en 1896, en vertu
d'un mandat, et à la connaissance de ses chefs, —je ne dis pas
d'un mandat spécial, mais en vertu d'un mandat ; d'un mandat
général qui relevait de sa situation même et de ses fonctions ?
M. le colonel Picquart. — Sauf la toute première partie de
mon enquête sur Esterhazy, avant que je ne fusse bien fixé sur
l'accusation de trahison à porter contre cet officier, j'ai toujours
agi en rendant compte à mes chefs ; je n'ai pas toujours rendu
compte à mes chefs directs, j'ai quelquefois sauté un échelon
mais j'ai toujours rendu compte à l'un de mes chefs.
— 3-21 —
Me Labori. — Je voudrais maintenant, Monsieur le Président,
si vous me le permettez, soumettre h M. le colonel Picquart un
certain nombre de points qui ont été examinés dans l'audience
d'hier et dans l'audience d'aujourd'hui, en présence de certains
témoins qui sont en contradiction manifeste avec lui. Je vou-
drais d'abord m'occuper de la déposition de M. le général de
Boisdeffre.
M. le colonel Picquart aurait été, dit M. de Boisdeffre, - -je lis
d'ailleurs la sténographie, — « dans un état d'esprit qui ne lui
permettait pas de s'occuper d'une façon aussi satisfaisante qu'il
le fallait de son service, il était absorbé par une seule idée ; le
ministre a pensé qu'il était intéressant de lui donner une mis-
sion extérieure qui lui permît de rentrer dans des conditions
d'esprit normales . »
Est-ce que jamais on a objecté à M. le colonel Picquart qu'il
n'était pas en état de remplir son service?
M. le col< >nel Picquart. — On m'a bien dit que j'avais une
idée fixe : mais je crois avoir rempli mon service comme d'ha-
bitude. Je sais même qu'une fois, on m'a dit : « Mais ne vous
occupez pas toujours de cette affaire...! » Je crois avoir dit tout
à l'heure que je m'occupais de beaucoup d'autres choses: je
m'occupais beaucoup de cette affaire, avec persévérance, mais
non pas d'une façon absolue.
Me Labori. — Et pourquoi M. le colonel Picquart s'occupait-il
de cette affaire d'une façon incessante ?
M. le colonel Pigquart. — Parce que je la jugeais très
importante.
Me Labori. — Obéissiezvous, en vous en occupant, à un
devoir de conscience ?
M. le colonel Picquart. — Certainement.
Me Labori. — Et si vous avez continué à vous en occuper,
était-ce parce que vous obéissiez à un devoir de conscience ?
M. le colonel Pigquart. — Absolument.
Me Labori. — Avez-vous senti qu'en vous occupant de cette
affaire, vous alliez contre votre carrière militaire et contre vos
intérêts ?
M. le colonel Pigquart. — Mon Dieu !... Oui.
Me Labori. — Vous avez cependant continué ?
M. le colonel Picquart. — Oui, mais je n'avais pas l'opposi-
tion absolue de mes chefs ; je sentais que je n'étais pas en com-
munion d'idées complète avec eux, mais ils ne me disaient pas
de m'arrêter ; sans cela, j'aurais rempli mon devoir d'officier, je
me serais arrêté. Je ne sais pas trop ce que j'aurais fait après...,
mais je me serais arrêté.
Me Labori. — Il a été un moment où M. le colonel Picquart
s'est senti encouragé ?
M. LE COLONEL PiGQUART. — Oui.
Me Labori. — Puis, à un moment donné, cette disposition
favorable de vos chefs a changé ?
il
322
M. le colonel Pioqu art. — Oui, mais il? ne m'ont pas dit
de m'arrêter.
Me Labori. — Cependant. M. le colonel Picquart a senti que
les dispositions de ses chefs n'étaient pas les mêmes?
M. legolonel Picquart*. — De certains de mes chefs.
M" Labori. — A ce moment-là, M. le colonel Picquart ne pou-
vait ignorer, et il a dû le comprendre, qu'en se heurtant aux
sentiments de ses chefs, il pouvait briser son admirable car-
rière.
M. le colonel Picquart. — Mon Dieu!... Je répète que, si
on m'avait donné l'ordre de cesser, j'aurais cessé: je sentais
simplement que ce n'était pas très agréable; j'ai continué tout
<!'■ même parce que j'ai pensé que c'était mon devoir; je n'au-
rais cessé que sur un ordre formel... Je le répète, je ne sais pas
ce que j'aurais fait ensuite, mais j'aurais cessé.
Me Labori. — Cet ordre formel, M. le lieutenant-colonel Pic-
quart ne Ta jamais reçu ?
M. LE COLONEL PlCQUART. — Non.
Me Labori. — Monsieur le colonel Picquart sait il les expli-
cations que M. le général Gonse donne de sa correspondance,
correspondance qui a été analysée, publiée dans un journal,
ou dans certains journaux, et dont a parlé M. Scheurer-Kest-
ner à la barre, ce qui fait que cette correspondance appartient
à la justice?
M. le colonel Picquart. — Je n'en ai pas une idée très
nette.
Me Labori. — Eh bien! je vais demander à M. le colonel
Picquart la permission de lui faire connaître les explications
de M. le général Gonse :
Mes lettres, a-t-il dit, avaient un seul but, — je ne les réciterai pas,
puisqu'un journal les a publiées ce matin, — elles n'avaient qu'un
but, rechercher si le commandant Esterhazy était réellement cou-
pable.
Puis, plus loin :
Il n'entrait pas dans ma pensée de demander au colonel Picquart
de revenir sur l'affaire Dreyfus ; c'était l'affaire Esterhazy, seule, qui
était en cause dans ces lettres.
Voilà ce que je tenais à établir.
Voilà ce que disait M. le général Gonse à l'audience d'avant-
hier, et, à l'audience d'hier, M. le général Gonse, tenant à pré-
ciser ses déclarations au suj<-t de ces lettres, les reprenait.
il disait encore — c'est le point que je me permets de
signaler au témoin :
Je lui ai dit alors : « Il faut distinguer les deux affaires, d'une part
celle du capitaine Dreyfus et de l'autre celle du commandant Ester-
hazy. et ne s'occuper que de l'affaire Esterhazy » et je lui dis que s'il
— 323 —
était sûr d'avoir un traître sous la main, il fallait le poursuivre et
arriver à la découverte de la vérité.
Je demande au témoin : Est-ce que le bordereau attribué en
1894 au capitaine Dreyfus n'était pas la base de l'accusation,
ou de la présomption do culpabilité qui, aux yeux de M. le
colonel Picquart, pesait sur Esterhazy, base plus solide même
que la dépêche, le petit bleui
M. le colonel Picquart. — Pour moi, c'était la base la plus
sérieuse.
Me Labori. — Est-ce que M. le colonel Picquart en avait l'ait
part à M. le général Gonse ?
M. le colonel Picouart . — Parfaitement.
Me Labori. — Gomment alors M. le le général Gonse pouvait-il
dire qu'il fallait distinguer l'affaire Dreyfus de l'affaire Ester-
hazy ?
M. le colonel Picquart. — Gela, il me l'a dit, c'est très juste;
il m'a dit qu'autant que possible il ne fallait pas confondre,
qu'il fallait continuer l'affaire Esterhazy, mais ne pas la mêler
à l'affaire Dreyfus .
Me Labori. — Mais si M. le commandant Esterhazy avait été
reconnu être fauteur du bordereau, l'accusation portée de ce
chef contre Dreyfus ne tombait-elle pas nécessairement?
M. le colonel Pigquart. — Oui, c'est pour cela que je n'ai
jamais bien compris cette disjonction. (Rires clans l'audi-
toire.)
Me Labori. — M. le général Gonse parle, dans la même dépo-
sition, de documents dont il était question relativement à M. le
commandant Esterhazy :
Il (c'est le colonel Picquart) me disait, notamment, que le comman-
dant Esterhazy allant sur les champs de tir au milieu des officiers
d'artillerie, leur avait demandé des renseignements confidentiels et
secrets, et qu'il leur avait fait des questions indiscrètes au point de
vue de la défense nationale. Le colonel Picquart me dit. en outre,
que, rentré à son régiment, il avait fait copier par des sous-officiers
et des secrétaires des documents confidentiels ; il parlait aussi d'écri-
ture; nous n'en parlerons pas, c'est un fait connu.
Sont-ce les documents dont il est question dans une lettre de
M. le général Gonse ?
M. le colonel Picquart. — Très probablement. Puisque le
général Gonse ne voulait pas que je m'occupe de l'affaire Drey-
fus, je ne devais pas faire rechercher si Esterhazy avait fait
copier les documents cités dans le bordereau, mais je devais
rechercher si Esterhazy avait fait copier d'autres documents.
Me Labori. — Est-ce que M. le colonel Picquart a eu des rap-
ports directs avec M. le Ministre de la guerre Billot ?
M. le colonel Picni art. — Un chef du service des rensei-
gnements a toujours des rapports directs avec le Ministre.
— 324 —
M° Labori. — Mais à propos de cette affaire?
M. le colonel Pigquart. — Je préfère ne pas répondre à la
question.
Me Labori. — M. le colonel Picquart dit que M. le comman-
dant Lauth lui reproche d'avoir conservé par devers lui le dos-
sier pendant trop longtemps, ou le cornet plus exactement. . .
Voici la sténographie même de la déposition de M. le comman-
dant Lauth :
Le passage (du rapport de M. le commandant Ravary) où il est
dit que le coloneJ Picquart avait gardé les fragments pendant plus
d'un mois n'est pas tout à fait exact; il pouvait s'être écoulé six ou
huit jours...
Et ici je me permets de faire remarquer que le rapport
Ravary dit un mois ; voilà donc un rapport officiel qui est en
contradiction absolue avec l'observation d'un témoin. Mais il
est intéressant de retenir la déclaration de M. le commandant
Lauth sur ce point, car elle est absolument conforme à ce que
nous a dit M. le colonel Picquart.
M. le colonel Picquart. — Mais le commandant Lauth
n'était pas chef de service; j'étais chef de service et, en cette
qualité, j'avais parfaitement le droit de recevoir des docu-
ments et de les garder aussi longtemps que bon me semblait.
Me Labori. — A quel titre M. le commandant Lauth pouvait-
il s'étonner que M. le colonel Picquart eût gardé ces documents
pendant quelques jours?
M. le colonel Pigquart. — Cela provient d'une routine. Je
vous ai dit qu'autrefois le commandant Henry repassait direc-
tement au capitaine Lauth, après en avoir trié une certaine
partie, les pièces en langue étrangère, parce que le comman-
dant Henry ne connaît pas les langues étrangères.
Me Labori. — M. le colonel Picquart sait-il que M. le comman-
dant Lauth a porté contre lui une certaine accusation de falsifi-
cation de documents?
M. le colonel Picquart. — De falsification de documents!
M° Labori. — Parfaitement; et, si M. le colonel Picquart veut
me le permettre, je vais lui lire le passage de la déposition de
M. le commandant Lauth; il verra de quoi il est question.
M. le commandant Lauth avait d'abord répondu à ce qui lui
était demandé concernant les opérations sur le petit bleu; puis :
Quant au point de savoir la manière dont j'ai pris la question à ce
moment, je répondrai que je ne l'ai pas prise tout à fait comme une
proposition en vue de me faire faire un faux... Je ne l'ai pas prise
tout à fait comme telle à ce mo?neni-là< Mais j'ai vu depuis l'usage
que le colonel Picquart voulait faire de ce télégramme, je me suis
rappelé alors la proposition qui m'avait été laite et je me suis rap-
pelé le refus que j'avais opposé d'y obtempérer.
M. le colonel Pigquart. — Le refus de faire quoi? Quelle
opération ?
. . ■. ) -
Me Labori. — Voici tout le passage...
Voici d'abord la question que je posais à M. le commandant
Lautli :
M> Labori. — Je désirerais savoir quelle est la portée exacte des
paroles suivantes du commandant Lauth : « Je n'ai pas ainsi compris
les choses, à ce moment-là . » Quelle est l'interprétation que donne
M. le commandant Lauth ? Est-ce l'interprétation de ces sentiments à
ce mom,ent,-là, ou celle d'aujourd'hui?
M. le commandant Lauth. — A ce mome?it, j'ai refusé absolu-
ment et d'une voix si haute, que le bruit de mon refus a passé à tra-
vers les murs et qu'au moment où je suis sorti du bureau du colonel,
deux de mes camarades m'ont demandé : « Qu'y a-t-il, vous venez de
vous disputer? » Je leur répétai ce qui venait, de se [tasser.
Me Labori. — Je voudrais arriver à une grande précision dans la
réponse. M. le commandant Lauth a dit : « à ce moment-là ». Je lui
demande quelle a été son interprétation à ce moment-là et si elle
était la même que celle d'aujourd'hui. Je lui demande enfin si l'inter-
prétation qu'il nous a faite dans sa réponse est celle d'aujourd'hui
ou celle d'alors?
M. le commandant Lauth. — A ce mo?nent-là , le colonel Piequart
voulait me faire certiiier que cette écriture, que je ne connaissais pas,
était celle d'une personne dont, lui, il connaissait fort bien l'écriture,
et pour laquelle il ne pouvait pas avoir le moindre doute; car ces
deux écritures n'étaient pas du tout semblables, ni comparables. Je
n'ai pas insisté, parce que lui-même n'a pas insisté, et, devant mon
refus, l'incident a été clos, et nous nous sommes séparés ainsi. Je
n'avais pas à en rendre compte à mes chefs; je n'en ai rendu compte
que lorsqu'on m'a interrogé, an moment des enquêtes à propos du
commandant Esterhazy.
Il en résulte donc, et la déposition de M. le commandant
Lauth a été très nette à cet égard, qu'il accusait M. le colonel
Picquart d'avoir connu l'écriture du petit bleu et d'avoir
exigé que M. le commandant Lauth certifiât que cette écriture
était d'une autre personne, ce qui était inexact. Gela consti-
tuerait manifestement une opération frauduleuse, la piession
d'un chef sur un subordonné pour arriver à ce qu'il certifiât
comme exact un fait faux. Je pose la question à M. le colonel
Picquart.
M. le colonel Pigquart. — C'est absolument inexact. Je
m'élève de la façon la plus formelle là contre ; il n'y a qu'à
relire quelle a été ma demande au commandant Lauth. Je lui
ai dit : « Vous serez là pour témoigner de qui cela vient; vous
savez que c'est d'un tel... » Et il me répondit : « Oh ! non... je
vous assure en mon âme et conscience que je n'ai pas cette
écriture dans la tête, absolument pas. »
Me Labori, au Président qui parait vouloir interroger
M. le colonel Picquart. — Le témoin n'a-t-il pas encore
quelque chose à dire ?
M. le colonel Picquart. — Je dis ceci : sur quoi se base
l'interprétation du commandant Lauth ?
— 326 —
M. le Président, à M. le colonel Picquart. — Voulez-vous
me permettre aussi quelques questions? Est-ce qu'à un moment
donné et à une époque qu'il n'est pas possible de préciser, vous
n'étiez pas dans votre bureau au ministère, ayant à côté de
vous Me Leblois, et sur votre table, devant vous, n'y avait- il
pas deux dossiers, l'un concernant les pigeons-voyageurs,
l'autre- qui était dans une enveloppe, cette enveloppe étant
ouverte sur l'un de ses côtés'/
M. le colonel Picquart. — Une enveloppe ouverte sur un
de ses côtés?
M. le Président. — Une enveloppe contenant un dossier?
M. le colonel Pigquart. — Je ne m'en souviens pas, mon-
sieur le Président.
M. le Président. — Vous rappelez-vous avoir fait venir
M. Leblois dans votre cabinet?
M. le colonel Pigquart. — Oui, monsieur le Président.
M. le Président. — A quelle époque, vous le rappelez-vous?
M. le colonel Picquart. — Il est venu au printemps de 1896,
pour deux affaires, une affaire Boullot et une affaire de pigeons
voyageurs, sur laquelle je vous demanderai de dire deux mots.
M. le Président. — J'allais vous le demander : qu'est-ce que
ce dossier de pigeons-voyageurs, n'est-ce pas un dossier
secret ?
M. le colonel Pigquart. — Il y en a deux : l'un qui est ren-
fermé dans un carton, qui ne contient que des textes relatifs
aux pigeons, avec quelques articles de journaux sur la colom-
bophilie : ce sont des choses qui ne sont pas secrètes; c'est ce
dossier que j'ai communiqué à M. Leblois. Maintenant, il y aun
autre dossier de pigeons voyageurs qui, lui, est absolument
secret ; il contient des renseignements auxquels M. Leblois
n'avait rien à voir. C'est donc le premier dossier... et justement,
comme il y avait déjà eu confusion sur ce point, j'avais demandé
qu'on apportât au Conseil d'enquête le dossier des pigeons
voyageurs ; et, comme par hasard, c'est le dossier secret qu'on
a apporté f {Rires.)
M. le Président. — Vous aviez, à côté de ce dossier de
pigeons voyageurs, un autre dossier; sur ce dossier il y avait
la lettre H écrite au crayon bleu...
M. le colonel Picquart. — Vous donnez, Monsieur le Pré-
sident, le signalement de l'enveloppe du dossier secret ; or,
jamais je n'ai eu ce dossier sur ma table quand M. Leblois
était là. Du reste, il y en a une raison bien simple; ce dossier
n'a été entre mes mains que de la lin d'août au commencent
de novembre, et M. Leblois a quitté Paris le 5 août pour n'y
rentrer que le 5 novembre.
M. le Président, à VHuissicr-audicncier. — Faites appeler
M. Gribelin.
327 —
CONFRONTATION
de 31. le lieutenant -colonel Piequart avec lOI. Gri-
Im lin. le commandant Ravary, le commandant
I, a ut li et le g,énc»cal de Pc»I lieux.
M. le Président, au témoin Gribelin. — Avez-vous entendu
de votre place les explications que vient de nous donner M. le
co1 on el Piequart?
M. < rRIBELIN. — Oui.
M. le Président. — Ou'avez-vous à y répondre?
M. Gribelin. — Je suis dans l'obligation de donner à mon
colonel, non pas un démenti, cela ne serait pas poli, mais de lui
dire qu'il se trompe... Je vais répéter ma déposition : Je suis
rentré, un soir d'octobre 1896. dans le bureau du colonel Pic-
quart pour prendre congé ; il était assis à sa table ayant à sa
droite le dossier des pigeons voyageurs et à sa gauche le dossier
([ne je lui avais remis entre le 28 août et le 5 septembre ; il était
contenu dans une enveloppe qui portait le paraphe du comman-
dant Henry; c'est à cela que je l'ai reconnu.
M. le Président. — C'était le dossier qui vous avait été
demandé longtemps auparavant?
M. Gribelin. — Le colonel me l'avait demandé fin août ou
commencement septembre; c'était certainement entre le 28 août
et le 5 septembre, puisque j*étais parti en permission de vingt
jours, accordée par le colonel le 5 septembre.
M. le Président. — Y avait-il un des côtés de cette enveloppe
qui était ouvert ?
M. Gribelin. — Au momentoù je l'ai remise, je ne puis affirmer
qu'elle était fermée ou ouverte; mais quand je l'ai vue, il y
avait un côté de l'enveloppe ouvert.
M. le Président. Vous n'aviez vu aucune pièce?
M. Gribelin. — Non. Monsieur le Président, le dossier était
tout fermé.
M. le Président. — Vous n'avez constaté que le paraphe du
colonel Henry... (A M. le colonel Piequart) Vous entendez,
colonel, ce que dit le témoin?
M. le colonel Picquart. Parfaitement, Monsieur le Pré-
sident. Voulez-vous me permettre de demander au témoin en
quoi consiste ce paraphe?
M. Gribelin. — Il y avait une H puis un signe... et ce paraphe
ressemble à sa signature.
M. le colonel Picquart. — Il y a là une question de date
qui m'étonne beaucoup. Jamais je n'ai eu ce dossier sur ma
table quand M. Leblois est venu me voir, par la raison que j'ai
demandé le dossier fin août ou commencement septembre et
que je ne l'avais plus en ma possession au commencement de
novembre.
— 328 —
Oserais-je vous prier, monsieur le Président, de poser cette
question au témoin : Se souvient-il comment ce dossier a été
rendu au Service ?
M. Gtribélin. — J'ai dit une première fois que je croyais que
le général Gonse lavait repris au départ du colonel Picquart ;
mais le général Gonse l'avait repris au colonel Picquart
quelques jours avant son départ; je crois que c'est le 12
novembre.
M. le colonel Picquart.. — Je tiens à faire remarquer cela,
parce que je ne crois pas à la mauvaise foi de M. Gribelin, mais
à un défaut de mémoire ou à une confusion de dossier : je sais
que M. Gribelin est un parfait honnête homme. .,
M. le Président. — J'ai demandé tout à l'heure des rensei-
gnements au général Gonse et il a donné sur son compte les
meilleurs renseignements.
M. le colonel Picquarï. — Je ne le crois pas capable de com-
mettre une infamie; mais je le crois capable de se tromper.
M. Grirelln, — Vous pouvez croire que, ce quejedis, je l'ai
vu.
M. le colonel Picquart . — Mais, moi, je dis que non.
Me Labori. — Voulez-vous me permettre, monsieur le Prési-
dent, de vous prier de demander à M. Ravary pourquoi ce fait
ne figure pas à son rapport?
M. le Président, à M. Ravary qui est appelé à la barre.
— Le défenseur me prie de vous demander pour quel motif
les faits dont je viens de parler et sur lesquels le témoin
vient de s'expliquer, ne figurent pas dans votre rapport?
M. le commandant Ravary. — C'est que le colonel Henry a
fait une déclaration qui se trouve tout entière dans sa déposi-
tion ; il a dit qu'en entrant un soir chez le colonel Picquart, il
avait vu assis à gauche M. Leblois, à droite le colonel, qu'au
milieu d'eux se trouvait un dossier secret et qu'une pièce était
étalée sur laquelle il y avait : « Cette canaille de D... » ; c'est
la déposition exacte du commandant Henry.
M. le Président, cherchant du regard clans V auditoire . —
M. le colonel Henry est-il ici?
M(î Clemenceau. — Monsieur le Président se rappelle que le
colonel Henry était souffrant...
M. le Président. — Mais il devait revenir...
M. L'Huissier audiencier. — M. le général Gonse dit qu'il
pourra venir demain.
Me Labori. — Je voudrais que M. le commandant Ravary ne
s'en allât pas parce qu'il peut être utile... Voici ce qu'on lit dans
son rapport :
Un soir que le colonel Henry, de retour à Paris, était rentré chez
le colonel Picquart, il aperçut M. Leblois, avocat, qui lui faisait de
nombreuses visites; ils étaient assis à son bureau compulsant le
dossier secret, et une feuille comportant les mots « Cette canaille de
D... » était sortie du dossier et étalée sur le bureau.
- 329 -
( )r. M. le colonel Henry n'a rien dit de pareil, hier. On a fait
venir M. Gribelin qui, lui, a vu le dossier non ouvert, et ensuite
nous retrouvons le mélange des deux personnages, M. le colo-
nel Henry et M. Gribelin, avec une autre version...
M. le Président. — Il serait préférable d'attendre le colonel
Henry...
M. le commandant Ravary. — Il y a ici le greffier qui était
avec moi et qui pourrait témoigner de la chose...
Me Labort. — Il ne s'agit pas de savoir si c'est vrai ou pas
vrai; je ne me permets de douter de la parole d'aucun témoin,
mais j'ai le droit, quand je me trouve en face de membres du
Parquet militaire, d'examiner la manière dont sont faits les
documents officiels qui émanent d'eux; eh bien ! je constate une
singulière contradiction î
On attache aujourd'hui à la déposition de M. Gribelin une
importance que nous voyons... M. le commandant Ravary
n'attachait pas moins d'importance au fait Henry. Or, du fait
Henry, on n'en a pas déposé : du fait Gribelin, on n'enapasparlé;
je demande à M. Ravary, aujourd'hui, de nous dire pourquoi
cette singulière composition de son rapport sur ce point.
M. le commandant Ravary. — Les faits que je viens de rela-
ter tout à l'heure étaient suffisants pour montrer l'incorrection
de la conduite du colonel Picquart dans cette affaire. (Bruyants
murmures dans V auditoire.)
Me Labori. — Je prie MM. les jurés de retenir les paroles que
M. Ravary a prononcées... et je veux dire en passant qu'on
semble, dans cette affaire, avoir un peu trop, d'une manière
générale, procédé de la sorte. Il s'agit de savoir ici, non pas si
un fait est de nature à porter atteinte à l'honneur d"un homme,
mais s'il est vrai. Or, quani j'arrive à montrer qu'il n'est pas
vrai, M. Ravary me montre qu'il est déshonorant pour M. Pic-
quart. Voilà toute la question.
M. le commandant Ravary. — Voulez-vous me permettre
d'ajouter un mot. J'avais à faire le procès du commandant Ester-
hazy. et l'accusation portée contre lui était basée sur deux faits :
sur une identité d'écriture et sur une carte-télégramme. Eh bien !
la carte-télégramme, pour lui donner un caractère d'authenticité,
il fallait au moins chercher les circonstan< es mystérieuses dans
lesquelles elle avait été trouvée ; il a fallu par conséquent m'en-
quérir auprès de tous les officiers d'Etat-major du bureau des
renseignements, pour savoir quels avaient été les agissements
de M. le colonel Picquart, et c'est ainsi que j'ai été amené à
savoir la visite de M. Leblois à M. le colonel Picquart.
Me Labori. — Je crois que le témoin ne comprend pas, mais
cela n'a pas d'importance. [Murmures.) Ce sont MM. les
jurés qui doivent comprendre ; les témoins, il suffit qu'ils soient
de bonne foi et sincères.
Me Clemenceau. — Monsieur le Président, j'ai une question
à poser sur l'incident. M. le colonel Picquart a dit qu'il avait
pour M. Gribelin...
°30
ool
M. le colonel Picquart. — La plus grande estime.
Me Clemenceau. - Je voudrais lui demander quelle opinion
il a sur M. Leblois.
M. le Président. — Voyons, c'est l'ami de M. le colonel Pic-
quart !
M. le colonel Picquart. — C'est un vieil ami dans la loyauté
duquel j'ai la plus grande confiance.
Me Clemenceau. — Le témoin le croit-il capable d'une
infamie ?
M. le colonel Picquart. — Absolument pas.
Me Clemenceau. — Eh bien ! je vous rappelle qu'il y a en con-
tradiction ici deux témoins. M. le général Gonse, qui est sous-
chef d'Etat-maj or général, ce qui est une haute situation dans
tout pays, et surtout en France, — permettez-moi de le dire, —
en ce moment-ci, M. le général Gonse nous a dit que M. Gribelin
connaissait tous les secrets intéressant la défense nationale et
qu'il était certain qu'il ne les divulguerait pas. Eh bien î voilà un
homme qui connaît tous les secrets de la défense nationale, et
qui est en contradiction avec un autre honnête homme. Cela est
suspect. Eh bien ! je demande dans l'intérêt de tous, dans l'inté-
rêt de l'affaire, dans l'intérêt de M. Gribelin. dans l'intérêt de
notre pays, qu'on confronte les deux témoins, que Ton consulte
tous les documents et que l'on dise qui commet une erreur.
M. le Président. — Mais la Cour a déjà répondu sur ce point;
il est inutile d'insister.
Au colonel Picquart. — Monsieur Picquart, à un moment
donné, n'avez-vous pas demandé à M. Gribelin s'il ne pourrait
pas obtenir de la poste de timbrer une lettre, que vous n'avez
pas autrement indiquée ?
M. le colonel Pigquart . — De timbrer une lettre?. ..
M. le Président. — De timbrer une lettre, non pas à la date
où elle vous serait parvenue, mais à une date antérieure.
M. Gribelin. — Mon colonel, je vais préciser vos souvenirs:
vous rentriez au bureau, il était deux heures; vous m'avez fait
appeler, et, en enlevant votre pardessus, vous m'avez dit :
« Gribelin, pourriez -vous obtenir de la poste de faire apposer sur
une lettre un timbre? » Vous n'avez pas ajouté un mot; vous
ne m'en avez jamais reparlé ; mais, sur mon honneur de soldat,
cela est vrai, et vous savez que je ne mens jamais !
M. le colonel Picquart. — Cela, je le sais. Je répondrai de
la façon suivante : Mais il est arrivé très souvent qu'avec Gri-
belin, nous avons causé de la manière dont on pouvait envoyer
des lettres à des espions ; eh bien ! il est possible que ce soit un
de ces souvenirs qui soit resté dans son esprit; mais, dans l'es-
pèce, je dis : Non, je ne m'en souviens pas du tout.
M. le Président. — N'avez-vous pas, à peu près dans les
mêmes termes, demandé ce renseignement à M, le commandant
Lauth ?
M. le colonel Picquart. — Moi ? ah ! jamais, jamais, jamais !
Me Labori, sy adressant à M. le Président. — Voulez-vous me
— 331 —
permettre... N'est-il pas nécessaire de terminer tel incident de
timbre auparavant. .. 1
M. le Président, après avoir fait venir le commandant
Le fit fli à la barre. — Monsieur le commandant Lauth, voulez
vous avoir l'obligeance de nous répéter, devant le colonel Pic-
quart, ce que vous nous avez dit au sujel de cette question qui
vous était adressée par M. le colonel Picquart ?
M. le commandant Lauth. — J'ai dit tout à l'heure que le jour
même où le colonel Picquart m'a dit, au sujet du besoin de faire
disparaître les traces de déchirure, alors que je lui ai demandé
pourquoi il voulait les faire disparaître, que, par question inci-
dente, il m'a dit : c< Croyez-vous qu"à la poste on y mettrait un
cachet ? » Et ma réponse est peut-être sténographiée ; je lui ai
répondu qu'on n'y mettrait pas beaucoup de complaisance, que
je croyais même qu'on ne le ferait pas.
M. le Président, au colonel Picquart. — Vous voyez que
c'est à peu près la même chose.
M. le colonel Picquart. — Dans la déposition écrite du com-
mandant Lauth, relativement à la proposition que je lui aurais
faite de dire que l'écriture du petit bleu était celle de telle ou
telle personne, le commandant Lauth se souvient-il d'avoir dit :
« Cette pièce n'a pas le caractère authentique, il faudrait qu'elle
eût le cachet de la poste » ?
M. le commandant Lautk. — Pour qu'elle ait un caractère
authentique, il faudrait qu'elle ait un cachet.
M. le Président. — Et c'est à ce moment-là... ?
M. le commandant Lauth. — J'ai ajouté : « C'est une écri-
ture que je ne connais pas; on ne sait pas, ce que c'est, ni d'où
cela vient ».
J'ai dit ensuite, dans ma déposition, que jamais le colonel
Picquart ne m'avait demandé de certifier la reconnaissance du
petit bleu. Il m'a dit : « Vous seriez là pour certifier que c'est
l'écriture d'un tel ou d'un tel, pour certifier que cette écriture
est celle de telle personne. » Voilà ce qu'il m'a dit et ce à quoi
j'ai répondu : « Cette écriture, je ne l'ai jamais vue, je ne puis
certifier qu'elle est d'une telle personne. »
J'ajoute que M. le colonel Picquart avait eu vingt ou trente
exemplaires de l'écriture en question... Non pas celle du petit
bleu, mais de l'écriture en question, et, à l'heure qu'il est, je
disqu'il y en a des preuves, et qu'il y a des documents uù cett<j
écriture se retrouve avec des marques du colonel Picquart
dessus, ce qui prouve bien qu'il les a vus. Si, à ce moment-là,
il avait voulu se renseigner et voir l'armoire ou le coffre-fort où
ils étaient enfermés, il aurait pu comparer.
M. le colonel Pi< or art. — Je ne comprends pas bien ce
que dit le commandant Lauth. J'aurais demandé si c'était l'é-
criture de telle personne ?
M. le commandant Lauth. — Non, non ; je vous ai dit : « Mon
colonel . pourquoi voulez-vous faire disparaître les traces de
— 332 —
déchirures ? » — Vous m'avez répondu : « C'est pour pouvoir le
dire là-haut, » là-haut signifiant FEtat-major.
M. le colonel Picquart. — Je n'ai pas dit cela dans ces
termes-là.
M. le commandant Lauth. - - Moi, je certifie les termes.
M. le colonel Picota ut. — Je vous ai dit : « C'est pour que
l'on croie... »?
M. le commandant Lauth. — Mais tous ceux auxquels le
colonel Picquart avait à les soumettre, les connaissaient depuis
longtemps, il n'y avait pas à les cacher ; cela ne pouvait être
soumis qu'à des personnes qui ne les connaissaient pas.
M. le colonel Picquart! — Et les officiers d'ordonnance du
Ministre qui voient les dossiers, qu'est-ce qu'on en dit ?
M. le commandant Lauth. — Cela, c'est Faiïaire du Ministre.
M. le colonel Picquart. — J'avais le droit de prendre toutes
précautions pour éviter certaines indiscrétions.
Me Labori. — Puis-je poser certaines questions, monsieur
le Président ?
M. le Président. — Je n'ai pas encore fini, laissez-moi ter-
miner.
(Au colonel Picquart) Quand vous avez commencé l'ins-
truction de l'affaire Esterhazy, n'avez-vous pas fait de nom-
breuses perquisitions chez lui?
M. le colonel Picquart. — Non, j'ai raconté ce qui était
arrivé un jnur; cela n'a pas été fait une autre fois. Je crois bien
avoir dit qu'une l'ois un agent était entré chez le comman-
dant Esterhazy ; que Fappartement était à louer à ce moment,
et qu'il était entré de la façon que j'ai dit.
M. le Président. — Il est entré et il aurait fait lui-même la
perquisition ?
M. le colonel Picquart. — Mais non, il ne m'a jamais rien
rapporté.
M. le Président. — Mais, M. le général de Pellieux...
M. le colonel Picquart. - -Le général de Pellieux a rapporté
ce qu'a dit le commandant Esterhazy au Conseil de guerre.
M. le Président, après avoir appelé le général de Pellieux
à la barre. — Monsieur le général de Pellieux, pouyez-vous
nous donner des renseignements sur cette perquisition dont
vous nous avez parlé hier, qui avait été si importante que vous
nous avez dit que c'était un véritable cambriolage ?
M. ce général de Pellieux. — Le colonel Picquart lui-même
m'a avoué qu'un agent envoyé par lui était entré. Eh bien ! je
me demande ce qu'il allait faire dans Fappartement; je pense
qu'il va me dire qu'il allait le louer.
M. le colonel Picquart. — ■ lime semble que j'ai expliqué
la chose. Cet agent ne m'a pas rapporté autre chose qu'une
carte sur laquelle il y avait quelques mots ; je lui ai fait repor-
ter la carte; je n'ai jamais eu autre chose.
M. le Président, au général de Pellieux.— Général, êtes-
vous entré dans Fappartement?
— 333 —
M. LE GÉNÉRAL HE PELLIEUX. — Noil .
M. le Président. — Alors, vous ne savez pas l'état dans
lequel il se trouvait.
M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX. — Non.
M. le Président. — C'est qu'hier vous nous avez donné des
détails.
M. le général de Pellieux. — Le commandant Estf-rhazy
prétend qu'un meuble a été forcé et qu'il y a encore des traces.
Me Clemenceau. — Nous sommes d'accord : ce que M. le
général dePellieux a affirmé, il le tenait exclusivement du com-
mandant Esterhazy.
M. le général de Pellieux. — Parfaitement... Le colonel
Picquart m'avait dit qu'un agent avait été envoyé par lui dans
l'appartement.
M. le Président, au colonel Picquart. — Pour quel motif
avez-vous envoyé un agent dans cet appartement ?
M. le colonel Picquart. — Je l'ai dit tout à l'heure; j'ai dit
qu'à un moment donné il s'était agi de perquisitionner. La ques-
tion de la perquisition avait été agitée (j'ai dit cela dans ma
déposition) ; et je trouvais que le moment n'était pas opportun,
l'article de Y Eclair venant de paraître. J'ai considéré Esterhazy
comme prévenu déjà; j'ai pensé qu'on ne trouverait rien. J'en
ai parlé à cet agent, qui m'a dit : c< C'est bien simple : l'appar-
tement est à louer; j'y entrerai, je verrai s'il a déménagé. »
M. le Président. — Enlin, vous chargiez sans aucune espèce
de mandat ragent d'entrer dans cet appartement ?
M. le colonel Picquart. — Mais il y entrait comme tout le
monde pouvait le faire !
M. le Président. — C'était pour y faire quelque chose ?
Me Clemenceau. — On l'a bien fait chez M. le colonel Pic-
quart... !
M. le Président. — C'était pour y faire une perquisition ?
M. le colonel Picquart. — Mais non !.. J'estimais que la per-
quisition n'était pas possible, parce que le commandant Ester-
hazy devait être prévenu, qu'à ce moment-là il était à Rouen,
qu'il avait même probablement déménagé... L'agent y est entré
et il m'a donné deux renseignements : 1° une carte, pour me
montrer qu'il y était entré... Je lui dis qu'il avait eu tort de
prendre cette carte et l'invitai à la reporter ; 2° il me dit ensuite
qu'il y avait beaucoup de papier brûlé dans la cheminée. Pas
autre chose, et j'en ai rendu compte.
M. le Président. — Mais vous avez toujours chargé cet agent
d'entrer dans l'appartement ?
M. le colonel Picquart. — Oui, mais il y est entré par un
moven licite.
%j
Me Clemenceau. — Et non pas comme un cambrioleur...
M. le général de Pellieux. — Quand on va visiter un appar-
tement qui est habité, il me semble qu'on doit être acompagné
par un commissaire.
Me Clemenceau. — Ou par le concierge.
— 334 —
M. le général de Pellteux. — Je demande simplement s'il
est dans les habitudes qu'une personne entre dans un apparte-
ment qui est loué, qui est meublé, s'il est dans les habitudes
que cette personne y entre seule.
M. le col «xel -Picquart. — Je ne sais pas s'il y est entré seul
ou non... Voilà ce qu'il m'a dit.
M. le général de Pellieux. — Maintenant, le concierge a-t-il
su que cet individu, que cet agent était entré dans l'appartement
et s'il avait la qualité d'agent ?
M. le colonel Picquart. — Gela, je n'en sais rien. Cet agent
m'a dit ce que j'ai raconté, et il n'a apporté que cette carte, que
je lui ai dit qu'il avait eu tort de prendre.
Me Labort. — Monsieur le Président, voulez- vous me per-
mettre de poser une question à M. le général de Pellieux ?
Croit-il qu'il soit possible de demander au chef des rensei-
gnements du ministère de la guerre de surveiller l'espionnage
au point de vue des intérêts de la défense nationale sans qu'il
ait le droit, quand il est un officier honorable et au-dessus de
tout soupçon, de faire faire une enquête?. ..
M. le général de Pellieux. — Non, je crois qu'il en a le
droit.
Me Labori. — La réponse me suffit.
M. le général de Pellieux. — Mais, j'ajoute que je ne le
lui reconnais pas sans mandat.
M« Clemenceau. — Je demande à M. le général de
Pellieux, qui connaît le droit, et qui peut expliquer si une per-
quisition est légale, si la perquisition qui a été opérée chez le
colonel Picquart est illégale !...
M. le général de Pellieux. — Qu'on me montre qu'elle est
illégale !...
M. le Prés 1 1 >ent. — Vous étiez officier de police judiciaire ?. . .
_ M. le général de Pellieux. — J'étais officier de police judi-
ciaire, j'avais le droit de faire une perquisition. Il n'y a qu'à
consulter le Code militaire.
Me Clemenceau. — Où il est dit que la perquisition doit, pour
être valable, être faite en présence de l'intéressé ; autrement la
perquisition n'a aucune valeur. Et si vous aviez trouvé une
pièce ayant quelque valeur, M. le colonel Picquart aurait pu
vous dire que quelqu'un avait apporté cette pièce en son
absence...
,Me Labori. — Mais il n'y avait qu'un accusé, c'était le com-
mandant Esterhazy; il était accusé par le chef du bureau des
renseignements, à qui on avait confié ce service, parce qu'il en
était le plus digne, et c'est chez ce dernier qu'on perquisi-
tionne!..
M. le général de Pelliixx. — Je demande à dire un mot,
monsieur le Président.
Je suis évidemment ignorant de la procédure. Toutes les fois
que, dans cette enquête, j'ai pris ce que j'appelle une mesure
légale, je me suis appuyé sur l'avis d'un magistrat ; je ne veux
335
pas dire son nom. Je le dirai si on insiste... C'est M. Bertulus.
Quand j'ai parlé à M. Bertulus de la perquisition chez le colonel
Picquart, il m'a dit : « C'était votre droit, j'ajouterai même que
c'était votre devoir, parce qu'on aurait dit que vous ne vouliez
pas arriver à la recherche de la vérité, si vous ne l'aviez pas
faite. »
Me Clemenceau. — Est-ce que M: le général de Pellieux a
parlé de cela à M. Bertulus avant ou après la perquisition ?
M. le général dePellieux. — Après.
Mc Clemenceau. — Oh! alors!
Mc Labori. — Est-ce M. Bertulus qui a donné l'idée à M. le
général de Pellieux de rechercher s'il ne se faisait pas dans la
maison de la contrebande d'allumettes chimiques?
M. le général de Pellieux. — J'ai donné à un commissaire
de police un mandat de perquisitionner ; si le commissaire de
police a pris ce prétexte pour exécuter son ordre, il en est res-
ponsable.
M. le colonel Picquart. — M. le général de Pellieux a
donné un mandat au commissaire de police d'une façon cor-
recte, mais le commissaire de police a agi d'une façon incor-
recte en venant avec une simple lettre anonyme, si bien que
mon gérant a refusé de signer le procès-verbal de perquisition,
n'étant pas muni de pièces probantes.
M. le général de Pellieux. — Le commissaire de police
avait un mandat légal entre les mains.
Me Labori. — Monsieur de Pellieux voudrait-il nous dire,
si vous voulez bien, monsieur le Président, lui poser la ques-
tion, pourquoi il n'a pas, lorsqu'il était chargé de son enquête,
intimé l'ordre à M. le commandant Esterhazy de garder la
discrétion la plus absolue et de se tenir consigné à son domicile,
au lieu de garder une liberté dont il usait pour se rendre chaque
jour au Jour ou à la Libre Parole ou dans d'autres journaux?
Pourquoi M. le général de Pellieux n'a-t-ilpas pris une mesure
de cette nature?
M. le général de Pellieux. — Je l'ai prise, et par écrit.
Me Labori. — Gomment le général dePellieux trouve-t-il que
ses ordres ont été exécutés par M. le commandant Esterhazy ?
M. le général de Pellieux. — Je ne dis pas que le comman-
dant Esterhazy ait obéi complètement à mes ordres ; mais à
partir du moment où il les a reçus, j'ai constaté que les com-
munications à la presse étaient moins nombreuses. (Bruits.)
Maintenant, j'ai rendu compte du fait à M. le Gouverneur
militaire de Paris.
M. le Président, à Me Labori. — Avez-vous d'autres ques-
tions à poser?
Me Labori. — J'ai d'autres questions à poser, mais pas sur
l'incident actuel. Ces questions s'adressent à M. le commandant
Lauth.
M. le général de Pellieux. — Je voudrais élucider un
point qui a été discuté tout à l'heure; ce point se rapporte aux
— 336 —
dépositions de M. le colonel Henry et de M. Gribelin. Comme
j'ai fait l'instruction, j'ai reçu les dépositions de ces deux offi-
ciers. Je puis dire qu'il n'y a pas confusion; tous les deux, à
deux moments différents, dans la même journée, sont entrés
dans le bureau du colonel Picquart et ont fait deux déclara-
tions distinctes... Je suis sûr que le colonel Henry vous dira
la même chose : le colonel Henry est entré dans le bureau du
colonel Picquart dans la même journée que M. Gribelin;
mais il y a là des déclarations absolument distinctes.
Me Labori. — M. de Pellieux n'a-t-il pas dit que c'était dans
la même journée?
M. le Président. — Il l'a dit.
Me Labori. - Cependant M. Gribelin n'a-t-il pas dit que cela
s'était passé alors que le colonel Henry était en permission ?
[Bruits.)
M. le général de Pellieux n'a pu établir que c'était dans la
même journée, puisqu'à cette époque M. le colonel Henry était
absent... on ne peut pas sortir de là.
M. le Président. — Le témoin Gribelin ne peut pas répondre
à cette question .
M(> Labori. — M. Gribelin demande qu'on apporte le dossier,
je m'associe à sa demande. . .
M. le Président. — Il a été répondu à cela par la Cour.
M" Labori. — Cependant, M. le général de Pellieux, qui est
un loyal soldat, pourrait apporter ce dossier. ..
M. le Président. — Je vous répète que la Cour a statué.
M0 Labori. — Cependant, si demain, M. le général de Pellieux
se présente avec ce dossier, la Cour le recevra?
M. le Président. — La Cour ne le recevra pas.
M le général de Pellieux. — Mais je ne l'ai pas, ce dos-
sier! . Je demande à faire une observation : .le crois qu'on ne
se rend pas bien compte du rôle que j'ai eu à remplir dans
cette affaire et que. même certains magistrats ne se rendent
pas bien compte du fonctionnement de la justice militaire.
(Bruits.)
Il n'y a certainement rien d'extraordinaire dans ce que je dis.
Lorsqu'une plainte est portée, l'officier de police judiciaire fait
faire une information préliminaire, qui n'a pas encore un carac-
tère légal; à la suite de cette information préliminaire, la plainte
est envoyée au chef de la justice qui donne l'ordre d'informer,
et l'information ne commence réellement qu'au Conseil de
guerre. Ce que j'ai fait, c'est une information préliminaire qui
ne pouvait absolument qu'éclairer M. le Gouverneur de Paris,
pour savoir s'il y avait lieu de poursuivre ou de ne pas pour-
buivre le commandant Esterhazy.
Voilà ce que je voulais dire.
M'1 Labori. — Quelle est la portée de l'explication fournie par
le témoin? Veut-il dire par là que, son information étant préli-
minaire, il n'avait pas à prendre les mesures de nature à lui
permettre d'arriver à la manifestation de la vérité?
Où /
M. le général de Pellieux . — Oh ! pas du toul.
Me Labori. — Alors, quelle est la portée de l'information?
M. le général de Pellieux.— Je veux dire que l'information
devait être complétée par le commandant Ravary. que je ne
pouvais pas élucider tous les points de la cause.
M" Labori; — Gomment M. le général de Pellieux peut-il dire
cela, quand il nous a dit hier qu'il avait conclu à un non-lieu ?
M. le général de Pellieux. — Moi !
Me Labori. — Ou tout au moins que son sentiment, que son
opinion était déjà faite au moment où le bordereau a été versé
au débat, et que, dans son enquête militaire, M. le général de
Pellieux avait acquis la conviction que les charges contre M. le
commandant Esterhazy étaient insuffisantes.
M. le général de Pellieux. — Je vous demande pardon.
Mais vous interprétez mal mes paroles ; je vais répéter. J'ai dit
que dans la première enquête, l'enquête militaire que j'ai faite,
M. Mathieu Dreyfus n'avait apporté aucune preuve; que, par
conséquent, mon enquête, à ce moment-là, pouvait être consi-
dérée comme virtuellement terminée, puisque je n'étais chargé,
dans cette enquête militaire, que de mettre M. Mathieu Dreyfus
en demeure de m'apporter des preuves.
Voilà tout.
Mf> Clemenceau. — M. le général de Pellieux l'a répété deux
fois, mais comme c'est extrêmement important, je veux le lui
faire répéter encore pour qu'il n'y ait pas ensuite de discussion :
les deux visites dans le cabinet du lieutenant-colonel Picquart,
alors que M. Leblois était présent, ont eu lieu dans la même
journée ?
M. le général de Pellieux. — Je n'ai pas la mémoire abso-
lement présente de toutes les dépositions des témoins que j'ai
entendus ; mais le point que je tiens à préciser, c'est que chacun
de ces témoins a déposé sur un fait identique. Par conséquent,
il n'y a pas de confusion : le colonel Henry n'est pas à la place
de M. Gribelin et M. Gribelin n'est pas à la place du colonel
Henry ; il y a eu deux fois le même fait qui s'est renouvelé. Je
ne sais pas exactement si c'est dans la même journée ; mais
dans les deux dépositions, dans la déposition du colonel Henry
et dans la déposition de M. Gribelin, le même fait est relaté.
M1' Clemenceau. — Il n'y a pas deux faits identiques : je
crois que M. le général de Pellieux se trompe. Précisons bien :
une première fois, il parait qu'il y avait une enveloppe coupée
sur le coté, c'est-à-dire qu'on ne voyait pas ce qu'il y avait dans
l'enveloppe; une seconde fois, il y avait un dossier, on voyait
les pièces et on pouvait voir de loin ce qui était écrit. Est-ce là
ce que M. le général de Pellieux appelle deux faits identiques?
M. le général de Pellieux. — Non, une première fois un
officier est entré qui a vu sur la table l'enveloppe avec le para-
phe du colonel Henry. A ce moment-là, l'enveloppe n'était pas
ouverte, puisqu'il n'y avait pas de pièces qui en sortaient. La
seconde fois, ou la première, je ne sais pas, les officiers s'expli-
-)Oo
queront là-dessus, la même enveloppe se trouvait sur le bureau,
mais elle était ouverte et une pièce en sortait.
M'' Clemenceau. — Il y a une objection, c'est que la première
fois on nous a dit que (-'était un dossier secret, mais non pas le
dossier secret de Dreyfus, et que la seconde fois, c'était le dos-
sier Dreyfus, puisque M. Gribelin a vu les mots : « Cette canaille
de D... ».
M. le général de Pellteux. — Je demande à fournir une
explication. Je crois que le colonel Henry la fournira d'ailleurs
à la Cour. Je crois qu'on a fait une confusion : le colonel Henry
a dit dans sa déposition qu'il entendait parler du dossier
judiciaire de Dreyfus. Or, ce dossier n'a jamais été ouvert.
C'est là où est la confusion.
Me Clemenceau. — Est-ce que le dossier de Dreyfus a été
entre les mains du colonel Picquart, ce dossier qui n'a jamais
été ouvert ?
M. le général de Pellieux. — Le colonel Henry, quand je
lui ai posé la question, a dit : « Mais non, ce dossier n'a jamais
été ouvert » ; il entendait parler du dossier du procès.
Me Clemenceau. — On a dit que, les deux fois, il y avait sur
la table un dossier entre M. Picquart et M. Leblois. La première
fois, on nous a dit que c'était un dossier secret, mais non pas le
dossier secret Dreyfus ; la seconde fois, on nous a dit que c'était
un dossier secret d'où sortait une pièce sur laquelle il y avait:
« Cette canaille de D... »; c'était donc le dossier Dreyfus.
M. le général de Pellieux. — Il y a eu une confusion : quand
vous avez parlé du dossier Dreyfus, le colonel Henry a compris
le dossier secret judiciaire. Je demande qu'on lise la fin de sa
déposition.
Me Labori. — Pendant qu'on va chercher cette déposition,
M. le général de Pellieux me permettra d'élucider un autre
point. Je trouve le passage qui y est relatif dans le compte rendu
sténographique et je vais reprendre le cours de mes questions,
mais je veux d'abord montrer à M. le général de Pellieux ce
qu'il disait hier :
Le 14 novembre dernier, M. Mathieu Dreyfus adressait au Ministre
de la guerre une- plainte contre le commandant Esterhazy ; il l'accu-
sait formellement d'être l'auteur du bordereau qui avait fait condam-
ner son frère; il se basait, dans son accusation, sur une similitude
absolue d'écritures. Le 16, je reçus, du Gouverneur militaire de Paris,
l'ordre de faire une enquête purement militaire. J'étais chargé de
mettre M. Mathieu Dreyfus en demeure d'apporter la preuve de son
accusation.
Suit tout le récit que M. le général de Pellieux a fait et que la
Cour et MM. les jurés se rappellent. Puis j'arrive à sa conclu-
sion :
J'avais un compte rendu à fournir, je l'ai fourni au Gouverneur
— a39 —
militaire de Paris, et je puis vous dire quelles ont été mes conclu-
sions; je disais : Contre le commandant Esterhazy, aucune preuve...
M. le général de Pellieux. — Eh bien !
M Labori. — ... mais, contre le colonel Picquart, une faute grave
relevée au point de vue militaire.
M. le général de Pellieux. — Eli bien ! je n'ai pas pu dire
autre chose. M. Mathieu Dreyfus ne m'a fourni aucune preuve.
Me Labori. — Ne croyez pas, monsieur le général, que je
veuille vous mettre en contradiction avec vous même ; je ne
m'y efforcerai pas : il ne peul y avoir entre nous que des con-
fusions qu'il s'agit d'éclaircir. Je veux bien préciser la question
pour en tirer la conclusion qui m'appartient en tant que défen-
seur, et je dis ceci : la première enquête militaire de M. Le
général de Pellieux, enquête militaire, judiciaire ou autre, a
été faite avec la conscience dont était capable M. le général de
Pellieux. Elle se terminait d'une manière très nette: il n'y avait
qu'un accusé; c'était M. le lieutenant-colonel Picquart. Et alors,
que peuvent signifier ces mots : « C'était au Conseil de guerre
à la terminer? »
M. de Pellieux vous a dit hier : « Ce n'est pas un accusé qu'on
poursuivait au Conseil de guerre », et M. le commandant Ravary
avait procédé comme M. de Pellieux. J'arrive alors à ma ques-
tion : Comment aurait-on pu, même coupable, condamner M. le
commandant Esterhazy. étant donnée la façon dont l'instruc-
tion était faite. Je déclare, moi, que je l'aurais acquitté malgré
ma virulence d'aujourd'hui. Comment était-il possiole d'obte-
nir une condamnation, alors que c'était l'accusation qui deman-
dait l'acquittement et qu'on excluait la contradiction, puisqu'on
nous refusait d'être admis à l'audience :'
M. le général de Pellieux. — Je ne comprends pas.
M. le Président. — On prétend que votre enquête était faite
dans un sens favorable à celui qui allait comparaître devant
le Conseil de guerre, c'est-à-dire que votre enquête avait pour
but d'établir la non-culpabilité du commandant Esterhazy.
M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX. — Moi !...
Me Labori. — Il ne s'agit pas des intentions de M. le général
de Pellieux ; elles étaient très pures. Je dis ceci : D'après sa
première enquête, c'est M. le colonel Picquart qui était l'accusé.
M. le général de Pellieux. — Mais non.
Me Labori. — En tout cas, en ce qui concerne M. Esterhazy.
l'enquête concluait au non-lieu, car il n'y avait pas une charge
contre lui.
M. le général de Pellieux. — J'ai dit et je répète que M. Ma-
thieu Dreyfus n'a apporté aucune preuve Voilà tout cequej'aidit.
. Maintenant, j'ai relevé, au cours de cette information, une
faute militaire contre le lieutenant-colonel Picquart ; je l'ai
prévenu, il vous dira que je lui ai dit dans mon cabinet : « Vous
avez commis une faute militaire grave. » (Se tournant vers le
colonel Picquart.) Vous l'ai-je dit, colonel?
B40
M. le colonel Pigquart. — Oui, mon général.
M. le général de Pellietx. — J'ai prévenu M. le colonel
Picquart que j'avais relevé une faute grave contre lui; j'en ai
avisé le gouverneur militaire de Paris. Il n'était nullement
question du Conseil de guerre, ni de rien du tout à ce moment-là.
Me Labort, au Président. — Encore une question.
M. le Président. — Abrégez, je vous en prie ; car vous plai-
dez en même temps que vous posez des questions.
Me Labori. — Toute la pitié que m'inspire l'ennui que je
vous cause ne me fera pas abréger d'une minute...
M. le Président. — C'est bien simple cependant.
Me Labori. — Mais non, ce n'est pas simple... Je dis à M. le
général de Pellieux : Votre première enquête militaire con-
cluait ainsi : pas de charges...
M. le général de Pellieux. — Pas de preuves.
Me Labori. — J'aime mieux cela, je suis heureux de retenir
la distinction et je dis : Est-ce qu'à ce moment-là le bordereau
avait été expertisé?
M. le général de Pellieux. — Je n'avais pas d'autre mis-
sion que celle de mettre M. Mathieu Dreyfus en mesure d'ap-
porter la preuve de son accusation ; voilà tout ce qu'on m'avait
demandé de faire ; j'ai fait ce qu'on m'avait demandé.
Me Labori. — Oui ou non, à ce moment-là, quand on disait :
Pas de preuves ! le bordereau était-il expertisé ?
M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX. — Non.
Me Labori. — Merci.
M. le Président, à Me Labori. — Avez-vous d'autres
questions ?
Me Labori. — Oui, monsieur le Président, j'ai encore d'au-
tres questions à poser à M. le général de Pellieux.
On distingue un dossier judiciaire et un dossier secret ;
qu'est-ce que M. le général de Pellieux entend par ce dossier
secret?
M. le général de Pellieux. — Je ne crois pas devoir répon-
dre à cette question, le chef du service des renseignements
n'ayant pas voulu y répondre.
Me Clemenceau. — Cela prouve en quelle estime M. le géné-
ral de Pellieux tient le colonel Picquart, puisqu'il a adopté sa
ligne de conduite, et qu'il croit devoir ne pas s'en écarter.
M. le Président. — Ne plaidez pas en ce moment, posez des
questions, voilà tout.
Me Labori, — Je n'ai plus de questions à poser à M. le géné-
ral de Pellieux, mais j'ai une série de questions à poser à
M. le commandant Lauth. (Ce témoin arrive à la barre).
M. Lauth était-il au courant de l'origine dupetit bleu dont il a
été question et qui constituait une charge contre M. Esterhazy ?
M. le commandant Lauth. — L'origine absolue ?
Me Labori. — Puisqu'on ne peut rien dire là-dessus, je ne
veux pas être indiscret.
M. le commandant Lauth. — Vous me demandez l'origine,
— 341 —
je vais nr expliquer. Le colonel Picquart vous a dit tout à l'heure
que, du temps de son prédécesseur, la première personne de
notre service à laquelle étaient remis les dossiers, les paquets,
était le commandant Henry ; que, du temps de son prédéces-
seur, le commandant Henry faisait un premier triage, gardait
5
au
j
j'étais arrivé à ce bureau, mon prédécesseur n'était
pas chargé de prendre une partie de ces pièces ; que c'était le
commandant Henry qui se chargeait de tout. Mais, pour des
raisons que je n'ai pas à expliquer ici, on a cru devoir adjoin-
dre quelqu'un au commandant Henry et le commandant Henry
ne gardait qu'une certaine partie des pièces et on me remettait
les autres. Moi, de mon côté, à raison de ce qui s'était passé
précédemment, je me croyais toujours sous les ordres du com-
mandant Henry pour ces questions, alors que, pour le reste de
mon service, j'étais complètement indépendant et correspon-
dais directement avec le chef de service.
Donc, au moment où nous sommes, c'est-à-dire pendant l'hiver
1896, avant la découverte du petit bleu, — cette découverte
date du commencement du mois de mars, — à ce moment-là
le commandant Henry seul prenait livraison des paquets
entiers. Il triait, retirait ce qui lui revenait et me donnait le
reste. Au moment où le colonel Picquart prit son service
cette faron de procéder du commandant Henry, de prendre
tous les paquets, d'en garder une partie pour lui et me donner
le reste, a cessé; le colonel Picquart, comme c'était son droit,
a demandé qu'après en avoir pris livraison, le commandant
Henry lui fit passer les paquets. Il le s gardait un, deux, trois,
quatre jours, autant qu'il était nécessaire, et me remettait la
chose après.
Néanmoins, toujours avant de les donner au chef de service,
le commandant Henry faisait son premier triage et retenait
une certaine partie des pièces qu'il remettait lui-même au chef
de service, quelquefois un ou deux jours après m'avoir donné
le restant qui devait m'être transmis.
C'est dans ces conditions, qu'au mois de mars 1896, a eu
lieu la remise au colonel Henry ; le colonel Henry a pris livrai-
son du paquet, mais il ne se rappelle plus, il ne peut pas affir-
mer s'il a enlevé tous les papiers qui lui revenaient ou non; il
y a de cela dix-huit mois.
Il a ensuite remis le restant au colonel Picquart qui l'a gardé
deux ou trois jours, comme d'habitude, et me l'a ensuite donné.
Après avoir pris les papiers, les avoir examinés, j'ai remis ce
petit bleu avec d'autres papiers au colonel Picquart, qui les a
gardés quelques jours. C'est cela que j'estime à environ vingt
jours. C'est là que s'est produite une petite confusion dans le
rapport du commandant Ravary ; c'est la seconde fois que le
colonel Picquart a gardé les pièces, peut-être quinze ou vingt
jours avant de me les donner à photographier.
— 342 —
Le colonel Henry n'est pas sûr actuellement d'avoir tout
enlevé, notamment le petit bleu, qui était une pièce qui res-
sortait de son service et qui ne devait pas me parvenir ; le
paquet a été remis au colonel Picquart qui l'a gardé deux, trois
ou quatre jours, et il m'a été remis ensuite. J'y ai trouvé une
pièce qui ne m'était pas destinée, et le colonel Henry, dans la
journée, aurait pu me dire ; « Vous devez avoir trouvé une
pièce que je n'ai pas. »
M" Labori. — Est-ce que le commandant Lauth accuse le
colonel Picquart d'avoir mis le petit bleu dans le paquet?
M. LE COMMANDANT LAUTH. — Non.
M- Labori. — Pourquoi ne l'en accusez-vous pas ?
M. le commandant Lauth. — Parce que je n'en ai pas de
preuve.
Me Labori. — Le croyez-vous ?
M. le commandant Lauth. — Oui, mais je n'en ai pas la
preuve.
Me Labori. — Depuis quand le croyez-vous?
M. le commandant Lauth. — Depuis l'automne 1896.
M0 Labort. — Gomment M. le commandant Lauth a-t-il pu
avoir dans l'esprit une idée pareille et n'en pas parler à ses
chefs ?
M. le commandant Lauth. — Je n'en ai pas parlé à mes chefs
parce que je n'avais pas à faire une dénonciation : mais le
jour où les choses ont été connues, et où on m'a interrogé, ce
jour-là j'ai été le premier à dire ce que je croyais. On ne m'a.
pas demandé à l'instruction quel était mon sentiment; je n'ac-
cuse personne, je vous ai dit que je n'avais pas de preuve, et
je n'ai rien dit; je n'ai pas accusé, mais la chose m'a semblé
étrange et je vais vous en dire la raison : c'est que c'était une
•Vriture que je n'avais jamais vue auparavant et que je n'ai
jamais vue après.
Me Labori. — Monsieur le Président, voulez-vous demander
à M. le lieutenant-colonel Picquart s'il ira pas d'explication à
fournir sur ce point ?
M. le colonel Picquart. — J'ai à dire ceci, c'est que c'est
précisément en automne 1896 que l'affaire Esterhazy a dévié
dans l'affaire Dreyfus, et je pense que les préventions que pou-
vait avoir M. Lauth au sujet de cette carte, se sont accentuées
ou sont nées à ce moment-là.
Me Labori. — Ne serait-il pas possible de retrouver l'agent
qui a apporté le document, je ne dis pas, — qu'on comprenne
bien ma pensée, car je suis aussi soucieux que personne des
intérêts de la défense nationale, — je ne dis pas pour l'amener
ici, mais pour le faire comparaître devant telle personne qu'on
croirait devoir désigner. Il n'est pas possible que M. le lieute-
nant-colonel Picquart reste ici sous le coup de ces insinua-
tions ; un fait pareil est d'une gravité telle qu'il faut qu'il soit
élucidé dans un sens ou dans un autre.
) 1- )
M. le Président. — Ne recommencez pas à plaider, posez
une question.
M> Labori. — Je demande à ces Messieurs si on peut retrou-
ver cet agent.
M. le commandant Lauth. — On pourrait le retrouver.
Me Labori. — Je demande qu'on le retrouve.
M. le commandant Lauth. — Pourquoi ? Pour savoir ce qu'il
y avait dans le paquet? Il ne pouvait rien en -avoir.
Me Labori. — Voulez-vous me permettre d'expliquer...
M. le Président. — Mais, c'est à vous à le faire rechercher :
c'est à vous à prouver la véracité des faits diifamatoires ; ce
n'est pas au Ministère public.
Me Clemenceau. — Il n'est pas vraisemblable que la défense
puisse connaître les agents secrets du ministère delà guerre, si
les secrets du ministère de la guerre sont bien gardés.
M. le Président. — C'est à vous à faire citer vos témoins,
et non pas au Ministère public.
Me Labori. — Il ne s'agit pas ici de faits diffamatoires, il
s'agit de témoignages. Je n'ai pas à départager M. le colonel Pic-
quart et M. le commandant Lauth, je les tiens tous les deux pour
deux loyaux officiers. Mais nous savons quel rôle jouent dans
la vie ce que M. le colonel Picquart appelait tout à i'heure — les
préventions — et, si les préventions n'étaient pas maîtresses de
l'humanité, je crois que nous ne serions pas si souvent divisés
sur des questions très graves. Par conséquent, voilà deux
hommes qui peuvent être de bonne foi tous les deux et com-
mettre cependant une erreur l'un ou l'autre ; il se peut aussi,
mais je n'accepte pas cette possibilité, que l'un des deux soit
de mauvaise foi; il y a un moyen d'éclaircir cela, c'est de re-
trouver l'agent qui a apporté le petit bleu, qui est le même
que celui qui a apporté le bordereau et qui, par conséquent, a
la confiance du ministère. Si on peut le retrouver, il nous dira
si c'est lui qui a apporté le petit bleu ou si c'est le colonel Pic-
quart qui l'a mis dans le dossier.
M. le commandant Lauth. — Il ne pourra pas vous le dire ;
il est incapable de discerner entre les pièces qu'il donne ; il ne
saura pas discerner l'écriture du petit bleu d'une autre écriture.
M. le Président. — Maître Labori, c'est à vous à produire vos
témoins ; vous auriez dû les signifier à M. le Procureur général.
Me Labori. — C'est à moi à produire les témoins ou à ne pas
les produire ; j'en tirerai la conséquence que je voudrai et je
vous réponds que j'en tirerai une grosse de celui-ci.
Me Clemenceau. — Mais nous sommes dans l'impossibilité
matérielle de trouver cet homme, et si l'accusation le voulait, il
lui serait facile de le trouver.
M. le Président. — Mais ce n'est pas à l'accusation de
chercher vos témoins.
Me Clemenceau. — Si l'accusation le veut, elle le peut; si elle
ne le veut pas, c'est qu'elle ne veut pas la lumière.
— 344 —
M. le Président. — Encore une fois, l'accusation n'a rien à
voir dans cette affaire.
Me Labori. — M. le colonel Picquart est un de nos témoins
et je n'accepterai pas qu'on apporte contre lui la moindre insi-
nuation ; j'attends que M. l'Avocat général fasse sa preuve.
M. le Président. — Vous voilà encore reparti à plaider.
Me Labori. — Oui, monsieur le Président: je trouve que cela
est utile à mon affaire. {Rires.)
M. le Président. — Avez-vous d'autres questions ?
Me Labori. — Oui.
(Se tournant vers le commandant Lauth.) Le timbre dont
vous avez parlé, monsieur le commandant Lauth, s'agissait-il
de l'apposer sur la photographie ou sur le petit bleu lui-même?
M. le commandant Lauth. — Sur le petit bleu... C'est du
moins ainsi que je l'ai compris, puisque le colonel Picquart
avait \e petit bleu dans les mains.
Me Labori. — Quel était le but de M. le colonel Picquart?
M. le commandant Lauth. — Il l'a dit lui-même : « Je veux
pouvoir dire là-haut que j'ai intercepté cela à laposte. »
M« Labori. — Monsieur le Président veut-il demander à
M. le colonel Picquart si cela est vrai ?
M. le colonel Picquart. — Non, je n'ai jamais dit cela...
On dit toujours que j'ai eu l'intention de faire des masses de
choses...
M. le Président, à M. le colonel Picquart. — Remarquez
que vous êtes en présence de la déposition de M. Gribelin, qui
a été très nette.
M. le colonel Picquart. — La déposition de M. Gribelin
s'applique à autre chose; c'était pour mettre un cachet sur une
lettre.
M. le Président. — Mais c'est toujours le même procédé.
M. le commandant Lauth. — Le colonel m'a dit : « Croyez-
vous qu'on mettrait un cachet? »
Me Clemenceau. — On ne peut grouper deux témoignages qui
ne s'appliquent pas à la même chose.
Cela veut-il dire que M. Picquart avait l'intention de faire
apposer des timbres faux sur des lettres et non sur un télé-
gramme?
M. le colonel Picquart. — Je demande à poser une ques-
tion : « Ces Messieurs peuvent-ils dire qu'ils ont vu une seule
lettre sur laquelle j'aie fait apposer un cachet ? »
M. le Président. — Mais on n'a pas dit que vous l'avez fait,
on a dit simplement que vous aviez demandé s'il était possible
de faire apposer le cachet de la poste.
Me Clemenceau. — Ce n'est pas ce que dit M. le colonel
Picquart ; il demande si on peut prouver qu'il a fait cela une
seule fois, alors qu'il a été à ce bureau pendant deux années.
M. le colonel Picquart. — Non, pendant un an et demi;
j'ai rempli auparavant des fonctions dans d'autres bureaux.
Me Labori, au Président. — Voulez-vous demander à M. Ra-
— 345 —
vary pourquoi, dans son rapport, où il a accumulé toutes les
raisons susceptibles de mettre en la moindre valeur possible
le mérite de M. Picquart, il a fait disparaître cet incident?
car on n'en trouve pas trace.
M. le Président, au commandant Ravary, rappelé à la
barre. — Monsieur Ravary, vous venez d'entendre la question
de Me Labori. Il demande pourquoi cet incident n;a pas été
relaté dans votre rapport ?
M. le commandant Ravary. — Quel incident ?
Me Labori. — L'incident relatif à la demande qu'aurait faite
à un moment donné M. le colonel Picquart, de faire apposer des
timbres, soit sur une lettre, soit sur une dépêche.
M. le commandant Ravary. — Il y avait déjà assez de faits
que j'aurais pu invoquer et qui prouvaient des incorrections de
la part du colonel Picquart ; je n'avais pas besoin de mettre tout
dans mon rapport.
Me Labori. — Dites-les donc, ces faits !
M. le commandant Ravary. —Si j'avais voulu invoquer
l'article 378 du Gode pénal, je ne vous aurais rien dit.
Me Clemenceau. — Mais, maintenant que vous ne l'avez pas
invoqué, vous pouvez les dire ?
Me Labori. — Je dis que M. le commandant Ravary doit
observer le secret professionnel ou ne pas l'observer et, quand
il dit qu'il y a bien d'autres charges, il n'observe pas le secret
professionnel. Je ne tiens pas à ce qu'on invoque toujours le
huis clos ou le secret professionnel ; mais, puisque M. le com-
mandant Ravary a déjà violé le secret professionnel, il peut
bien nous dire quelles sont les autres charges qu'il a relevées
contre M. le colonel Picquart.
M. le commandant Ravary. — La justice militaire ne procède
pas cumme la vôtre...
Me Clemenceau. — Il n'y a qu'une justice, il n'y en a pas
deux : il y a la vraie !
M. le commandant Ravary. — Notre code n'est pas le même.
M. le Président. — Répondez à la question de Me Labori,
si vous le jugez à propos.
M. le commandant Ravary.— Je ne répondrai rien, monsieur
le Président.
Me Labori. — Dans ces conditions, il ne doit rien rester de
tout ce qu'a dit M. Ravary.
M. le colonel Picquart. — Je demande à poser une ques-
tion. Je ne puis pas rester sous le coup d'une accusation sem-
blable ! je demande que M. Ravary déclare hautement quelles
sont les autres incorrections qu'il a relevées à ma charge.
M. le commandant Ravary. — Ce sont les deux dont on a
parlé tout à l'heure, celle dont M. Gribelin a parlé et que je n'ai
pas mise dans mon rapport, et celle que M. le commandant
Lauth vient de relater.
M. le colonel Picquart. — Alors, en couvrant cela d'une
insinuation, vous laissez supposer beaucoup d'autres choses !
— 346 —
Me Labori. — M. Ravary couvrait cela du secret pro-
fessionnel ; quand il ne peut plus invoquer le secret profession-
nel, M. Ravary n'a plus rien à dire.
M. le Président, à M* Labori. — Avez-vous d'autres ques-
tions :'
Me Labori. — J'ai encore un grand nombre de questions à
poser à M. Picquart ; ce sera peut-être un peu long.
M. le Président. — Alors, nous allons renvoyer la suite des
débats à demain.
L'audience est levée.
SIXIÈME AUDIENCE
AUDIENCE DU 12 FEVRIER
Sommaire. — Arrêt sur la demande d'excuse d'un juré malade. — Confron-
tation de M. le colonel Picquart avec M. le commandant Lauth. —
Confrontation de M. le colonel Picquart et de M. Leblois avec M. le colonel
Eenry et M. le général Gonse. — Déposition de M. E. Démange. —
( îonclusions relatives à l'outrage commis par le colonel Henry contre le
colonel Picquart, au cours de la déposition de ce dernier. — Déposi-
tions de MM. liane, P. Quillard, Jaurès. — Incident. Demande d'apport du
bordereau Dreyfus-Esterhazy. Conclusions. — Arrêt sur les conclusions
relatives à l'outrage commis par le colonel Henry contre le colonel
Picquart. — Arrêt sur les conclusions tendant à l'apport du bordereau
Dreyfus-Esterhazy. — Déposition de M. Bertillon.
V audience est ouverte à midi vingt.
(Un garde républicain est placé devant le banc de Ut
défense et empèclie Me Labori de voir les jurés).
Me Labori. — Voulez-vous, monsieur le Président, être assez
bon pour donner l'ordre à ce garde de s'en aller ailleurs, car
vraiment je suis trop gardé.
[Exit le garde,)
ARRÊT
Sur la demande d'excuse d'un juré malade
M. le Président. — La parole est à M. l'Avocat général.
M. l'Avocat général. — J'ai l'honneur de déposer sur le bu-
reau delà Cour un certificat médical duquel il résulte que l'un
des jurés de la session, M. Leblond, est dans l'impossibilité de
sortir de chez lui, à raison d'une crise aiguë qu'il subit en ce
— 348 —
moment. Je prie par conséquent la Cour d'ordonner que le pre-
mier de MM, les jurés supplémentaires prendra sa place.
M. le Président; — La défense n'a pas d'observations à
faire ?
Mfi Labori. — Aucune.
M. le Président :
La Cour,
Considérant que le sieur Leblond, juré titulaire, justifie qu'il est
dans un état de maladie qui le met clans l'impossibilité de remplir ses
fonctions;
Le déclare excusé;
Dit qu'il cessera de siéger parmi les jurés de jugement, et ordonne
que le sieur Jourde, juré supplémentaire, remplacera immédiatement
ledit sieur Leblond, et qu'il sera passé outre aux débats.
CONFRONTATION
De M. le colonel Picquart avec M. le commandant Lauth.
M. le Président, à Me Labori. — Vous avez, m'avez-vous
dit hier soir, des questions à poser à M. le colonel Picquart?
Me Labori. — Oui, monsieur le Président.
M. le Président, à riiuissier-audiencier . — Youlez-vous
faire entrer M. le colonel Picquart? (àMe Labori) Quelle est la
question que vous voulez poser?
M. le colonel Picquart. — PouiTais-je faire une courte dé-
claration avant de commencer? J'ai deux mots à dire pour bien
préciser l'esprit dans lequel j'ai fait ma déposition d'hier.
Je crois que l'expression employée par M. Zola, lorsqu'il a dit
que des juges militaires avaient acquitté par ordre, a quelque
peu dépassé sa pensée. Voici ce qui s'est passé (c'est ainsi du
moins que je le comprends) : M. le général de Pellieux, par res-
pect pour la chose jugée, n'a pas cru devoir introduire dans son
enquête la question du bordereau. M. le commandant Ravary,
dont l'enquête a suivi celle du général de Pellieux, a été certai-
nement influencé, peut-être sans s'en douter, par les conclusions
de son chef. Il m'en a même donné une preuve — je puis le dire
ici où on a dit bien des choses. — Gomme je lui disais : « Les té-
moins ne sortiront de terre que lorsque vous aurez fait arrêter
le commandant Esterhazy, » il m'a répondu : « Je ne puis pas
le faire arrêter; mes chefs n'ont pas jugé à propos de le faire, et
je ne vois pas que ce qui est entre mes mains, en ce moment-ci,
soit de nature à changer cette résolution. »
Les juges du Conseil de guerre se sont trouvés en face d'une
instruction qui était, à mon avis, incomplète. Devant les preuves
qui leur ont été données, ils ont jugé suivant leur conscience,
349 —
et, pour vous montrer la liberté d'esprit qui a présidé à leurs dé-
libérations, je déclare ici que l'un d'eux, vers la fin de la séance,
a dit ceci, et j'admire son courage : « Je vois que le véritable
accusé ici, c'est le colonel Picquart ; je demande donc qu'il soit
appelé à dire tout ce qu'il jugera nécessaire en outre de sa dépo-
sition. »
Voilà, messieurs, ce que j'avais à dire.
M. le Président, à M" Labori. — (Juelle est la question que
vous désirez faire poser?
M1' Labori. — Je voudrais demander à M. le colonel Picquart
s'il peut nous dire quels sont les points à raison desquels il a
été poursuivi devant un Conseil d'enquête ?
M. le Président. — Vous savez que tout ce qui se passe au
Conseil d'enquê!e est secret?
M" Labori.— Eh bien ! Monsieur le Président, c'est tellement
secret, que voici la note de l'Agence Havas qui a été reproduite
par tous les journaux — M. le colonel Picquart nous dira si elle
est vraie — voici la note Havas qui a paru dans le Messager
de Toulouse; c'est une note officieuse qui, je crois, a été
reproduite dans d'autres journaux :
Le Conseil avait à répondre à cette question : Le colonel Picquart
a- 1 il commis des fautes graves entraînant une mesure disciplinaire,
question basée sur les faits suivants : 1° Communication à un avocat
de deux dossiers d'affaires, étrangères à l'affaire Dreyfus? Sur ce
point, il a été exposé devant le Conseil d'enquête que l'avocat avait
eu à s'occuper, en effet, de ces deux affaires, mais à titre d'avocat
consultant, et qu'elles ont été traitées avec le lieutenant-colonel
Picquart et le commandant Henry lui-même, au vu et au su de tout
le monde ;
2° Le second fait a rapDort à la question posée au commandant
Lauth par le colonel Picquart au sujet de la carte télégraphique
adressée au commandant Esterhazy. Sur ce point, le colonel Picquart
aurait fourni toutes les explications, donnant à la question son véri-
table caractère ;
3° Le troisième fait se rapporte à la présence de aT> Leblois dans
le cabinet de M. Picquart. Cette présence n'a pu être constatée,
Me Leblois n'étant pas à Paris à l'époque indiquée;
4° Le quatrième fait reproché au colonel Picquart porte sur la
communication des lettres du général Gonse à M'' Leblois. Cette
communication a été confirmée.
Est-il exact que ces quatre faits aient été soumis au Conseil
d'enquête ?
M. le Président. — Non, nous n'avons pas à nous occuper de
ce qui a pu être écrit dans la presse, mais de ce qui se dit dans
cette enceinte. Or, je viens de vous dire que tout ce qui sepasse
dans un Conseil d'enquête est absolument secret ; les témoins
eux-mêmes sortent immédiatement de la salle après avoir fait
leurs déclarations, et n'écoutent pas, n'entendent pas les décla-
rations des autres témoins ; par conséquent, je ne peux pas de-
— 350 —
mander à M. le colonel Picquart ce qu'il ne peut et ne doit pas
nous dire.
Me Labori. — Je trouve étrange, permettez-moi de vous le
faire observer très respectueusement, que non seulement vous
disiez que vous ne poserez pas la question, mais encore que
vous ajoutiez que M. le colonel Picquart ne doit pas y répondre.
Je crois que le témoin est seul juge du point de savoir s'il doit
répondre.
M. le Président. — Je vais le lui demander.
Me Labori. — Mais vous venez de lui dire ce que vous consi-
dérez comme son devoir !
M. le Président. — C'est mon opinion.
Me Labori. — Eh bien ! je vous demanderai défaire connaître
la mienne avant que vous ne posiez la question, et de faire com-
prendre à M. le colonel Picquart que je suis d'un sentiment
tout à fait opposé au vôtre, car il pourrait croire que l'opinion
venant de vous, en raison de votre haute situation...
M. le Président. — Mettons que je n'ai rien dit. Je vais poser
la question au colonel Picquart. (Au colonel Picquart j. Pouvez-
vous répondre à cette question ?
M. le colonel Picquart. — Monsieur le Président, si le len-
demain du Conseil d'enquête, il n'avait pas paru dans le Petit
Journal une note qui émanait évidemment d'un officier et qui
ne pouvait émaner que d'an officier, je ne répondrais pas, je
dirais que je ne peux pas répondre. Etant donné qu'une com-
munication indiscrète, ne pouvant provenir que d'un officier, a
été faite, je dirai, sans entrer dans aucun détail, que la note de
l'Agence Ha vas se rapproche de la vérité.
Me Labori. — Mais il y a un point sur lequel M. le colonel
Picquart pourra répondre, et j'insiste pour que la question lui
soit posée : Les quatre faits mentionnés dans la note Havas
sont-ils les seuls pour lesquels il a été poursuivi?
M. le colonel Picquart. — Je m'en tiens à ma première
réponse.
Me Labori. — Monsieur le colonel Picquart a-t-il fait à cet
égard la moindre communication aux journaux?
M. le colonel Picquart. — Aucune, je n'en ai jamais fait.
M0 Labori. — Monsieur le colonel Picquart pourrait-il nous
dire pourquoi la communication émanait nécessairement d'un
officier ?
M. le Président. — Vous entendez la question ?
M. le colonel Picquart. — Parfaitement. Elle émanait né-
cessairement d'un officier parce qu'en dehors de M. Leblois, il
n'y avait que des officiers qui eussent assisté à l'audience de
ce conseil, et que la question qui était traitée dans le Petit
Journal était le prétendu écrasement de M. Leblois; alors, je
ne pense pas que ce soit de lui que soit venue la communication.
M. le Président. — Il n'y avait pas d'autres personnes dans
la salle d'audience ?
M. le colonel Picquart. — Personne.
— ool —
M. le Président. — Les séances avaient lieu au Mont-
Valérien?
M. LE COLONEL PlCQUART. — Oui.
Me Labori. — En dehors des membres du Gunseil d'enquête,
est-ce qu'il assistait d'autres personnes au Conseil d'enquête?
TVE. le colonel Pigquart. — Aucune.
M' Labori, au Président. — Avant d'aller plus loin, je dési-
rerais, avant que je les pose également à M. le colonel Picquart,
poser quelques questions à M. le commandant Lauth ; je vous
serais reconnaissant de vouloir bien le faire venir à la barre.
M. le Président, à Me Labori. — Quelle question désirez-
vous poser à M. le commandant Lauth ?
(M. le commandant Lauth revient à la barre).
Me Labori. — Monsieur le Président, je voudrais demander
à M. le commandant Lauth quelle aurait été, dans sa pensée, à
supposer que la chose eût été faite, l'utilité d'un timbre de la
poste et de son apposition sur la carte-télégramme, qu'on a ap-
pelée ici le petit bleu?
M. le commandant Lauth . — L'utilité que cela aurait pu
avoir ? Cela aurait montré que la chose était arrivée à destina-
tion, tandis que. sans timbre de la poste, elle n'était pas arrivée
et devait être forcément restée à l'endroit d'où elle devait
partir.
Me Labori. — Pourquoi « à destination ? » Est-ce qu'on a de-
mandé à M. le commandant Lauth de certifier que le comman-
dant Esterhazy avait reçu le petit bleui
M. le commandant Lauth. — Non pas, les deux choses
étaient connexes. Cela prouvait d'autant plus son authenticité,
si le petit bleu avait été d'une écriture bien connue et si on avait
su qu'il était arrivé à destination ; étant d'une écriture connue,
la personne pouvait s'être ravisée et ne pas l'avoir envoyé à ce-
lui à qui il était adressé. Il arrive à des personnes d'écrire des
lettres, puis de se raviser et de ne pas les envoyer.
Me Labori. — Est-ce que M. le colonel Picquart et AL le com-
mandant Lauth lui-même n'ont pas confirmé qu'il avait été cons-
taté que l'origine du petit bleu était la même que l'origine du
bordereau 1
M. le commandant Lauth. — Au moment où j'ai reçu le petit
hlea, je ne peux pas dire que je pensais que l'origine ne fut pas
la même, puisque je l'ai reçu de deuxième main.
M" Labori. — Eh bien ! qu'est-ce que M. le colonel Picquart a
dit? A-t-ildit...
M. le commandant Lauth. — Cela ressortait d'enquêtes.
Me Labori. — Je vais poser la question d'une manière telle
que M. le commandant Lauth me donnera satisfaction, j'ensuis
sûr. Est-ce que les fragments de papier qui venaient de la
sorte avaient la même origine ?
M. le commandant Lauth. — Parfaitement.
Me Labori. — Est-ce que ces cornets, ces paquets, ou le borde-
— 35-2 —
reau ont jamais, à aucun moment, été considérés comme ayant
été saisis chez M. le commandant Esterhazy ?
M. LE COMMANDANT LA.UTH. — Non.
Me Labori. — Gela me sutiiL Alors, je voudrais savoir com-
ment le petit bleu, ayant la même origine que le bordereau ou
que les fragments de papier mêlés au petit bleu, aurait pu être
considéré comme venant de chez M. le commandant Esterhazy?
M. le Président, au témoin. — Vous entendez? (Le témoin
fait signe qu'il n'a pas très bien compris^) Veuillez répéter la
question, maître Labori.
Me Labori. — Oui, monsieur le Président, je vais surtout
préciser. J'ai demandé à M. le commandant Lauth ceci : Pourquoi
eût-il été efficace ou utile, à un point de vue quelconque, d'appo-
ser un timbre sur le petit bleu ? M. le commandant Lauth m'a
dit : « Parce qu'il aurait ainsi pu provenir du lieu de sa
destination.» Or, il faut que MM. les jurés sachent qu'il
n'a jamais été question que le petit bleu fût de la main
de M. le commandant Esterhazy, et que l'écriture dont
on aurait prié M. le commandant Lauth de certifier l'ori-
gine, n'était pas du tout de M. le commandant Esterhazy:
le petit bleu était adressé à M. le commandant Esterhazy,
et il s'agissait de savoir quel était l'auteur de ce petit bleu et
quelle était la main qui l'avait tracé. Sur la main, vous savez ce
qui a été dit. En ce moment, je m'occupe de l'origine. M. le
commandant Lauth dit: «L'utilité de l'apposition du timbre,
c'était d'établir que le petit bleu était arrivé à domicile, c'est-à-
dire chez M. le commandant Esterhazy. » Alors, passant par
dessus les questions successives que j'ai posées, je dis à M. le
commandant Lauth : Est-ce que le bordereau ou les papiers con-
tenus dans le paquet où se trouvait le petit bleu, ou les papiers
de la même provenance, ont été considérés comme venant de
chez M. le commandant Esterhazy ?
M. LE COMMANDANT LAUTH. — Non.
M* Labori. — Par conséquent, comment M. le commandant
Lauth concilie-t-il l'affirmation que le petit bleu avait l'origine
que lui avait donnée M. le colonel Picquart, et celle qu'il avait
été placé dans le cornet que la Cour connaît?
M. le commandant Lauth . — Je n'ai pas à donner d'explica-
tions sur ce que le colonel Picquart pouvait ou devait croire. Je
n'ai pas à donner d'explications, car je ne lui en ai pas demandé
à ce moment-là.
Me Labori. — C'est entendu, je retiens cette première décla-
ration. Quelle était maintenant l'utilité de « caches » apposées
sur la photographie pour cacher certaines choses et même faire
disparaître des traces de déchirures ?
M. le commandant Lauth. — Pardon, je n'ai jamais dit que
j'eusse mis des « caches » pour faire disparaître des traces de dé-
chirures.Il est question d'une chose tout à fait différente, qui s'est
passée quelques semaines après. C'était autre chose. J'ignorais
absolument de chez qui provenaient les spécimens d'écriture et,
-353-
chaque fois que j'ai dû faire une photographie, le colonel Pic-
quart m'a demandé tantôt de masquer quelques lignes, tantôt
quelques mots avec une ligne au milieu. J'ai chaque fois fait
les clichés en masquant une partie. Il ne m'a pas donné l'expli-
cation du but qu'il poursuivait.
Me Labori. — Je suis très heureux de la réponse, car elle
précise ce point qui m'avait échappé : c'est que jamais M. Lauth
n'a entendu dire qu'une opération singulière eût été faite en ce
qui concerne la photographie du petit bleu.
M. le commandant Lauth. — Pardon, je dis que je n'ai rien
masqué du texte. J'ai dû faire disparaître sur le cliché les
traces de déchirures, de manière à donner l'apparence d'un
petit bleu absolument neuf et intact.
Me Labori. — Est-ce qu'on a jamais demandé à M. le com-
mandant Lauth de faire disparaître les apparences de déchi-
rures sur l'original ?
M. le commandant Lauth. — Oh ! cela n'aurait pas été possible.
Me Labori. — La réponse me suffit. Une dernière question à
M. Lauth : Est-ce que le bordereau n'a pas été lui-même en
morceaux ?
M. le commandant Lauth. — Je l'ai vu une fois dans ma vie;
à l'heure qu'il est, je serais incapable de dire s'il y en avait
beaucoup ou peu; je sais qu'il a été en morceaux.
Me Labori. — Est-cn qu'il a été photographié?
M. le commandant Lauth. — Pas par moi, pas à notre
service.
Me Labori. — L'a-t-il été?
M. le commandant Lauth. — Je crois que oui, je n'en sais
rien.
Me Labori. — En présence des déclarations de M. le comman-
dant Lauth je n'ai, en ce qui me concerne, aucune question à
poser à M. le colonel Picquart, car M. Lauth m'a donné satis-
laction sur tous les points.
Me Clemenceau. — J'aurais une question à poser. M. Lauth
voudrait-il nous dire de quelle manière le petit bleu était
déchiré; était-ce en petits morceaux?
M. le commandant Lauth. — Il y en avait peut-être une
soixantaine.
Me Clemenceau. — Des morceaux simples, le petit bleu
déplié?
M. le commandant Lauth. — Oui, déplié.
Me Clemenceau. — Qu'est-ce que cela donnait comme gran-
deur pour le plus grand morceau ?
M. le commandant Lauth. — Peut-être le tiers d'un centi-
mètre, un peu plus, pas tout à fait un centimètre carré.
Me Clemenceau. — M. le commandant Lauth voudrait-il nous
dire comment on a recollé les morceaux ? comment matérielle-
ment on a reconstitué le petit bleu?
M. le commandant Lauth. — Je n'ai pas d'explications à
donner à ce point de vue.
12
— 354 —
Me Clemenceau. — Sans doute le témoin ne comprend pas ma
question, car je veux parler d'un fait matériel qui ne peut pas
intéresser la défense nationale.
Quand on trouve dans le cornet un petit bleu déchiré comme
dans l'espèce, et qu'on veut le reconstituer, je demande, maté-
riellement, par quel procédé on arrive à recoller les morceaux
pour en faire un tout, un petit bleu entier? Je ne sais si je suis
clair?
M. le commandant Lauth. — Il n'a été recollé que lorsque je
l'ai eu reconstitué. Au moment où M. le colonel Picquart me l'a
donné, c'étaient des fragments inertes de ce papier mélangés
avec bien d'autres.
Me Clemenceau. — Quand le colonel Picquart a demandé à
M. Lauth, d'après la version de ce dernier, s'il ne pourrait pas
faire mettre le cachet de la poste, dans quel état était le petit
bleu ?
M. le commandant Lauth. — Le petit bleu était reconstitué.
M(> Clemenceau. — Par quel procédé de collage a-t-on fait,
de tous les morceaux, un petit bleu entier?
M. le commandant Lauth. — Avec un papier transparent
coupé en lanières très minces, qui suivaient à peu près les
traces des déchirures.
Me Clemenceau. — Comme M. Lauth a dit que le plus grand
morceau avait peut-être un tiers de centimètre.. .
M. le commandant Lauth. — J'ai dit : peut-être un centi-
mètre.
Me Clemenceau. — J'accepte un centimètre. Je demande
alors à M. Lauth de bien vouloir nous expliquer de quel côté le
petit bleu a été recollé.
M. le commandant Lauth. — A l'inverse, du côté de
l'adresse.
JVP Clemenceau. — Alors, que Monsieur Lauth veuille bien
nous expliquer, dans le cas improbable où il aurait voulu céder
au désir de M. le colonel Picquart, sur quelle partie il aurait
fait apposer le timbre de la poste ?
M. le commandant Lauth. — D'abord, il ne m'a pas demandé
de faire apposer le timbre de la poste, il m'a dit : « Croyez-
vous qu'on en mettrait un? » ou « qu'on en metlrait un
ensuite? » Je n'ai pas à chercher comment il voulait faire pour
cela ; cela ne me regarde pas.
M'' Clemenceau; — Je voudrais savoir de M. Lauth comment
il pourrait s'expliquer que le colonel Picquart ait demandé de
faire apposer, par un tiers quelconque, un timbre de la poste
destiné à donner de l'authenticité au document, alors que, d'a-
près la déposition de M. Lauth, il n'y avait pas, sur cepetît bleu,
la place nécessaire pour apposer le timbre de la poste, à moins
qu'on ne l'apposât pour partie sur les bandes de papier gommé,
ce qui eût dénoncé la supercherie.
M. le commandant Lauth. — Je n'ai pas d'explications à
donner, je dépose sur les faits tels qu'ils se sont passés ; c'est
— 3ô-~> —
au colonel Picquart à expliquer comment il s'y serait pris pour
réaliser ce dont il parlait.
M" Clémence&et. — Je n'ai pas besoin d'explications non plus;
tout le monde m'a compris. Je me borne à résumer la question :
M. le colonel Picquart — dit l'accusation — a trouva dans le
cornet des morceaux de petit bleu qu'il y avait mis lui-même ; il
a dit au commandant Lauth et à un autre officier : « Voila des
morceaux de petit bleu qui viennent du cornet » Donc M. le
colonel Picquart a, dans son bureau, deux officiers qui savent
que ce petit bleu vient du cornet, et l'on affirme qu'il voulait
faire apposer le cachet de la poste sur ce petit bleu! Demandez-
vous ce qui se serait passé, si le colonel Picquart s'était pré-
senté en haut, comme on dit au ministère, chez ses chefs, et
leur avait dit, après avoir fait apposer le timbre de la poste :
« Voici un petit bleu venant du cornet qui a une authenticité
certaine, puisqu'il y a le timbre de la poste », est-ce que ses
supérieurs ne lui auraient pas répondu : « Puisqu'il y a le
timbre de la poste, c'est que votre petit bleu ne vient pas du
cornet, parce qu'il n"est pas d'usage que les employés de la
poste aillent apposer leurs cachets dans des endroits — pour
ne pas les nommer — où on prend les petits bleus. »
M. le commandant Lauth. — Il était alors inutile de me
demander de certifier que c'était la signature de telle personne,
et je crois que le colonel Picquart l'a reconnu dans sa déposi-
tion.
Me Clemenceau. — J'ai voulu me mettre, pour donner plus de
force à mon raisonnement, dans la plus mauvaise situation.il ne
faut pas cependant croire que j'aie véritablement pensé, même un
instant, que M. le colonel Picquart eût mis le petit bleu dans le
cornet, après avoir commis un faux. Je vous ai montré, avec la
théorie de l'accusation, que les sentiments que ses adversaires
prêtent au colonel Picquart n'ont jamais existé dans sa pensée,
parce qu'il se serait démenti lui-même. Je voudrais résumer la
situation, sur la question du petit, bleu déchiré, timbré. Ma
question s'adresse d'abord à M. Lauth et ensuite à M. Picquart ;
car je demande que M. le colonel Picquart parle le dernier. Eh
bien! si le petit bleu venait du cornet, n'était-il pas indispen-
sable qu'il ne fût pas timbré ?
M. LE COMMANDANT LAUTH. — CM.
M" Clemenceau. — Bien. Si le petit bleu avait été arrêté à la
poste, ne devait-il pas être timbré, mais non déchiré ?
M. le commandant Lauth. — C'est précisément probable-
ment pour cela— parce que moi je n'ai pas d'explications adonner
— que le colonel Picquart a voulu, sur la photographie et sur
le tirage sur papier, faire disparaître les traces de déchirures, ce
qu'il ne peut pas nier, et qu'il m'a dit, quand je lui ai demandé
des explications : « C'est pour pouvoir dire que je l'ai saisi à la
poste. ))
Me Clemenceau. — Ouand un officiel- du service des rensei-
gnements vient trouver le chef de l'Etat-major et lui dit : « J'ai
— 356 —
trouvé dans le cornet un petit bleu qui concerne un officier»,
je demande si le chef d'Etat-major se laisse représenter seule-
ment une copie et s'il ne demande pas l'original ?
M . le commandant Lauth. — Il est assez probable qu'il l'au-
rait demandé, et c'est pour cela que la chose m'a beaucoup
étonné à ce momeDt-là.
Me Clemenceau. — Je me résume...
M. le Président. — Voyons...
Me Clemenceau. — Ah! je suis désolé d'être désagréable à la
Cour..,
M. le Président, — Vous n'êtes désagréable à personne,
seulement vous êtes un peu long.
Mp Clemenceau. — J'ai la prétention d'être extraordinaire-
ment désagréable à l'accusation en ce moment ; c'est pour cela
que je vous demande respectueusement la permission de con-
tinuer. Si le petit bleu vient du cornet, il est déchiré et pas
timbré; — s'il vient de la poste, il est timbré mais non déchiré.
Quand le chef d 'Etat-major se fera représenter l'original, si on
lui représente l'original déchiré, et timbré parce que venant delà
poste, il demandera pourquoi il est déchiré. — Troisième hypo-
thèse ? Pour qu'on trouve le petit bleu déchiré et timbré, il ne
peut avoir qu'une origine, il faut qu'il vienne de chez le com-
mandant Esterhazy, parce que, timbré, il a passé à la poste;
déchiré, il a été déchiré par le commandant Esterhazy. Or,
M. le commandant Lauth a dit tout à l'heure : « On n'a jamais
prétendu que le petit bleu vînt de chez M. le commandant
Esterhazy.
M/' Labori. — J'ai quant à moi...
{M. le Président fait un geste et semble vouloir arrêter
Me Labori.)
Me Labori. — Oh ! Monsieur le Président...
M. le Président. — Je n'ai rien dit; continuez.
Me Labori. — Si vous saviez combien il est douloureux de
vous faire souffrir de la sorte !. . . Je reprends la question de la
déchirure. M. le commandant Lauth, pour lequel cependant il
me semble que nous faisons des raisonnements extrêmement
clairs, insiste sur ceci : « C'est précisément, dit-iJ, parce que le
colonel Picquart m'avait demandé de faire disparaître ou avait
songé à faire disparaître la trace des déchirures sur la photo-
graphie que j'ai été étonné. » Est-ce que M. Lauth n a pas dit
tout à l'heure qu'il était impossible de faire disparaître ces
traces sur l'original?
M. le commandant Lauth. — Parfaitement.
Me Labori. — Qu'est-ce qui constitue une pièce authentique?
Est-ce une photographie ou un original ?
M. le commandant Lauth . — C'est un original.
Me Labori. — Alors la question des déchirures n a plus
d'intérêt ?
M. le commandant Lauth. — C'est possible. Vous me deman-
dez des explications pour savoir pour quel motif le colonel Pic-
quart a voulu faire telle ou telle chose, ce qu'il avait l'intention
de faire ; c"est à lui de l'indiquer.
M> Laboiu. — Puisque M. le commandant Lauth nous indique
quelle est sa pensée...
M. le Président. — Vous n'avez pas à discuter avec le com-
mandant Lauth ; vous lui posez des questions, il y répond.
Me Laboiu. — C'est entendu, et je trouve qu'il y répond
d'une telle manière que je n'ai en effet rien à ajouter.
M. le colonel Picquart. — J'aurais un mot à dire. Je trouve
que rien ne prouve mieux l'inexistence des intentions qu'on
m'a prêtées, que la démonstration qui vient d'être faite par la
défense, et qui montre plus parfaitement que (-'aurait été illo-
gique; il ne peut entrer dans l'esprit de personne que j'aurais
voulu faire une chose qui était impossible.
M. le Président, au colonel Picquart. — Maintenant, j'ai
deux questions à vous poser. Au moment où vous compariez
l'écriture du commandant Esterhazy avec le bordereau, aviez-
vous sous les yeux l'original du bordereau ou des photogra-
phies ?
M. le colonel Picquart. — J'avais sous les yeux des photo-
graphies seulement ; l'original du bordereau était dans le dos-
sier Dreyfus, le dossier judiciaire, qui était scellé et qui n'a été
descellé que deux fois, le général Gonse ayant eu à en retirer
des pièces.
M. le Président. — Alors, comment pouviez-vous penser que
c'était l'écriture du commandant Esterhazy ?
M. le colonel Pigquart. — Alors j'ai mal compris la pre-
mière question.
M. le Président. — Au moment où vous compariez l'écri-
ture du commandant Esterhazy avec l'écriture du bordereau,
vous aviez sous les yeux l'original même du bordereau ou des
photographies ?
M. le colonel Pigquart. — Des photographies.
M. le Président. — Maintenant, les photographies étaient-
elles absolument conformes à l'original ?
M. le colonel Picquart. — Elles ont servi à des experts.
M. le Président. — C'est là un point sur lequel je désirais
être éclairé.
CONFRONTATION
de 31. le colonel Picquart, de 31. le colonel Henry
et de HI, le général Gonse.
M. le Président, au colonel Picquart. — Combien de fois
avez-vous reçu M. Leblois au ministère ?
M. le colonel Pk:oi:art. — C'est assez difficile à préciser,
mais enfin mettons de dix à quinze fois en tout, dans l'espace
d'un an.
— 358 —
M. le Président. — Vous nous avez dit hier vingt à trente
l'ois.
Me Clemenceau. — C'est une erreur matérielle que je me per-
mets de vous signaler; le témoin n'a jamais dit cela; c'est un
autre témoin, le général de Pellieux, je crois.
M. le Président. - Je dis qu'un témoin, je ne me rappelle
plus si c'est le général de Pellieux ou un autre, avait dit vingt
ou trente ibis, mettons dix ou quinze.
M. le coeonel Pigquart. — Je ne peux pas préciser.
M. le Président. — L'avez-vous reçu notamment en novem-
bre 1896, c'est-à-dire entre son retour à. Paris et votre départ ?
M. le colonel Picoeart. — Oui, Monsieur le Président, je me
souviens très bien qu'il est venu une fois.
M. le Président. — C'est-à-dire entre le 7 et le 16 novembre?
M. le colonel Pigquart. — Il faudrait limiter ceci entre le 9
et le 14, parce que le 8 était un dimanche, jour auquel je ne me
rendais pas au ministère, et que le 14 est le jour où j'ai cessé
mon service. Dans l'intervalle de ces deux dates, je l'ai reçu
une fois ; il est venu sans s'asseoir,autant que je m'en souviens,
pour me dire : « Je suis rentré. » Il songeait à faire une démarche
dont il m'a parlé. Je me vois le reconduisant à la porte — je
crois qu'il ne s'était pas assis — et lui disant: «Je suis très
occupé.» En effet, à ce moment-là venait de paraître le fac-similé
du bordereau dans le Matin, et j'avais un tas de choses sur les
bras.
M. le Président, au colonel Henry, rappelé à la barre. —
Monsieur le colonel Henry, voulez-vous nous édifier plus com-
plètement sur les circonstances dans lesquelles vous avez sur-
pris l'entretien du colonel Picquart et de M. Leblois, à l'au-
tomne de 1896. Avez-vous vu le dossier secret et la pièce
commençant par ces mots : « Cette canaille de D . . . » ?
M. le colonel Henry. — Voici ma déposition au Conseil de
guerre.. . Je vous demande la permission de m'appuyer sur la
barre, je suis souffrant.
M. le Pu ési dent. — A^oulez-vous une chaise ?
M. ll colonel Henry. — Merci, comme ceci je suis très bien.
C'était, je crois, dans le courant d'octobre, — je n'ai jamais pu
préciser exactement, tout ce que je sais et que je me rappelle
très bien, c'est qu'il y avait du feu dans la cheminée du bureau
du colonel; le colonel était assis sur la jambe gauche, il avait
la main, je crois, comme ceci... ; à sa gauche était M. Leblois, et
devant eux plusieurs dossiers sur le bureau, entre autres le dos-
sier secret sur lequel j'avais écrit « dossier secret » et au verso
duquel j'avais mis ma signature ou plutôt mon paraphe au
crayon bleu dont j'ai parlé avant-hier. J'ai reconnu les mots
« dossier secret ». L'enveloppe était ouverte, et de l'enveloppe
était sortie la pièce dont vous venez de parler. . .
M. le Président. — Sur laquelle il y avait : ce Cette canaille
de D . . . » ?
M. le colonel Henry. — Parfaitement. Me rappeler exacte-
— 859 —
ment la date, ce n'est pas possible ; ce crue je sais, ce que je
peux indiquer comme date, c'est que, à ce moment certainement,
il y avait du feu dans la chambre. Quelques jours après, — peut-
être le général Gonse pourra-t-il mieux préciser que moi — j'ai
rencontré le général Gonse qui m'a dit : « Comment cela va-t-il?
Gomment va le colonel Picquart? » Je lui dis : « Gela va un
peu cahin-caha: le colonel Pic-quart est toujours absorbé par
son affaire Esterhazy. » — « Ah ! c'est fâcheux, parce que les
alfaires du bureaux périclitent un peu. » — « Et les indiscré-
tions continuent! » — « Ah! les indiscrétions! cela ne me
regarde pas. » — Je lui dis : « En fait d'indiscrétions, vous
feriez peut-être bien de reprendre le dossier secret, car je bai
vu il y a quelques jours sur son bureau en présence d'une
tierce personne. » — Je n'ai pas indiqué la personne. Je crois
que deux ou trois jours après, le général a dû le reprendre ou se
le faire donner; je ne sais pas dans quelles conditions. L'a-t-il
repris lui-même ou se l'est-il fait remettre par le colonel Pic-
quart? Je n'en sais rien. Le colonel Picquart pourra vous le dire
lui-même. Voilà ce que je puis dire, jurer et affirmer en ce qui
concerne le dossier secret.
M. le Président. — Lorsque vous êtes entré dans le bureau
et que vous avez trouvé le colonel Picquart s'entretenant avec
M. Leblois, pensez- vous qu'on s'entretenait de ce dossier '?
M. le colonel Henrt. — Ces messieurs causaient, comme
je vous le disais ; le dossier était devant eux ; le colonel Pic-
quart était comme ceci... et avait plutôt l'air d'être tourné du
côté de M. Leblois. Je ne peux pas dire qu'ils causaient de ce
dossier ; je n'ai fait qu'entrer et sortir.
M. le Président. — Vous avez vu le dossier des pigeons
voyageurs '!
M. le colonel Henry . — Pas ce jour-là.
M. le Président. — C'était à quelle époque, ce dossier des
pigeons voyageurs ?
M. le colonel Henry. — Oh ! ce dossier a été remis au colonel
Picquart bien longtemps auparavant, et je ne l'ai plus revu
qu'après son départ ; par conséquent, il a dû rester entre ses
mains pendant de longs mois.
M. le Président, au général Gonse, rappelé à la oarre. —
Monsieur le général Gonse, ce dossier secret dont je viens de
parler était-il ou n'était-il pas en désordre quand il vous a été
rendu ?
M. le général Gonse. — Autant que je peux me rappeler, il
était un peu en désordre.
M. le Président, au colonel Henry. — Monsieur le colonel
Henry, vous souvenez-vous dans quel état était ce dossier
quand il a été rendu au général Gonse?
M. le colonel Henry. — Je ne l'ai jamais revu. Il m'a été
remis par le colonel Sandherr en 1894 : depuis, je ne l'ai jamais
revu que sur le bureau du colonel Picquart, qui lavait demandé
pendant mon absence, le jour dont je vous parle.
— 360 -
M. le Président, au général Gonse. — Alors, général, ce
dossier était en désordre quand il vous a été rendu?
M. le général Gonse. — Oui, en désordre.
M. le Président, au colonel Plcquart. — Monsieur le colo-
nel Picquart, qu'avez-vous à répondre à toutes ces questions?
M. le colonel Picquart. — J'ai à répéter que je n'ai jamais
eu le dossier ni ouvert ni fermé sur ma table, en présence de
M. Leblois. Du reste, d'après la déposition du colonel Henry, il
semble matériellement bien difficile que la chose ait pu avoir
lieu, si M. Leblois prouve qu'il est rentré à Paris le 7 novembre.
Le colonel Henry vient de vous dire que, quelques jours après
avoir vu cette scène, il en a parlé au général Gonse, qu'il lui a
conseillé de me redemander le dossier et que le général Gonse
me l'a redemandé, en effet, quelques jours après. Or, le général
Gonse a également, dans des occasions précédentes, certifié
qu'il m'avait repris le dossier quelques jours avant mon départ.
En additionnant tout cela, je crois qu'il est difficile de trouver un
nombre de jours tel que j'aie pu matériellement communiquer
le dossier.
M. le Président, au colonel Henry. — Vous entendez, mon-
sieur le colonel Henry : aviez-vous ce dossier secret?
M. le colonel Henry. — M. Leblois Fa reconnu au Conseil
de guerre, les membres du Conseil de guerre pourraient venir
l'affirmer. Il a dit : « Devant les affirmations précises du colo-
nel Henry, je ne peux pas lui donner un démenti. >> Vous pou-
vez faire appeler les membres du Conseil de guerre.
Me Larori. — Je demande qu'on fasse appeler d'abord
M. Leblois.
M. le colonel Henry. — M. Leblois a dit ceci : « Devant les
affirmations précises du colonel Henry, je ne puis pas lui don-
ner un démenti. »
M. le Président, à M. Leblois, rappelé à la barre. — Maître
Leblois, vous avez entendu la déclaration du colonel Henry :
pcuvez-vous répondre?
M. Leblois. — Je réponds, tout d'abord, sur la question des
dates, que je suis allé...
M. le Président. — Non, répondez tout simplement à cette
question : avez-vous reconnu devant le Conseil de guerre que
vous étiez à côté du colonel Picquart, et qu'à côté de lui, il y
avait deux dossiers, le dossier des pigeons voyageurs et, à côté,
le dossier secret?
M. Leblois. — Non, je ne l'ai pas reconnu. Voici ce qui s'est
passé au Conseil de guerre. Le colonel Henry a gardé envers
moi l'attitude la plus courtoise ; il a dit seulement, devant le
Conseil, qu'il y avait sur la table du colonel Picquart un dos-
sier; il n'a pas du tout parlé du dossierdes pigeons voyageurs ;
je démontrerai tout à l'heure que ce dossier rie pouvait pas se
trouver sur la table du colonel Picquart à ce moment. Il a dit
qu'il y avait un dossier, une enveloppe sur laquelle se trou-
— 861 —
vaient les mots « dossier secret », et il ira pas dit qu'une pho-
tographie était sortie de cette enveloppe.
M. le Président. — Le colonel Henry vous donne un
démenti.
M. le colonel Henry. — Je n'ai pas parlé du dossier des
pigeons voyageurs. M. Leblois a dit devant le Conseil de
guerre : « En présence des affirmations précises du colonel
Henry, je ne puis pas lui donner un démenti. »
M. Leblois. — J'étais en train d'expliquer. ..
M. le colonel Henry. — Vous avez dit : «Je ne puis pas lui
donner un démenti. »
M. le Président, au colonel Henry. — N'interrompez pas.
Me Leblois. — J'expliquais que le colonel Henry avait sim-
plement dit qu'il y avait un dossier et une enveloppe sur
laquelle se trouvaient écrits ces mots « dossier secret ». Il n'a
pas parlé de photographies. Il était dans l'impossibilité absolue
de préciser la date de cette scène.
M. le colonel Henry, s' adressant à la. Cour et aux jurés.
— Vous voyez, il répond bien à ma question : il y avait un
dossier secret. Je n'ai pas pu préciser la date et je ne peux pas
la préciser encore. Il a reconnu devant le Conseil de guerre qu'il
ne pouvait pas me donner un démenti.
M. Leblois. — Je demande à terminer ma déposition. Je dis
donc que le colonel Henry n'a pas parlé de photographies et
n'a pas précisé la date, et que je lui ai dit : « Colonel, je crois
que vous vous trompez. Mais, comme je n'ai pas l'habitude
de faire l'inventaire des pièces qui se trouvent sur la table des
gens, quand je vais les voir, j'estime que ce n'e^t pas à moi,
mais plutôt au colonel Picquart de dire si, à un moment quel-
conque, à une date quelconque, il y a eu sur sa table une enve-
loppe portant les mots « dossier secret ».
J'ai ajouté d'un ton très ferme, car j'étais certain d'être dans
la vérité, j'ai dit d'un ton très ferme au colonel Henry : « Je ne
veux pas vous infliger de démenti, non pas par politesse seule-
ment, mais parce que j'estime que c'est au colonel Picquart
qu'il appartient de démentir ce fait, s'il est inexact. Mais si vous
précisiez, ou si vous ajoutiez quoi que ce lut, je vous opposerais
une contradiction absolue. »
M. le colonel Henry. — Je donne le démenti le plus absolu
à M. Leblois. Voici ce que j'ai dit devant le Conseil de guerre :
« Il y avait devant ces messieurs un dossier secret et une pièce
photographiée, pièce sortie à demi, comme je l'ai indiqué tout
à l'heure, et qui commençait par ces mots «. Cette canaille
de D... »
M. le Président, au colonel Henry. — Avez-vous vu la
pièce ?
M. le colonel Henry. — Oui.
Me Leblois. — Mais le colonel vient de reconnaître qu'il a dit
que la photographie n'avait pas quitté l'enveloppe !
M. le colonel Henry. — J'ai dit ceci : Il y avait un dossier
secret, et en dehors de l'enveloppe, il y avait une photographie
de la pièce qui sortait de l'enveloppe. Je maintiens ma déposi-
tion telle que je l'ai faite devant le Conseil de guerre.
M. le Président, au colonel Henry. — Mous n'avons pas à
nous occuper de ce que vous avez dit devant le Conseil de
guerre. Ce que vous avez dit ici est-il l'exacte vérité ?
M. Leblois. Permettez -moi de vous faire remarquer qu'il
y a un certain intérêt, si le colonel Henry reconnaît
M. le colonel Henry. — Voyons, maître Leblois, il faut
s'entendre. Vous avez dit vous-même que jamais vous nétiez
venu au ministère de la guerre. Avant-hier, vous avez fait la
description de mon bureau. Il s'agit de s'entendre. Ne patau-
geons pas à côté de la vérité, dirons la vérité, rien autre chose.
Me Labori, au Président. — Je vous demande de poser au
colonel Henry cette question : A-t-il dit au Conseil de guerre
qu'il y avait une pièce sortie de l'enveloppe ?
M. le colonel Henry. — Je viens de le dire et je le répète
formellement. J'ait dit au Conseil de guerre : « Il y avait clans
le bureau du colonel Picquart, sur la table, M. Leblois étant
présent, un dossier secret, l'enveloppe tournée de cette façon,
et en dehors de l'enveloppe sortait une photographie de la pièce
sur laquelle il y avait écrit : « Cette canaille de I). . . » {Bruit.)
Me Labori. — Cette salle, vraiment...
M. le Président. — Soyez calme.
Me Labori. — Je vous prie alors, si vous le jugez convenable,
de prendre des mesures contre moi, car vraiment...
M. le colonel Henry. — Voici l'enveloppe, par exemple,
— elle était plus grande que celle là [Le témoin tient à la main
un& enveloppe de format ordinaire), elle était ouverte; il y
avait écrit dessus « dossier secret » ; la photographie sortait
de l'enveloppe, à peu près au quart si vous voulez, ou au tiers,
mais comme ceci.... dans cette proportion... [Le témoin l'in-
dique de la, main) C'est une photographie que je connaissais
bien et sur laquelle il y avait écrit les mots : « Cette canaille
de D... »
Me Labori. — Il y avait une autre pièce sortie du dossier ?
M. le colonel Henry. — Non.
M. le Président. — Le reste du dossier était dans l'enve-
loppe ?
M. le colonel Henry. — Très probablement. Je n'ai vu que
cette pièce de sortie.
Me Labori. — Alors, M. le colonel Henry pourrait-il nous
explique)' comment il concilie cette déposition avec celle
qu'il a faite dans l'enquête et qui résulte du rapport de M. le com-
mandant Ravary, qui a été lu en audience publique et est
ainsi conçu :
Un soir que le colonel Henry, de retour à Paris, était entré brus-
quement ohez M. Picquart, il aperçut M. Leblois, avocat, dont le
— 363 —
colonel recevait de fréquentes et longues visites, assis auprès du
bureau et compulsant avec lui le dossier secret.
On fait dire au colonel que M. Le] dois était là compulsant le
dossier secret.
M. lé colonel Henry. — Compulsant. . .
aL Labori. — Eh bien ! ou le colonel Henry ne dit pas la
vérité ou c'est le rapport de M. le commandant Ravary.
M. le colonel Henry, à Me Lahori. — Je ne vous permet-
trai pas de mettre mes paroles en doute.
Me Labori. — Je constate qu'il y a une contradiction entre le
rapport Ïiavary et ce que dit le colonel.
M. le colonel Henry. — Je ne vous le permettrai pas,
monsieur l'avocat.
Me Labori. — 11 y a un désaccord formel entre le rapport de
M. le commandant Ravary et votre déposition .
M. le colonel Henry. — Ce n'est pas mon atfaire.
Me Labori. — C'est possible, mais c'est la mienne !
M. le colonel Hemiy. — Expliquez-vous avec le comman-
dant Ravary.
Me Labori. — Je ne puis pas m'expliquer autrement qu"avec
vous qui êtes ici.
M. le colonel Henry. Quand je dis « compulser », si ce
n'est pas effectif, c'est au moins au figuré. (Bruit.) On a un
dossier devant soi ; pourquoi est-ce faire ? Vous avez bien un
dossier devant vous.
Me Labori. — Si j'ai un dossier devant moi, je ne le compulse
pas dans l'acception propre du mot. Nous savons ce que parler
veut dire.
M. le colonel Picquart. — J'oppose le démenti le plus
formel à l'affirmation du colonel Henry; je demande qu'on
veuille bien lui poser la question suivante...
M. te colonel Henry est le seul témoin avec lequel j'aie été
confronté au Conseil de guerre. 11 a été ditau Conseil de guerre,
lors de notre confrontation, que c'était à son retour de permis-
sion, vers le commencement d'octobre, qu'il avait vu cette
scène et j'ai dit : « La chose est très grave, messieurs les mem-
bres du Conseil de guerre, veuillez prendre note de cette décla-
ration »
M. le colonel Henry. — J'ai dit : « Dans le courant d'octobre,
en tout cas à mon retour de permission », J'ai toujours dit
a dans le courant d'octobre », je crois, et je ne puis pas dire
autre chose.
M. Leblois. — On varie sur-les faits, on varie sur les dates ;
il est très difficile, même à un'1 témoin de bonne volonté, de
suivre des adversaires sur un terrain aussi mouvant.
M*' Labori. — Je désire poser une question sur le même
point.
M. le colonel Picquart. — Je demande à ajouter ceci :
Gomment le colonel Henry est-il entré dans mon bureau *? Est-
— 364 —
il entré par la porte qui était en face du bureau ou par la
petite porte latérale ?
M. le colonel Henry. — Par la grande porte.
M. le colonel Pigquart. — A. quelle distance est-il venu
dans le bureau, à peu près?
M. le colonel Henry. — Je ne pourrais pas dire si c"est à
dix centimètres ou un pas, évidemment.
M. le colonel Picquart. — Enlin, le colonel Henry était de
l'autre cote de mon bureau, c'est-à-dire du côté opposé à celui
où j'étais assis ?
M. le colonel Henry. — En face de vous ; et j'ai parfaite-
ment vu la pièce, car c'est cette place qui m'a permis de voir la
pièce et le dossier.
M. le colonel Picquart. — Je demanderai que l'on mon-
tre la pièce. Lors de l'enquête du général de Pellieux, mes sou-
venirs étaient déjà très effacés.
Le général de Pellieux m'a montré cette pièce dans son cabi-
net, et à distance. Il s'est même passé alors la scène suivante :
Le général de Pellieux me dit en me la montrant: « Vous
voyez cette pièce? » — Je me suis penché et j'ai du regarder
attentivement pour la reconnaître, car c'est une photographie
très obscure et très brouillée. Il m'a interpellé et m'a dit brus-
quement : « Voyons, vous connaissez cette pièce? » Cette pièce
est celle où il y a, non pas « cette canaille de D... » mais « ce
canaille de D... »
M. le colonel Henry. — Moi, je la reconnaîtrais à dix pas.
M. le colonel Picquart. — J'oppose à cela le démenti le
plus formel.
M. le colonel Henry. — Ceci ne se discute pas, surtout
lorsqu'on a l'habitude de voir une pièce et j'ai vu celle-là plus
d'une fois. Je le maintiens formellement et je le dis encore : le
colonel Picquart en a menti!
M. le colonel Picquart, arrêtant 'brusquement un mouve-
ment de son bras qu'il levait. — Vous n'avez pas le droit de
dire cela !
M. le Président. — Vous êtes en désaccord tous les deux.
Me Clemenceau. — Permettez, monsieur le président, ai-je
bien entendu, vous avez dit : en désaccord !... Voici la deuxième
fois qu'un délit se commet à cette audience ; un témoin a été
insulté par un autre témoin et je constate que le Président a
dit seulement : ces témoins ne sont pas d'accord !
M. le Président.. — Vous constaterez tout ce que vous vou-
drez.
Me Labori. — Puisque M. le colonel Picquart, au moment où
il est l'objet d'une interpellation comme celle que vient de lui
adresser M. le colonel Henry, s'entend dire simplement ceci :
« Alors, vous êtes en désaccord », je demande qu'il s'explique
sans réserve.
M. le colonel Picquart. — Je demande à m'expliquer et à
dire aux jurés ce que signifie tout cela ! [Mouvements divers.)
— 365 —
Me Labori, s adressant au colonel Henry qui est placé
devant le colonel Picquart et le cache aux regards des jurés.
— Je prie M. le colonel Henry de vouloir bien se déplacer pour
ne pas empêcher M. le colonel Picquart de s'adresser aux jurés.
M. le colonel Picquart, d'un ton Indigne'. — Messieurs les
jurés, vous avez vu ici des hommes comme le colonel Henry,
comme le commandant Lauth et comme l'archiviste Gribelin
porter contre moi des accusations odieuses! Vous avsz entendu
le commandant Lauth émettre, sans preuves, une allégation
aussi grave que celle qu'il a émise hier en disant que c'était
moi — il n'en avait pas la preuve, — que ce devait être moi
qui avais mis le petit bleu dans le cornet! Eh bien ! messieurs
les jurés, savez-vous pourquoi tout cela ce fait?
Vous le comprendrez quand vous saurez que les artisans de
l'affaire précédente, qui se lie intimement à l'affaire Esterhazy,
ceux qui ont travaillé en conscience, je le crois, pen-
sant qu'ils étaient dans la vérité, le colonel Henry et
l'archiviste Gribelin, aidés du colonel du Paty de Clam, sous
la direction du général G-onse, ont reçu du regretté colonel
Sandherr — qui déjà, au moment de cette affaire, était atteint
de la grave maladie dont il est mort depuis, — comme par une
sorte de testament, au moment où il quittait le service, le soin
de défendre, contre toutes les attaques, cette affaire qui était
l'honneur du bureau et que le bureau avait poursuivie avec
conscience parce qu'il croyait que c'était la vérité.
Moi, j'ai pensé autrement lorsque j'étais à la tête de ce ser-
vice, et comme j'ai eu des doutes, j'ai voulu m'éclairer et j'ai
cru qu'il y avait une meilleure manière de défendre une cause
que de se renfermer dans une foi aveugle et souvent peu ius-
tiiiée.
Messieurs les jurés, voilà je ne sais combien de temps, voilà
des mois que je suis abreuvé d'outrages par des journaux qui
ont été payés pour répandre des calomnies et des erreurs. . .
M. Zola. — Parfaitement.
M. le colonel Picquarï. — Pendant des mois je suis resté
dans la situation la plus horrible pour un officier; car je me
trouvais attaqué dans mon honneur sans pouvoir me défendre !
Demain peut-être je serai chassé de cette armée que j'aime et à
laquelle j'ai donné vingt-cinq ans de ma vie! Gela ne m'a pas
arrêté lorsque j'ai pensé que je devais rechercher la vérité
et la justice. Je l'ai fait et j'ai cru rendre en cela un plus grand
service à mon pays et à l'armée! C'est ainsi que j'ai cru qu'il
fallait faire mon devoir d'honnête homme !
Voilà ce que j'avais à dire. (Mouvements divers.)
Je suis sûr que MM. les jurés m'ont compris.
M. Zola. — Je l'espère.
M. le colonel Hexrv. — Je demande à m'expliquer. On
vient de dire que le colonel Sandherr nous avait légué une suc-
cessioa sur une allaire D... ; il n'a jamais été question de cela
entre le colonel Sandherr et les officiers du bureau ; chacun
- 306 —
travaillait pour son compte, selon sa conscience, dans l'intérêt
de la patrie et tout à t'ait isolement.
(Juand le colonel Picquart vient nous dire qu'il a trouvé un
petit bleu dans les papiers que j'ai reçus, je puis vous affirmer,
moi, sur tout ce que j'ai de plus sacré au monde, que je n'ai
jamais vu ce petit ble 1, jamais ce petit bleu n'a été reçu par moi
et j "étais le seul à recevoir les papiers. Voilà ce que j'avais à
vous dire.
M. le colonel Picquart. — Je demande à présenter une
observation.
M. le Président. — Monsieur le général G-onse, avez-vous
des observations à faire ?
M, le général Gonse. — Je n'ai qu'à confirmer ce qu'a dit
le colonel Henry ; il n'a jamais été à la tête d'une machination,
puisqu'on parle de machinations ou du moins que c'est sous-
entendu. Nous avons fonctionné chacun pour notre compte et
suivant notre conscience. Le colonel Sandherr était dans la
plénitude de son intelligence quand il dirigeait le service à
l'époque dont on parle.
Par conséquent, nous ne nous sommes jamais entendus et
n'avons jamais cherché à falsifier la vérité. Au contraire, nous
avons toujours cherché à la rendre aussi éclatante que possible;
c'est pour cela que je ne reviens pas sur la question dont on
a parlé tout à l'heure et que, lorsqu'on a signalé le commandant
Esterhazy, je n'ai pas hésité à rechercher la culpabilité et je
Pal fait dans l'ordre d'idées que j'ai déjà indiqué ici. A ce pro-
pos, je dirai qu'il y a un fait singulier : on parle toujours du
petit bleu ; ce petit bleu, qui est tant en question, a été trouvé
vers le mois d'avril ou de mai, d'après ce que j'ai pu compren-
dre, c'est-à-dire que la pièce à laquelle le colonel Picquart atta-
chait tant d'importance, puisqu'elle devait faire constater la
culpabilité du commandant Esterhazy, le colonel Picquart ne
l'a montrée à moi, son chef, que le 3 ou 4 septembre de la même
année. Mai, juin, juillet, août, cela fait quatre mois après l'avoir
trouvée. Je me suis demandé à ce moment-là et me demande
encore comment il se fait que le chef du service des renseigne-
ments, trouvant une pièce à laquelle il attachait cette impor-
tance, ne l'a pas signalée immédiatement à son chef et quil a
mis quatre mois à me la montrer.
M. le colonel Picquart. — Mes explications seront très-
brèves. Je les ai données ailleurs et elles ont été trouvées bonnes,
car c'est la vérité. G"est au mois de mai que ce petit bleu a été
trouvé, ou du moins reconstitué. J'ai dit ailleurs que je ne me
croyais pas fondé à porter contre un officier français une accu-
sation aussi grave que celle de trahison avant d'avoir pris des
informations. J'ai dit au cours de l'enquête qui a été faite, qu'un
deuil de famille très cruel avait interrompu mes investigations
pendant près d'un mois et qu'un voyage d'état-major, auquel
j "ai pris part ensuite, les a interrompues à nouveau. J ai dit
qu'au mois de juillet, j'ai rendu compte de la chose au général
— m —
de Boisdelfre. Je ne voulais pas prononcer de noms ici, mais
puisqu'il le faut, je dirai que le général de Boisdelfre a approuvé
d'abord par écrit, ensuite directement, ce que je faisais, et m'a
dit de continuer ; car je lui avais parlé du petit hic h, h ce
moment. Donc, au mois de juillet et pendant tout le mois d'août,
j'ai continué comme il m'avait dit. Je lui avais dit l'affaire et je
lui avais même écrit : « Je n'en ai parlé à personne, pas même
au général G-onse. » C'est alors qu'au commencement de
septembre, lorsque j'eus fait un rapport écrit sur la question et
que je l'eus soumis d'abord au général de Boisdelfre, j'ai été
trouver sur son ordre le général Gonse à la campagne et je lui
ai raconté l'affaire.
Me Labori. — Je voudrais bien poser une question à M. le
général Gonse. Youdrait-il nous dire pourquoi on ne s'est pas
aperçu plus tôt de tous les faits dont il est question aujourd'hui
avec tant de vivacité, et pourquoi on n'a pas fait plus tôt des
reproenes à M. le colonel Picquart?
M. le général Goxse. — Parce que je ne les connaissais pas
complètement.
Me Labori. — Pardon, monsieur le Président, M. le général
Gonse connaissait-il à ce moment-là tout ce que M. le colonel
Picquart avait fait à propos du petit bleu et qu'est-ce qu'il en
pensait '!
M. le général Gonse. — Je ne le savais pas du tout.
XIe Labori. — Au mois de novembre 1896, M. le général Gonse
ne le savait pas !
M. le général Gonse. — Je l'ai su après.
Me Labori. — Pardon. A quelle date ?
Yl. le général Govse. — Dans le courant de l'automne.
Me Labori. — De quelle année ?
M. le général Gonse. — 1896.
AL Labohi, — Pourquoi alors, postérieurement à cela, le géné-
ral Gonse a-t-il écrit les lettres si affectueuses et si pleines
d'encouragement, on peut le dire, qu'il adressait à M. le colonel
Picquart et comment explique-t-il le contraste qu'il y a entre
l'attitude qu'il avait au cours de cette correspondance et l'atti-
tude que nous lui voyons prendre à la barre aujourd'hui ?
M. le général Gonse. — Parce ce que je ne connaissais pas
tous les faits qu'on a reprochés au colonel Picquart.
Me Labori. — Quels sont ces faits ?
M. le général Gonse. — Je n'avais pas fait d'enquête : je ne
savais qu'une chose ; c'est que le colonel Picquart n'avait pas
suivi complètement toutes les instructions que je lui a vais don-
nées. Je savais aussi qu'il était pour ainsi dire hypnotisé par
cette question Dreyfus-EsterhMxv.
Je lui avais toujours dit de ne pas suivre cette piste dans les
conditions qu'il indiquait; il ne faisait pas complètement son
service ; il était absorbé par cette affaire, et, comme vous Ta dit
ici le chef d' Etat-major, on l'a envoyé en mission pour chercher à
rectifier son jugement. C'est dans cet ordre d'idées que je lui ai
— 368 —
donné des indications à cette époque, car c'était un officier qui
avait très bien fait son service jusque-là, et qui est susceptible
de le faire très bien dans l'avenir, s'il le veut. Je n'avais jamais
voulu proposer une mesure exagérée contre lui ; on l'a donc
envoyé en mission, et, après sa mission, on l'a, conformément
aux ordres du ministre, attaché au 4e tirailleurs, de façon à ce
que, après avoir changé le cours de ses idées, j'espérais, et nous
espérions tous, qu'il se mettrait au service des troupes, comme
je le lui ai écrit, qu'il reprendrait pied et redeviendrait ce qu'il
avait été toujours, c'est-à-dire un bon officier.
Lorsque cette campagne à laquelle nous assistons aujourd'hui
est devenue si active "et si virulente, nous avons cherché de
nouveau dans quelles conditions tout cela s'était passé, et c'est
à ce moment-là — je ne sais pas exactement la date, attendu
que je n'ai pas fait' d'enquête judiciaire ni aucune espèce d'en-
quête officielle — que j'ai recherché d'où pouvaient provenir
toutes les responsabilités. C'est à ce moment-là que j'ai appris
tous les faits relatés ici ; quant aux dates, je ne puis pas vous
les dire.
Me Labort. —Je désirerais que M. le colonel Picquart s'expli-
quât sur la première partie de la réponse de M. le général Gonse
et sur la nature exacte des rapports qui ont eu lieu entre eux au
moment où s'échangeait la correspondance que la Cour et le
jury connaissent. Je voyais tout à l'heure M. le colonel Picquart
qui me semblait éprouver le besoin de dire certaines paroles
lors de diverses explications que donnait M, le général Gonse.
C'est ce qu'il voulait dire à ce moment-là que je le prie de dire
maintenant.
M. le colonel Picquart. — Voici : le général Gonse disait
qu'on m'avait chargé d'une mission et qu'on pensait qu'à la suite
de cette mission, je pourrais rentrer dans la troupe. Il disait
que cette mission était faite pour m'arracher à ce qu'il appelait
l'hypnotisme qui me hantait, selon lui. Je ne puis pas entrer
dans les détails de mon service, il ne m'appartient pas surtout
de faire ressortir quelles sont les améliorations qui y ont été
apportées à l'époque dont parle le général Gonse; mais il y a
des choses très importantes et des résultats extrêmement impor-
tants qui ont été obtenus justement pendant la période durant
laquelle je ne m'occupais que d'une affaire unique, paraît-il!
ensuite, le général Gonse dit que, pour changer le cours de
mes idées, on m'avait envoyé en mission. Je sentais si bien que
je n'étais plus en communauté d'idés avec mes chefs, et qu'il
fallait changer tout à fait de direction, que j'ai supplié le géné-
ra] Gonse, dans une lettre du mois de janvier, de me faire pas-
ser entièrement dans la troupe et de ne plus me donner de
mission, puisque, à ses yeux, je n'étais plus capable de remplir
un service d'Etat-major. Le général Gonse ne Tapas voulu. Dans
une lettre très affectueuse, comme toutes celles qu'il m'a écrites,
il me disait qu'après ma mission, je rentrerais dans la troupe,
mais qu'il fallait continuer ma mission. Je l'ai continuée toujours
— 369 —
et la continue, je crois, encore, puisque j'ai comparu devant le
Conseil d'enquête comme attaché provisoirement au 4e tirailleurs.
Me Labori. — Je voudrais dire encore un mot à M. le général
Conse, ce sera le dernier. M. le colonel Henry, à propos d'un
dossier secret, a raconté une scène qui se serait passée au minis-
tère
M. le générât. Gonse. — Est-ce ([Lie vous me permettrez de
terminer mes explications sur cette partie ?
Me Labori. — Certainement, général.
M. le général Gonse. — Je répète ce que j'ai dit. et je le
maintiens. J'ai dit que c'était dans un but de bienveillance qu'on
avait agi à l'égard du colonel Picquart : on lui avait continué la
mission dont il parle jusqu'à ces temps derniers. Hier, il en a
été question ici ; on a dit qu'il avait été envoyé sur les confins
de la Tripolitaine dans un but que je ne qualifierai pas; tout
cela est du roman pur; nous n'avons pas l'habitude d'envoyer
faire tuer nos officiers pour rien du tout. Cette partie de sa
mission résultait de la situation faite par la guerre de Macé-
doine, qui avait soulevé les esprits danstoutle monde musulman
et particulièrement dans la Tripolitaine, où certainsfaits s'étaient
passés. Nous avions le désir d'être renseignés très exactement
sur ces faits que nous n'avions appris que par une voie
détournée.
On s'est dit tout naturellement : «Voilà le colonel Picquart qui
est en Tunisie ! Il peut bien diriger sur la frontière un service
d'informations pour savoir ce qui se passe de l'autre côté de la
frontière». On lui a donc dit d'aller dans le Sud. Il ne s'agissait
pas d'aller se promener dans des parages dangereux, mais d'aller
dans les postes où nous avons des officiers, qui circulent tous
les jours très facilement d'un poste à l'autre. Le poste le plus
éloigné, c'est celui qui s'appelle Djenenn. Il y a des officiers
français qui restent là et circulent avec deux ou trois cavaliers
à certains moments de l'année, selon que les tribus sont plus ou
moins en mouvement. Jusqu'à présent, depuis l'occupation de
la Tunisie, il n'y a jamais eu aucun accident.
Tel est le fait simple qu'on a présenté hier sous la forme d'un
roman et même, je puis le dire, d'un conte de journal. Je ne
sais plus qui a fait un article, très spirituel, du reste, au com-
mencement de janvier, intitulé « Gonse-Pilate ». Cela me flatte.
C'est une manière de parler, parce que le personnage n'est pas
très intéressant ! Gonse-Pilate avait fait condamner un Galiléen,
un centurion honnête (je n'indiquerai pas qui, mais vous le
sentez bien» ; on lui avait signalé Barrabas, officier criblé de
dettes qui était le vrai coupable. Pilate n'a pas voulu substituer
l'un à l'autre et a envoyé le centurion honnête chez les nomades
pour tâcher de le faire tuer. Voilà le roman tel qu'on vous l'a
présenté hier, mais c'est un roman. Il n'y a rien de plus faux.
M. le colonel Pigquart. — Je demanderai à ajouter un mot
à cette explication humoristique. Lorsque le général Leclerc a
reçu l'ordre de m'envoyer à la frontière tripolitaine, il trouvait
— 370 —
déjà depuis quelque temps que cette mission était singulière.
Mais alors je dus m'expliquer, car le général me dit : ce II faut
que vous me donniez des explications ? Qu'est-ce qu'il y a là-
dessous ? » Par conséquent, ma mission ne paraissait pas si
naturelle qu'on veut bien le dire.
Je n'entrerais pas dans ces détails si le général Gonse lui-
même n'y était pas entré. Je ne dis pas qu'on a voulu me faire
tuer....
M. le général Goxse. — On l'a dit hier.
M. le colonel Piojiart. — Je ne crois pas que le mot ait
été prononcé par personne.
M. le Président. — C'était le sens de la réponse du colonel
Picquart.
M. le colonel Picquart. — Le général Leclerc me parla du
prétexte pour lequel je devais aller sur la frontière et qui était je
ne sais quoi.... quelques cavaliers qu'on exerçait sur la fron-
tière.... et il me dit : « Gela n'existe plus, cela vient d'être
démenti. Tout cela ne tient pas debout et je ne veux pas que
vous alliez plus loin que Gabès. »
M. le Président. — Avez-vous une question à poser, mes-
sieurs les défenseurs ?
Me Clemenceau. — Monsieur le Président, je me replace, si
vous voulez bien, au moment où vous avez déclaré, par un
euphémisme très apprécié, que les témoins n'étaient pas d'ac-
cord, je parle du colonel Henry et du colonel Picquart présents
à la barre. IL y a ici deux officiers de l'armée française qui sont
en désaccord sur un point important ; je demande au colonel
Henry si j'ai bien compris tout à l'heure et s'il nous a dit que,
quelques jours après avoir vu le dossier sur le bureau du colonel
Picquart avec M. Leblois, il avait parlé de ce fait au général
Gonse?
M. le colonel Henry. — Peut-être deux ou trois jours après,
je ne me souviens pas exactement.
Me Clemenceau. — Je ne demande qu'un à peu près.
Le colonel Henry peut-il nous dire combien de temps après
cette conversation avec le général Gonse, le colonel Picquart a
quitté le bureau ?
M. le colonel Henry. — Une huitaine de jours après, je
crois.
M° Clemenceau. — Résumons, et nous aurons la vérité. La
présence de M. Leblois au ministère de la guerre...
M. le Président. — Ce ne sont plus des questions que vous
posez.
Me Clemenceau. — Je vais faire éclater la vérité.
M. le Président. — Vous la direz dans votre plaidoirie.
Mc Clemenceau. — Uors retirez-moi la parole. J'affirme que
je vais faire éclater la vérité par les dépositions des témoins
M. le Président. — Posez des questions.
Me Clemenceau. — Non !
- :',71 —
M. le Président. — Vous ferez ce que vous voudrez dans-
vôtre plaidoirie.
M> Clemenceau. — Alors empêchez-moi de prendre la parole
et je me tairai.
M. le Président. — Je vous retire la parole au point de vue
de la plaidoirie. Il faut poser des questions, ei vous voulez.
Me Clemenceau. — Je veux, par les dépositions des deux
témoins qui sont en désaccord, apporter la preuve de la vérité.
M. le Pu ksi déni'. — Pas en ce moment-ci.
Me Clemenceau, — Mais...
M. le Président. — Quand vous plaiderez.
Me Clemenceau. — Je prétends qu'en deux mots je vais faire
savoir quel est celui des deux officiers en présence, qui a commis
une erreur involontaire. Je suis dans un incident, je m'y tiens.
M. le Président. — Posez des questions. Vous n'avez pas la
parole pour plaider.
Me Clemenceau. — Me retirez-vous la parole pour prouver
la vérité ?
M. le Président. — Je vous ote la parole pour plaider, je
vous le répète.
Me Clemenceau. — Je me permets de vous poser cette ques-
tion, monsieur le Président : il y a une contradiction absolue
entre les dires de deux officiers de l'armée française... Je ne
plaide pas en ce moment-ci.
M. le Président. — Si. Vous n'avez pas la parole pour plaider.
Déposez des conclusions, rien de plus.
Me Clemenceau. — Il y a une chose ici qui doit préoccuper
tout le monde : Deux officiers se sont donné un démenti ici ;
si vous m'accordez la parole, je vais en deux mots....
M. le Président. — Non, déposez des conclusions, je ne
vous accorde pas la parole.
M*' Clemenceau. — Dans ces conditions, je me rassieds.
Mc Labori. — Et moi, je me relève !
Je veux m'expliquer très rapidement, avec vous-même, mon-
sieur le Président. Me le permettez-vous et me permettez-vous
de vous faire connaître les raisons pour lesquelles je prends la
parole ?
M. le Président. — Est-ce pour plaider ?
Me Labori. — Avec vous ? Non, ce n'est pas pour plaider.
M. le Président. — Pendant l'interrogatoire des témoins,
vous ne pouvez que poser des questions.
Me Clemenceau. — Je vous demande pardon, l'article -319
nous permet de prendre la parole.
M. le Président. — Pas pour plaider.
Me Labori. — Il se présente un incident : je vous demand»
pardon, mais je voudrais vous adresser, monsieur le Président,
respectueusement, des explications pour obtenir la parole de la
manière que je l'entendrai, quand vous m'aurez compris.
M. le Président. — Maître Labori, vous n'avez la parole
pendant le cours des débats que pour poser des questions. ...
— 372 —
Me Clemenceau. — Lisez l'article 319...
M. le Président. — ...mais vous n'avez pas le droit de
plaider, vous le savez aussi bien que moi.
Me Labori. — C'est à vous, monsieur le Président des assi-
ses, qui êtes le maître souverain au point de vue de la direc-
tion des débats, et qui avez un pouvoir discrétionnaire, que je
demande la parole, pour expliquer à vous-même et à la Cour, les
raisons pour lesquelles j'ai voulu intervenir clans un incident,
et les conditions dans lesquelles je veux le faire. Je demande
la parole.
M. le Président. — Vous avez la parole pour expliquer vos
questions, si vous en avez à poser, mais vous n'avez pas la
parole pour autre chose. Déposez des conclusions.
Me Labori. — Monsieur le Président, il n'est pas possible
que dans une affaire de cette gravité, où tous les jours naissent
et renaissent d'eux-mêmes des incidents considérables et com-
plexes, la Cour ne veuille pas nous permettre de nous expli-
quer par des raisonnements extrêmement clairs et topiques, au
moment même où les témoins sont en présence du jury, parce
que ces raisonnements peuvent nous conduire à la nécessité
de poser de nouvelles questions.
Me Clemenceau. — C'est cela.
Me Labori. — Dans ces conditions, et uniquement pour
arriver à une question, mon confrère M> Clemenceau, et moi,
avons besoin de la parole, non pas pour discuter ni pour
« plaider », mais pour « exposer » une question, et montrer ce
que nous avons voulu dire aux témoins, afin que les jurés le
comprennent.
M. le Président. — C'est ce que je viens de vous dire.
M(' Labori. — Je vous demande donc, non seulement pour
moi-même, mais pour mon confrère, Me Clemenceau, la parole
avec cette liberté et cette étendue ; et si M. le Président ne croit
pas devoir nous l'accorder, j'aviserai aux moyens de faire res-
pecter ici les droits de la défense.
M. le Président. — Je vous ai dit que vous aviez la parole
pour poser des questions et en expliquer le sens, mais pas pour
faire des déductions.
M" Clemenceau. — Et l'article 319 !
M. le Président. — Je le connais.
Me Clemenceau. — Messieurs les jurés, permettez-moi de
vous lire l'article 319.
M. le Président. — Je le connais.
Mc Clemenceau. — C'est pour les jurés que je veux le lire.
M. le Président. — Lisez si vous voulez ; ce sera pour les
jurés, qui n'ont rien à y voir.
Me Labori. — Messieurs les jurés ont tout à voir ici ! Je
retiens cette parole, je ne permettrai pas qu'on dise devant le
jury qu'il n'a rien à voir à quoi que ce soit de ce qui se passe
ici. Si M. le Président maintient cette parole, je le prie de la
répéter.
— 873 —
M. le Président. — Les jurés n'ont rien à voir dans la direc-
tion des débats.
Me Labori. — Il ne s'agit pas de la direction des débats.
M. le Président. — C'est à moi seul qu'appartient la direc-
tion des débats, vous entendez bien, et quand je vous dis que
vous ne plaiderez pas, vous ne plaiderez pas ! Je vous le répète
une bonne fois.
Me Labori. — Nous dirons ce que nous avons à dire.
M. le Présidext. — Vous ne le direz pas, parce que je vous
retirerai immédiatement la parole. Vous poserez des questions,
rien de plus.
Me Labori. — Vous dites que je ne dirai pas ce que j'ai à dire,
quand ce sera conforme à la loi !
M. le Président. — Quand le moment de plaider sera venu.
Me Labori. — Mais avant de plaider, est-ce que je n'aurai pas
le droit de dire tout ce que j'ai à dire, conformément à la loi ?
J'en demande acte et j'ai l'honneur de déposer des conclu-
sions sur ce point.
Me Clémexceat. — Je demande la permission de lire l'article
319 pour MM. les jurés.
Voici l'article 319, deuxième partie :
Le témoin ne pourra être interrompu ; l'accusé ou son conseil
pourra le questionner par l'organe du Président, après sa déposition,
et dire, tant contre lui que contre son témoignage, tout ce qui pourra
être utile à la défense de l'accusé.
Monsieur le Président, conformément aux termes de cet arti-
cle, je demande la parole pour dire quel est celui de ces deux
officiers qui est dans la vérité.
M. le Présidext. — Mais vous le direz dans votre plai-
doirie.
Me Clemenceau. — Monsieur le Président, j'ai besoin de le
dire devant ces deux officiers, parce que, si je me trompe, l'un
des deux me rectifiera.
J'insiste : Je demande la parole pendant que ces deux offi-
ciers sont à la barre. Je vous rappelle qu'ils se sont infligé un
démenti formel; il n'y a rien de plus grave, dans la catégorie des
injures, qu'un officier disant à un autre officier : « Vous en avez
menti ! » Je demande la parole pour faire éclater la vérité
sur cet incident. Je vous demande de me l'accorder ou de me
la refuser. Mais en présence de ces deux officiers ..
M. le Présidext. — Je vous refuse la parole pour plaider :
je vous le répète, il est inutile d'insister.
Me Clemenceau. — Je demande la parole dans les conditions
que je viens de dire.
M. le Présidext. — Je vous dis que non ; retenezde bien :
je dis que non !
Me Clemenceau. — Monsieur le Président, je demande la
parole pour poser une question, et prouver que l'un de ces deux
officiers est dans l'erreur.
374
M. le Président. — Expliquez alors la question que vous
allez poser, je vais la poser.
Me Clemenceau. — M. le colonel Henry a dit : « J'ai parlé au
général Gonse de ce que j'avais vu dans le bureau du colonel
Picquart trois jours après avoir vu Mc Leblois dans le cabinet
du colonel Picquart. » M. le colonel Henry a dit : « M. le colonel
Picquart a quitté le service environ huit jours après que j'ai eu
parlé au général Gonse. »
Je fais remarquer au témoin, et cela va être le but de ma
question, qu'en bonne arithmétique, huit et trois font onze, et
que la visite de Me Leblois, cela est établi d'une façon indé-
niable, ne peut se placer qu'entre le 9 novembre et le 14, —
9 novembre, rentrée à Paris de Me Leblois, 14 novembre,
départ de M. le colonel Picquart ; — cela fait cinq jours. Entre
cinq et onze jours, il y a une différence de six jours. Il s'en
faut donc de six jours pour que l'affirmation du colonel Henry
soit possible.
Je lui fais cette observation précise et je demande ce qu*il a
à répondre : voilà ma question.
M. le colonel Henry. — J'ai dit deux ou trois jours : ensuite
le colonel Picquart est parti le 17.
Me Clemenceau. — Non, pardon: je demande à retenir la
déposition du témoin. Il a dit...
M. le colonel Henry. — Le colonel Picquart est parti le
17 novembre.
Me Clemenceau. — Le colonel Picquart a dit le 14 : c'est
facile à vérifier.
M. le colonel Picou art. — J'ai quitté mon service le 14,
j'ai quitté Paris le 16.
M« Clemenceau. — Cela fait toujours quatre jours de diffé-
rence.
M. le colonel Henry. — Ah, quatre jours '!
Me Clemenceau. — Aài, quatre jours ! pour savoir si un offi-
cier a dit la vérité, cela est important.
M. le colonel Henry — J'ai dit la vérité. Le colonel
Picquart est parti le 17.
Mfi Clemenceau. — Quand a t-il quitté le service 1
M. le colonel Henry. — Je l'ai encore vu le 16 et le 17,
dans tous les cas, au moins la veille.
M. le colonel Pj< :oc Alt. — J'ai quitté le service le 14 : je
l'ai remis dans les journées du 15 et du 16 au général Gonse.
Je suis parti dans la soirée du 16, j'ai quitté Paris dans la soi-
rée du 16. Et le général Gonse avait reçu de mes mains ce
dossier secret, d'après la déposition qu'il a faite lui-même,
quelques jours avant mon départ.
M. le colonel Henly. — Je ne parle pas du dossier secret ;
vous voyez bien que c'est le 17 qu'il est parti !
Me Labori. — C'est le 16.
M. le colonel Henry. — Yuiis comprenez que je ne précise
pas à un jour près : je n'ai pas dit des dates.
— 375 —
Mo Clemenceau. — Permettez -moi de poser une question, et
vous verrez que, d'après un témoin que vous ne récuserez pas
— c'est vous-même — nous parlons du dossier secret.
Monsieur le Président, voulez-vous me donner la parole pour
poser une question sous cette forme : Je vais lire d'abord la
déposition du colonel Henry à cette audience, d'après la sténo-
graphie, puis je poserai une question :
« Quel ntait donc ce dossier ?
M Henry. — C'était un dossier secret.
M. Zola. — Relatif à quoi ?
M. Henry. — Un dossier secret.
M. Zola — C'était le dossier de l'affaire Dreyfus ?
M. Henry. — Non, le dossier Dreyfus est sous scellés depuis 1805:
il n'a jamais été décacheté, à ma connaissance du moins.
Or, à l'audience d'aujourd'hui, M. le colonel Henry nous a
dit, il a répété, que c'était si bien le dossier secret Dreyfus, que
de ce dossier sortait le document libérateur : « Cette canaille
de D ... »
Je demande au colonel Henry comment il peut concilier
sa déposition d'aujourd'hui avec sa déposition d'il y a deux
jours ?
M. le colonel Henry. — Jamais la pièce « canaille de D . . . »
n'a eu de rapport avec le dossier Dreyfus. Je le répète : jamais,
jamais, puisque le dossier est resté sous scellés depuis 1895
jusqu'au jour où, au mois de novembre dernier. M. le général
de Pellieux a eu besoin du bordereau pour enquêterai! sujet de
l'affaire Esterhazy : par conséquent, la pièce « canaille de D ..»
n'a aucun rapport avec l'affaire Dreyfus, je le répète
Alors, je me suis mal expliqué, ou on m'a mal compris. Mais
je répète, devant ces Messieurs, que jamais ces deuxpièces, le
dossier Dreyfus et la pièce « canaille de D. . . », n'ont eu aucun
rapport.
Je vais d'ailleurs m'expliquer sur ce dossier ; il y a déjà
longtemps que j'en prends la responsabilité. (S'adressan/ à
Me Labori.) Voulez-vous permettre, monsieur le défenseur?'
}>Ie Labori. — Certainement, monsieur le colonel.
M. le colonel Henry. — Eh bien, allons-y !
En 1894, j'ai l'honneur d'appeler votre attention sur ces dates,
messieurs les jurés, au mois de novembre, un iour, Te colonel
Sandherr est entré dans mon bureau et m'a dit : « Il faut abso-
lument que vous recherchiez clans vos dossiers secrets tout ce
quia trait aux affaires d'espionnage. »
« — Depuis quand ?
« — Depuis que vous êtes ici. — Vous les avez classés ? »
Je lui ai dit « Oh ! ce ne sera pas long : j'y suis depuis un an,
depuis 1893. »
— « Eh bien ! recherchez tout ce que vous avez ; vous en
constituerez un dossier. »
J'ai recherché ce que j'avais, et j'ai retrouvé, je crois, huit ou
O/D
neuf pièces, — je ne me souviens plus exactement du nombre,
— dont une très importante, ayant un caractère extra-confi-
dentiel, si vous voulez même, extra-secret.
Je fis un bordereau de ces pièces, je pris copie de quelques-
unes, et je remis le tout au colonel Sandherr.
C'était, comme je vous le disais tout à l'heure, messieurs les
jurés, au mois de novembre 1894.
Le colonel le prit, le garda environ un mois. Vers le 15 ou le
16 décembre 1894, le colonel vint me trouver et me dit : « Voilà
votre dossier ! »
Ah, pardon ! avant, il y a un détail important que j'oubliais.
Lorsque je remis le dossier au colonel Sandherr, je lui fis
remarquer qu'une pièce secrète, pièce importante dont je vous
parlais tout à l'heure, messieurs les jurés, ne devait pas sortir
du bureau sans que nous en ayons la copie ou la photogra-
phie. 11 me répondit : « J'en fais mon affaire, je ferai faire des
photographies. »
Il a fait faire deux ou trois photographies — je ne me sou-
viens plus exactement du nombre, dans tous les cas deux ou
trois — et, comme je vous le disais tout à l'heure, il me remit le
dossier le 15 ou le 16 décembre 1894.
J'appelle votre attention sur cette date, messieurs les jurés,
parce qu'on a fait à ce dossier une légende, et je tiens à réta-
blir son histoire.
Puis, le 16 décembre, j'ai repris le dossier, sans faire le
dépouillement des pièces qui s'y trouvaient; j'ai remis le tout
dans une enveloppe : la fameuse enveloppe dont je parlais tout
à l'heure, sur laquelle j'ai écrit au crayon bleu : « Dossier
secret »; dans un coin de Fenveloppe, la lettre D, et, au verso,
après avoir collé Fenveloppe, mon paraphe ou presque ma
signature, au crayon bleu.
J'ai remis ce dossier dans le tiroir de mon armoire secrète et
il n'en est plus sorti qu'au moment où le colonel Picquart 1"m
demandé à M. Gribelin, c'est-à-dire — il se souvieudra mieux
de la date que moi, j'étais en permission — à la'fin d'août
ou* au commencement de septembre 1896; voilà l'histoire de ce
dossier.
Il faut vous dire que, lorsque le colonel Sandherr m'a remis ce
dossier, le 16 décembre 1894, je lui ait dit : « Mais comment se
fait-il que vous n'ayiez plus besoin de ce dossier-là ? »
Il m'a répondu : « J'en ai un plus important, et je vais vous
montrer une lettre de ce dossier. »
11 m'a fait voir une lettre, en me faisant jurer de n'en jamais
parler. J'ai juré. Il m'a montré une lettre plus importante
encore que celles du dossier. Il m'a dit : « J'ai avec cela quel-
ques documents, mais je les garde par devers moi, et je m'en
servirai si besoin est. »
Je n'ai plus jamais entendu parler de ce second dossier ;
jamais le colonel ne me l'a remis.
Voilà l'histoire du dossier : quant à l'autre, je ne sais pas ce
377
qu'il est devenu : je ne l'ai jamais vu, le colonel Sandherr
m'en a parlé une l'ois seulement, le l(i décembre 1894.
Voilà exactement l'histoire de ce fameux dossier qui, d'après
certaines publications, avait couru par le monde, à droite, à
gauche, avait été communiqué par-ci, par-là. Voilà ce qui s'est
passé !
M. le Président. — 11 n'y a plus de questions à poser ?
Me Labori. — Non, monsieur le Président.
M. le Président. — Vous pouvez vous asseoir.
M. le général Goxse. — J'avais un mot à dire, monsieur le
Président, pour la remise de ce dossier.
Je ne sais pas si on s*est bien expliqué sur le moment où on
m'a remis le dossier
M. le Président. — A quelle époque vous l'a-t-on remis?
M. le général GtOnse. — Je suis allé le reprendre, comme le
disait le colonel Henry, quelques jours après qu'il m'a eu parlé
de la conversation qui avait eu lieu entre le colonel Picquart et un
tiers — il ne m'avait pas dit le nom. — Je suis allé chez le colo-
nel Picquart pour lui demander de me remettre ce dossier. Ceci
se passait trois ou quatre jours avant le départ du colonel Pic-
quart ; le colonel Picquart étant parti le 16, cela se passait à
partir du 12 ou 13. Voilà quels sont mes souvenirs à ce point
de vue-là, et je suis bien aise de compléter ma déposition sur ce
sujet.
M. le Président. — Vous pouvez vous retirer.
Me Clemenceau. — M. le colonel Picquart fait signe qu'il
voudrait répondre.
M. le Président, au colonel Picquart. — Vous voulez
répondre ?
M. le colonel Picquart. — Non, non.
M. le Président. — P'aites venir le témoin suivant.
DÉPOSITION DE M DEMANGE
Avocat à la Cour d'appel.
M. le Président. — MaLtre Labori, quelle est la question ?
Me Labori. — Maître Démange voudrait-il nous dire ce qu'il
sait de 1 affaire Esterhazy et de toutes questions qui pourraient
s'y rattacher, au point de vue de la bonne foi de M. Zola dans
l'affaire Esterhazy?
M. le Président, au témoin. — Voulez-vous ne nous parler
que de l'afffaire Esterhazy, rien que de l'affaire Esterhazy,
pas d'autre chose ?
Me Démange. — Pardon, je n'entends pas.
M. le Président. — Voulez-vous nous parler de la bonne foi
de M. Zola relativement à l'affaire Esterhazy, pas relativement
à d'autres affaires ?
Me Démange. — Parfaitement, monsieur le Président.
— 378 —
Messieurs ,
Dans les derniers jours du mois d'octobre, j'ai appris, comme
tout le monde, par la voie des journaux, que M. Scheurer-Kest-
ner avait la conviction de l'innocence de M. Dreyfus, et qu'il
entendait poursuivre sa réhabilitation.
J'ai été, on le comprendra, plus angoissé que tous les autres
lecteurs des journaux. Je me suis même permis, parce que je trou-
vais le temps un peu long, d'écrire à M. Scheurer-Kestner pour
lui demander de faire connaître publiquement, à la tribune ou
ailleurs, les raisons pour lesquelles il affirmait l'innocence de
M. Dreyfus.
M. Scheurer-Kestner ne m'a pas répondu : il était, je l'ai su
plus tard, dans la période de quinze jours pendant laquelle il
avait promis à M. le général Billot de garder le silence.
Je suis donc resté dans cet état d'esprit jusqu'à la veille du
jour où M, Mathieu Dreyfus a dénoncé à M. le Ministre de la
guerre, M. le commandant Esterhazy, comme l'auteur du bor-
dereau.
M. Mathieu Dreyfus est arrivé chez moi au jour que j'indique
extrêmement ému; il m'apportait cette écriture qui, en effet,
est d'une ressemblance frappante avec celle du bordereau,
et il me dit : « M. Scheurer-Kestner m'a dit que mon devoir
était de dénoncer, comme l'auteur du bordereau M. Esterhazy,
dont voici l'écriture. »
Il est évident, je viens de le dire, que cette écriture était
identique à celle du bordereau.
J'ai, — et je crois qu'en cela j'obéissais à un sentiment de
prudence, — j'ai dit à M.Mathieu Dreyfus : a Faites ce que vous
a dit M. Scheurer-Kestner, mais je souhaiterais qu'auparavant,
vous priiez M. Scheurer-Kestner de vouloir bien dire publi-
quement qu'il a signalé à M. le Ministre de la guerre, comme
l'auteur du bordereau, celui que vous allez dénoncer: parce que,
de cette façon-là, on ne pourra pas mettre en doute votre bonne
foi ; et, puisque vous n'avez que l'écriture, bornez-vous à dénon-
cer M. Esterhazy comme l'auteur du bordereau, et n'allez pas
plus loin . » Voilà le conseil que je lui ai donné.
A ce moment-là, j'étais aussi très ému, cela se comprend,
n'est-ce pa& ? puisque j'entrevoyais un recours possible pour la
revision <lu procès Dreyfus; j'étais déjà résolu d'ailleurs à m'a-
dresser à M. le Ministre de la justice depuis que j'avais su, par
M. Salles, qu'il y avait eu une violation de la loi. Mais je ne
l'avais pas fait encore, pour une raison que je peux bien dire :
c'est qu'avant d'employer le recours légal, et surtout celui qui
m'appartenait, en vertu d'un article du Code d'instruction cri-
minelle, c'est-à-dire l'annulation du jugement pour violation de
la loi, je voulais être appuyé auprès de M. le Ministre de la jus-
tice, c'est-à-dire que je voulais avoir l'assistance de ceux qui,
portant la robe comme moi, sont soucieux des droits de la
défense; et je voulais avoir aussi l'appui d'hommes politiques
— 379 —
épris du droit et de la justice, ayant de l'autorité près du gou-
vernement.
En effet, que pouvais-]'» > faire ?
Je pouvais dire à M. le Ministre de la justice : j'ai la certitude
morale qu'il y a eu violation de la loi. Mais, une preuve juridi-
que, je ne pouvais pas la lui apporter.
Il fallait donc que je fisse ce que l'on fait dans les procès
de revision, c'est-à-dire que je demandasse à M. le Ministre de
la justice une enquête; je devais le prier de vérifier, de recher-
cher si l'assertion que je lui apportais était une assertion exacte.
Donc, je ne voulais pas m'avancer tout seul ; et je dois dire qu'à
ce moment-là, je n ai pas trouvé l'assistance que je souhaitais,
soit autour de moi au Palais, soit parmi les hommes politiques.
On m'a dit : « Ah ! prenez garde. Ne réveillez pas en ce
moment l'affaire Dreyfus; c'est trop tôt, il faut attendre! »
J'attendais, lorsque se sont révélés les faits que M. Seheurer-
Kestner a portés à la connaissance du public.
A ce moment-là, je me suis dit : Eh bien ! j'ai maintenant
deux recours possibles : la revision et l'annulation. J'ai donc
attendu l'issue du procès de M. Esterhazy.
Il y avait deux cas de revision possibles; comme ces jours
passés M. l'avocat général vous le signalait dans l'exposé de
faits que j'ai entendu, si M. Esterhazy avait été condamné, il y
avait deux personnes condamnées pour un même fait et, par
conséquent, la re vision s'imposait ; si M. Esterhazy était ac-
quitté, ce qui a eu lieu, il restait le recours du fait nouveau.
J'attendais donc très impatiemment les débats du procès
Esterhazy. J'ai assisté à la partie publique; j'avais même
demandé une intervention pour qu'il y eût un contradicteur;
elle a été repoussée. Mais enfin, ce qui m'intéressait surtout,
c'était la déposition des experts, parce que c'était là que je
comptais trouver le fait nouveau: en effet, puisque Dreyfus
n'avait été condamné que sur le bordereau et sur l'écriture,
l'expertise dans l'affaire de M. Esterhazy, en m'apportant des
('léments, me permettait de dire à M. le Ministre de la justice :
Eh bien ! voilà un fait nouveau !
Je savais bien — cela m'a été appris par le rapport de M. Ra-
vary — que les experts concluaient que récriture n'était pas de
M. Esterhazy, mais je ne connaissais pas leurs motifs et l'écri-
ture du bordereau peut ne pas être celle de M. Esterhazy, sans
pour cela être celle de Dreyfus.
Il y avait là un élément sur lequel je n'avais pas de rensei-
gnements, par suite du huis clos; de telle sorte que la voie de
la revision m'était fermée.
Il me restait, Messieurs, la voie de l'annulation. Mais, comme
je vous le disais tout à l'heure, je ne pouvais m'adresser à M. le
Ministre de la justice que si j'étais certain, en frappant à cette
porte, de la voir s'ouvrir. Or, les conditions dans lesquelles
s'est déroulé le procès de M. Esterhazy et sur lesquelles, moi,
je n'ai rien à vous dire, m'avaient donné une conviction:
— 3S0 • -
c'est que le gouvernement ne désirait pas à ce moment faire la
lumière sur l'affaire Dreyfus.
Il y a M. le Ministre de la justice, me dira-t-on, c'est à lui
seul que vous deviez vous adresser. C'est entendu, mais enfin,
n'est-ce pas ? il est bien certain que M. le Ministre de la justice
n'aurait pas pris de résolution tout seul sans le concours de
ses collègues du Cabinet; c'était donc en définitive au gou-
vernement que je devais m'adresser. Et j'avais besoin du
gouvernement, vous entendez bien, pour arriver à faire
admettre ma requête tendant à établir qu'il y avait eu violation
de la loi.
J'avais besoin, permettez-moi de l'ajouter aussi, du gouver-
nement, même dans le cas où ma requête aurait été accueillie
et où il y aurait eu annulation du jugement par la Cour de cas-
sation ; j'avais besoin d'un gouvernement désireux de faire la
.umière complète sur l'affaire Dreyfus, parce que, qu'il me soit
permis de le Aire, si cette révision devait se faire, ou plutôt si
le jugement devait avoir lieu à nouveau, il fallait le grand
jour, il ne fallait plus le huis clos.
Vous entendez bien que quand sept officiers, qui sont la
loyauté même, ont condamné un homme — pour moi, je crois
qu'ils se sont trompés, mais enfin, — pour le faire admettre par
l'opinion publique, il faut qu'elle puisse toucher l'erreur du
doigt.
Par conséquent, il m'était nécessaire d'être certain que, si ce
jugement devait de nouveau avoir lieu, j'aurais le plus grand
jour, et pour cela il fallait le concours du gouvernement voulant
la lumière complète. Eh bien ! j'étais convaincu qu'on ne la
voulait pas et, dans cet état d'esprit, je me demandais ce que
j'allai s faire?
Je me le demandais lorsque — c'est par cela que je vais ter-
miner — se sont déchaînées les passions qui grondent encore
aujourd'hui,— au-dessus desquelles certainement vous êtes, —
qui font qu'on ne pense plus à mon malheureux client.
Maintenant, il ne s'agit plus de l'affaire Dreyfus ; c'est l'hon-
neur de l'armée qu'on a mis en cause, c'est la lutte entre sémites
et antisémites. Quant à' moi, je ne me suis jamais préoccupé
que des intérêts de M. Dreyfus, que j'ai défendu ; il n'y a que
lui qui me préoccupe.
Par conséquent, je me suis dit : il faut attendre encore, il
faut de l'apaisement. Voilà pourquoi j'ai dit à M. Mathieu
Dreyfus et à M",e Dreyfus : Attendons, attendons un autre
moment, attendons des temps plus calmes !
Et je suis heureux d'avoir une occasion de l'affirmer ici, car
il y a dans votre exposé, monsieur l'Avocat général, permettez-
moi de vous le dire, un passage qui ma beaucoup touché; vous
avez dit à MM. les jurés qu'on n'avait pas voulu employer les voies
légales et qu'on avait eu recours aux voies révolutionnaires. Mais,
ce reproche-là, vous ne pouvez l'adresser à M. Zola parce que lui
n'avait aucune qualité pour recourir aux voies légales, n'est-ce
— 381 --
pas? Il n'y avait absolument que la famille Dreyfus qui pût y
recourir : par conséquent, c'est à elle que s'adressait le repro-
che, et à moi, indirectement.
Et je pourrais même vous dire à tous que, depuis longtemps,
et surtout depuis que M. l'Avocat général vous a fait cet exposé,
moi, je reçois tous les matins des lettres, les unes qui sont
signées, les autres qui ne le sont pas - les premières sont
polies, les secondes ne le sont pas du tout — le (1res dans les-
quelles on me reproche d'avoir manqué à mon devoir.
Eh bien ! moi, j'estime que je n'y ai pas manqué. J'ai tou-
jours mon devoir devant les yeux, et vous pouvez être certains
que ma conscience ne me fera jamais reculer devant l'accom-
plissement d'un devoir ! Mais je crois avoir été très prudent en
conseillant à M. Dreyfus d'attendre. Et ce qu'il faut que vous
reteniez, c'est que certainement on ne peut pas reprocher à
M. Zola de n'avoir pas recouru aux voies légales, puisque cela
lui était impossible. Voilà ce que je tenais à dire en dégageant
M. Zola.
Et voilà comment l'affaire Esterhazy, qui m'avait fait espérer
— puisque je reviens à elle — que je pouvais recourir aux voies
légales pour obtenir la revision légale, me Fa en même temps
fermée, cette voie, parce qu'elle m'a fait comprendre que le
gouvernement ne voulait pas la lumière. Voilà tout ce que j'ai à
dire.
Me Labori. — Me Démange voudrait-il dire ce qu'il pense de
ce passage du rapport de M. le commandant Ravary, relatif à
l'affaire Esterhazy :
En résumé, que reste-t-il ? Une impression pénible qui aura un
écho dans tous les cœurs vraiment français. Des acteurs mis en
scène, les uns ont marché à découvert, les autres sont restés dans
la coulisse ; mais tous les moyens employés avaient le même but :
la revision d'un jugement légalement et justement rendu.
Qu'est-ce que Me Démange pense de cela? Gela lui parait-il
exact? N'a-t-il pas une observation de fait à présenter sur ce
point ?
M° Démange. — Mais, puisque je voulais m'adresser au
Ministre de la justice pour faire annuler le jugement, c'est
que je ne le considérais pas comme légalement rendu.
Me Labori. — Pourquoi ?
M. le Président. — La question ne sera pas posée.
Me Labori. — Il s'agit de l'affaire Esterhazy.
M" Démange. — Je l'ai dit tout à l'heure.
Me Labori. — Dites-le encore.
Me Démange. — J'avais su par M. Salles qu'il y avait eu vio-
lation delà loi : c'est pour cela que je voulais m'adresser au
Ministre.
Me Labori. — Quelle violation ?
— 382 —
M. le Président. — Non, non, Maître Démange, ne répon-
dez pas !
Me Clemenceau. — Permettez-moi de poser une question?
Monsieur le Président, je vous fais d abord remarquer qu'un
incident, qui a occupé un long moment de cette audience,
avec M. le colonel Henry, a porté exclusivement sur l'af-
faire Dreyfus. Sous le bénéfice de cette observation, en vous
taisant remarquer également qu'un très long et très vif incident
a eu lieu tout à l'heure, à propos de faits qui s'étaient passés
pendant le huis clos et de faits très secrets, puisqu'il s'agis-
sait de la pièce secrète, je vous fais observer qu'on a pu parler
de tout cela, et je vous demande de poser à Mc Démange la
question suivante :
Me Démange vient de nous dire, — et il n'a pas à s'expliquer
autrement, a dit M. le Président,— qu'il avait la certitude que le
jugement n'avait pas été légalement rendu. Je lui demande s'il
ne pourrait pas nous dire sur quoi il base cette certitude et, en
particulier, voilà ma question : Si ce n'est pas parce qu'un
juge du conseil de guerre Fa affirmé à M. Salles, qui l'a
répété à Me Démange ?
M'' Démange. — Mais oui, parbleu ! (Mouvements divers.)
M. le Président. — Maître Démange, vous n'avez pas la
parole.
Me Clemenceau. — Je vous demande, monsieur le Président,
de poser la question.
M. le Président. — Non, non, je ne poserai pas la question.
(Etres. )
M'' Labori. — Moi, monsieur le Président, j'ai une autre
qnestion à poser à Me Démange.
Il a paru, il y a quelques jours, dans le journal le Malin, une
interview de trois colonnes qui contient les choses les plus in-
téressantes et dont le plus grand nombre, qui sont à ma con-
naissance personnelle, sont parfaitement exactes. Sans deman-
der à Me Démange si l'interview a été prise chez lui, je lui
demande de dire si les faits sont exacts?
M*' Démange. — D'abord il n'y a pas eu d'interview.
J'avais reçu une lettre d'un professeur de l'Université, des
Facultés de Paris, et une lettre de deux jeunes licenciés, qui
parlaient au nom des étudiants, et il y a de cela plus d'un mois ;
ces deux lettres qui étaient signées, — elles étaient toutes les
deux très polies, — m'accusaient toutes les deux de manquer
à mon devoir, et elles me disaient: « Vous savez, monsieur
Démange, — (se tournant vers les défenseurs) ce que vous
disiez tout à l'heure, — qu'il y a eu une illégalité commise,
et pourquoi ne vous adressez-vous pas au Ministre de la jus-
tice 1 »
Me Clemenceau. — C'est la pièce secrète ?
M° Démange. — Oui.
Me Labori. — Communiquée aux juges en dehors de l'accusé
et de son défenseur ?
— 383 -
M" Démange. — Je n'ai jamais vu que le bordereau ; par con-
séquent, c'est certain.
Je disais donc que, dans leur lettre, ces messieurs m'a<-
cusent de manquer à mon devoir et prétendent que c'est moi
qui suis cause de l'article de M. Zola. Ils disent que si jj-e
m'étais adressé au Ministre de la justice, très certainement
tout ce bruit ne se produirait pas ; c'est moi qui suis rendu res-
ponsable, dans la lettre qu'ils m'adressent, du trouble dans le
pays aujourd'hui.
11 ne s'agissait pas d'interview, n'est-ce pas ?
J'ai répondu au professeur et aux jeunes gens en leur deman-
dant de venir me trouver. Ils sont venus me voir, et alors j'ai
causé confidentiellement avec eux; le professeur a gardé ma
confidence, mais les jeunes gens ne l'ont pas gardée.
Me Labori.— Par conséquent, tout ce qui est intéressant pour
nous, c'est que les faits consignés dans l'article sont exacts.
(Jiiant à la parfaite correction de Me Démange, tout le monde la
connaît, elle n'a jamais été mise en doute. Je voulais simple-
ment être fixé sur l'exactitude du renseignement.
J'ai encore deux questions à poser à Mp Démange. Me Dé-
mange ne sait-il pas que c'est le 15 novembre, pour la première
fois, que M. Leblois a vu M. Mathieu Dreyfus chez M. Scheurer-
Kestner ?
Me Démange. — Le lendemain du jour où M. Mathieu Drey-
fus a eu fait sa dénonciation. M. Leblois est venu me voir en
me disant qu'il était le conseil de M. Scheurer-Kestner, et c'est-
alors que M. Leblois m'a mis au courant de tout ce que j'ai
appris et de tout ce que vous savez. C'est par lui que j'ai su
comment, au mois de juin de Tannée 1897, il avait reçu la visite
de M. le colonel Picquart, qui arrivait de Tunisie ou d'Algérie ;
que ce dernier était sous le coup d'une menace de celui qui était
devenu son successeur et qu'il était venu demander un conseil
à M. Leblois et, parlant à son avocat, comme on parle à un
avocat, c'est-à-dire sous le sceau du secret professionnel, il
avait dit à M. Leblois : « Voilà ce qui s'est passé. »
A ce moment-là, M. Leblois m'a représenté les faits comme
n'étant à sa connaissance que depuis le jour où il a recula visite
du colonel Picquart. Voilà ce qu'il m'a dit.
Me Labori. — Alors, Me Démange sait que c'est le 15 novem-
bre, ou à une date approchante, que M. Leblois aurait vu
M. Mathieu Dreyfus chez M. Scheurer-Kestner?
Me Démange. — Je ne sais qu'une chose, c'est que M. Ma-
thieu Dreyfus était aussi ignorant que moi de ce que faisait
M. Scheurer-Kestner. Je sais qu'il a dû être mis en rapport
avec M. Scheurer-Kestner, puisqu'il m'a dit que c'était vers le
8 ou le 10 novembre qu'il avait apporté à M. Scheurer-Keslner
une écriture qu'il tenait de M. de Castro, écriture identique
à celle du bordereau. 11 m'a même expliqué que M. Scheurer-
Kestner avait levé les bras, puis avait dit : « Maintenant
que vous savez quel est l'auteur du bordereau, je suis délié
- 384 —
de mon secret, et il est de votre devoir de dénoncer Esterhazy. »
Me Labori. — Me Démange pourrait-il nous dire à quelle date
Me Leblois lui a parlé de cette affaire Esterhazy?
Me Démange. — Il m'a raconté cela lorsqu'il est venu me voir
après que la dénonciation avait été faite ; il ne m'en a pas parlé
avant; je ne le connaissais pas.
M. Labori. — Me Démange ne sait-il pas que M. Mathieu
Dreyfus s'est plaint fréquemment et avec insistance que
Me Leblois ne lui ait fait parvenir aucun avis direct ou indirect
sur la culpabilité d'un autre ?
Me Démange. — Il s'en est plaint souvent.
Me Labori. — Est-il à la connaissance du témoin que
Me Leblois n'a jamais fait aucune communication à M. Mathieu
Dreyfus à ce moment-là ?
Me Démange. — Jamais de la vie.
Me Labori. — Me Démange connaît-il les raisons pour
lesquelles Me Leblois n'est jamais entré en relations avec la
famille Dreyfus ou avec Me Démange ?
Me Démange. — Il ne me l'a pas dit. Je le lui ai même reproché.
Je lui ai dit que nous aurions pu alors précisément nous
adresser au ministère de la justice.
Me Labori. — Me Démange a-t-il vu le bordereau qui était
versé dans l'affaire Esterhazy ?
M. Démange. — Je crois bien que je l'ai vu !
Me Labori. — Me Démange t'a-t-il vu en original ?
Me Démange — Certainement.
Me Labori. — L'a-t-il vu en photographie ?
Me Démange. — J'ai vu l'original dans le dossier.
Lorsque les débats se sont ouverts, on en avait fait faire des
fac-similés ; chacun des juges en avait un et moi aussi. Quand
le débat a été clos, M. le Président s'est fait restituer par cha-
cun des juges et par moi les fac-similés que nous avions. Je ne
me rappelle plus si on les a brûlés à l'audience, mais enfin on
les a détruits.
Me Labori. — Quoi qu'il en soit, il y avait des photographies
au dossier?
Me Démange. — Je vous répète que, dans le dossier, il n'y
avait que l'original, mais on avait fait faire des photographies.
Me Labori. —Ces photographies avaient été faites par les
soins du Parquet militaire?
Mc Démange. — C'est M. Bertillon qui les avait fait faire, je
crois, et on les avait données, pour les débats, aux juges, au
Commissaire du gouvernement et à moi ; et, quand les débats
ont été terminés, nous avons tous restitué nos photographies à
M. le Président qui, je crois... je ne sais pas si c'est à l'audience
qu'il les a brûlées, mais enfin ii les a emportées dans une enve-
loppe pour les détruire.
Me Labori. — Me Démange connaît-il le fac-similé qui a été
publié par le Matin ?
Me Démange. — Je crois bien que je le connais ! Sitôt que j'ai
— 383 —
vu ce fac-similé, ne me rappelant plus que je n'avais plus la
photographie entre les mains, je me suis dit : On est capable de
dire que c'est moi qui l'ai donné au Matin!
Me Labori. — H y avait donc une ressemblance entre ce fac-
similé et le bordereau?
Me Démange. — C'était saisissant... Vous ne l'avez donc pas,
l'original ?
Me Labori. — Non, mais nous voudrions bien l'avoir.
Me Démange sait-il que M. le général de Pellieux a déclaré,
qu'entre le fac-similé et l'original, il n'y avait aucune ressem-
blance ? Que pense Me Démange de cela?
Me Démange. — Je pense que deux hommes de bonne foi
peuvent avoir une opinion différente.
Me Clemenceau. — Les juges du Conseil avaient des photo-
graphies entre les mains, ils ont jugé sur ces photographies;
mais où était l'original?
M. le Président. — Dans le dossier, vient de vous dire
Me Démange.
Me Clemenceau.— Mais on avait remis à chacun des juges une
photographie. Me Démange nous a dit qu'on avait, à la fin, brûlé
les pnotographies.
Me Démange. — Je le crois.. . Bien entendu le Président n'est
pas descendu de son siège pour venir les brûler dans la salle,
mais ces photographies devaient être brûlées.
Me Clemenceau. — A qui a-t-on redemandé les photogra-
phies?
Me Démange. —Mais, aux juges, au Commissaire du gouver-
nement, à la défense.
Me Clemenceau. — Les a-t-on demandées aux experts ?
Me Démange. — Je ne sais pas ; ils n'étaient pas là, on ne
pouvait pas les leur demander.
Me Clemenceau. — Qui a fait faire ces photographies ?
Me Démange. — Je crois que c'est M. Bertillon qui leo a
faites ; je n'en suis pas sûr, vous le lui demanderez.
Me Clemenceau. — Le cliché n'a pas été détruit en présence
de Me Démange ?
Me Démange. —Non.
Me Labori. — Me Démange a-t-il conservé la photogra-
phie qui lui avait été remise ?
Me Démange. — Mais non, puisque je viens de vous dire
que je l'ai remise à la lin du procès ! C'est pourquoi, ayant été
très ému en voyant la photographie publiée dans le Matin, je
me suis rassuré en pensant que je n'avais plus cette photogra-
phie et que, par conséquent, je ne pouvais être accusé de l'avoir
communiquée au journal.
Me Clemenceau. — Maître Démange sait-il si le rapport des
experts a été fait sur l'original ou sur la photographie ?
Me Démange. — J'imagine que c'est sur l'original.
L'audience est suspendue.
13
— 380 *
L'audience est reprise à deux heures cinquante-cinq.
CONCLUSIONS
relatives à l'outrage commis par le colonel Henry contre
le colonel Picquart, à l'occasion de la déposition de ce
dernier.
Mc Labori. — Monsieur le Président, avant qu'on fasse appe-
ler le premier témoin, voulez-vous me permettre de déposer, au
nom démon client, les conclusions suivantes :
Plaise à la Cour,
Attendu que la déposition de M. le lieutenant-colonel Picquart a
été interrompue par M. le lieutenant-colonel Henry, qui s'est écrié :
« Vous en avez menti ! »
Attendu que, malgré les observations de la défense, M. l'Avocat
général n'est pas intervenu pour relever et réprimer les injures
proférées à l'égard d'un témoin, injures d'autant plus graves, que le
témoin, militaire, est aux arrêts ;
Attendu que, dans ces conditions, l'autorité du témoin cité par la
défense peut, dans l'esprit du jury, se trouver atteinte, et, par suit^,
la valeur de son témoignage diminuée ;
Attendu que les faits susrelatés causent par conséquent, le plus
grave préjudice aux intérêts et aux droits de la défense ;
Par ces motifs ;
Donner acte aux concluants de ce que M. le lieutenant-colonel Pic-
quart a été interrompu dans sa déposition par M. le lieutenant-colonel
Henry qui s'est écrié : « Vous en avez menti ! » et de ce que, malgré
les observations de la défense, M. l'Avocat général n'est pas inter-
venu pour relever et réprimer les injures proférées à l'égard d'un
témoin, injures d'autant plus graves que ce témoin, militaire, est
aux arrêts.
Nous renonçons à la déposition de M. Collenot à raison de la
déposition de Me Démange.
M. le Président. — Seulement, quant aux conclusions, je
vous ferai remarquer que ceci ne concerne pas la Cour, vous
ave/ l'air de demander acte d'un délit qui aurait été commis ;
la Cour n'a pas à statuer là-dessus.
Mc Labori. — Nous demandons acte d'un incident.
M. le Président. — Je ne saisis pas bien.
M° Labori. — En ce qui concerne M. le Président des assises,
l'observation n'a pas d'intérêt, mais nous parlons de M. l'Avocat
général, parce qu'un délit a été commis à cette audience et que
M. l'Avocat général ne s'est pas levé pour en demander la
répression.
Me Clemenceau. — Nous demandons acte du fait matériel et
rien de plus.
M. le Président. — Bien, à lundi pour arrêt.
— 387 —
DÉPOSITION DE M RANG
Sénateur.
M. le Président. — Maître Labori. quelles questions ?
Me Labori. — Mon sieur Ranc voudrait-il avoir la bonté de
nous dire ce qu'il pense de l'affaire Esterhazy et, en particulier,
de M. Emile Zola et de sa bonne foi?
M. Ranc. — Pour moi, Messieurs, la bonne foi de M. Zola
est entière, absolue. Je sais, monsieur le Président, que vous
ne me laisserez pas parler de la violation de la loi et des droits
de la défense, qui a été commise dans le procès de 1894 par
suite de la non-communication à la défense d'une pièce secrète.
Je dirai donc seulement, monsieur le Président, que M. Zola
a dû être légitimement surpris par la manière dont le second
procès a été conduit, par ce qui a été un simulacre d'instruction
— ce qui, du moins, a paru n'être pour beaucoup de gens qu'un
simulacre d'instruction — ce qui, certainement, n'a été qu"un
simulacre de débat contradictoire, puisque le plaignant n'y
était pas représenté, puisqu'il n'y pas eu de contre-expertise
d'écritures, puisqu'après avoir donné lecture de l'acte d'accu-
sation — qui était en réalité un plaidoyer en faveur de l'accusé
— on a fait le huis clos partiel, on a fait le silence autour du
témoignage du colonel Picquart et des dépositions des experts
en écritures.
Gela seul, à mon sens, suffit pour expliquer et pour justiiier
les sentiments de généreuse indignation auxquels a obéi
M. Zola. M. Zola a cherché la vérité, il a voulu la justice ; ce
qu'il a fait est, à mes yeux, l'acte d'un homme de cœur et de
grand courage.
M. le Président. — Maître Labori, avez-vous d'autres
questions à poser ?
Me Labori. — Non, monsieur le Président.
M. le Président. — Monsieur Ranc, vous pouvez vous
retirer.
DÉPOSITION DE M. PIERRE QUILLARD
Homme de lettres.
(Le témoin prête serment.)
M° Labori. — Je crois que M. Quillard a assisté comme
publiciste au procès de M. le commandant Esterhazy ou, tout
au moins, à la partie publique de ce procès. Je vous prierais,
monsieur le Président, de vouloir bien lui demander de nous
faire connaître ses impressions d'audience ?
M. Oitllard. — J'ai assisté aux audiences du Conseil de
— 388 —
guerre qui a jugé et acquitté M. Walsin-Esierhazy. Comme on
accuse M. Emile Zola d'avoir commis le délit de diffamation
à l'égard des membres du Conseil de guerre, leur reprochant
d'avoir acquitté par ordre, je crois que les impressions d'au-
dience d'un témoin désintéressé pourront être de quelque
utilité pour éclairer la religion de MM. les jurés.
Nous avons d'abord entendu la lecture de l'acte d'accusation
dressé par M. Ravary — je suppose que MM. les jurés con-
naissent ce document.
C'est, en effet, un document remarquai >le — très remarquable
— par une admiration touchante pour l'éloquence de M. le
général Billot, mais surtout par la bienveillance tout à fait inu-
sitée à l'égard de l'accusé; et cette bienveillance nous a paru
bien remarquable, à nous qui connaissions déjà l'acte d'accu-
sation de M. d'Ormescheville, quand nous avons vu que les
mêmes faits qui étaient portés à charge vis-à-vis d'un officier,
étaient portés à la glorification du commandant Esterhazy, par
exemple, le fait d'être polyglotte ou de s'intéresser à des ques-
tions en dehors de son service.
Je rappellerai donc à MM. les jurés que cet acte d'accusation
était en réalité plutôt un formidable réquisitoire contre un des
témoins, le lieutenant-colonel Picquart. Nous avons entendu,
nous, hommes de bonne foi, spectateurs désintéressés , nous
avons entendu la lecture de ce document avec quelque sur-
prise. J'ai eu dès lors comme une idée que les dispositions de
la Cour militaire étaient plutôt favorables à M. Esterhazy.
Cette impression a été confirmée par la façon dont l'interroga-
toire a été mené et par l'attitude du tribunal à l'égard des
témoins.
Je ne voudrais pas paraître adresser ici, pour les besoins de
la cause, des flatteries inconvenantes à la magistrature civile ;
mais je crois qu'en général les magistrats civils étudient eux-
mêmes et en détail les dossiers des affaires qui leur sont sou-
mises. Ici, rien de tel, du moins en apparence. Toutes les fois
qu'un document précis a été allégué, le général président du
Conseil de guerre et le greffier ont dû faire appel à l'obligeance
de Me Tézenas, avocat de M. Esterhazy. Nous voulons croire
que quelques-unes des pièces ainsi alléguées n'étaient pas
d'une grande importance ; mais voici un incident qui me
semble tout à fait notable et caractéristique.
Au cours de sa déposition, M. Mathieu Dreyfus avait déclaré
qu'à une certaine date, au mois de juin 1894, je crois, M. Ester-
hazy avait écrit une lettre dans laquelle il déclarait lui-même
être dans une situation tellement épouvantable que, pour se
soustraire, lui et les siens, à cette situation, il serait peut-être
obligé de recourir à un crime. Je crois que c'était là, dans
l'affaire, un document capital. Il semble bien que le président
du Conseil de guerre l'avait oublié, ce document, puisque c'est
encore Me Tézenas qui dut en fournir la cote ; le document fut
romis au général de Luxer; celui-ci le prit et le regarda quel-
— 389 —
que temps; puis, déclara-t-il : « Il y a quatre pages, c'est bien
long. » Et alors c'est M. Mathieu Dreyfus qui monta vers le
tribunal et qui mit sous les yeux du Président la phrase accu-
satrice.
Cet incident m'avait vivement frappé. Je fus également très
frappé de la façon véritablement bienveillante dont fut conduit
l'interrogatoire à regard de M. Esterhazy. S'il arrivait à celui-ci
d'avoir des lacunes de mémoire profitables à sa cause, il lui
suffisait de déclarer ensuite : « Ce n'est pas important », pour
que l'interrogatoire n"insistàt pas sur ce point. De même,
quand M. Scheurer-Kestner, au cours de sa déposition, vint
à dire : h Etant un homme, je puis me tromper », cette parole
d'honnête homme fut accueillie par des ricannements des per-
sonnes qui se trouvaient en face de lui.
Tout cela, je dois le dire, ne nous avait pas donné l'impres-
sion d'une très grande impartialité. Puis, enfin, le huis clos ;
et si Ton pouvait comprendre qu'il fût' prononcé pour certaines
dépositions, personne encore n'a pu se rendre compte de l'in-
térêt que présentait, pour la défense nationale, la forme des
s et des x. On était venu là pour chercher la lumière, pour
chercher la lumière avec angoisse et avec anxiété, et j "affirme
que nulle personne, attentive et réfléchie, n'en est sortie sans
cette conviction qu'au lieu de la lumière, des hommes très puis-
sants avaient, sinon donné l'ordre, du moins manifesté le
désir... {Murmures au fond de la salle.) manifesté le désir
qu'on fit l'ombre et qu'on épaissit les ténèbres.
Si M. Emile Zola est coupable pour avoir exprimé cette con-
viction avec violence, je crois que beaucoup d'autres en France
ont partagé aussi son émotion et, parmi eux, celui qui vous
parle, ayant assisté à ces choses avec anxiété.
M. le Président. — Maître Labori, avez- vous d'autres
questions ?
Me Labori. — Non, monsieur le Président. Je remercie
M. Quillard... Je crois cependant que le témoin a encore quel-
ques explications à fournir.
M. Qùillârd. — M. Emile Zola appartient à une génération
ittéraire absolument différente de la mienne ; et généralement
les hommes de lettres, en possession de la faveur publique
trouvent, dans leurs successeurs immédiats, les pires des ad-
versaires et les plus clairvoyants des critique. Nous n'avonspas
failli à ce devoir envers M. Emile Zola, et même, tout en ren-
dant hautement hommage à son oeuvre admirable, qui honore
les lettres françaises, j'ai exprimé les réserves les plus vives à
son égard. Ce n'est donc pas du tout en disciple fidèle que je
viens parler ici; je n'en suis que plus libre pour dire combien
l'attitude de M. Emile Zola m'a semblé belle, généreuse et
héroïque. (Mouvements divers.)
M. Emile Zola aurait pu se taire, il aurait du écouter les con-
seils de ce que Victor Hugo, en 1871, appelait la complaisance
à la colère publique.
— 390 —
M .. Emile Zola savait qu'en écrivant la lettre qu'il a écrite, il
se vouait d'avance à toutes les injures et à toutes les infamies ;
il savait qu'il mettait en péril non seulement son repos, mais,
nous le savons actuellement, sa vie, qu'il mettait en péril son
honneur, puisque nous en sommes venus, parait-il, à un tel
point de pourriture sociale qu'aucun homme ne puisse exprimer
son opinion sans être accusé de vénalité.
Eh bien! je trouve ce fait, sachant les circonstances où nous
vivons, sachant l'ignominie de l'antisémitisme (Bruit)... Par-
la il ement !... je trouve ce fait, dans ces circonstances, d'avoir
dit ce qu'on croyait la vérité, d'avoir estimé qu'au dessus de la
chose jugée, il y avait peut-être la chose vraie, je trouve ce fait-
là cligne d'un homme honnête et honorant M. Emile Zola, plus
que beaucoup de ses œuvres. Je suis heureux de lui apporter
ici l'hommage de ma profonde et respectueuse admiration.
DÉPOSITION DE M. JAURÈS
Député.
(Le témoin prête serment.)
Me Labori. — M. Jean Jaurès n'a-t-il pas assisté aux débats
du procès Esterhazy, et, si oui, voudrait-il nous faire part de
ses impressions d'audience?
M. Jaurès. — J'ai assisté, en effet, à la partie publique du
procès Esterhazy, et c'est parce que j'ai assisté à la partie
publique du procès Esterhazy que je viens affirmer à cette
barre, non seulement l'entière bonne foi de M. Zola, mais la
haute valeur morale et sociale de son acte.
J'estime que la conduite du procès Esterhazy justifie, en
etfet, les indignations les plus véhémentes de M. Zola; elles
justifient aussi les inquiétudes de ceux qui, profondément
respectueux de l'armée nationale, ne veulent pas que le pou-
voir militaire s'élève au-dessus de tout contrôle et de toute loi.
J'ajoute que les défaillances parlementaires et gouverne-
mentales, qui se sont produites depuis le commencement de
cette affaire, ont obligé les citoyens à intervenir et à suppléer,
pour la défense de la liberté et du droit, les pouvoirs respon-
sables qui se dérobaient.
Dans l'affaire Esterhazy, dans le procès Esterhazy, trois faits
décisifs m'ont particulièrement frappé.
En premier lieu, pourquoi le huis clos a-t-il été prononcé sur
les expertises d'écritures ? C'était là l'objet essentiel de l'accu-
sation. M. Esterhazy était accusé d'avoir écrit le bordereau :
pourquoi avoir discuté dans le mystère et le secret du huis clos,
les expertises d'écritures qui devaient trancher cette question 1
Le huis clos, qui soustrait le débat à la publicité, au contrôle de
l'opinion, si utile, non seulement à celui qui est accusé, mais à
— 391 —
ceux qui le jugent, le huis clos no peut s'expliquer que par
des raisons supérieures d'intérêt national, et it est impossible
de prétendre qu'il y avait un intérêt national quelconque à
cacher au pays les expertises d'écritures relatives à l'attribution
du bordereau.
Ce qui explique le huis clos sur les expertises, c'est simple-
ment qu'il y avait intérêt, un intérêt qui n'était point celui «le
la justice, à ca<her les conclusions d'experts du premier procè-
de 1894 et les conclusions d'expertises du procès Esterhazy.
Mais il n'y avait pas que les constatations de ces contradictions
à voiler ; il y avait, pour l'attribution du bordereau à M. Ester-
hazy, d'autres indices qu'il était important de recueillir et d'exa-
miner publiquement.
Pour ma part, je sais, et je puis en apporter à cette barre le
témoignage positif, que le commandant Esterhazy avait produit
sur le bordereau des affirmations singulièrement inquiétantes.
Je le sais, et je puis invoquer ici le témoignage d'un de nos
confrères loyal, qui ne me démentira pas, et je tiens, négligeant
toutes les convenances secondaires qui n'ont rien à voir dans ce
procès, à aller tout droit à la vérité, parce que j'estime que le
premier devoir de tous les citoyens dans cette affaire, où les
obscurités ont été accumulées à plaisir, c'est d'apporter toutes
les parcelles de vérité qu'ils détiennent et dont sera faite plus
tard la vérité définitive. Eh bien ! voici ce que j'ai entendu dire
deux fois par M. Papillaud, rédacteur à la Libre Parole. Il m'a
fait cette déclaration une fois que nous sortions ensemble du
Sénat, après la séance où M. Scheurer-Kestner interpellait ; il
l'a faite encore publiquement, devant un groupe qui se formait
dans la salle des Pas-Perdus de la Chambre, salle ouverte à tout
venant et où les propos qui se tiennent sont des propos publics.
Eh bien ! M. Papillaud m'a dit, et a dit à bien d'autres per-
sonnes ceci : o Je crois profondément à la culpabilité de Dreyfus ;
j'y crois parce qu'il me paraît impossible que des officiers fran-
çais, ayant à juger un autre officier français, l'aient condamné
sans des charges accablantes ; j'y crois, parce que la puissance
juive, très influente, il y a quatre ans comme aujourd'hui, au-
rait arraché Drevfus à la Justice, s'il v avait eu en sa faveur la
moindre possibilité de salut, et le bordereau, d'ailleurs, n'est
qu'un élément accessoire du procès. Mais, en ce qui concerne le
bordereau, j'ai la conviction absolue qu'il est d'Esterhazy, et
voici pourquoi : Dans les deux jours qui ont suivi la lettre de
dénonciation de M. Mathieu Dreyfus, M. Esterhazy, qui ne
semblait pas avoir recouvré l'entière possession de lui-même,
allait beaucoup dans les bureaux de rédaction. Il est venu
dans les bureaux de la rédaction de la Libre Parole, et là,
devant mes camarades et moi, il a dit : <c Oui, il y a entre l'écri-
ture du bordereau et la mienne une ressemblance effrayante^ et
lorsque le journal Le Matin a publié le fac-similé du bordereau,
je me suis senti perdu. »
Je fais remarquer à MM. les jurés que le fac-similé était
392
o
publié quinze mois, je crois, avant la lettre d'accusation, à un
moment où le nom d'Esterhazy n'avait en rien été mêlé à cette
affaire, et je les laisse juges de la gravité morale d'un tel propos.
C'est cet ensemble d'indices que le huis clos sur les exper-
tises d'écritures avait, je ne dis pas pour objet, mais en tout
cas, pour résultat d'abriter.
11 y a un second point qui m'a frappé dans la conduite du
procès, c'est l'attitude observée envers le lieutenant-colonel
Picquart. Contre lui, les accusations les plus violentes ont été
produites; il a été accusé de faux, il a été accusé de toutes sor-
tes de manœuvres coupables et viles, et l'accusation a été publi-
que, le rapport qui chargeait le lieutenant-colonel Picquart a
été lu publiquement et, lorsqu'est venu, pour le lieutenant-colo-
nel Picquart, l'heure de se défendre, ceux qui reprochent à
M. Zola de porter atteinte à l'honneur de l'armée ont interdit
la publicité de la défense à cet officier, contre lequel s'était pro-
duite la publicité de l'accusation.
Je dis qu'il y a là un fait grave : ici, devant le jury, dans la
publicité de cette audience, toutes les accusations contre le
lieutenant-colonel Picquart ont été produites, et je me garderai
bien — je n'en ai pas le droit et ce n'est pas mon affaire — de
dire un mot quelconque sur le fond des accusations qui ont été
portées contre lui; mais, du moins, s'il était accusé ici devant
le pays, devant les jurés, qui sont la conscience légale du
pays, c'est devant le pays aussi, c'est devant les jurés qu'il
était admis à se défendre. Je le demande à MM. les jurés qui
ont entendu les accusations de M. le général dePellieux contre
le colonel Picquart : qu'auraient-ils pensé si, après avoir donné
ici la parole publique à M. le général de Pellieux pour écraser
M. le colonel Picquart, on avait refusé au colonel Picquart le
droit de se défendre publiquement aussi ?
Eh bien ! messieurs, c'est là ce qui s'est produit dans le pro-
cès Esterhazy.
Qu'on ne vienne pas parler encore une fois de la nécessité
de la défense nationale, du secret national, puisqu'ici, sans
que jamais la défense nationale ait été compromise, sans que
jamais un secret redoutable se soit échappé, il a été permis au
colonel Picquart de se défendre publiquement, comme publi-
quement il était attaqué.
Ce qui a le plus révolté les consciences, je ne parle pas seu-
lement de la mienne, je parle de celle de beaucoup d'hommes
indépendants qui vivent loin des affaires publiques, de profes-
seurs, de mes camarades d'école, d'hommes qui ont été toute
leur vie absorbés par des recherches désintéressées, ce qui les
a décidés en grand nombre à sortir de leur service et de leur
neutralité et a descendre sur la place publique pour défendre
le droit, c'est précisément ce contraste outrageant de la publicité
de l'attaque contre un homme, et du huis clos de la défense.
Eh bien! M. Zola a ressenti comme d'autres — pas plus que
— 398 —
d'autres — l'indignation naturelle, légitime, devant de pareils
procédés !
Mais, Messieurs, il y a eu dans le procès Esterhazy un troi-
sième fait très inquiétant, c'est l'absence de toute enquête
sérieuse relativement à l'histoire de la dame voilée et à la pro-
venance du document secret communiqué à M. Esterhazy.
Vraiment ! il faut que nous soyons étrangement blasés sur
certaines choses ou que des affirmations superbes aient le don
de supprimer en nous tout esprit de critique et de réflexion,
pour que nous ne soyons pas émus et troublés par ce fait. Il y a
une pièce secrète, cette pièce intéresse la défense nationale,
cette pièce a, parait-il, une valeur internationale, elle peut créer
des difficultés diplomatiques à notre pays, elle est enfermée à
triple clef dans l'armoire la plus secrète et la mieux gardée du
sanctuaire le plus reculé de l'Etat-major, et cette pièce, ce secret,
une photographie en est remise par des procédés de mélodrame
à une femme mystérieuse, qui la transmet à un officier déjà pré-
venu, et l'autorité militaire, gardienne du secret national, gar-
dienne de la sécurité du pays, l'autorité militaire n'ébauche
même pas un commencement d'enquête sur les mouvements de
cette pièce et sur son origine ! En vérité, c'est singulier!
Et pourquoi ne l'a-t-on pas fait? Pourquoi? Parce que Fen-
quète aurait démontré assurément que cette photographie de la
pièce secrète ne pouvait avoir été transmise à M. Esterhazy que
par les soins de l'Etat-major. Il y en a deux raisons décisives :
la première, c'est que si l'Etat-major n'avait pas su que c'était
lui qui avait fait parvenir ce document à M. Esterhazy, lorsque
le commandant Esterhazy, officier responsable de la discipline
militaire, s'est présenté au ministère de la guerre, et lorqu'il a
apporté un document secret sans pouvoir expliquer la prove-
nance de ce document secret, sïl n'y avait pas eu une conni-
vence évidente de l'Etat-major général et du commandant Ester-
hazy, le premier soin et le premier devoir de l'Etat-major géné-
ral eussent été de mettre en état d'arrestation le commandant
Esterhazy apportant une pièce dérobée et intéressant la défense
nationale, sans qu'il lui fût possible d'en indiquer la prove-
nance.
Il y a une deuxième raison, c'est que cette pièce, messieurs
les jurés, je vous prie d'y prendre garde, cette pièce ne pouvait
avoir d'intérêt pour Esterhazy qu'à la condition qu'il sût qu'elle
venait de l'Etat-major. En effet, de quoi était-il accusé ? Il était
accusé d'avoir écrit le bordereau. Or, en quoi la possession
d'une pièce contenant ces mots : « Cet animal de D... » en quoi
la possession de cette pièce pouvait-elle aider Esterhazy à dé-
montrer qu'il n'avait pas écrit le bordereau ?
Cette pièce secrète qu'on faisait passer à Esterhazy, elle ne
pouvait pas lui être utile par son contenu, elle ne pouvait lui
être utile que par son origine, elle ne pouvait lui être utile qu'en
lui apprenant que l'Etat-major veillait sur lui, que l'Etat-major
était décidé à ne pas remettre en question la chose, que l'Etat-
- 394 —
major disposait de nouveaux moyens de combat, qu'il ne se
laisserait pas abattre et que, lui, Esterhazy, protégé par les
grands chefs, devait marcher tranquille et ne pas perdre pied,
ne pas perdre la tête, ne pas se troubler, ne s'abandonner à aucun
aveu.
Voilà l'intérêt, le seul intérêt possible de la pièce communi-
quée à Esterhazy ! Ce n'était pas une cartouche que lui faisait
passer l'Etat-mâjor, c'était un cordial à la veille de la bataille,
c'est-à-dire du procès. (Mouvements divers.)
Ainsi, il apparaît dans toute la procédure du procès Ester-
hazy, dans le huis clos sur les expertises d'écritures, dans le
procédé d'étranglement à huis clos dont on a usé envers le colo-
nel Picquart, dans l'absence de toute enquête sur la provenance
de la pièce secrète, il apparaît partout que le procès a été con-
duit non en vue de la vérité et de la justice, mais pour la justi-
fication systématique des grands chefs militaires.
Et alors, messieurs les jurés, le pays a d'autant plus le droit
de s'émouvoir et de s'indigner qu'on se sert pour l'entraîner de
mots plus nobles. Il n'est pas de paroles plus belles, plus gran-
des, plus sacrées que celles de patrie, de défense nationale,
d'honneur national ! Mais c'est précisément parce que ces
paroles sont les plus sacrées et les plus grandes qu'il y ait dans
la langue des hommes, qu'on n'a pas le droit de les profaner et
de les prostituer pour couvrir des habiletés de procédure... Non,
non ! il y avait, dans cette profanation de la patrie, de quoi sou-
lever toutes les âmes françaises et toutes les consciences
droites.
Et maintenant, pourquoi des citoyens comme M. Zola, comme
beaucoup d'autres avec lui, se sont-ils jetés dans la bataille,
pourquoi sont-ils intervenus, pourquoi ont ils jeté ce cri de leur
émotion et de leur conscience ? Mais, parce que les pouvoirs
responsables, voués à l'intrigue et à l'impuissance, n'agissaient
pas, ne paraissaient pas. Est-ce que ce n'était pas le premier
devoir des législateurs et des gouvernants, depuis l'heure où le
bruit avait couru qu'une pièce secrète avait été communiquée
aux juges d'un procès criminel, sans être communiquée à l'ac-
cusé et à la défense, est-ce que ce n'était pas le premier devoir
des législateurs et des gouvernants de s'assurer si, en effet,
cette violation de la loi républicaine et des droits humains avait
été commise ?
Et pourquoi ne l'a-t-on pas fait? Nous avons essayé d'obtenir
sur ce point du gouvernement responsable les déclarations
qu'il devait au pays; il a été fait, à cette violation de la loi et du
droit, une allusion à la tribune du Sénat. Je me suis permis de
préciser la question à la tribune de la Chambre et j'ai demandé
nettement à M. le Président du Conseil : « Oui ou non, une
pièce pouvant intéresser un accusé, pouvant établir ou confir-
mer sa culpabilité, oui ou non, cette pièce a-t-elle été commu-
niquée aux juges sans être communiquée à l'accusé et à son
défenseur?... » Et je n'ai pu obtenir une réponse précise!
- 395 —
On se réfugie toujours dans l'équivoque de la vérité légale J...
( >ui, c'est la vérité légale qu'un homme est coupable quand il a
été légalement condamné et c'est aussi la vérité légale, paraît-il,
que cet homme est coupable et qu'il a été légalement jugé lors-
que son pourvoi en revision a été rejeté ; mais cela ne «lit pas si
la communication, inconnue à l'heure ou le pourvoi en revision
a été formé, si la communication d'une pièce secrète, en dehors
de toutes les garanties légales, a été faite ou non.
Et à cette question, posée par les représentants responsables
du pays, au gouvernement responsable, pourquoi s'est-on
refusé toujours à faire une réponse claire? Je me trompe ;
M. Méline, M. le Président du conseil, m'a répondu : « Je ne
peux pas vous répondre sans servir vos calculs... » Il paraît que,
c'est un calcul, dans le pays de la déclaration des .Droits de
l'homme, d'affirmer que l'on ne peut pas être jugé sur des
pièces secrètes !
Mais il m'a dit, et ses paroles sont au Journal officiel : « On
vous répondra ailleurs... » Ailleurs ! Je pensais que ce serait à
la Cour d'assises, et il est vrai qu'on m'a dit qu'ici, comme par
surprise, la vérité avait fini enfin par sortir de terre; mais je ne
sache pas qu'aucun des représentants responsables du pouvoir
soit venu ici, pas plus qu'au Parlement, répondre à la question
que le pays a le droit de poser, et il est vraiment prodigieux
qu'un pays qui se croit libre, ne puisse savoir si la loi a été res-
pectée, ni dans le palais où l'on fait la loi, ni dans le palais où
on l'applique.
Eh bien ! cette violation, on la devine, tout le monde la pres-
sent! Il n'y a pas à la Chambre quatre députés qui en doutent;
et pourquoi n'en parlent-ils pas, et pourquoi n'agissent-ils
pas?... L'autre jour, lorsque très simplement j'ai posé cette
question décisive, il y avait un petit groupe d'amis, quinze ou
vingt, qui me soutenait, et, dans l'ensemble de la Chambre,
silence passif! Mais quand je suis descendu de la tribune, dans
les couloirs, là où l'àme parlementaire retrouve son élasticité et
sa liberté, dans les couloirs, des députés sans nombre, de tous
les groupes et de tous les partis, me disaient : « Vous avez rai-
son, mais quel dommage que cette affaire ait éclaté quelques
mois avant les élections ! »
Eh bien ! je crois qu'ils se trompent ! je crois que, malgré tout,
malgré tous les brouillards qui passent sur lui, malgré toutes
les injures et toutes les menaces, je crois que ce pays aura
encore la franchise de la lumière et de la vérité. Mais si la vérité
devait être vaincue, il vaut mieux être vaincu avec elle que se
faire le complice de toutes ces équivoques et de tous ces abais-
sements ! [Approbation .)
Mais, Messieurs, il n'y a pas eu seulement violation de la
loi. Cette violation, elle s'est accomplie dans des circonstances
particulièrement aggravantes; non seulement le Ministre de la
guerre a communiqué, on n'en doute plus aujourd'hui, une
pièce secrète, dans des conditions qui n'étaient pas légales,
— 390 —
mais il n'a même pas pris ce que j'appellerai les précautions
humaines contre l'erreur, il n'a même pas consulté à titre
amical, à titre officieux, ses collègues du ministère !
J'ai entendu dire — je viole ici le secret professionnel des
autres (sourires) —j'ai entendu dire par M. Charles Dupuy,
j'ai entendu dire par M. Delcassé, qui étaient alors ministres
avec le général Mercier, qu'on n'avait parlé au Conseil des
ministres, comme pièce secrète, que du bordereau, qu'aucune
allusion n'avait été faite à d'autres pièces secrètes, à celles
dont on a parlé depuis . . .
(Depuis un moment, M. Jaurès est tourné plutôt vers le
fond de la salle que vers le jury.)
M. le Président. — Voulez-vous vous adresser à MM. les
jurés ?. . .
M. Jaurès. — Oh !.. . je vous demande pardon, monsieur le
Président.
Eh bien, messieurs les jurés, il résulte donc de ce fait, non
seulement que la communication a été illégale, mais qu'un
homme, un seul, sans consulter officieusement ses amis, a pris
sur lui de jeter dans la balance du procès une pièce dont seul il
avait osé mesurer la valeur. Je dis que cet homme, malgré
l'éclat des services et des galons, malgré la superbe du pouvoir,
cet homme est un homme, c'est-à-dire un être misérable et fra-
gile, fait de ténèbres et d'orgueil, de faiblesses et d'erreur, et je
ne comprends pas que, dans ce pays républicain, un homme, un
seul, ose assumer sur sa seule conscience, sur sa seule raison,
sur sa seule tête, de décider de la vie, de la liberté, de l'honneur
d'un autre homme; et je dis que si de pareilles mœurs, de
pareilles habitudes étaient tolérées dans notre pays, c'en serait
fait de toute liberté et de toute justice ! (Sensation.)
Et voilà pourquoi les citoyens comme M. Zola ont eu raison
de se dresser et de protester. Pendant que le Gouvernement,
prisonnier de ses combinaisons, intriguait ou équivoquait, pen-
dant que les partis parlementaires, prisonniers de la peur, se
taisaient ou abdiquaient, pendant que la justice militaire ins-
tallait l'arbitraire du huis clos, des citoyens se sont levés dans
leur fierté, dans leur liberté, dans leur indépendance, pour pro-
tester contre la violation du droit et c'est le plus grand service
qu'ils aient pu rendre à notre pays.
Ah ! je sais bien que M. Zola est en train d'expier par des
haines et des attaques passionnées ce noble service rendu au
pays, et je sais aussi pourquoi certains hommes le haïssent et
le poursuivent!
Ils poursuivent en lui l'homme qui a maintenu l'interpréta-
tion rationnelle et scientifique du miracle; ils poursuivent en
lui l'homme qui a annoncé, dans Germinal, Téclosion d'une hu-
manité nouvelle, la poussée du prolétariat miserai >le germant
des profondeurs de la souffrance et montant vers le soleil; ils
poursuivent en lai l'homme qui vient d*arracher l'Etat-major à
cette irresponsabilité funeste et superbe où se préparent incons-
— 397 —
ciemment tous les désastres de la Patrie. (Bruit.) Aussi, on
peut le poursuivre et le traquer, mais je crois traduire le senti-
ment des citoyens libres en disant que devant lui nous nous
inclinons respectueusement. (Mouvement prolongé '.)
INCIDENT
Demande d'apport du bordereau Dreyfus-Esterhazy.
M. le Président. — Maître Labori, quel témoin voulez-vous
faire entendre ?
Me Labori. — Vous pourriez faire appeler M. Bertillon,
monsieur le Président.
M. l'Huissier audiengier. — M. Bertillon est à son bureau,
on est allé le chercher.
Me Labori. — Alors, monsieur le Président, nous pourrions
peut-être vider un incident que certainement la présence de
M. Bertillon va faire naître.
Nous abordons maintenant la discussion du bordereau. M. le
général de Pellieux, seul d'ailleurs de tous ceux qui ont vu le
bordereau, a apporté à cette audience une déclaration qui rend
absolument nécessaire, pour la discussion, la production aux
débats du bordereau original. Gomme ce bordereau ne concerne
en rien la défense nationale, que nous en avons notifié des
copies et même des fac-similés à M. le Procureur général, qu'en
conséquence, à aucun degré ni à aucun titre, l'article 52 de la loi
de 1881 ne peut nous être objecté pour nous empêcher de
demander la mise aux débats de cette pièce, j'ai l'honneur de
déposer sur le bureau de la Cour les conclusions suivantes qui
tendent à sa production...
M. le Président. — Mais la Cour a déjà répondu... La Cour
a rejeté la demande de production des dossiers Dreyfus et
Esterhazy.
Me Labori. — Pardon, nous avions demandé les dossiers en
bloc : nous demandons maintenant une pièce.
M. le Président. — C'est toujours la même chose.
Me Labori. — Eh bien ! la Cour répondra à nouveau ! Je suis
bien tranquille et je n'ai pas d'émotion; mais, au point de vue
de l'avenir, je suis obligé de déposer des conclusions :
Plaise à la Cour ;
Attendu crue, dans sa déposition devant la Cour, M. le général de
Pellieux a déclaré que le fac-similé du bordereau attribué au capi-
taine Dreyfus en 1894 et versé au dossier de l'affaire Esterhazy en
1898, ne reproduit pas l'original du bordereau exactement, et qu'il a
l'apparence évidente de faux fac-similés ;
Que toutes les expertises faites sur ces fac-similés ne pourraient
donc avoir aucun caractère sérieux;
Attendu que cette affirmation de M. le général de Pellieux ne peut
— 308 —
être discutée et contrôlée sans que l'original dudit bordereau soit
produit et versé aux débats :
Attendu que, s'il n'était point fait droit sur ce point à la demande
expresse des concluants, la défense se trouverait alors dans l'impos-
sibilité de contrôler et de discuter la déposition d'un témoin, et que
les droits de la défense seraient, par suite, considérablement
lésés :
Par ces motifs :
Ordonner que l'original du bordereau attribué en 1894 à l'ex-capi-
taine Dreyfus et versé au dossier de l'affaire Esterhazy en 1808, sera
versé aux débats.
.rajoute, monsieur le Président, comme très bref commen-
taire aux conclusions que j'ai l'honneur de déposer, qu'il n'est
pas possible que l'arrêt de la Cour qui a été rendu au début de
ces audiences engage en quoi que ce soit la décision à interve-
nir. Je n'ai plus très présents à l'esprit les motifs de ce premier
arrêt...
M. le Président. — Ce n'est pas du premier arrêt: c'est de
l'arrêt qui rejette la production des dossiers Dreyfus et Ester-
hazy.
Me Lvhori. — Parfaitement. Mais, si je ne me trompe, il
s'agit d'un arrêt rendu pour ce motif que nous n'avons pas fait,
en ce qui concerne ces pièces, les notifications nécessaires dans
les termes voulus par la loi, parce que nous n'avions pas donné
copie.
M. le Président. — C'est une des raisons.
MeLABORi. — Gela m'a paru, quant à moi, une des princi-
pales. En tout cas, cette raison a complètement disparu dans
l'espèce spéciale qui nous occupe. Le bordereau a été commu-
niqué en plus de vingt-cinq copies ou fac-similés sous toutes
sortes de formes, notifiés, enregistrés, à M. le Procureur général;
cette pièce, qui est une pièce déterminée, la Cour peut, fort bien
se la faire représenter. J'ajoute même que je n'ai pris des
conclusions d'avance qu'à raison de l'indication que M. le Pré-
sident avait bien voulu me fournir, qu'il n'userait pas de son
pouvoir discrétionnaire pour faire mettre la pièce aux débats.
M. le Président. — Je n'ai pas qualité, en vertu cle mon pou-
voir discrétionnaire, pour faire produire une pièce dans une
a flaire qui a été jugée à huis clos.
M0 Labori. — Nous avons discuté tout cela... Mais alors je
ne discute plus en droit et je me place au point de vue de la
bonne foi, cle la moralité, de l'équité.
Qu'est-ce que je veux donc faire? Je veux qu'il soit possible
d'éclairer le jury, je veux qu'il soit possible de savoir exactement
quel est celui de ces deux hommes, Me Démange ou M. le général
de Pellieux, qui a raison. Quand j'ai interrogé Me Démange
sur la question du bordereau, il a répondu, avec la grande
intelligence et la grande loyauté qui lui sont habituelles, etaussi
avec la fine et charmante ironie qu'il a mise dans sa déposition :
— 390 -
« Que voulez- vous? deux hommes de bonne foi peuvent avoir
sur une même chose des impressions singulièrement dif-
férentes... »
Eh bien ! ce n'est pas l'opinion de M. le général de Pellieux
qui est nécessaire ici, ce n'est pas l'opinion de M° Démange,
c'est l'opinion des douze citoyens composant le jury, qui doivent
se dire que véritablement la France, quand elle est réunie ici, ou
plutôt la « conscience légale » de la patrie, comme on appelait
le jury tout à l'heure dans une si belle image, a bien peu de
droits lorsqu'il lui faut cependant juger un accusé.
Eh bien! messieurs les jurés, si on n'apporte pas la pièce, il
restera que la déclaration de M. le général de Pellieux ne doit
plus compter dans le débat, et voilà pourquoi je crois que la
question qui se pose en ce moment devant la Cour ne se pré-
sente pas dans les mêmes conditions que celle qui a été jugée,
que celle à laquelle M. le Président faisait allusion.
Voilà pourquoi, à tous les points de vue, non pas seulement
au point de vue de ma défense, mais au point de vue du res-
pect et des égards mêmes qui sont dus au jury qui nous juge,
au point de vue de la vérité, au point de vue de la lumière
rendue nécessaire tous les jours davantage par suite de l'an-
goisse publique, je vous supplie, Messieurs de la Cour, vous
qui aussi jouez autre chose qu'un rôle juridique, qui jouez un
rôle moral, un rôle patriotique dans cette affaire, je vous supplie
de délibérer mûrement avant de rendre votre décision. Je suis
convaincu que si vous le faites dans l'esprit où je vous sollicite
de le faire, reconnaissant qu'il n'y a, à la demande que je vous
adresse, aucune espèce de un de non-recevoir décisive et ab-
solue à opposer, vous ordonnerez, que le bordereau sera versé
aux débats.
M. le Président. — Je vous rappelle, maître Labori, que
la Cour a déjà statué...
Me Labori. — Eh bien la Cour dira. . .
M. le Président. — Vous ne me laissez même pas achever !
Me Labori. — Je vous demande pardon, monsieur le Pré-
sident .
M. le Président. — La Cour a jugé non seulement en fait,
mais en droit, qu'il n'était pas possible de demander communi-
cation de ces deux dossiers. Or, le bordereau dont vous parlez
fait actuellement partie, soit du dossier concernant l'affaire
Dreyfus, soit du dossier concernant l'affaire Esterhazy, et
comme il n'était pas possible pour la Cour de demander com-
munication de ces deux dossiers, la Cour a donc statué et ce
serait absolument la même chose à recommencer.
Me Clemenceau. — La Cour rendra son arrêt.
M. le Président. — Ce serait un arrêt inutile.
Me Clemenceau. — Les arrêts que la Cour peut rendre ne
sont jamais inutiles; ils confirment une première opinion ou
ils la démentent, selon le cas.
— 400 -
M. le Président. — Du moment qu'il en a été rendu un,
il est inutile d'en rendre deux.
Me Clemenceau. — Voulez-vous, Monsieur le Président, me
permettre une remarque ? Si à la suite des conclusions que
vient de déposer mon confrère Labori, la Cour rend un arrêt
semblable au premier, sans le vouloir, elle va causer un grave
préjudice à la défense. La Cour a laissé, en effet ou plutôt
M. le Président a laissé M. le général de Pellieux parler de ces
documents, que nous ne pouvons avoir, et dire que les photogra-
phies, que nous en possédons, ressemblaient au bordereau
primitif comme un faux à un original .
Si l'on nous refuse la production du bordereau, j "aurai le droit
de retenir ceci : c'est qu'à cette barre, un homme a pu venir,
envers et contre tous les arrêts de la Cour, produire une affir-
mation défavorable à la défense et qu'on a refusé à la défense
le moyen de répondre à cette affirmation. Ainsi, par suite d'une
raison juridique, que je n'ai pas à discuter, il se sera trouvé
que, dans cette affaire, les témoins auront pu venir à cette barre,
à loisir, nous accuser. Mais, quand nous protestons, quand
nous vous disons : Messieurs, on a affirmé telle chose, et vous
avez un moyen d'établir que cette affirmation est inexacte, tou-
jours une raison de droit interdit de recourir à ce moyen. Je
vous demande donc, monsieur le Président, la permission, en
terminant, de m'adresser à MM. les jurés et de leur dire :
Messieurs les jurés, retenez des faits, car c'est seulement sur
des faits que vous pourrez baser une opinion : retenez donc,
que sans cesse des accusations se produisent à cette barre, que
sans cesse, nous indiquons la manière de prouver l'exactitude
ou le néant de ces accusations, et que jamais on ne veut
recourir aux vérifications par nous offertes. De cela vous
tirerez les conclusions qui naturellement en découlent.
M. le Président. — Vous savez que nous sommes dans une
affaire absolument spéciale, qui tombe sous le coup de la loi de
1881. La loi exige que vous ayez en mains toutes les pièces ;
elle n'oblige en aucune façon l'accusation à vous donner des
armes contre elle. C'est une législation spéciale, ce n'estpas
le droit commun; nous sommes tenus, nous, en Cour d'assises,
défaire respecter la loi; nous l'avons fait respecter dans un
arrêt qui a déjà été rendu.
M° Clemenceau. — Monsieur le Président, vous avez dit que
l'accusation n'avait pas à fournir des armes contre elle; cela
veut dire que si l'accusation nous fournissait le bordereau, elle
nous fournirait des armes contre elle... ?
M. le Président. — Je n'en sais rien.
Me Clemenceau. — Voulez-vous me permettre ? Je croyais
que M. l'Avocat général n'avait ici qu'un idéal : la vérité, et
que, comme nous, il tiendrait à honneur d'apporter tous les
documents utiles, même si ces documents devaient contredire
ses prétentions ?
M. le Président. — M. l'Avocat général n'a que les termes
— 401 —
incriminés de l'article de M. Emile Zola ; il n'a pas fait citer un
seul témoin.
Me Clemenceau. — Non, parce que nous les avons fait tous
citer nous-mêmes, adversaires ou amis, et c'est à notre hon-
neur !
M. le Président. — C'était à vous de faire venir et de noti-
fier au Ministère public tous les témoins que vous deviez faire
entendre. Puisque vous avez cité tous les témoins, produisez
toutes les pièces que vous croyez devoir produire ; mais je n'ai
moi, personnellement, en vertu de mon pouvoir discrétionnaire,
aucune pièce à fournir : nous sommes dans une matière tout à
fait spéciale, en matière de presse, qui est régie par la loi de
1881.
Mp Clemenceau. — Je croyais qu'il n*y avait d'autre justice
que celle qui consiste dans la recherche de la vérité.
M. le Président. — Il y a un mode spécial indiqué par la
loi de 1881 ; cette loi, la Cour l'a fait respecter dans un premier
arrêt. Déposez des conclusions ; mais je vous préviens que ce
sera absolument le même arrêt.
Me Clemenceau. — Alors, comme dernier mot,, je retiens,
moi. que si M. le Ministre de la guerre n'avait pas seulement
poursuivi quinze lignes, dans un article de quinze pages, nous
aurions pu faire la preuve de tous les faits !
M. le Président. — Nous n'avons pas à apprécier la pensée
de M. le Ministre de la guerre : nous sommes saisis d'une cita-
tion; nous ne devons pas sortir des faits qui sont précisés et for-
mulés dans cette citation; conformément à l'article o2 de la loi
de 1881, nous devons rester dans les termes et dans les limites
de cette citation, vous le savez aussi bien que moi.
Me Clemenceau. — Je constate que personne ne veut nous
aider à faire éclater la vérité.
M. le Président. — Soit ! Mais c'est à vous à la faire éclater.
Me Labori. — Voulez-vous, monsieur le Président, me per-
mettre de m'adresser à M. l'Avocat général, non pas sans avoir
répondu un mot à vous-même.
Je suis convaincu que nous touchons ici à une partie capi-
tale du débat et c'est pourquoi j'insiste. Je crois, monsieur le
Président, ou plutôt messieurs de la Cour, je crois que ce débat,
qui fait tant de bruit et qui remue tant d'esprits, qui soulève
tant d'émotion, peut encore comporter des résolutions calmes,
rapides et pacifiques. Et je pense qu'il dépend de la justice
civile, devant laquelle nous sommes, d'aider beaucoup à la solu-
tion de ce procès, en ne mettant pas à la manifestation de la
vérité, des obstacles toujours plus grands et plus infranchis-
sables. Pour qu'il soit encore possible d'arriver à la solution
par les voies légales, dont on nous parle, il faut qu'on ne nous
rende pas toute" discussion impossible, il faut qu'après avoir
restreint le débat, on ne vienne pas encore, dans les limites
étroites où on le restreint, l'étrangler.
Quels sont les droits de la Cour ? Je ne suis pas, à cet égard,
— i32 —
de l'opinion de M. le Président. Il n*y a pas deux questions qui
se posent dans les mêmes termes.
M. le Président. — Maître Labori, ce n'est pas l'opinion du
Président, c'est l'opinion de la Cour.
Me Labori. — Alors, je dis que je ne suis pas de l'opinion de
la Cour...; mais je vois avec regret que la Cour a, sur des con-
clusions de la défense, une opinion avant d'avoir entendu ses
explications orales. Je suis convaincu que la pensée de M. le
Président dépasse la pensée de la Cour et sa propre pensée, et je
suis convaincu que si, dans mes paroles, quelque chose était de
nature à modifier l'opinion de la Cour, la Cour se rendrait à
la force de mon argumentation. Voilà pourquoi je continue.
Il est, en tous cas, un homme ici dont nous savons le talent
et l'habileté de parole, c'est M. l'Avocat général; il nous a bien
peu été donné de l'entendre jusqu'à présent, et, cependant, il
semble qu'au moment où nous en sommes venus, il a vraiment
le moyen d'intervenir utilement dans le débat !
M. l'Avocat général a été saisi d'une plainte par M. le Minis-
tre de la guerre. Le droit!... Gomme des juges, d'après ce qu'on
a révélé aujourd'hui, n'ont pas craint, à un moment donné,
de le violer.. Le droit ! . . . il ne faut pas qu'il nous embarrasse
à l'excès. Mais il s'agit de faits, il s'agit d'équité, il s'agit de
moralité, il s'agit de la moralité non pas seulement de M. Emile
Zola, mais de la moralité publique. Eh bien ! M. l'Avocat géné-
ral n'a qu'un mot à dire à M. le Ministre de la guerre pour
que le bordereau soit apporté ici.
J'ai déjà demandé diverses choses de cet ordre à M. l'Avocat
général, je lui ai demandé d'intervenir auprès de M. le Ministre
de la guerre pour faire délier M. le colonel Picquart du secret
professionnel. Je lui demande aujourd'hui d'intervenir auprès
de M. le Ministre de la guerre pour que le bordereau soit versé au
débat; s'il ne l'est pas, nous discuterons, devant MM. les
jurés, la portée d'une telle attitude qui, déjà, j'en suis sûr, ne
leur a pas échappé. Et, soyez-en bien sûrs, Messieurs, tous ces
incidents ne diminuent pas l'angoisse générale, tous ces inci-
dents augmentent le nombre de ceux dont vous parlait tout à
l'heure M. Jaurès et qui sentent qu'en réalité ce sont les libertés
de ce pays qui sont en cause dans ce procès. Par conséquent,
soyez bien tranquille, les incidents peuvent nous fatiguer, les
incidents peuvent nous épuiser, ils ne nous inquiètent pas,
parce que chaque jour, quoiqu'on fasse, notre idée, qui est la
vérité, en sort plus robuste et plus sûre d'elle-même.
M. le Président. — Désirez-vous prendre des conclusions ?
Me Labori. — Oui, monsieur le Président. Nous allons les
déposer.
M. 1' Avocat général. — Je m'excuse, Messieurs, de prendre
la parole, mais ce ne sera pas pour longtemps. La défense me
reproche de ne pas parler ; il me semble que ce n'est pas lui faire
une situation difficile, puisque les plaidoiries se succèdent à la
barre... J'écoute, j'entends, j'en prends ma part et je conclurai,
— i03 —
vous pouvez en être sur. au moment où cela est indiqué, c'est-
à-dire quand M. le Président m'aura définitivement donné la
parole pour exposer à MM. les jurés L'affaire telle que je la
comprends ; et alors, comme je suis ménager des instants delà
Cour et du jury, je dirai seulement ceci : c'est que déjà sur cette
question, j'ai eu l'honneur ds m'expliquer d'uni- façon très ex-
plicite, non seulement verbalement, mais par écrit, et, par con-
séquent, je ne peux que m'en référer aux explications que j'ai
données sous ces deux formes.
M. le Président. — A lundi, pour arrêt... (A l'huissier
audiencier) Appelez M. Bertillon.
Me Labori. — Monsieur le Président, il n'est pas possible
d'entendre M. Bertillon avant que la Cour n'ait répondu aux
conclusions que nous avons l'honneur de lui transmettre.
M. le Président. — N'avez-vous pas d'autres témoins dans
le même ordre d'idées ?
Me Labori. — Monsieur le Président, nous désirons que les
autres témoins ne soient entendus qu'après les experts ; il en
est ainsi, notamment, pour M. le commandant Esterhazy.
M. le Président. — L'audience est suspendue.
L'audience est reprise a quatre heures trente
ARRET
Sur les conclusions relatives à l'outrage commis par le
colonel Henry contre le colonel Picquart
M. le Président donne lecture des deu.r arrêts suivants :
La Cour,
Statuant sur les premières conclusions prises par Zola et Per
renx.
Considérant que la déposition du colonel Picquart a été terminée
à l'audience d'hier et que le témoin n'a comparu aujourd'hui que
pour répondre à diverses questions qui devaient lui être posées ;
Considérant qu'après une confrontation, le colonel Henry, se tour-
nant vers le colonel Picquart, a dit à ce dernier : « Vous en avez
menti », que le Ministère public n'a pris aucune réquisition;
Par ces motifs,
Donne acte à Perrenx et Zola «les actes ci-dessus relatés.
— 401
ARRET
Sur les conclusions relatives à la demande d apport du
bordereau Dreyfus-Esterhazy.
La Cour,
Statuant sur les deuxièmes conclusions prises par Perreux et
Zola,
Après avoir entendu les prévenus et leurs défenseurs en leurs
observations, le Ministère public en ses réquisitions et après en avoir
délibéré conformément à la lo;,
Considérant que le bordereau dont la défense demande communi-
cation fait partie, soit du dossier Dreyfus, soit du dossier Esterhazy ;
que les débats de ces deux affaires ont donné lieu, soit en partie, soit
en totalité, au huis clos ; que la communication de toutes ou partie
des pièces de la procédure, si elle était ordonnée, aurait pour résultat
de détruire l'effet des décisions rendues par les deux consils de
guerre et de porter atteinte à l'autorité de la chose jugée ;
Par ces motifs,
Dit que la communication de la pièce demandée ne sera pas
ordonnée ;
Adoptant au surplus les motifs de l'arrêt rendu à la date du
10 février, dit qu'il sera passé outre aux débats.
M. le Président. — Maître Labori, combien de temps la
déposition de M. Bertillon pourra-t-elle demander?
Me Labori. — Oh ! monsieur le Président elle sera certaine-
ment assez longue.
M. le Président. — Alors, nous n'en entendrons pas une
très grande partie, car nous devons lever l'audience aujour-
d'hui à cinq heures.
DÉPOSITION DE M. BERTILLON
Chef du service anthropométrique de la Ville de Paris.
[Le témoin prête serment.)
Me Labori. — Est-ce que M. Bertillon n'a pas connu le borde-
reau qui a été versé au débat Esterhazy et qui était, d'ailleurs,
le même que le bordereau qui a été versé au procès Dreyfus ?
M. Bertillon. — Je l'ai connu.
Me Labori. — Est-ce que M. Bertillon voudrait nous dire ce
qu'il en pense et nous faire connaître les conclusions de son
expertise ?
M. le Président, au témoin. — Vous avez entendu la
question de Me Labori? 11 vous demande quelles ont été les
conclusions de votre expertise?
— 405 —
M. Bertillon. — Mes conclusions sont que Dreyfus...
M. le Président. Il n'est pas question de l'affaire Drey-
fus ; on vous demande les conclusions de votre expertise dans
l'affaire Esternazy.
M. Bertillon. — Mais, dans l'affaire Esternazy, je n'ai pas
de conclusions; je ne me suis pas occupé de l'affaire Esternazy.
M" Labori.— Alors, je demande à M. Bertillon, qui est un
expert en écritures, de nous faire connaître ses conclusions sur
le bordereau qui a été imputé à M. le commandant Esternazy?
M. Bertillon n'a pas été expert dans l'affaire Esterhazy ; il a
été expert dans l'affaire Dreyfus et, comme tel, il a vu le borde-
reau qui a été attribué à M. Esterhazy. Qu'il ait vu ce bordereau
dans l'affaire Dreyfus ou qu'il l'ait vu dans l'affaire Esterhazy.
cela n'a pas changé sa situation d'expert en écritures, pas plus
que cela n'a changé le bordereau.
M. le Président. — Si vous demandez à M. Bertillon ses
conclusions, nous allons entrer dans l'examen de l'affaire Drey-
fus ; ce n'est pas possible.
Me Labori. — Pardon, dans l'examen du bordereau.
M. le Président. — Oui, mais relativement à l'affaire Drey-
fus.
Me Labori. — M. Bertillon a connu un bordereau qui a été
attribué à M. le commandant Esterhazy . Je demande àM. Bertillon
de nous dire ce qu'il sait sur ce bordereau, ce qu'il en pense, et
je le prie de faire sur ce point la déposition la plus complète
qu'il pourra. Je lui poserai ensuite des questions.
M. le Président. — Parfaitement ; mais, monsieur Ber-
tillon, ne nous parlez pas de l'affaire Dreyfus.
M. Bertillon. — Je suis absolument sur que Dreyfus a écrit
le bordereau, je suis absolument sûr qu'il est impossible que ce
soit une autre personne qui Tait écrit.
On arrivera peut-être à la revision, par un effort d'imagina-
tion, revision qui peut être suivie d'un acquittement; mais ce
dont je réponds et ce que je jure de la faeon la plus absolue,
c'est qu'il est impossible qu'on puisse prouver qu'un autre
individu que le premier condamné a réuni les conditions gra-
phiques qui sont sur ce bordereau ; il n"a pu être écrit qu'au
domicile du premier condamné.
Me Labori. — Voilà qui est très intéressant. Nous prétendons
établir que le bordereau est de M. le commandant Esterhazv,
nous sommes bien dans notre affaire.
M. Zola. — Absolument.
Me Labori. — M. Bertillon nous dit : Il ne peut être que d'un
seul homme. Eh bien ! si M. Bertillon arrive à démontrer cela,
il faut avouer que la situation de la défense pourra en être
gênée, si nous ne trouvons pas de réponse à faire. Je demande
donc à M. Bertillon de nous dire comment le bordereau ne peut pas
être du commandant Esterhazy et comment il est nécessaire-
ment d'un autre.
— 406 -
M. le Président. — Avez-vous vu l'écriture du commandant
Esterhazy ?
M. Bertillon. — Non. J'ai des preuves qui ne sont pas pré-
cisément des preuves graphiques. Je n'ai pas confiance dans
l'expertise en écritures; je crois que c'est une chose qui est
bonne pour une élimination, mais qu'ensuite il faut en faire
table rase. Quant à moi., j'ai des preuves convaincantes et
démonstratives. Ce ne sont pas des preuves de flair, c'est une
démonstration que le bordereau a été écrit par le premier
condamné...
M. le Président. — Et qu'il n'a pas pu être écrit par une
seconde personne ?
M. Bertillon. — Non. Le bordereau, quoi qu'on en dise,
n'est pas d'une écriture courante; il obéit à un rythme géomé-
trique dont l'équation se trouvait dans le buvard du premier
condamné, et, avec le buvard, on peut rétablir l'écriture du pre-
mier condamné. Je le ferai, si on le désire.
Me Labori. — C'est précisément là ce que nous demandons.
( '/est tout à fait important. Il faut absolument que le témoin qui
nous parle nous fasse la démonstration nécessaire, et c'est là le
point auquel je voulais arriver. Nous avons ici un tableau noir:
si M. Bertillon veut s'en servir, il esta sa disposition.
M. Bertillon. — Faites-moi remettre les pièces de convic-
tion, non pas les pièces de comparaison, mais les pièces de
conviction qui ont été saisies au domicile du premier condamné,
et je vous ferai ma démonstration. Maintenant, j'ajoute, pour
que vous ne me preniez pas pour un fumiste, que cette démon-
stration est longue et difficile. Néanmoins, la pratique en est
aisée. Je m'expliquerai peut-être un jour à ce sujet. Je puis
vous reconstituer le bordereau avec des éléments qui sont indé-
pendants ; mais donnez-moi ces éléments, je ne peux pas parler
à vide.
Me Labori. — Eh bien ! monsieur Bertillon, nous allons faire
tout notre possible pour cela; je vous promets que, si nous
n'avons pas ces éléments, ce ne sera pas de ma faute.
Monsieur le Président voudrait-il demander à M. Bertillon
s il connaît ce petit papier, que je fais passer d'abord à la
Cour? (1).
M. le Président. — Qu'est-ce que cela .'
Me Labori. — C'est un plan qui a été tracé pour son expertise,
par M. Bertillon. Je voudrais savoir s'il le reconnaît; cette pièce
a été notifiée à M. l'Avocat général et publiée dans le jour-
nal l'Ait rorc [Murmures.) Seulement, ici, nous en avons fait
faire un fac-similé un peu plus net.
M. Bertillon. — Ce n'est pas du tout le plan de ma déposi-
tion, c'est un schéma pour un point spécial de ma déposition.
Je ne le nie pas du tout, je l'accepte ; seulement, je m'étonne
(1) Voir à la lin du deuxième volume le fac-similé du diagramme
de M. Bertillon, communiqué à MM. les jurés.
— 407 —
que vous ne l'ayez pas reproduit en entier, parce qu'il y avait
un point tirs important qui n'a pas été indiqué, qu'il fallait y
mettre, c'est justement le point du buvard .
Me Labori. — M. Bertillon fera la correction nécessaire.
Maintenant, je demande la permission de faire passer à
M. le Président un de ces schémas, et je prie messieurs les jurés
de se partager entre, eux les quelques exemplaires que voici.
M. Bertillon. — C'est absolument incomplet.
M. le Président. — Mais M. Bertillon dit que c'est absolu-
ment incomplet.
Me Labori. — M. Bertillon va compléter.
M. Bertillon. — Oui, si vous me donnez les pièces dont j'ai
parlé, les pièces de perquisition.
Me Labori. — Est-ce que vous avez fait mention des pièces de
perquisition dans votre expertise écrite ?
M. Bertillon. — Je n'ai pas fait d'expertise écrite.
M. le Président. — Voudriez -vous, Maître Labori, avant
toute autre chose, commencer par nous dire ce que c'est que ce
plan?
M° Labori. — Je serais bien embarrassé de vous le dire....
(Rires. I
M. le Président. — Eh bien! alors, que voulez-vous tirer de là?
Me Labori. — Je puis vous dire ce que c'est en principe,
mais je ne^uis vous en donner l'explication. C'est un schéma
dont l'honorable M. Bertillon s'est servi, sauf le complément
qu'il a à y ajouter, dans son expertise devant le Conseil de
guerre en 1894. Ce schéma, je l'ai regardé de très près, je l'ai
trouvé très intéressant, je m'en expliquerai s'il y a lieu. Pour
le moment, mon but est d'obtenir des explications de M. Ber-
tillon. Jeluiai demandé : «Le reconnaissez-vous?» M. Bertillon
m'a dit qu'il le reconnaissait, sauf sur un point où il y a quel-
que chose à compléter; il faut mettre le buvard, paraît-il, à un
certain endroit. Eh bien ! nous mettrons ce buvard.
M. le Président {à M. Bertillon). — Pouvez-vous actuelle-
ment nous donner quelques explications afin que nous sachions
ce que c'est ?
M. Bertillon. — Je vous ferai remarquer que l'intérêt de ce
plan est assez grand dans l'affaire, en ce sens que c'est une
preuve matérielle que les experts du premier procès ont été du
même avis que ceux du second, attendu que l'épithète « faux »
figure sur ce schéma. D'après ce que j'ai entendu dire par les
journaux, comme les experts du deuxième procès se sont expri-
més dn us l'affaire Esterhazv, il n'v a pas de désaccord entre les
expertises qui concernent le bordereau ainsi qu'on a tenté de le
dire. Mais je suis absolument décidé à ne rien dire, si on ne me
donne pas les pièces de conviction, aussi bien celles qui ont été
saisies au buvard que celles du ministère de la guerre.
Me Labori. — Est-ce que M. Bertillon a eu connaissance du
dossier de l'affaire dont nous nous occupons ?
M. Bertilion. — Mais non.
— 408 -
Mft Labori, au Président. — Alors, qu'entend-il par pièces ?
(Au témoin) Comment les appelez-vous ?
M. Bertillox. — Des pièces de conviction, non pas des piè-
ces de comparaison.
Me Labori. — Voudriez-vous, monsieur le Président, deman-
dera M. Bertillon pourquoi ces pièces, non pas de comparaison,
— parce que cela voudrait dire des pièces de la personne soup-
çonnée et des pièces d'autres personnes, pour établir simple-
ment une comparaison entre les écritures, — pourquoi ces
pièces sont des pièces de conviction pour M. Bertillon ?
M. Bertillon. — C'est là une façon détournée de me faire
entrer dans ma démonstration ; je ne demande pas mieux que
de la rendre publique, mais je demande que la Cour me mette à
même de la faire, qu'elle me fasse fournir ces pièces.
Mft Labori. — Nous ne pouvons rien demander à la Cour
sur ce point sans savoir d'abord quelles sont ces pièces. Voulez-
vous nous en donner l'énumération ?
M. Bertillon. — Vous comprenez que ma bonne foi est ab-
solue. Je parlerai un jour ; il est possible que je fasse cette dé-
monstration, mais aujourd'hui je ne peux pas la faire sans avoir
ces pièces.
Me Labori. — Je tiens à dire au témoin que si je doutais un
instant de sa bonne foi, je n'insisterais pas comme je le fais :
c'est parce que j'ai confiance en sa bonne foi que je lui pose des
questions.
M. Bertillon. — Encore une lois, fournissez-moi les pièces,
je vous ferai la démonstration. Par exemple, je vous préviens
que ce sera un peu long ; il faudra peut-être deux séances.
Me Labori. — Quelles sont ces pièces?
M. le Président. — Les pièces en question doivent être
dans le dossier Dreyfus.
Me Labori. — Je crois que ce sont seulement des pièces de
comparaison, c'est-à-dire des écritures auxquelles M. Bertillon
donne le titre de pièces à conviction.
M. Bertillon. — C'est cela, elles m'ont été remises en partie.
Me Labori. — Je crois qu'il n'y a rien là de secret, c'est pour-
quoi j'insiste et je demande à M. Bertillon de nous donner l'in-
dication des pièces.
M. Bertillon. — Vous donner l'indication? Mais je ne connais
pas les titres ! C'est une note de ceci, une note de cela, etc.
Me Clemenceau. — Enfin, par à peu près?
M. le Président, au témoin. — Vous ne pouvez pas résumer
ce que vous avez dit dans votre rapport?
M. Bertillon. — Je n'ai pas fait de rapport écrit. Les pièces
de comparaison du ministère de la guerre se composent de diffé-
rentes notes de service, ce sont des écrits sur des questions
diverses.
Quant aux documents saisis dans le buvard, ce sont des let-
tres, si vous voulez le savoir, ce sont des lettres de M. Mathieu
Dreyfus, l'une sur les fusils de chasse et l'autre sur une émis-
- 409 —
*
sion d'obligations. Le sens n'a rien à faire là-dedans. Il faut
voir ces pièces pour être à même d'entrer dans la discussion
et dans l'analyse... Je ne peux pas aller plus loin.
Me Labori. — Ce sont bien des lettres de M. Mathieu Dreyfus,
du frère du condamné ?
M. Bertillox. — Oui.
Me Labori. — Est-ce que vraiment M. Bertillon n'a pas déposé
un rapport écrit ?
M. Bertillox. — J'ai déposé plusieurs rapports administra-
tifs : un premier rapport le jour de mon expertise, un deuxième
rapport huit jours après ; je ne crois pas avoir ensuite déposé
d'autres rapports.
M. lePrésident. — Alors, vous n'avez pas été consulté dans
l'affaire Esterhazy ?
M. Bertillox. — Non, j'ai reçu la visite du colonel Picquart ;
j'ai appris tout de suite que cela se rapportait à l'affaire Ester-
hazy...
Me Labori. — Puisque nous en sommes sur ce point, M. Ber-
tillon pourrait-il nous dire ce qui s'est passé dans cette visite,
et ce que lui a dit le colonel Picquart?
M. Bertillox. — Le 16 mai 1896, j'ai reçu la visite du
colonel Picquart qui m'a apporté, une petite photographie de
quelques lignes d'écriture, du format le plus petit, photogra-
phie extrêmement mal faite, avec des mots rapportés dans tous
les sens, en me demandant mon avis sur cette écriture. Avant
même de regarder le papier, j'ai préjugé, et c'était dans la
logique de la situation, qu'il s'agissait de l'affaire Dreyfus ou
d'un incident de l'affaire Dreyfus ; car, s'il s'était agi d'une
nouvelle expertise pour un autre ordre, ou d'une affaire impor-
tante, le colonel Picquart aurait dû passer par mon chef hiérar-
chique, M. le Préfet de police.
En déposant le papier sur la table, je lui ai dit : « C'est
encore l'affaire Dreyfus?» 11 m'a dit : « Oui... Enfin, je vou-
drais savoir votre opinion. » J'ai regardé cette écriture et, au
premier coup d'œil, je lui ai dit : « Gela ressemble singulière-
ment à l'écriture duloordereau ou à l'écriture de Mathieu Drey-
fus, ou c'est une imitation de cette écriture! cela se rapporte à
cette affaire-là ? »
11 me dit alors : « Mais, non, cela ne se rapporte pas à cette
affaire-là ; ce n'est pas cela, étudiez, et vous m'en reparlerez.
Ayez donc l'obligeance de repasser demain au ministère pour
me rendre l'original. »
Je fis ce que me demandait le colonel Picquart ; je fis photo-
graphier le document, et, ma foi je vous dirai que je ne m'en
suis pas occupé plus longuement. J'avais une écriture qui
ressemblait à celle du bordereau; or, j'ai la démonstration
absolue que le bordereau ne peut pas être d'une autre personne
que le condamné. Qu'est-ce que cela me fait qu'il y ait d'au-
tres écritures semblables à celles-là ? Il y aurait cent officiers
au ministère de la guerre qui auraient cette écriture, cela me
— 410 —
serait absolument égal, car, pour moi, la démonstration est
faite.
Me Labori. — Je crois que M. Beriillon rendra grand service
à tout le monde, et en particulier à la défense, en nous expli-
quant autant que possible ses moyens d'investigation.
En ce qui concerne les pièces elles-mêmes, je sais bien que
nous allons éprouver les plus grandes difficultés pour les avoir.
M. le Président, auprès duquel nous allons insister pour les
obtenir, va être aussi ennuyé que nous-mêmes; ce sera encore
une discussion ! Sous la réserve de ces pièces, que la Cour ferait
apporter, pourriez-vous nous expliquer quels sont les moyens
à l'aide desquels vous arrivez à votre conviction? Avec la con-
naissance tout à fait spéciale que vous possédez de la grapholo-
gie, je suis convaincu que si vous dites : Voici comment je
procède, voici comment j'arrive à mes conclusions, voilà com-
ment je raisonne avec mes schémas, vous nous rendrez un
grand service, et c'est ce que je vous demande très respec-
tueusement.
M. Bertillox. — Je suis absolument résolu à ne rien dire,
du moment que vous ne me fournirez pas les pièces de compa-
raison.
Me Clemenceau. — Il y aurait peut-être un moyen d'arranger
tout cela. Si j'ai bien entendu, le témoin a dit tout à l'heure, en
parlant de deux ou trois pièces, que ces pièces étaient de M. Ma-
thieu Dreyfus? Oui, n'est-ce pas? Alors, est-il nécessaire
d"avoir les mêmes lettres? D'autres lettres de M. Mathieu
Dreyfus permettraient-elles à M. Bertillon d'expliquer sa théo-
rie?'
M. Bertillox. — Oh, mais non !
Me Labori. — M. Bertillon vient de nous dire qu'il n'a aucune
confiance dans les expertises d'écritures. Il est impossible que
le témoin, dont la conviction est celle que la Cour voit, ne nous
explique pas comment cette pièce peut avoir, dans son esprit,
la portée qu'il indique : je lui demanderai donc de vouloir bien
tout au moins nous indiquer, sur ce petit graphique, l'endroit
où se trouverait la pièce dont il parle ?
Je vois : arsenal, souterrains, forteresse, artillerie, des
flèches, un cœur, etc., etc.
Je demanderai à M. Bertillon à quel endroit il faut mettre la
pièce du buvard? Où sera-t-elle? Dans Y arsenal, dans la cita-
delle, aux battes ou dans la tranchée?
M. Bertillox. — Je crois que l'affaire est assez sérieuse
pour ne pas se livrer à des plaisanteries.
Me Clemenceau. — Comment, vous trouvez que la lecture de
votre expertise constitue une plaisanterie?... Je suis sûr que
si c'était nous qui l'avions dit, on aurait crié bien haut que
nous insultions le témoin.
M(' Lalmiu. — En ce qui me concerne, je demanderai simple-
ment où il faut placer la pièce de conviction qui a été trouvée
dans le buvard?
— 111 —
M. Bertillon. — Livrez-la moi et je vous le dirai.
Me Clemenceau. — M. Bertillon veut-il donner à M. le Pré-
sident une liste des documents qui sont nécessaires à ses
démonstrations? Nous tâcherons d'avoir ces documents et nous
verrons alors si M. Bertillon peut faire sa démonstration.
M. le Président. — Vous n'allez pas encore recommencer
à déposer des conclusions dans le même sens?
Me Clemenceau. — Ce n'est pas là un secret d'État!
Nous avons ici un expert, et un expert important; c'est lui
qui a installé le service anthropométrique au Palais ; nous avons,
je crois, le droit d*insister pour qu'il donne des renseignements.
M. Bertillon est l'expert du Parquet ; ce n'est pas un expert
choisi par nous, c'est notre ennemi que nous avons fait citer;
nous vous supplions de l'entendre.
M. le Président. — Je vous répéterai toujours la même
chose : l'article 52 de la loi de 1881 est formel.
Me Clemenceau. — Je dis, cette fois, qu'il s'agit de papiers
qui ne font pas partie des dossiers visés par l'arrêt de la Cour.
Il est impossible que dans des dossiers mystérieux visés par
l'arrêt de la Cour, il y ait des lettres signées de M. Mathieu
Dreyfus qui soient relatives à un fusil de chasse.
M. le Président. — Vous n'êtes pas sûr qu'elles sont dans le
dossier... Il faut que nous sachions où elles sont...
Me Clemenceau. — Aussi nous disons : monsieur le Président
veut-il demander au témoin où sont les pièces qui lui paraissent
nécessaires à sa démonstration?
M. le Président, au témoin. — Sont-ce des pièces qui fassent
partie soit du dossier Dreyfus, soit du dossier Esterhazy ?
M. Bertillon. — Evidemment du dossier Dreyfus.
M. le Président. — Font-elles partie intégrante du dossier ?
M. Bertillon. — Je ne sais pas.
M. le Président, à Me Clemenceau. — Nous ne pouvons
faire ouvrir ni le dossier Dreyfus, ni le dossier Esterhazy.
Me Clemenceau. — Si M. Bertillon veut bien nous dire quelles
pièces il désire, quand nous aurons ce renseignement entre les
mains, nous déposerons des conclusions pour obtenir la pro-
duction de ces pièces. Si elles ne sont pas dans les dossiers
secrets, la Cour autorisera la production.
M. le Président. — Mais nous ne savons pas où elles sont !
M" Clemenceau. — Aussi je reviens toujours à ma question :
M. Bertillon veut-il avoir l'obligeance de nous indiquer les
pièces dont il a besoin pour faire la démonstration dont il a
parlé ?
M. le Président. — Et, alors, vous vous chargez de les
apporter ?
Me Clemenceau. — Nous ferons notre possible.
M. le Président. — Monsieur Bertillon, vous entendez la
question? Quelles sont les pièces dont vous avez besoin pour
faire votre démonstration '!
M. Bertillon. — Ce sont les pièces qui ont été saisies et qui
— 412 —
m'ont été données comme pièces de conviction, il y a trois ans.
M. le Président. — Vous rappelez-vous quelles sont ces
pièces?
M. Bertillon. — Elles portent une série de numéros, de
là 30...
M. le Président. — Y avait il des lettres de Mathieu
Dreyfus ?
M. Bertillon. — Il y en avait trois ou quatre.
Me Clemenceau. — Eh bien ! nous savons déjà qu'il s'agit de
trois ou quatre lettres de M. Mathieu Dreyfus ; peut-on dire ce
qu'elles contenaient?
M. le Président. — Et les autres?
M. Bertillon. —Ce sont des notes de service, des brouillons,
des minutes... je ne connais pas leur contexte... des rapports
administratifs...
M. le Président. — Et ces rapports que vous appelez admi-
nistratifs, vous rappelez-vous s'ils ont été joints au dossier
Dreyfus ou s'ils ont été classés parmi les pièces administra-
tives?
M. Bertillon. — Ils ont été joints à la procédure, c'est
absolument certain.
Me Labori. — Est-ce au point de vue des écritures, est-ce au
point de vue graphique que le témoin a besoin de ces pièces
pour sa démonstration?
M. Bertillon. — C'est entrer de nouveau dans le corps de
ma démonstration; je vous l'ai dit. je la présenterai en entier ou
pas du tout.
Me Labori. — 11 n'est pas possible que l'honorable M. Ber-
tillon oublie qu'il dépose ici devant la justice...
M. Bertillon. — Je déclare que c'est impossible ; et si un
jour je puis faire cette démonstration, vous vous rendrez
compte qu'en effet, j'ai besoin des documents pour faire com-
prendre...
M. le Président. — Nous sommes en matière d'identité judi-
ciaire; il y aurait, d'après vous, une certitude absolue?
M. Bertillon. — Je la regarde comme supérieure en certitude
à un signalement anthropométrique; c'est une démonstration
spéciale à ce cas tout à fait spécial.
M'' Labori.--M. Bertillon est un homme fort intelligent et il est
impossible qu'il se refuse à nous parler non pas de la démons-
tration qui nous occupe, mais de sa méthode; c'est à ce point
de vue là même que je le questionnerai. Ici, je suis bien tran-
quille; nous sommes dans le domaine abstrait de la science, non
plus dans le domaine de l'affaire Dreyfus ou de l'affaire Ester-
hazy. Je lui demande s'il ne peut pas nous faire connaître sa
méthode, puisqu'il est entendu que l'expertise en écritures est
sans valeur quand elle est seule. Le témoin veut-il nous dire
sur quoi il base son complément de démonstration?
M. Bertillon. — Je ne peux pas faire un cours d'expertise de
— 413 —
police el d'enquête ex abrupto et dans de pareilles circons-
tances.. .
Me Labori. — Mais, si le témoin a besoin de se préparer, nous
pourrions remettre à lundi.
Me Clemenceau au Président). — Est-ce que, par hasard, le
témoin aurait gardé une photographie de ces pièces de compa-
raison ?
M. le Président. — Auriez-vous gardé la photographie de
ces pièces de comparaison ?
M. Bertillon. — J'ai des photographies, mais je ne peux
les apporter que sur un ordre écrit de la Cour, et après en avoir
référé à mes chefs.
M. le Président. — La Cour n'a pas à vous donner d'ordre
écrit, mais vous pouvez en référer à vos chefs.
M. Bertillon. — Mes chefs ne m'autoriseront pas sans en
référer au Ministre de la guerre.
Me Labori. — Oh î alors, vous pouvez être sur qu'on ne vous
autorisera pas .
Me Clemenceau. — La question va donc se poser ainsi : Est-
ce que le Ministre de la guerre autorisera qu'on verse au
débat des pièces qui condamneront ses prétentions?
M. le Président. — Laissons d'abord M. Bertillon s'infor-
mer s'il peut avoir ces pièces, nous verrons ensuite ce que nous
ferons.
Me Clemenceau. — Mais nous saurons que si M. Bertillon ne
nous apporte pas ces pièces, c'est qu'on les lui aura refusées au
ministère de la guerre.
M. le Président. — Nous verrons cela lundi.
Monsieur Bertillon, vous aurez l'obligeance de vous présenter
au commencement de l'audience.
L'audience est levée.
SEPTIÈME AUDIENCE
AUDIENCE DU 13 FÉVRIER
Sommaire. — Lettre de M. Le Provost de Launay et dépêche de M. Papillaud
au sujet de la déposition de M. Jaurès. — Déclaration de Me Labori
relative à la publication dans la Libre Parole d'un article calomnieux le
concernant. — Rappel de M. Jaurès. — Dépositions de MM. Bertillon
(suite). Hubbard. Yves Guyot, Teyssonnières. — Confrontation de
M. Teyssonnières avec M. Trarieux. • — Dépositions de MM. r.haravay.
Pelletier. (ïobert, Gouart, Belhomme, Varinard.
L'audience est ouverte à midi dix minutes.
INCIDENT
Lettre de M. Le Provost de Launay et dépêche de
M. Papillaud au sujet de la déposition de M. Jaurès
M. le Président. — Messieurs les jurés, à l'audience de
samedi, M. le député Jaurès a fait une déclaration dont il m'est
impossible de me rappeler les termes exacts, mais dont voici à
peu près le sens : Dans les bureaux de la Libre Parole, M. le
commandant Esterhazy aurait dit, en parlant de l'écriture du
bordereau, que cette écriture ressemblait étrangement à la
sienne et qu'il se sentait perdu. ,
Yoilà ce que M. le député Jaurès a dit à l'audience de
samedi. Cette déclaration a été reproduite dans toute la presse,
et voici la lettre et la dépêche que j'ai reçues, dont je dois vous
donner connaissance.
C'est d'abord une lettre de M. Le Provost de Launay, séna-
teur :
Monsieur le Président,
Je lis la déposition de M. Jaurès.
M. Jaurès doit se tromper; car M. Papillaud, que j'ai vu la veille
du jour où il rencontra le commandant Esterhazy, et que j'ai revu le
lendemain, m'a tenu un langage tout différent.
Je suis prêt à en témoigner.
Recevez, etc..
— 115 —
Voici également la dépêche reçue de M. Papillaud :
Beaulieu (Alpes-Maritimes).
En convalescence ici, je lis déposition Jaurès : ai déjà démenti
dans Libre Parole. Vous prie, monsieur le Président, de bien vouloir
excuser mon absence et donner au jury lecture de la déclaration
suivante :
Jamais je n'ai tenu les propos rapportés par Jaurès ; jamais je n'ai
entendu Esterhazy tenir pareil langage. Un jour, Esterhazy dit
devant moi : « On m'a cru perdu à cause «le la ressemblance d'écri-
ture, si ressemblance il y a. Prouverai que Dreyfus a caïqué mon
écriture. » Je vis Esterhazy sept fois : jamais je ne lui ai entendu faire
une autre déclaration. Je proteste donc contre le récit Jaurès qui
constitue un véritable faux, d'autant plus blâmable que, malade ici,
je ne peux pas me présenter devant la Cour. Je compte sur vous,
monsieur le Président, pour rétablir la vérité et vous prie d'agréer
l'assurance de mes sentiments distingués.
Maître Labori, je vais vous donner communication de ces
deux pièces.
Me Labori. — Monsieur le Président, nous recevons ces
pièces et nous ne nous plaignons nullement qu'elles soient ver-
sées aux débats. Je me permets seulement de vous faire obser-
ver qu'elles n'ont pas été notifiées, et nous demandons, pour les
pièces qui émaneront de nous, le même privilège.
M. le Président. — Ce ne sont pas des pièces du débat.
Me Labori. — Mais, si au cours du débat, nous recevons des
pièces de même nature, nous demandons à M. le Président de
vouloir bien en donner lecture.
M. le Président. — J'en ai donné donné lecture en vertu de
mon pouvoir discrétionnaire.
Mc Labori. — C'est, monsieur le Président, à votre pouvoir
discrétionnaire que nous ferons appel.
DÉCLARATION DE Me LABORI
Relative à la publication dans la « Libre Parole » d'un
article calomnieux le concernant.
M. le Président, à V huissier audiencier. — Faites appeler
le premier témoin.
Me Labori. — Pardon, monsieur le Président, voulez-vous
me donner un instant la parole pour donner à MM. les jurés
une explication personnelle que je crois nécessaire?
Ccertains journaux ne se contentent pas d'attaquer M. Emile
Zola, d'attaquer la défense elle-même, par des appréciations,
qu'on peut toujours laisser passer, quelque injurieuses qu'elles
soient, parce qu'elles peuvent s'expliquer, soit par l'erreur, soit
par la prévention, soit même par des passions malheureuses,
mais honorables et légitimes ; ces journaux ont recours en outre
à la publication de faits calomnieux. Ces faits sont de nature à
— 416 —
impressionner MM. les jurés et je demande, sur ce point, à don-
ner trois minutes d'explications d'un ordre purement matériel.
( M, le Président fait un signe d'assentiment.)
Messieurs les jurés, la Libre Parole publie ce matin l'entre-
filet suivant :
Un de nos lecteurs nous demande si nous connaissons au barreau
de Paris...
Et le filet est sous la rubrique : « Le Défenseur de Zola » ;
il est donc impossible de se méprendre sur la portée de l'ar-
ticle :
un avocat d'origine germanique, naturalisé Français, qui a
épousé une juive Anglaise, et dont le père, resté Allemand, est pré-
sentement inspecteur dans une Compagnie de chemins de fer d'outre-
Rhin.
Et la Libre Parole continue :
Cette question vise-t-elle Me Labori, le théâtral défenseur de
Zola?
Ce qui est certain, c'est que, comme tous ceux qui, de près ou de
loin, ont trempé dans le complot antifrançais, Me Labori a des atta-
ches étrangères.
Il a en effet épousé une demoiselle Ockey, protestante anglaise,
après son divorce d'avec M. de Pachmann, un Allemand, si je ne me
trompe, dont elle a deux enfants que leur père vient visiter dans
leur nouvelle famille.
Je ne donne ce renseignement qu'afin d'établir que Me Labori a pu
subir des influences qui ne sont pas précisément nationalistes, me
gardant bien de l'imiter en faisant intervenir des femmes qui n'ont
rien à faire dans le débat.
Je ne me livrerai, messieurs les jurés, à aucun commentaire.
Je répondrai par des faits. D'autre part, comme je suis décidé à
ne me laisser arrêter par rien dans la tâche que j'ai entreprise,
et que je m'attends à d'autres attaques, je déclare que je
réponds pour l'unique et dernière fois.
Voici ma réponse :
« Je ne suis pas naturalisé français ; je suis né à Reims d'un
père français. Ma femme n'est pas israélite. M. de Pachmann
vient si peu faire des visites chez moi, que je n'ai pas l'honneur
de le connaître personnellement. Il n'est pas Allemand, il est
Russe; il est né à Odessa; son père était professeur à l'Univer-
sité d"Odessa, son frère est actuellement conseiller privé et
sénateur russe à Saint-Pétersbourg.
Mon père est Alsacien ; il est depuis quarante-cinq ans au
service de la Compagnie des Chemins de fer de PEst: il a fait
comme tel la campagne de 1870 pendant laquelle il a été chargé,
au camp de Ghâlons, de rembarquement de toutes les troupes
françaises. En 1871, il a été délégué pour reprendre à la gare de
lieims, des mains des Prussiens, le service des chemins de fer
français et c'est peut-être la période de sa vie où il a dû donner
la plus grande preuve de patriotisme, Depuis, en sa qualité
d'Inspecteur principal, il est chargé, d'accord avec les commis-
sions militaires, d'organiser, pour le cas de guerre, la défense
nationale sur sa section, en ce qui concerne le service des
chemins de fer. Enfin, il y a sept ans, au mois de janvier 1891,
mon père a été décoré de l'ordre de la Légion d'honneur, sur la
demande et par l'intermédiaire du 4e bureau de l'Etat-major de
la guerre, et c'est M. le général de Boisdeffre qui lui a annoncé
sa décoration avec les félicitations qu'il a cru devoir y joindre.
Voilà, messieurs les jurés, ma réponse ! je n'ai rien à ajouter ;
je vous demande seulement d'apprécier, par cet incident, ce que
valent certaines attaques et certaines affirmations.
M. le Président, à l'huissier audiencier. — Faites venir le
premier témoin.
Me Labori. — Monsieur le Président. M. Jaurès demande à
être entendu.
M. le Président, à Vhuissier audiencier. — Appelez
M. Jaurès.
RAPPEL DE M. JAURÈS
M. Jaurès. — Monsieur le Président, je regrette plus que per-
sonne que l'état de santé de M. Papillaud ne lui permette pas
d être ici, car j e suis sûr que devant la netteté de mes affirmations,
la précision de mes souvenirs, il ne pourrait pas maintenir une
minute sa dénégation.
J'affirme une fois de plus, sous la foi du serment, que
M. Papillaud m'a déclaré, à deux reprises, qu'il avait entendu
M. Esterhazy lui dire : « Lorsque le journal le Matin a publié
le fac-similé du bordereau,. y e me suis senti perdu. » Je précise
les circonstances : Une fois M. Papillaud me l'a dit au sortir de
la séance du Sénat, où M. Scheurer-Kestner avait interpellé.
Nous nous sommes rencontrés au bas du grand escalier ; nous
avons parlé du résultat de la séance et nous avons été d'accord
pour dire, qu'en somme, malgré les apparences, M. Scheurer-
Kestner avait obtenu un résultat important, puisqu'il avait
obtenu que le bordereau serait officiellement versé à l'en-
quête.
Ce fut le point de départ, lorsque nous sortîmes ensemble,
d'une conversation sur le bordereau, au cours de laquelle Papil-
laud me dit : « S'il n'y avait que le bordereau, la chose serait bien-
tôt jugée ; car je suis convaincu que le bordereau est d'Esterha/y .
Je ne peux m'expliquer que par là le trouble qu'il nous a montré,
alors que son nom n'avait jamais été prononcé, qu'il n'avait été
mêlé en rien au procès ; car, en voyant le fac-similé du journal
le Matin, il s'était senti perdu. »
(ne autre fois, à la Chambre, dans la salle des Pas-Perdus,
j'ai abordé M. Papillaud dans un groupe très nombreux de jour-
14
— 418 —
nalisles et, alors, je lui ai dit: « Comment pouvez-vous encore
marcher derrière cet homme, après la publication des lettres du
Figaro*! » Il m'a répondu: « Nous pouvons d'autant moins
marcher derrière lui que, lorsqu'il est venu à la Libre Parole,
il a manifesté un trouble singulier en voyant le bordereau du
Ma Ht' : il s'était senti perdu .A partir de ce moment-là, moi qui
étais et qui reste convaincu de la culpabilité de Dreyfus, j'ai dit
à mes amis de \&Lïbre Parole : « En tout cas, nous ne marchons
pas derrière Esterhazy. »
Voilà, messieurs, des affirmations précises et, monsieur le
Président, puisque je n'étais pas là tout à l'heure au moment
où il a été donné connaissance du télégramme de M. Papillaud,
il me sera permis de faire remarquer à MM. les jurés dans
quelles conditions singulières ce démenti a été obtenu. Pour
faciliter à M. Papillaud le démenti de sa déclaration, on lui a
télégraphié une version inexacte de ma déposition. La Libre
Parole reproduit ce matin le télégramme qu'on a envoyé à
M. Papillaud ; or, dans ce télégramme, il est dit que j'ai affirmé
que M. Esterhazy avait déclaré à Papillaud: Je me sens perdu.
Ce n'est pas là ce que j'ai dit. J'ai répété un propos exact et qui
est beaucoup plus grave, à savoir que, quinze mois avant, en
voyant le fac-similé du bordereau, Esterhazy s'était senti
perdu.
Je m'étonne qu'on ait pu obtenir ce désaveu de M. Papillaud.
à moins qu'on ait dénaturé le sens et le texte des paroles que
je lui avais prêtées : je m'en étonne d'autant plus que tous les
journaux, à l'exception de la Libre Parole, ont répété exacte-
ment ma déposition, et il est surprenant que, seule, elle ne l'ait
pas reproduite exactement, et c'est précisément le journal qui
était directement intéressé dans l'incident.
Mais je comprends très bien l'intérêt qu'on a à nier le propos
qui m'a été tenu ; on y a un double intérêt : c'est d'abord qu'il
est d'une gravité extrême en soi, comme indice moral de l'état
d'esprit de M. Esterhazy il y a quinze mois, et ensuite, c'est
qu'il démontre, contrairement à l'allégation de M. le général de
Pellieux, qu'entre le fac-similé du bordereau sur lequel certai-
nes expertises ont été faites, et le bordereau lui-même, il n'y a
pas la différence qu'il a dit et la preuve, c'est que M. Esterhazy,
à l'audience publique du Conseil de guerre à laquelle j'ai as-
sisté, reconnaissait une ressemblance frappante de son écri-
ture avec celle du bordereau, et auparavant avait reconnu la
même ressemblance de son écriture avec celle du fac-similé du
bordereau ; il n'y a donc pas, entre le fac-similé et le borde-
reau, de différence.
M. le Président. — Monsieur Jaurès, vous n'étiez pas là
lorsque j'ai donné lecture de la dépêche ?
M. Jaurès. — Non, monsieur le Président, mais j'ai supposé
que c'était un texte analogue à celui de la Libre Parole.
M. le Président, — Je vais vous en donner lecture. . ., c'est
une dépêche que j'ai reçue hier.
-- 'i 10 —
(M. le Président donne à. nouveau lecture de la dépêche de
M. PapilUiud.)
M. Jaurès. — Monsieur le Président, je répète à nouveau,
avec les circonstances les plus précises, que je confirme de la
manière la plus absolue les deux affirmations de ma déposi-
tion ; j'ajoute que dans les controverses entre amis, — car depuis
bien des semaines les amis les plus intimes sont divisés, et il y a
de mes amis qui n'éprouvent pas, sur le cas de M. Esterhazy et
sur la conduite du procès, le même sentiment que moi, --- je me
suis souvent servi auprès d'eux, notamment auprès de mes
amis du journal La Jjépèc/te, qui n'ont pas sur l'affaire les
mêmes conceptions que moi, je me suis servi des affirmations
très précises qu'avait faites M. Papillaud.
Je répète à nouveau que je confirme de la manière la plus
absolue, la plus nette, la plus ferme et la plus précise, ma
déposition d'avant-hier.
J'ajoute que cette question a suscité, entre les amis les plus
intimes, bien des controverses qui les ont divisés. J'avais des
amis qui n'avaient pas le même sentiment que moi sur le cas
du commandant Esterhazy et je me suis souvent servi, dans la
discussion, auprès d'eux, du récit que m'avait fait M. Pa-
pillaud.
M. le Président, à l'huissier audiencier. -- Faites venir
M. Bertillon.
DÉPOSITION DE M BERTILLON
(Suite)
M. le Président. — Témoin, avez-vous pu obtenir les pièces
dont vous nous avez parlé, au ministère de la guerre ?
M. Bertillon. — Non.
Me Labori. — J'aurais diverses questions à poser au témoin.
Me Clemenceau. — Est-ce que nous ne pourrions pas avoir
plus de détails sur la non-obtention de ces pièces ? Je voudrais
([ue M. Bertillon nous fit connaître dans quelles conditions il
les a demandées et dans quelles conditions on les lui a refu-
sées.
M. Bertillon. —Je reste sur le terrain de ma dernière dépo-
sition.
M. le Président. — Témoin, Me Clemenceau vous demande
comment vous avez demandé ces pièces et comment on vous les
a refusées! (A M" Clemenceau.) C'est bien la question?
M" Clemenceau. — Oui.
M. Bertillon. —Ces pièces sont la propriété du ministère de
la guerre. Ouand j'ai agi en 1894, ce n'est pas comme fonction-
naire, c'est comme expert, c'est-à-dire comme un particulier.
Ces pièces ont été payées 800 francs par le ministère de la
guerre. J'ai versé cette somme à la caisse municipale, attendu
',
•0
que ces pièces avaient été faites avec les produits de mon labo-
ratoire. Ces documents restent donc la propriété du ministère
de la guerre; j'en suis détenteur par occasion. En réalité, j'au-
rais dû les déposer au greffe du ministère de la guerre.
Je ne suis qu'un témoin, je ne suis pas chargé de faire les
commissions.
M0' Clemenceau. — J'ai écouté avec plaisir les explications
du témoin. M. Bertillon nous a dit avant-hier soir qu'il ne pou
vait pas nous produire les pièces et les apporter sans l'autori-
sation de ses supérieurs hiérarchiques. Il a ajouté alors : « Mes
supérieurs sont le Préfet de police et le Ministre de la guerre. »
Ce point était important; car c'est le Ministre de la guerre qui
nous poursuit dans le procès actuel. C'est alors que M. le Pré-
sident a dit au témoin : « Voulez-vous, d'ici à lundi, demander
à vos supérieurs l'autorisation d'apporter ces pièces et vous
nous répondrez. »
Aujourd'hui, M. Bertillon nous dit qu'il n'a pas obtenu ces
pièces. Je lui demande, vu la gravité de la situation, de nous
faire savoir dans quelles conditions il les a demandées, et dans
quelles conditions elles lui ont été refusées.
M. Bertillon. — J'ai répondu à cette question.
Me Clemenceau. — Non. Je la répéterai.
Pour demander ces pièces, M. Bertillon a dû matériellement
faire quelque démarche ; il s'est rendu chez le Ministre de la
guerre et a dû parler à quelqu'un qui lui a répondu quelque
chose. Je demande dans quelles conditions il s'est rendu chez
le Préfet de police, ce qu'il a dit au Préfet de police et ce que
le Préfet de police lui a répondu. Je lui demande dans quelles
conditions il s'est rendu ensuite chez le général Billot, s'il a vu
le général Billot, ce qu'il a dit au général et ce que celui-ci lui
a répondu ? Est-ce que M. Bertillon comprend ?
M. Bertillon. — Je crois avoir expliqué suffisamment que
j'ai agi comme particulier vis-à-vis du ministère de la guerre.
Me Clemenceau. — Vous ne répondez pas à ma question.
M. le Président. — On vous demande quelles sont les dé-
marches que vous avez pu faire pour obtenir les pièces dont il
avait été question samedi, et que vous demandiez pour pouvoir
faire votre déposition ?
M. Bertillon. — J'ai réfléchi à la situation et je me suis
rendu compte que ces clichés étaient la propriété du ministère
de la guerre.
M° Clemenceau, — Alors, contrairement à ce que le témoiu
a affirmé tout à l'heure, on ne lui a pas défendu de produire
ces pièces?
M. I>ehtillon. — On ne m'a rien défendu du tout.
Me Clemenceau. — Alors, le témoin n'a vu personne?
M. Bertillon. - Je n'ai vu personne. J'ai consulté la situa-
tion.
Me Clémenceal. — Alors, le témoin, contrairement à ce qu'il
— 421 —
avait dit, au lieu de consulter ie Préfet de police et le Ministre
de la guerre, a consulté.... la situation*!
M. Bertillon. — Je ne suis pas le subordonné du Ministre
de la guerre, je suis le subordonna' du Préfet de police. Mais
quand j'agis comme expert, je n'ai à consulter personne ; c'était
même mon devoir de ne consulter personne. J'ai ici des clichés,
le Ministre de la guerre peut venir les chercher; mais je ne suis
pas sous ses ordres et ce n'est pas à moi de les lui porter.
Me Clemenceau. — Je m'en tiens aux affirmations que le
témoin a produites à cette barre. Dans sa déposition précé-
dente, qui a été fidèlement reproduite par la sténographie,
M Bertillon a dit, samedi soir, à cinq heures moins cinq mi-
nutes : « Je ne puis pas apporter à la barre les pièces qu'on me
demande, parce que je n'ai pas l'autorisation de mes chefs hié-
rarchiques. »
M. Bertillon. — Je n'ai pas dit que je n'avais pas l'autori-
sation de mes chefs.
Me Clemenceau. — Je m'en rapporte à la sténographie. Le
témoin se rappelle-t-il avoir ajouté : « Je demanderai L'autorisa-
tion à mes chefs hiérarchiques, le Préfet de police et le Ministre
de la guerre ? »
M. Bertillon. — J'ai dit que j'en référerais à mes chefs,
mais un moment de réflexion m'a montré que j'étais dans l'er-
reur ; je n'ai pas à référer à mes supérieurs de faits qui me
regardent personnellement, surtout quand j'opère comme
témoin. C'est contraire à ce que je devais faire.
M. le Président. — (Test la réponse à votre question, maître
Clemenceau.
Me Clemenceau. — Pas du tout, et vous l'allez voir.
Samedi, le témoin nous a dit qu'il allait en référer à ses chefs
hiérarchiques, et alors M. le Président a levé l'audience en di-
sant : « Lundi, M. Bertillon nous dira si ses chefs l'ont autorisé
à apporter les documents » Or, au début de cette audience,
quand on a dit : « Monsieur Bertillon, avez-vous été autorisé à
apporter les pièces en question?» M. Bertillon a répondu:
« Non. » Les débats allaient continuer quand je suis intervenu.
Il en résulte donc que M. Bertillon a répondu : «^Non », etque ce
non voulait dire, étant données les paroles échangées samedi
soir : « Je n'ai pas apporté ces pièces, parce que M le Ministre
de la guerre ne me l'a pas permis. » Ainsi, au lieu de consulter
le Préfet de police et le Ministre de la guerre, comme les affir-
mations de M. Bertillon devaient nous le faire croire, il reste
acquis qu'après avoir affirmé qu'il les consulterait, M. Bertil-
lon a simplement consulté ce qu'il appelle... la situation. Ce
n'est pas la même chose.
M. le Président. — M. Bertillon vient de vous répondre
qu'il a réfléchi et qu'il avait cru qu'il ne devait pas demander
cette autorisation.
M. Bertillon. — Je crois être sûr de ne pas avoir dit que je
demanderais l'autorisation; j'ai dit que j'en référerais au sortir
de cette audience : mais j'ai réfléchi et je me suis dit : Je n'ai
pas à référer de choses qui ne regardent que moi. C'est au Mi-
nistre de la guerre à me retirer ses clichés.
Me Glémengeau. — Je ne tire pas de conclusions, je veux
seulement constater des faits. Quand M. Bertillon nous a pro-
posé samedi de consulter ses supérieurs hiérarchiques, la
défense a fait remarquer combien il était curieux qu'on consul-
tât, sur une question intéressant la défense, le Ministre de la
guerre qui nous poursuit dans ce procès. Aujourd'hui, M. Bertil-
lon nous a dit qu'il avait réfléchi et qu'il n'avait pas vu le
Ministre de la guerre.
M. le Président. — Je n'ai pas à apprécier la réponse do
M. Bertillon.
M" Clemenceau. — Je n'apprécie pas non plus, monsieur le
Président. Je constate, voilà tout!
M. le Président, à Me Labori. — Avez-vous d'autres ques-
tions à poser au témoin ?
Me Labori. — J'en ai beaucoup. Puisque nous ne pouvons pas
obtenir de M. Bertillon spontanément des explications, je vais
essayer de lui poser des questions successives qui nous appor-
teront, non pas la lumière complète, mais la lumière partielle, à
laquelle il faut se résigner dans cette affaire.
Monsieur le Président, voulez-vous demander à M. Bertillon,
après en avoir pris connaissance vous-même, si le petit travail
que je vais lui montrer est, cette fois, la représentation exacte
des bastions, retranchements et lignes de bataille qu'il a pré-
sentés au Conseil de guerre après son expertise en écritures?
Me Labori présente au Président un nouveau fac-similé du
diagramme qui est reproduit, tome II, aux Annexes.)
M. le Président. — Maître Labori, voulez -vous nous expli-
quer ce que c'est que cette pièce ?
M*' Labori. — J'ai remis, à l'audience d"avant-hier, un petit
travail à M. Bertillon.
M. le Président. — Voulez-vous nous expliquer en quoi
consiste ce travail, maître Labori ?
Me Labori. — G"est l'explication à laquelle je voudrais arri-
ver. J'en ai seulement deux exemplaires, je voudrais les faire
passer à MM. les jurés en demandant que l'un des deux me
soit retourné après examen, parce que je n'en ai pas d'autre.
Je dis maintenant ce que c*est : samedi dernier, j"ai eu l'hon-
neur de faire passer sous les yeux de M. Bertillon un petit
dessin que M. Bertillon a reconnu comme exact au point de vue
de l'aspect général, mais dont il a contesté l'exactitude au point
de vue des détails; on aurait oublié certains points et certaines
écritures. Or, j'ai pu, par une bonne fortune, me procurer pour
l'audience d'aujourd'hui un dessin qui est, m'affirme-t on, le
dessin exact, même comme dimensions, de la pièce qui a servi
à M. Bertillon pour la démonstration de ses conclusions dans
son expertise.
M. le Président. — Voulez-vous avoir l'obligeance, maître
123
Labori, de remettre ces deux exemplaires à MM. les jurés?
N'en avez-vous pas un troisième?
M0 Labori. — Je n'en ai que deux, monsieur le Président. Je
voudrais demander à M. Bertillon si ce petit travail lui paraît
à la fois exact et complet?
M. Bertillon à M* Labori. — Quelle question me posez-
vous? {Rumeurs.)
Me Labori. — Je demande si ce petit travail émane bien de
M. Bertillon, je veux dire l'original, car bien entendu mes deux
exemplaires ne sont pas l'original même; et je demande à
M. Bertillon s'ils sont exacts et complets?
M. le Président. — Témoin, reconnaissez-vous avoir tait ce
travail?
M. Bertillon. — Ce travail se réfère à ma déposition de
189 i dans l'affaire Dreyfus.
Me Clemenceau. — Quelle est la conclusion que le témoin en
tire ?
M. Bertillon. — Je reconnais que j'ai eu tort, samedi, de me
laisser entraîner sur ce terrain. {Bru if.) Mais j'ajouterai un
mot, si monsieur le Président le permet, pour trancher cette
question. C'est que le point que j'avais signalé continue à man-
quer.
Je suis bien décidé à l'avenir à m'abriter derrière l'arrêt de
la Cour qui interdit de parler de l'affaire Dreyfus.
Me Labori. — Je suis bien décidé, comme défenseur, à deman-
der qu'on observe l'arrêt de la Cour complètement ou pas du
tout.
Moi, j'affirme que ceci est le calque exact de ce qui a servi à
M. Bertillon en 1894. M. Bertillon aura beau affirmer le con-
traire ici, s'il n'apporte qu'une affirmation, je la conteste et
j'attends des explications de détail. J'affirme, et j'ai des rai-
sons pour cela.
Me Clemenceau. — Ce sont des questions de principe que
nous discutons ; il faudrait pourtant savoir si le témoin entend
s'abriter pour se taire derrière un arrêt de la Cour. M. le Prési-
dent voudrait-il demander au témoin si c'est la situation qu'il
a consultée hier soir qui lui a donné l'idée de s'abriter aujour-
d'hui derrière un arrêt de la Cour ? Je crois que ma question
est claire.
M. le Président. — Il est difficile que le témoin réponde,
puisqu'il dit: « Je m'abrite derrière un arrêt de la Cour. »
Me Clemenceau. — C'est une explication que je demande.
Quelle est la situation qui a conseillé au témoin de change]
d'attitude? M. Bertillon n'a vu ni le Ministre de la guerre ni le
Préfet de police : il nous dit qu'il a consulté une situation.
Nous demandons comment cette situation lui a conseillé de se
refuser à parler aujourd'hui des choses dont il nous avait entre-
tenu avant-hier soir. Ma question est claire et M. Bertillon doit
la comprendre.
M. Bertillon. — Le défenseur comprendra que, dans ma
m —
situation personnelle, après avoir été mêlé à l'affaire si grave
de 1894, j'éprouve de temps en temps des bouillonnements inté-
rieurs et que ma situation est pénible et embêtante!
Me Clemenceau. — Le témoin vient de dire que sa situation
est embêtante ; le mot est à retenir.
M. Bertillon. — Je vous demande pardon pour l'expression.
Me Clemenceau. — Elle ne me gêne pas ; j'en comprends le
sens. M. Bertillon veut dire qu'il est fonctionnaire et que,
comme tel, il y a des choses dont il ne peut librement parler.
M. Bertillox. — Ce n'est pas cela du tout.
Me Clemenceau. — Alors, je demande l'explication du mot
«embêtante»; ce mot est aux débats et je le retiens. Il faut
s'expliquer, car la question est très grosse.
M. le Président. — Mettons que le témoin ne veut pas
parler.
M. Bertillon (avec colère). — Je ne brûle que d'une chose,
c'est de faire connaître ma déposition ! Mais j"ai mille obstacles
qui s'y opposent ; je suis tourmenté tous les jours par mille ma-
chines ; alors, de temps en temps, la digue se rompt, sapristi !!
M. le Président. — Vous voyez que le témoin ne veut pas
parler.
Me Clemenceau. — Monsieur le Président, vous voudrez bien
accorder au témoin vingt minutes pour s'expliquer sur son
schéma, après avoir reconnu que vous êtes plus à même que
M. Bertillon d'apprécier la portée des arrêts de la Cour.
M. le Président. — La voici : Y a-t-il une ressemblance
quelconque entre l'écriture du bordereau et l'écriture du com-
mandant Esterhazy ? Je ne puis pas sortir de là.
M° Clemenceau. — M. Bertillon ayant dit avant -hier : « Je
vais prouver que le bordereau ne peut pas avoir été écrit par
une autre personne que Dreyfus», si M. Bertillon fait cette
démonstration, nous avons, a contrario, la vérité sur les ques-
tions posées dans ce procès.
M. le Président. — M. Bertillon vous a répondu qu'il n'avait
pas les pièces et qu'il était impossible pour lui de faire cette
démonstration.
Maître Labori, avez-vous une autre question à poser ?
Me Labori. — Oui. Je crois que M. Bertillon, sij'ai bie n com-
pris ses explications, a les pièces.
Voulez-vous être assez bon, monsieur le Président, pour lui
demander s'il a les pièces à sa disposition ?
M. Bertillon. — Quelles pièces? (Murmures.)
M. le Président. — M. Bertillon avait demandé la photo-
graphie, non seulement des pièces, mais des lettres.
Me Labori. — Je croyais que c'était simplement la photo-
graphie du bordereau.
M. Bertillon. — Non.
Me Labori. — SI je le comprends bien, les pièces dont parle
M. Bertillon sont les photographies des pièces de comparaison
des écritures.
— 425 —
M. Bertillon. — Monsieur le Président, je n'ai pas saisi.
(Nouveaux mwmures.)
M. le Président. — Monsieur Bertillon, avez-vous les pho-
tographies des lettres qui ont servi de "pièces de comparaison ?
M. Bertillon. — Dans quelle affaire?
M. le Président. — Dans la première, puisque vous avez
déclaré que vous ne vous étiez pas occupé de la seconde.
M. Bertillon. —Dans l'affaire de l'ex-capitaine Dreyfus?
Je croyais que cette affaire ne devait pas être traitée ici ?
M. le Président. — On vous demande si vous avez des
pièces ?
M. Bertillon. — C'est reparler de cette affaire. Moi, j'en ai
en dépôt ; seulement, elles appartiennent au ministère de la
guerre. Je ne lésai pas toutes, mais j'en ai suffisamment. Du
reste, elles devraient être au greffe du ministère de la guerre.
Me Labori. — Monsieur le Président, voulez-vous me per-
mettre de demander au témoin comment il se fait que, comme
tant d'autres, il ne s'aperçoive de l'obligation de garder
le silence sur ] "affaire Dreyfus que devant la justice, et qu'on
trouve dans les journaux le récit détaillé d'interviews aux-
quelles il s'est prêté sur l'affaire Dreyfus?
M. le Président. — Témoin, vous avez bien compris la ques-
tion?
M. Bertillon. — En fait d'interviews dans les journaux
relatives à l'affaire Dreyfus, on n'en trouvera pas beaucoup de
moi ; j'ai reçu beaucoup de reporters et j'en ai congédié autant.
Me Labori. — Je vais soumettre à l'honorable témoin une
seule interview, où nous allons trouver d'importants renseigne-
ments.
M. Bertillon. — On m'a prêté énormément de propos qui ne
sont pas exacts.
Me Labori. — Voici d'abord Y Echo de Paris du 3 décembre
1897. Je ne veux pas vous lire toute l'interview, ce serait trop
long, mais seulement une partie: elle est intitulée: «Grave
déclaration de M. Bertillon. » Ce n'est pas, à proprement par-
ler, une interview, mais la Cour va voir que les renseignements
émanent de M. Bertillon :
ren-
minutes
que la
culpabilité de l'ex-capitaine ne faisait pour lui aucun doute. Pt que le
bordereau n'était pas la seule pièce importante du procès. D'ailleurs,
M. Bertillon aurait dit : « Tant que je n'ai eu connaissance que du
bordereau, j'ai déconseillé les poursuites. »
Puis, écoutez bien ceci, messieurs les jurés, et vous verrez
si cela peut émaner d'un autre que de M. Bertillon :
C'est une pièce importante saisie dans le buvard de M. Mathieu
Dreyfus qui a achevé de me convaincre.
— i26 -
M. Bertillon a-t-il dit cela ?
M. Bertillon. —Autant de mots, autant d'inexactitudes;
mais pour les rectifier, il me faudrait entrer dans l'affaire de
1894.
D'ailleurs, est-ce qu'on m'a jamais consulté pour faire le
procès de Dreyfus '/Enfin, je ne veux pas entrer dans l'affaire
Dreyfus!
Me Labori. — Ceci ne peut être une inexactitude : « La pièce
importante qui a achevé de me convaincre a été une pièce saisie
dans le buvard de M. Mathieu Dreyfus. » M. Bertillon nous a
dit cela lui-même.
Puis, un rédacteur du Soir s'est rendu chez M. Bertillon.
Suit une sorte d'interview et vous allez retrouver les paroles
de M. Bertillon. M. Bertillon dit ceci :
Evidemment, ce que j'ai dit n'a pas été caché, mais le propos n'est
pas fidèlement rapporté : ce n'est pas dans le buvard de M. Mathieu
Dreyfus qu'une pièce a été saisie, mais dans celui d'Alfred Dreyfus
lui-même. Quant à vous en dire plus long, je ne le puis, tout cela
regarde le Ministre de la guerre ; c'est à lui seul qu'il appartient de
donner des éclaircissements s'il le juge utile. Soyez tranquille, vous
n'avez qu'à attendre, tout cela viendra à son heure. M. Bertillon s'est
décidé alors à nous faire la déclaration suivante :
Xous allons retrouver les paroles mêmes du témoin.
(M. Bertillon fait des gestes cV impatience.)
Ce serait beaucoup trop long à vous expliquer et cela ne peut se
faire dans une conversation — continua M. Bertillon. Pour que vous
compreniez bien la chose, il faudrait vous lire la déposition que j'ai
faite devant le Conseil de guerre. Par cette déposition, j'ai démontré
d'une façon irréfutable, avec de petits croquis que les juges ont vus,
la culpabilité de Dreyfus et cela, par une suite de raisonnements et de
déductions qui m'ont conduit à des preuves matérielles indiscutables.
Il faudrait plus de deux longues colonnes pour reproduire ma dépo-
sition, et, le jour où j'y serai autorisé, je suis prêt à la publier.
Messieurs, je regrette de constater que le témoin en dit trop
ou trop peu, et je fais remarquer très respectueusement — en
ceci j'explique ma question — qu'il nous est difficile d'admettre
que M. Bertillon, avec tant d'autres, et après tant d'autres,
vienne dire ici : « Je suis sûr de la culpabilité de Dreyfus »,
et se refuse ensuite à répondre aux questions. Qu'est-ce qu'il
fait donc, en parlant ainsi, des arrêts de la Cour et même des
observations de M. le Président, qui défend déparier de l'affaire
Dreyfus ? Au contraire, quand on lui pose une question sur un
point aussi important que celui de l'expertise, M. Bertillon
ne veut pas y répondre !
J'ajoute qu'il est impossible de nous interdire ici la discus-
sion des expertises. 11 y a en cause dans cette affaire un seul
bordereau; ce bordereau a beau avoir été coupé en un certain
'iSTê
nombre de petits papiers, il nous est impossible de les diviser
au point de vue de la discussion. Si on a la preuve que le borde-
reau est de Dreyfus, il n'est pas d'Esterhazy. Je dis donc à
M. Bertillon : veuillez nous faire, par tous les moyen- si inté-
ressants qui vous sont propres, non pas la preuve que le borde-
reau est de Dreyfus, parce que M. le Président vous arrêterait,
mais qu'il ne peut pas être d'Esterhazy.
M. le Président. — Vous entendez la question? Je puis vous
la poser dans ces conditions.
M. Bertiulon. — Je demande pardon à Me Labori de l'avoir
interrompu quand il nous lisait l'article de ce journal. J'ai
encore présentes à l'esprit les conditions dans lesquelles j'ai
reçu le reporter du Soir. Je l'ai reçu à la porte de mon anti-
chambre, devant trois ou quatre de mes agents; il venait m'in-
terroger sur des bruits qui venaient je ne sais d'où. Je me suis
contenté de le renvoyer très poliment en lui disant : « Je ne
demande pas mieux que de publier ma déposition ». Je ne lui
en ai pas dit plus long ; tout le reste de l'article a été ramassé de
droite et de gauche. J'ai été l'objet dix fois et vingt fois de ten-
tatives de ce genre.
Ma déposition a eu lieu devant beaucoup de témoins. Elle est
faussée dans les brochures de M. Bernard Lazare; les phrases
n'y ont plus le même sens et les mots s'y suivent sans rime ni
raison. On est venu mïnterviewer là-dessus et on m'a prête
toutes sortes de propos.
M. le Président. — En votre àme et conscience, est-il possi-
ble que le bordereau émane de la main du commandant
Esterhazy ?
M. Bertillon. — C'est impossible! (Bruit.)
Me Labori. — Les experts ne sont pas encore devenus des
oracles et nous leur demandons des explications.
M. le Président. — Attendez. Je n'ai pas demandé pour-
quoi.
Me Labori. — Il y a longtemps que j'attends !
M. le Président. — Témoin, qu'est-ce qui vous fait pense]
que le bordereau n'est pas de la main du commandant Ester-
hazy?
M. Bertillon. — C'est qu'il est de la main d'un autre.
Me Clemenceau. — Qu'est-ce qui lui fait penser qu'il est de
la main d'un autre?
M. Bertillon. — Alors nous retombons dans mes déclara-
tions de samedi; cela ne finira jamais.
Me Clemenceau. — Il y a peut-être une question intermé-
diaire qu'il nous serait utile de poser. Est-ce que le témoin n'a
pas fait, depuis l'affaire de 1894, à quelque personne étrangère
ou à des amis, une démonstration, je ne dis pas de la culpabi-
lité de Dreyfus, mais de son système de raisonnement ?
M. le Président. — Vous comprenez ce qu'on veut vous faire
dire? Avez-vous fait la démonstration de votre système, comme
en matière anthropométrique ? Quel est le système que vous
— i<?8 —
avez employé pour arriver au résultat que vous venez de nous
dire ? C'est bien cela, n'est-ce pas, maître Clemenceau? J'estime
que vous voulez faire dire au témoin quel est son système pour
arriver au résultat qu'il vient de nous indiquer ?
Me Clemenceau. — Oui...
M. Bertillon. — C'est alors un cours théorique d'exper-
tise en écritures que je devrais faire. J'ai publié, il y a quel-
ques semaines, dans la Revue scientifique, deux articles sur
ce sujet.
Me Clemenceau. — Nous les avons lus ; mais précisément je
n'y vois pas du tout ce que je demande: au contraire, j'y vois
les expertises en écritures démolies de main de maître par le
témoin, sans qu'il en reste rien, et M. Bertillon peut bien
compter que je ferai connaître son opinion là-dessus à MM. les
jurés. M. Bertillon a déjà commencé à nous dire d"ail]eurs
avant-hier que les expertises toutes seules ne signifient rien et
que cela pouvait tout au plus servir d'éléments dappréciation.
Mais je ne vois rien du système général qui a amené M. Bertit-
lon à une démonstration mathématique ; c'est ce que nous lui
demandons.
M. Bertillon. — C'est un cas tout particulier. A la fin de
l'article auquel vous faites allusion, je dis que seules les preuves
matérielles peuvent amener à la vérité ou quelque chose dans ce
genre-là. Ces preuves matérielles sont dans le dossier de 1894.
MeLABORi. — Il ne faudrait pas d'équivoque. Moi, j'ai l'honneur
de connaître le dossier de 1894, puisque je suis l'avocat de
Mme Alfred Dreyfus, tutrice de Dreyfus. Je connais ce dossier
ainsi que l'expertise de M. Bertillon ; la copie en est là ! (MG La-
bori montre son dossier.) Je ne dis rien de plus, mais il ne
faudrait pas que M. Bertillon essayât de faire croire qu'il a jugé,
comme un juge, sur des preuves matérielles qui touchaient le
fond du débat. M. Bertiilon donne à des pièces de comparaison
la valeur de pièces à conviction. Je demande si les pièces qui
lui ont été remises sont des pièces secrètes sur la trahison, des
pièces d'espionnage, ou des pièces d'écritures dont il a tiré des
conclusions complémentaires :;
M. le Président. — Voulez-vous répondre ?
M. Bertillon. — Je ne saisis pas.
Mc Labori. — 11 faut que le témoin saisisse. La question est
simple.
M. le Président. — Vous demandez si des pièces de compa-
raison sont pour le témoin des pièces à conviction?
Mc Labori. —Oui.
Jl s'agit de savoir si le témoin a été consulté comme expert.
Lui a-t-on remis un bordereau et des pièces d'écriture sur les-
quels il a fait ses conclusions, ou lui a-t-on remis autre chose,
et lui a-t-on fait connaître les pièces les plus mystérieuses du
dossier, même celles que l'avocat ira pas connues ?
M. Bertillon. — De quelle affaire s'agit-il ? {Murmures.)
Me Labori. — De l'affaire Drevfus.
— i-29 —
M. Bertillon. — Je croyais qu'il y avait un arrêt de la Cour
interdisant d'en parler?
Me Labori. — Messieurs les jurés, vous apprécierez! Nous
sommes fixés.
Me Clemenceau. — Le témoin n'a pas à apprendre à M. le
Président quelle est la portée des arrêts de la Cour.
Me Labori. — Il s'agit donc bien de pièces de comparaison
dont le témoin a fait des pièces de conviction. Pourquoi? —
car vous voyez bien que nous finirons par l'amener à s'expli-
quer! — Parce que le témoin, avec une profondeur d'esprit à
laquelle il est facile de rendre hommage et qu'on peut compren-
dre quand on a l'honneur de la voir à la barre (Rires),
pénètre le sens secret des choses les plus mystérieuses, et même
d une correspondance de M. Mathieu Dreyfus dans l'affaire
Alfred Dreyfus ; car la pièce essentielle, le témoin l'a dit et
vous pouvez le croire, la pièce du buvard est de M. Mathieu
Dreyfus à propos d'un fusil de chasse! C'est avec cela que le
témoin, — dans quelles conditions merveilleuses, je l'ignore, —
arrive à prouver la culpabilité de Dreyfus ! C'est cette démons-
tration savante et mathématique, tirée des profondeurs de la
science universelle que je lui demande. Cela ne regarde en rien
la défense nationale.
Que le témoin nous fasse donc la preuve scientifique par les
écritures, en y ajoutant toutes les conclusions morales, scienti-
fiques et autres qu'il voudra, de la culpabilité de Dreyfus, parce
que si le bordereau est de Dreyfus, il n'est pas du comman-
dant Esterhazv.
Lorsque je demande : le bordereau est-il du commandant
Esterhazy? M. Bertillon répond : « Non. » — « Pourquoi? » —
Parce qu'il est d'un autre. »
Le témoin dit : « Apportez-moi cent, apportez-moi mille écri-
tures, le bordereau ne peut être que d'une seule, celle de Drey-
fus. » Il faut que le témoin nous explique cela, c'est indispen-
sable.
M. le Président, au témoin. — Pouvez-vous répondre?
M. Bertillon. — Je me suis laissé aller samedi à dire qu'il
me fallait des documents — appelez-les comme vous voudrez,
dossiers 1894 si vous voulez — pour faire ma démonstration.
Tout ce que je dirai sans ces documents sera vide de sens.
D'ailleurs, je ne puis pas répéter ma déposition de 1894, laquelle
a eu lieu à huis clos.
Me Labori. — Je demande d'abord à M. Bertillon combien de
temps il a mis à expliquer sa déposition devant le Conseil de
guerre ?
M. Bertillon. — Je me retranche derrière le huis clos.
Me Labori. — Je ne veux pas insister, parce que nous en au-
rions pour un mois. Mais M. Bertillon pourrait-il nous dire
la différence qu'il va entre les écritures dextrogyres et les écri-
tures sinistrogyres et les conséquences qu'il en tire au point de
vue d'une expertise ?
— m —
M. Bertillon. — Je connais la théorie des écritures dextro-
gyres et sinistrogyres ; mais je n'en ai pas encore fait usage
d'une façon sérieuse dans les expertises. 11 y a six mois, je ne
m"en étais jamais encore servi.
Me Labori. — Sans nous occuper de l'affaire Dreyfus, je
prends le mot A. Dreyfus et le mot adresse, et je lui demande
quelle conséquence scientifique il peut tirer de la superposition
possible des mots adresse d'une part et A. Dreyfus de l'autre,
lequel commence par adr, l'autre par adr également, mais le se-
cond avec un point entre A. et D ? Le témoin voudrait-il nous
expliquer par quelle méthode on peut comparer les écritures
de ces deux mots : adresse et A . Dreyfus ?
M. Bertillox. — Cette question se rattache à ma déposition
de 1894, et, d'ailleurs, à un point sans importance de cette dé-
position.
Me Labori. — Le témoin voudrait-il nous dire si le bordereau
est d'une écriture à main courante?
M. le Présidext, an témoin. — Pouvez-vous vous rappeler
cela?
M. Bertillox. — 11 m'est absolument impossible de répondre
à cette question sans entrer dans ma déposition de 1894. Je ne
puis pas répondre à la question de savoir si c'est de l'écriture à
main courante, sans entrer dans ma démonstration de 1894.
M° Labori. — Permettez, monsieur le Président, je n'ai pas
à m'occuper de cette démonstration; elle n'a pas mis un bâillon
éternel sur la bouche de M. Bertillon. Je ne sais qu'une chose.
Nous avons ici un témoin, c'est même, on peut le dire, un té-
moin officiel : il est tenu de déposer, et je lui pose une
question capitale. Je ne m'occupe pas de l'affaire Dreyfus, et je
F oublie pour le moment; je lui parle du bordereau d'Ësterhazy.
Je sais pourquoi le témoin ne peut pas répondre et je le dirai
dans ma plaidoirie. Voici ma question : L'écriture du borde-
reau est-elle à main courante ou faite de mots rapportés ?
Si le témoin ne répond pas, je laisse au jury le soin d'apprécier.
M. le Président, au témoin. — Est-ce, oui ou non, une
écriture à main courante ?
M. Bertillon. — Il est impossible de répondre à cette ques-
tion sans entrer dans ma déposition de 1894. Ce n'est ni l'une
ni Fautre. C'est de l'écriture courante et cela n'en est pas. J'é-
clairciraitout cela quand on me Fordonnera. Il y a là-dedans des
quiproquos, je suis forcé d'entrer dans le vif de la question ou
de ne rien dire du tout.
Me Labori. — Les jurés veulent des preuves. Moi, je les four-
nirai en opposant les trois experts officiels de 1894 aux trois
experts ofliciels de 1898, qui ont travaillé sur le même borde-
reau ; car il est impossible de concilier les deux expertises. Voilà
pourquoi le témoin ne veut pas répondre.
Je répète : le bordereau — ici je ne m'occupe pas de Dreyfus,
appelez-le Tartempion si vous voulez, mais répondez-moi — est-
il écrit d*une main courante ou fait de mots rapportés?
5t31 —
M. le Président, au témoin : Pouvez-vous vous rappeler cela?
M. Bertillon. — 11 est impossible de répondre à cela d'un
•seul mot.
Me Labori. — Nous n'en demandons pas qu'un seul.
M. Bertillon. — C'est entrer dans ma déposition de 1894, je
ne le puis pas.
M. le Président, aux défenseurs. — Passons à une autre
question.
Me Clemenceau. — Avant cela, un mot encore, s'il vous
plaît. La question est extrêmement importante ; je demande à
préciser un fait dont j'entends prendre acte plus tard. Il ne faut
pas qu'il y ait de surprises. Me Labori a demandé à M. le Prési-
dent de poser une question au témoin. M. le Président a appré-
cié qu'elle pouvait être posée, puisqu'il l'a posée. Le témoin a
refusé de répondre, et M. l'Avocat général, qui seul a pouvoir
pour forcer le témoin à répondre, n'est pas intervenu. C'est une
situation de droit que je retiens.
M. le Président. — M. l'Avocat général ne peut pas forcer un
témoin à parler.
Me Clemenceau. — L'Avocat général est le seul qui puisse
requérir l'application de la loi contre un témoin qui refuse de
déposer. Quand un témoin refuse de comparaître en justice,
M. l'Avocat général n'est pas tenu de l'aller chercher lui-même;
mais il peut l'obliger, le Code en main, à venir. Il peut de la
même façon requérir contre un témoin qui refuse de parler.
M. le Président. — On ne peut pas faire de sommation au
témoin, car on ne peut le forcer à entrer dans sa déposition de
1894 ; en vertu de l'arrêt de la Cour, il peut ne pas parler.
Me Clemenceau. — Cen'estjms l'opinion du Président des assi-
ses, qui a posé les questions auxquelles le témoin ne répondpas.
M. Bertillox. — Je ne puis répondre ni par oui ni par non,
il me faudrait entrer dans des développements.
Me Clemenceau. — Nous avons réussi, ce me semble, à ébran-
ler les convictions de l'expert. Il nous dit qu'il faudrait entrer
dans des développements. Eh bien! qu'il entre dans ces déve-
loppements et nous dise si l'écriture du bordereau d'Esterhazy
-est courante ou faite de mots rapportés.
M. Bertillon : La question n'est pas susceptible d'une réponse.
M. le Président, aux défenseurs. — Vous voyez 1
M" Labori. — Je vous assure, monsieur le Président, que le
témoin a des velléités de parler; il se décidera.
M. Bertillon. — Pas du tout.
Me Labori. au témoin. — Le bordereau Esterhazy a-t-il été
décalqué ?
M. Bertillon. — C'est toujours la même chose, je ne peux
répondre ni par oui, ni par non.
Me Labori. — Nous sommes en face d'un refus manifeste de
déposer.
M. le Président. — Le témoin dit qu'il ne peut pas parler
sans entrer dans sa déposition de 1894.
— 4-2 -
M> IiA.bort. — Si c'est ainsi, le témoin ne nous répondra
jamais à rien du tout. Or, je ne parle pas de l'affaire Dreyfus.
M. le Président. — Le témoin n'a pas été mêlé à l'affaire
Esterhazy.
M'' Labori. — L'honorable témoin connaît le bordereau, per-
sonne ne le connaît mieux que lui. A-t-il vu l'original?
Me Clemenceau. — • Le témoin a-t-il vu l'original du borde-
reau Esterhazy, qui du reste est le même que celui de l'affaire
Dreyfus ?
M. le Président. — C'est pour arriver à faire parler de l'af-
faire Dreyfus.
Me Labori. — Je voudrais le faire parler de n'importe quoi,
et nous y arriverons, parce que, s'il ne parle pas, je lirai son
rapport dans l'affaire Dreyfus.
M. le Président. — Dans votre plaidoirie, vous direz ce que
vous voudrez.
Me Clemenceau. — Je pose une question. Le témoin a-t-il vu
le bordereau Esterhazy ?
M. le Président. — Il ne la vu que dans l'affaire Dreyfus.
M> Labori. — Enfin, a-t-il vu le bordereau Esterhazy? S'il
ne répond pas. nous resterons jusqu'à six heures du soir sur
la même question.
M. le Président. — Ce n'est pas sérieux! Le témoin ne veut
pas parler, c'est entendu.
M. Bertillon, aux défenseurs. — Yous me tourmentez de
questions !
Me Labori. — L'honorable témoin a-t-il vu l'original, sur
papier pelure, du bordereau soumis au commandant Esterhazy,
comme pouvant émaner de lui, dans la poursuite du Conseil de
guerre de 1898, lequel est le même qui a fait condamner le ca-
pitaine Dreyfus en 1894 ?
M. Bertillon. — Je veux bien répondre oui.
Me Clemenceau. — C'est gentil cela!
Me Labori. — C'est déjà quelque chose!
M Bertillon. — J'ai peut-être eu tort.
M1' Labori. — Non, vous n'avez pas eu tort.
Le témoin a-t-il fait son expertise sur l'original du bordereau ou
sur des photographies, ou sur des décalques, ou sur les trois réunis?
M. Bei; i illon. — Cette fois, nous entrons en plein dans l'af-
faire Dreyfus. Il est évident que je brûle de parler de ces ques-
tions, sur lesquelles on m'a attribué une foule d'erreurs.
Me Labori. — Monsieur le Président, voulez-vous me per-
mettre d'adresser la parole à MM. les jurés pour commenter le
silence du témoin et l'expliquer d'un seul mot?
M. le Président. — Il vous l'a expliqué : c'est en vertu d'un
arrêt de la Cour. Parlez, si vous avez deux mots à dire.
Me Labori. — Messieurs les jurés, je vous rappelle que vous
avez le droit de poser des questions quand vous le jugez utile,
et je vous serais très reconnaissant de faire usage de votre
droit, parce que je suis convaincu que, si l'un des points vous
— 433
semble important au point de vue de la preuve, la Cour vous
saura gré de le lui indiquer et ne manquera pas de faire tout
ce qui dépendra d'elle pour vous donner satisfaction.
Ensuite, je vous dirai que nous avons été amenés ici par le
Ministre de la guerre; j'ai le droit d'en parler devant vous,
puisqu'il est mon adversaire, et je puis dire qu'il a mis toutes
les entraves à la défense. Mais il y a un point sur lequel la
lumière doit nécessairement être faite et où on ne peut pas nous
défendre de la faire, c'est le bordereau. Nous avons ici un
témoin qui, toutes les fois qu'on lui demande ce qu'il pense du
bordereau, est prêt à vous dire : « Je suis sûr que Dreyfus est
coupable », et, quand on le pousse, il ne veut pas se montrer, il
se dérobe. Ce n'est pas le premier témoin de ce genre. Je dis que
des affirmations comme celle-là ne comptent pas, de si haut
qu'elles émanent, parce qu'une affirmation n'a de valeur qu'à
la condition d'être livrée à la discussion. Je voulais vous signaler
l'attitude du témoin. Je vais insister auprès de M. le Président
pour obtenir de ce témoin une réponse, sinon je vous laisse
juges de la situation qui nous est faite.
Monsieur le Président, je vous prie de demander à M. Ber-
tillon si l'écriture du bordereau est une écriture naturelle
ou déguisée, et je suis dans les généralités les plus abso-
lues...
M. le Président. — Pouvez- vous répondre à cette question ?
M. Bertillon. — Absolument non, sans entrer dans ma dé-
position de 1894.
Me Labori. — Mais non : que veut dire ce « non » ?
M. Bertillon. — Je ne peux pas répondre.
Me Labori. — Ah ! le témoin ne peut pas répondre !
Enfin, monsieur le Président, vraiment, est-ce que vous ne
pouvez pas me permettre...
M. le Président. — Parce qu'alors vous entrez dans le dos-
sier Dreyfus.
M'' Labori. — Permettez! Dans le dossier de l'affaire Drey-
fus ? Nous allons avoir des experts qui vont venir nous dire
certaines choses, par exemple...
M. le Président. — Oh! je ne sais ce qu'ils viendront nous
dire. Il n'y a pas d'instruction, de dossier: nous ne savons pas
ce qu'ils diront.
Me Labori. — Pardon ! si je démontre que trois experts disent
que récriture du bordereau est une écriture à main courante,
que trois disent que c'est une écriture déguisée, trois que c'est
écrit par Dreyfus, et trois que c'est écrit par Esterhazy, je ne
dis pas que nous aurons fail du chemin vers la manifestation de
la vérité, mais nous en aurons fait un peu, pour parvenir à une
opinion sur la valeur des expertises judiciaires, et c'est là que
je veux en arriver.
Par conséquent, je demanderai à M. le Président de poser au
témoin la question suivante : D'une manière générale, le borde-
reau de l'affaire Esterhazy, et je l'appelle simplement comme
— 131 —
cela, puisqu'il est le même que l'autre, le bordereau Esterhazy
est-il d'une écriture naturelle ou d'une écriture déguisée?
Me Clemenceau. — Le témoin a juré de dire toute la vérité !
Me Labori. — C'est cela : Voilà un témoin qui a juré de dire
toute la vérité !
M. le Président. — Oh ! oui, mais la situation est très déli-
cate. M. Bertillon n'a été mêlé qu'à l'affaire Dreyfus, il n'a
jamais été mêlé à l'affaire Esterhazy et vous l'interrogez sur
des questions relatives au prccès Dreyfus. Voyons!
Me Clemenceau. — Il y a peut-être une façon de sortir de
cette situation, qui paraît à tous, je puis bien le dire, un peu
ridicule.
Je pose au témoin une première question : N'avez-vous ja-
mais fait à des amis la démonstration des principes de votre
système que nous vous demandons à cette audience ?
M. le Président. — Oui, cela est en dehors de toute espèce
de procédure.
Me Clemenceau. — Oh ! tout à fait.
M. le Président. — Tout à fait.
(Au témoin.) On demande si vous avez fait à vos amis la dé-
monstration du système...
M° Clemenceau. — Du système d'expertise appliqué au bor-
dereau Esterhazy ? Avez-vous fait à des amis...
M. Bertillon. — J'ai été l'objet de mille tentatives, de mille
machines, mais...
M.e Clemenceau. — Le témoin a-t-il fait spontanément, à un
ami qui ne lui demandait rien, la démonstration de son sys-
tème ?
Oui ou non ?
M. Bertillon. — Non.
Me Clemenceau. — Le témoin n'a-t-il pas fait spontanément
à un avocat de la Cour d'appel de Paris la démonstration de son
système ?
M. le Président. — Pouvez-vous répondre?
M. Bertillon. — Mais non !
Me Clemenceau. — Il n'y a pas à dire : h Mais non »; est-ce
« non » ?
M. Bertillon. — On m'a parlé mille fois et partout de l'af-
faire Dreyfus...
Me Clemenceau. — Puisque vous ne répondez pas à ma ques-
tion par oui ou par non, je vais encore préciser. Le témoin a-t-
il fait pendant vingt minutes, à un avocat à la Cour d'appel de
Paris, la démonstration de son système, et à un avocat qui ne
lui demandait rien?
M. le Président. — Mais vingt minutes, c'est bien peu ! Le
témoin disait hier qu'il faudrait deux séances !
Me Clemenceau. — M. Bertillon a dit cela hier pour nous
effrayer; mais il parait qu'en vingt minutes, il peut exposer les
principes de son système.
M. le Président, ait témoin. — Est-ce exact?
— 435 -
M. Bertillon. — Le principe? Certainement non, je ne l'ai
pas fait; je me suis défendu contre les imputations de Bernard
Lazare et Cip souvent : cela oui; mais on m'a prêté les propos
les plus saugrenus,
Me Clemenceau. — M. Bernard Lazare n'est pas avocat à la
Cour de Paris. Je vais reprendre ma question :
Le témoin a-t-il, pendant vingt minutes, causé du principe de
son système avec un avocat à la Cour d'appel de Paris que je
peux nommer?
M. Bertillon. — Quand vous préciserez votre question, je
pourrai préciser mes souvenirs.
Je vous ai dit et répété qu'on ne peut parler de l'affaire
Dreyfus en toute connaissance de cause et d'une façon com-
préhensible et admissible qu'avec les pièces de comparaison
sous les yeux; et en dehors de cela, on ne peut en parler, on
jette le doute dans les esprits.
Evidemment... depuis trois ans... si vous saviez ce que j'ai
été l'objet de tracas de toutes sortes; on pose des questions insi-
dieuses; on vous accuse de ceci, de cela! Combien ai-je eu
d'amis avec lesquels j'ai eu des refroidissements d'amitié à
cause du rôle qu'on m'a prêté dans cette affaire ! Je vous assure,
allez, ce n'est pas.. . ma conscience est tranquille, mais j'ai eu
bien souvent à souffrir du rôle que j'ai eu à jouer depuis trois
ans.
Enfin, on me transforme en accusé ici ! Gela n'a rien à faire
avec le procès de M. Zola.
Me Clemenceau. — On m'a dit de préciser ma question, je
vais la préciser : Le témoin a-t-il, pendant vingt minutes, causé
avec notre confrère Decori, avocat à la Cour d'appel de Paris,
du principe de son système?
M. le Président, au témoin. — Ainsi, maintenant on vous
dit simplement ceci : « Avez-vous causé avec Me Decori de
votre système ? »
M. Bertillon. — Je n'ai certainement pas fait connaître le
principe. An ! il est possible que j'aie parlé à Me Decori, comme
à beaucoup d'autres, de l'affaire Dreyfus et des demandes qu'on
m'a faites à ce sujet.
Me Clemenceau. — Est-ce que le témoin ne se souvient pas
d'avoir fait monter le confrère dont je parle au service anthro-
pométrique ?
M. le Président. — Vous entendez la question ?
M. Bertillon. — J'ai le souvenir d'avoir reçu plusieurs fois
la visite de Me Decori.
Me Clemenceau. — Nous allons passer à un autre ordre
d'idées.
Si demain on découvrait en France un nouveau traître et si
l'on demandait à M. Bertillon de démontrer la culpabilité de ce
nouveau traître par une expertise de la même nature que celle
dont on parle, le système de M. Bertillon pourrait-il s'appliquer
à ce nouveau traître et à son écriture ?
- - 430 —
M. le Président. — En d'autres termes : se servirait-il du
même système ?
{Au témoin.) On demande, dans le cas où il y aurait un autre
traître, si vous vous serviriez du même système pour faire
votre expertise ?
M. Bertillon. — Toutes ces questions ont rapport à l'affaire
Dreyfus.
M. le Président. — Xon, non, c'est d'une manière générale ;
cela n'a plus trait à l'affaire Dreyfus.
M. Bertillon. — C'est-à-dire que vous transformez en accu-
sation...
M. le Président. — On demande, s'il venait à se produire
une affaire semblable, si vous vous serviriez du même système?
Gela n'a plus de rapport avec l'affaire Dreyfus, c'est d'une
manière générale.
Me Clemenceau. — Je vais préciser la question, monsieur le
Président, dans l'espoir que le témoin voudra y répondre.
M. Bertillon. — C'est toujours revenir sur l'affaire de 1891.
C'est une affaire toute spéciale, particulièrement, absolument
spéciale : ce n'est pas
M. le Président. — Alors, vous prétendez qu'à moins de
parler absolument de l'affaire dont vous n'avez par le droit de
parler, il ne vous est pas possible de vous expliquer ?
M. Bertillon. — Absolument.
Me Clemenceau. — Permettez-moi de préciser : Je suis, par
la pensée, Ministre de la guerre ; je fais appeler M. Bertillon,
et je lui dis : « Monsieur Bertillon, voilà un bordereau que j'at-
tribue à un officier de l'armée française » ; et puis j'ajoute :
« Monsieur Bertillon, voici deux lettres du frère de cet offi-
cier », et je termine en disant : « Monsieur Bertillon, au moyen
de ce bordereau, que je crois être de la main d'un officier fran-
çais, et au moyen des deux lettres de son frère, voulez-vous me
dire si cette écriture est bien celle de l'officier français?» Dans
ces conditions, M. Bertillon pourrait-il faire application de son
système pour résoudre la question que lui poserait le Ministre
de la guerre ?
M. le Président. — Vous entendez la question.
M. Bertillon. — Je ne puis répondre à cette question ; c'est
tout ce qu'il y a de faux ; elle a l'air saugrenu...
Me Clemenceau. — Je vous remercie ; mais je dis qu'elle ne
devrait pas être saugrenue, parce que c'est ce qu'a fait le Minis-
tre de la guerre dans l'affaire Dreyfus !
M. le Président. — Ne parlons pas de l'affaire Dreyfus.
Me Clemenceau. — Mais pourquoi ne dirais-je pas après, et
avec le témoin, que c'est une question saugrenue ? Parce qu'elle
a été posée par le Ministre de la guerre ? Alors quand je pose
cette question, moi, elle est saugrenue ; quand c'est le Ministre
de la guerre, elle cesse de l'être ! Bizarre !
Je répète ce qu'on a dit à M. Bertillon en 1894.
137 —
M". Labori. — Je ne peux dire à MM. les jurés qu'une
chose : l'accusation de 1891, la voilà !
Et maintenant j'ai fini avec ce témoin !
M. le Président. — Nous ne connaissons pas l'affaire de
1894 ; aucun de nous n'avait le dossier.
Me Labori. — Il y a une charge : le bordereau ; et voilà l'ex-
pert, voilà le principal expert !
M. le Président, aux défenseurs.— Il n'y a plus de question- :'
Me Clemenceau. — Oh non !
Me Labori. — Oh non !
M. le Président, au témoin. — Vous pouvez vous asseoir.
DÉPOSITION DE M. HUBBARD
Avocat, Député.
(Le témoin prête serment)
M. le Président. — Maître Labori, quelle question ?
Me Labori. — Monsieur le Président, voudriez- vous être
assez bon pour demander à M. Hubbard s'il n'a pas eu avec
M. Bertiilon une conversation qu'il serait intéressant de rap-
porter à MM. les jurés et qui, d'ailleurs, pourrait se rattacher à
l'affaire Esterhazy ?
M. le Président. — Pourrait?
Me Labori. — Qui se rattache à V affaire Esterhazy.
M. le Président. — Vous entendez la question? Ne parlez
pas de l'affaire Esterhazy.
M. Hubbard. — Messieurs les jurés, voici ce que j'ai à vous
dire : Je ne me suis jamais occupé du procès de 1894, malgré
ce qui avait pu être dit à cette époque, au moment du procès,
par le général Iung, qui se plaignait de l'attitude du Ministre
d ■ la guerre et la jugeait très sévèrement.
Très exactement, le 15 novembre, le dimanche 15 novembre
1896, mon cousin germain, M. Alphonse Bertiilon, est venu me
voir, après m'a voir préalablement lait demander un rendez-vous,
et il a tenu à ce moment-là expressément à me mettre moi-
même au courant de certains détails au sujet de son expertise
d'écriture, et de ce qu'on pouvait dire sur le bordereau qui
venait de paraître dans le journal le Malin quelques jours
auparavant.
J'ai accepté très volontiers d'entendre ce que mon cousin
avait à me communiquer, d'autant plus qu'il était très loin de
me demander un secret quelconque et qu'il cherchait à me
demander à moi-même certaines opinions sur des faits appré-
ciés de différentes façons dans le public.
Mon cousin, à cette époque, m'a fait le long exposé que vous
connaissez en partie par la déposition de M. Bertiilon, que je
n'ai pas bien saisi dans tous ses détails, sur son plan, le
'. ■ '.
38 —
schéma, les comparaisons d'écritures, exposé qui se résumait
très nettement pour lui en ceci : que l'original du bordereau
était de l'écriture de Dreyfus, décalquée sur Dreyfus.
Il me disait qu'il avait eu d'autres pièces entre les mains,
qui lui avaient permis, au moyen du repérage de la marge et
d'autres déductions mathématiques, de se rendre compte que
c'était la seule conclusion à formuler. Et il me donna cet avis
que je n'avais pas à m'émouvoir de ce que j'entendrais de ce
procès.
Je suis resté sous cette impression et, toutes les fois que,
dans les conversations, dans le monde où je me suis trouvé,
on parlait de cela, je m'empressais, n'ayant eu aucune demande
de secret de mon cousin, de donner cette opinion qu'il m'avait
transmise, et j"en indiquais les motifs.
Lorsque le Matin a publié le premier le fac-similé du bor-
dereau, attribué à ce moment-là à M. Esterhazy, je me suis
rappelé cette conversation avec mon cousin Alphonse, et j'ai
recommencé moi-même, sur l'écriture du commandant Esterhazy,
pour le bordereau qui lui était attribué, les mêmes observations
que mon cousin m'avait fait faire sur le même bordereau dont
il m'avait apporté la photographie. Immédiatement, il m'est
apparu que les différences de texte étaient absolument exactes,
mais que les écritures corroboraient avec celles que les jour-
naux donnaient.
J'ai été extrêmement ému ; je me suis rendu auprès de mon
cousin et je lui ai dit : « Tu es venu en 1896, tu m'as dit que le
bordereau était de l'écriture de Dreyfus calquée sur Dreyfus :
voilà une écriture qui me semble bien pourtant être celle d'Es-
terhazy ! »
Je lui ai dit : « Je te supplie, en mon àme et conscience, de
recommencer la critique que tu m'avais faite pendant de longues
heures pour me faire une opinion ; tu ne peux, après m 'avoir
apporté une conviction me laisser dans le doute, en présence
des accusations qui courent contre Esterhazy. »
Immédiatement, mon cousin m'a dit : « Je ne veux pas voir
l'écriture ; je ne veux pas la voir, je la connais, c'est celle d'Ea-
terhazy. Je sais qu'Esterhazy est l'homme de paille des juifs,
et il finira par avouer. Le bordereau n'est ni daté ni signé: ce
ne serait pas un faux, ce serait une pièce quelconque, un élé-
ment d'escroquerie, et c'est comme cela qu'on espère se tirer
d'affaire ! Mais je ne veux pas voir l'écriture. D'ailleurs, on ne
peut pas, il ne faut pas faire la revision ! On ne peut pas ! si on
la faisait, ce serait la guerre civile, on descendrait dans la
rue, ce serait une émeute ; on ne peut pas, on ne doit pas ! »
J'ai répondu : « Cela, c'est de la politique ; c'est une opinion
qu'on peut avoir, mais ce n'est plus de la critique scientifique, ce
n'est plus une expertise scientifique basée sur une vérification
de pièces. Voilà ce que tu m'as dit il y a un an ! J'ai remarqué
la gravité de ta réponse et de tes paroles ; tu m'as dit que, entré
au ministère de la guerre avec ta démonstration, on n'en avait
',
ioJ
pas voulu et qu'on t'avait dit : « Votre démonstration serait de
nature à faire acquitter Dreyfus. » Puis, aujourd'hui, tu viens
dire que tu ne veux pas examiner la question des écritures ! Tu
vas me laisser dans un trouble profond. »
Mon cousin m'a dit alors : « On n'a pas voulu faire ce que je
voulais au moyen des comparaisons d'écritures, des ressem-
blances, des identités que j'avais relevées. » Et il a même ajouté,
de très bonne foi, devant sa femme, qui était présente : « 11 y a
des moments où les préfets de police disent de parler et il y en
a d'autres où ils disent de se taire. »
J'ai compris que « les moments où les préfets de police disent
de parler », cela se rapportait à la soirée de 1896, dans laquelle
il était venu me faire, préventivement, sa démonstration.
J'ai eu avec mon cousin, M. Bertillon, les relations les plus
amicales: je l'ai en grande estime, même encore, et tout ce qu'il
pouvait me dire était de nature à faire ma conviction comme
celle de mes amis.
Je n'avais pas plus à garder le secret sur cette conversation
que sur la première, et j'ai raconté âmes amis et collègues cet
entretien comme je l'avais fait une première fois pour cette
longue conversation, qui ne pouvait que créer dans mon esprit
et dans celui de mes amis les doutes les plus grands, les plus
considérables, remplaçant une conviction à laquelle je me
tenais, en face et au milieu des hésitations de tout le monde,
par un trouble et un étonnement profonds, que je partage à
l'heure qu'il est, et complètement.
Je dois dire encore ceci, car j'ai juré de dire la vérité, toute
la vérité: Il est certain qu'autant je m'étais attaché d'abord à
cette pensée qu'on avait la preuve certaine que l'écriture du
bordereau était de Dreyfus calquée sur Dreyfus, autant plus
tard j'ai compris qu'il devait y avoir des doutes, parce que
l'écriture d'Esterhazy avait une telle ressemblance avec celle du
bordereau qu'on ne peut l'attribuer simplement au hasard.
Les incidents qui ont eu lieu depuis, à la Chambre et au Sénat,
ont été pour moi l'objet d'une grande attention; ils m'ont laissé
troublé, inquiet.
Puis il y a eu, dans le procès Esterhazy, le huis clos partiel,
l'absence de faits exposés que je pouvais attendre comme
particulièrement intéressants, étant donné ce qui m'avait été
dit par mon cousin.
Et lorsqu'à la Chambre, M. Jaurès a posé une question à
M. le Président du conseil, lui demandant s'il y avait eu com-
munication d'une pièce secrète, j'ai été profondément ému de
voirie silence du gouvernement.
Voilà ce que j'avais à dire.
M. le Président. — Avez-vous d'autres questions ?
Me Labori. — Si j'ai bien entendu M. Hubbard, il a fait allu-
sion à certaines paroles du général Iung. Voudrait-il préciser, si
cela est possible ?
M. Hubbard. — Messieurs les jurés, il est difficile de préciser
— 440 —
dans tous les détails les paroles de M. le général Inng, qui
était un collègue, un ami pour lequel j'avais une grande
estime.
Le sens général des déclarations qu'il a faites à mes collègues,
à beaucoup de ses amis, était qu'il avait une suspicion absolue
sur le procès de 1894. Le général Iung a employé une expres-
sion que je ne prendrai pas pour mon compte, mais qui était la
sienne sur ce qui avait été fait dans les bureaux de la Guerre :
Il disait très nettement que c'était abominable !
M. le Président. — Maître Labori, avez-vous d'autres ques-
tions? Et vous, maître Clemenceau ?
Au témoin. — Vous pouvez vous asseoir.
DÉPOSITION DE M. YVES GUYOT
Publiciste, ancien Ministre
(Le témoin prête serment.)
M. le Président. — Maître Labori, quelle est la question ?
Me Labori. — Je prierais M.Yves Guyot de vouloir bien nous
dire s'il a eu une conversation avec M. Bertillon, et quelle a
été cette conversation ?
M. le Président. — Vous avez entendu?
M. Yves Guyot. — Parfaitement, monsieur le Président.
Messieurs les jurés,
J'ai depuis longtemps des relations avec la famille Bertillon.
Je connaissais M. Bertillon père comme statisticien ; il était pro-
fesseur de démographie à l'Ecole d'anthropologie, dont je suis
président honoraire.
Je suis lié avec M. Jacques Bertillon, le directeur delà statis-
tistique municipale, et il m'a succédé comme président de la
Société de statistique.
J'ai aidé M. Alphonse Bertillon, quand j'étais conseiller muni-
cipal, à établir son service d'anthropométrie à la Préfecture de
police ; je l'ai aider à triompher des résistances qu'il rencontrait
dans la vieille police, parce que je trouvais qu'il valait mieux
mensurer les gens que de les passer à tabac.
Il en résulte que j'ai conservé des relations avec M. Alphonse
Bertillon et, qu'au cours de ces dernières années, je l'ai vu plu-
sieurs fois.
! u jour, M. Alphonse Bertillon me parla de son rôle dans une
cause célèbre. Je lui dis : « Je ne veux pas de secrets, parce que
j e ne veux pas m'engager à les conserver ; mais, si vous voulez
mv parler de votre méthode, je suis tout disposé à vous écouter. »
J'avoue que je n'ai aucune compétence en expertises d'écri-
tures, et M. Alphonse Bertillon voulut bien me donner une
leçon. Il m'apprit qu'il y avait deux sortes d'écritures : l'écriture
sinistrogyre et l'écriture dextrogyre. Il parait que, dans Fécri-
— 441 —
ture sinistrogyre, les courbes et les boucles sont à gauche,
tandis que dans l'écriture dextrogyre, les courbes et les boucles
sont à droite. Je vous avoue qu'aujourd'hui il me serait aussi
impossible qu'avant cette leçon, de reconnaître une écriture
sinistrogyre d'une écriture dextrogyre.
Alors je dis à M. Bertillon : « Eh bien ! quand vous avez com-
paré la pièce incriminée et l'écriture de l'accusé, vous avez sans
doute constaté que les deux pièces étaient d'une écriture sinis-
trogyre ? »
— « Pas du tout, dit M. Bertillon, récriture de l'accusé était
dextrogyre, l'écriture du document était sinistrogyre ; mais j'ai
reconnu, à certaines contractions de la plume, que l'accusé avait
changé son écriture dextrogyre en écriture sinistrogyre. »
Alors, je lui dis : « Ce n'est donc pas sur une identité d'écri-
ture que vous avez constaté que la pièce incriminée venait de
l'accusé, mais sur une divergence d'écriture ? » Il me dit :
« Oui! »
Je lui ai répondu que j'étais surpris qu'il eût produit une
pareille affirmation sur une divergence d'écriture t
Il me dit alors : — « Mais, pardon ! moi, je n'ai pas fait l'ins-
truction; j'avais proposé qu'on employât d'autres moyens;
j'avais dit, par exemple, qu'on pouvait mettre une composition
chimique dans l'encrier de l'accusé et, si on avait ensuite
retrouvé une pièce avec un réactif chimique, on aurait pu cons-
tater que cette pièce venait de l'encrier. J'avais encore, disait-il,
indiqué quatre ou cinq autres moyens de déterminer s'il y avait
des probabilités pour que ce fût l'accusé qui fût bien le véritable
coupable, mais on n'a pas suivi mes conseils; moi, j'ai donné
mon opinion et ma conviction ; j'ai déclaré qu'une pièce écrite
d'une écriture sinistrogyre devait venir d'un homme qui avait
une écriture dextrogyre, et l'accusation n'a pas suivi les deman-
des que je lui avais faites . »
Voilà, monsieur le Président, ce que j'avais à répondre à la
question de MeLabori.
M. le Président. — Avez-vous d'autres questions ?
M0 Labori. — Monsieur le Président, je voudrais demander
à M. Yves Guyot quelle est son opinion sur l'affaire Esterhazy ?
M. Yves Guyot. — Monsieur le défenseur, mon opinion sur
l'alfaire Esterhazy est connue. Mais, puisque vous me posez
cette question, je me permettrai de donner l'opinion d'autres-
personnes.
Messieurs, il faut bien dire que j'ai une opinion très nette
pour mon compte, mais cette opinion je la partage avec l'élite...,
(Murmures) oui, oui, parfaitement î... avec l'élite intellectuelle
de la France ; et, en dehors des noms que vous avez trouvés sur
les listes, il y a une foule de personnes qui n'ont pas manifesté
leur opinion parce que, dans un pays centralisé comme la
France, il y a beaucoup de personnes qui sont retenues par
diverses considérations, et n'osent affirmer librement leurs con-
victions.
— 142 —
J'ajoute qu'il y a toutes espèces défaits d'intimidation pour
empêcher les personnes de manifester leur opinion. Ainsi, dans
les journaux, on a fait des enquêtes au point de vue de la situa-
tion militaire des rédacteurs, afin de leur faire comprendre que,
s'ils allaient faire leurs treize jours ou leurs vingt-huit jours,
ils eussent à prendre garde. (Bruit.)
(Se tournant vers l'auditoire.) Vous protestez? Vous
désavouez donc ces moyens !
Ayant été trois ans ministre, j'ai conservé un certain nombre
de relations dans le personnel des administrations, — et je puis
dire qu'il y a dans ce haut personnel des hommes qui, s'ils ne
manifestent pas, sont pour la plupart absolument convaincus et
ne se gênent pas pour le dire dans des conversations privées,
qui sont absolument convaincus que le procès Esterhazy n'a été
qu'une parodie de justice. Toutes ces personnes ont la convic-
tion profonde que M. Emile Zola a agi avec une entière bonne foi.
Ayant, par suite de mes travaux spéciaux, de nombreuses
relations à l'étranger, et en ce moment-ci faisant une des plus
grandes enquêtes industrielles et commerciales qui aient été
jamais faites, je puis dire que cette conviction est partagée par
toute la civilisation extérieure, par les hommes spéciaux, les
hommes de science, par les hauts industriels et les commer-
çants.
Dans les post-scviptum des lettres que je reçois, je trouve
partout cette impression : « Mais qu'est-ce que vous faites donc
en France ?Mais à quoi pensez-vous donc? »
Et, Messieurs, je vous demande à ajouter un mot : c'est que
je suis véritablement humilié pour la France de cette impres-
sion extérieure.
Nous pouvons bien, en France, nous cantonner entre nous
et essayer, — on peut essayer et il peut y avoir des gens qui
essaient — de dissimuler la vérité. Mais à quoi bon ! Elle est
connue complètement en dehors de nos frontières, et quand
nous l'étoufferions ici, elle n'en existerait pas moins.
Dans tous les états-majors étrangers, dans le monde diplo-
matique, dans tous les gouvernements, on connaît exactement
ce qu'il en est de l'affaire Esterhazy.
M. le Président, à M1' Labofi. — Avez-vous encore une
question ?
Me Labori. — Oui, je voudrais bien que M. Yves Griiyot eût
la bonté de nous dire ce qu'il pense de cette dernière partie du
rapport Ravarv, qui est le rapport de Falïaire Esterhazy :
Que teste-il de cette affaire si savamment machinée ? Une impres-
sion pénible, etc.
Mais tous les moyens avaient le même but : La revision d'un juge-
ment Légalement — légalement — et justement rendu.
M. Yves Guvot sait-il quelque chose sur ce point?
M. le Président, an témoin. — Ne parlons pas de l'affaire
Dreyfus !
- 143 —
M. Yves Gtuyot. — Oh ! monsieur le Président, vous voyez
que je n'ai pas prononcé un mot sur l'affaire Dreyfus, et lors-
que j'ai parlé de M. Bertillon je me suis contenté de dire
« cause célèbre ».
M. le Président. — C'est en raison de la dernière question
qui vient d'êtreposée que je vous ai fait mon observation.
M. Yves Gtjyot. — Monsieur le Président, vous pouvez être
sur que je ne parlerai pas de l'affaire I Dreyfus.
Dans la phrase du rapport de M. le commandant Ravary.
qu'a lue Me Laborie, il y a des choses multiples.
MeLabori me demande ce que je pense des machination-,
etc. Quant à moi. je déclare que je n*ai connu aucune espèce
de machination.
J'ai vu, pour la première fois depuis le commencement de
cette affaire. M. Scheurer-Kestner il y a une quinzaine de
jours seulement, et il est évident que les nombreuses personnes
qui ont signé les listes de protestation n'étaient pas non plus
en rapport les unes avec les autres. Par conséquent, au point de
vue des machinations, je ne comprends pas bien.
Quant à la « douloureuse impression », cette douloureuse
impression, mais je viens de vous l'indiquer tout à l'heure, je
vous la donnais en disant que Ton a considéré, dans tous les
milieux où l'on réfléchit froidement et tranquillement, on a
considéré que, dans l'affaire Esterhazy, il n'y avait pas eu
d'accusateurs, mais qu'il n'y avait eu en vérité que des défen-
seurs de l'accusé.
M. le Président. — Maître Labori, vous n"avez plus de
questions?
Me Labori. — Non, monsieur le Président.
M. le Président. — Monsieur Yves Guyot, vous pouvez
vous asseoir.
DÉPOSITION DE M. TEYSSONNIÈRES
expert écrivain.
(Le témoin prête serment.)
M. le Président. — Maître Labori, quelle question désirez-
vous poser?
M" Labori. — Monsieur le Président, M. Teyssonnières a eu.
comme expert, à s'occuper de récriture du bordereau qui a été
versé en 1898 dans l'affaire Esterhazy et qui est le même que le
bordereau de l'affaire Dreyfus, dans laquelle M. Teyssonnières
était export. Je désirerais que M. Teyssonnières voulût bien nous
dire ce qu'il pense de celte écriture ou de ce bordereau.
M. le Président. — M. Teyssonnières n'a pas été expert dans
L'affaire Esterhazy.
M" Labori. — Non, monsieur le Président : c'est à titre de
simple témoin qu'il est ici, comme M. lîertillon. 11 se trouv
qu'il a connu le bordereau, qu'il a fait une expertise, et, comme
- 544 —
ce bordereau a été versé dans l'affaire Esterhazy, nous désire-
rions avoir l'opinion de M. Teyssonniéres sur les particularités
qu'il présente, sur cette écriture, sur son expertise et sur les
différents points qui lui ont paru susceptibles d'être relevés
dans son examen.
M. le Président. — Ne parlons pas de Dreyfus. (Au témoin)
Donnez des explications sur ce bordereau comme s'il s'appli-
quait à l'affaire Esterhazy; parlez simplement de l'écriture.
M. Teyssonniéres. — J'ai eu l'occasion de voir l'écriture
d'Esterhazy, comme j'ai eu l'occasion de voir le bordereau lui-
même, et voici dans quelles circonstances...
Je suis obligé, tout d'abord, d'expliquer une situation toute
particulière qui m'a été faite dans" cette affaire-là. Lorsque
M. Trarieux a été nommé Ministre de la justice, j'avais l'avan-
tage de connaître M. Trarieux depuis une vingtaine d'années;
j'ai alors prié M. Descubes, député, de vouloir bien intercéder
auprès de M. le Ministre de la justice et l'informer de la situa-
tion qui m'avait été faite précisément à l'occasion de l'affaire
Dreyfus, où j'étais expert. M. Descubes expliqua à M. Trarieux,
dont je connaissais l'amour de la justice et de l'équité, ceci :
c'est que, dix jours après que j'eus déposé mon rapport, je fus
rayé de la liste des experts.
('/est dans ces douloureuses conditions que j'ai été obligé de
me présenter devant le Conseil de guerre, et la première chose
qui fut dite, c'est que j'étais un expert rejeté de la justice et que
cela devait fatalement infirmer en grande partie ma déposition.
11 restait bien mon rapport qui avait été fait dans les conditions
voulues, c'est-à-dire qu'à ce moment-là j'étais réellement expert,
et comme Me Démange prétendait qu'à ce moment-là, je ne
l'étais plus, j'ai voulu expliquer devant le Conseil de guerre la
situation qui m'avait été faite. Alors, M. Maurel dit : « C'est
bien, faites votre déposition, nous sommes fixés. »
M. le Président. — M. Maurel, c'était le Président du Con-
seil de guerre?
M. Teyssonniéres. — Oui, monsieur le Président.
M. le Président. — En 1894 ?
M. Teyssonniéres. — Oui !... J'avais apporté sur moi des cer-
tificats que les magistrats ne délivrent pas ordinairement, parce
que j'ai appris plus tard qu'effectivement, ni la magistrature
assise, ni la magistrature debout ne délivrent jamais de certifi-
cats aux experts. Néanmoins, comme j'avais quitté Bordeaux
dans des circonstances encore très douloureuses, mais qui ne
touchaient en rien à l'affaire, — c'était la mort qui avait fauché
autour de moi, — je vins à Paris à peu près ruiné par une série
de malheurs. Les avocats, les avoués, les magistrats, la Cour,
tout le monde s'empressa de me délivrer des certificats consta-
tant que j'avais rempli pendant vingt ans mes fonctions d'ex-
pert avec la plus grande honorabilité, la plus grande indépen-
dance et surtout la plus grande probité.
J'exhibai ces deux certificats, l'un signé par vingt-cinq
.... 445 —
avoués, et l'autre signé par les magistrats du Tribunal et de la
Cour de Bordeaux. "('/est alors que M. le Président du Conseil
de guerre me dit : C'est bien, nous sommes fixés!
Je fis ma déposition ; elle fut conforme absolument à toutes
les conclusions de mon rapport, et j'eus l'occasion de remar-
quer que le procédé que j'avais employé, et que, jusqu'à pré-
sent, je croyais m'être personnel — c'étaient certaines démons-
trations qui touchent bien plus à la science géométrique — et
comme j'appartiens à l'administration des Ponts et Chaussées,
et que j'ai été élevé au plus haut grade auquel on puisse arriver
comme Conducteur des Ponts et Chaussées, c'est-à-dire que
j'étais le chef de bureau du directeur et du secrétaire général
des chemins de fer de l'Etat, je dois me connaître un peu eu
mathématiques.
Appliquant mes connaissances mathématiques aux questions
d'écriture, j'avais essayé d'appliquer le principe des ligures
semblables, c'est-à-dire dont les angles sont égaux et les entés
proportionnels, j'ai appliqué ce principe aux expertises en
écritures, d'autant plus... je demande pardon à la Cour d'être
obligé de faire mon propre éloge, mais, enlin !... qu'étant vingt-
cinq fois médaillé comme artiste peintre-graveur, je pourrais,
même vues de dos, dessiner et donner la physionomie de cer-
taines personnes.
Par conséquent, je me suis attaché d'abord à la ligure géomé-
trique, puis, surtout, à la physionomie générale d'écritures.
C'est dans cette expertise que j'ai pu faire valoir les résultats
de ces longues recherches et que j'ai démontré, je pourrais dire
péremptoirement, l'identité de l'écriture de la pièce incriminée
avec les pièces de comparaison qui m'avaient été remises. Au
moyen décalques, j'ai trouvé ce qu'en trente-six ans de fonc-
tions comme expert écrivain, je n'avais pas encore rencontre
d'une manière aussi frappante : j'ai trouvé plusieurs mots, des
lettres, des chiffres, se rapportant d'une manière telle qu'en-
les calquant comme graveur, ou en les gravant du moins sur
gélatine, avec la précision que je peux apporter à des choses de
ce genre-là, c'est-à-dire aussi exactement que possible, j'avais
calqué sur la pièce incriminée certains mots, certaines lettres
qui se sont rapportées d'une manière aussi exacte que possible
sur les mots ou les pièces de comparaison similaires.
Cette démonstration parut toucher énormément le Conseil de
guerre, — car je le lisais dans les yeux des juges, et comme
il y a trente-six ans que je me présente à la barre des Cours et
des Tribunaux, j'ai l'habitude de voir un peu si je produis
une impression ou non.
Je voyais qu'effectivement on s'intéressait à cette question
et que j'avais fait une démonstration qui paraissait tangible.
Je n'ai pas autre chose à dire au sujet de l'expertise en écri-
tures. Mais voici comment j'ai eu connaissance de récriture
d'Esterhazy.
M. Descubes ayant été trouver M. Trarieux, je le priai d'in-
- 446 --=>
tercéder et de trouver les vrais motifs qui avaient pu servir de
prétexte à ma radiation.
Malgré mes instances auprès de M. le Président, après des
démarches personnelles auprès de tous les magistrats, non
seulement de la Cour d'appel, mais aussi de la Cour de cassation,
je n'ai pu obtenir aucune raison de ma radiation. J'adressai donc
M. Descubes à M. Trarieux qui prit en mains cette cause.
Après plusieurs convocations ou réunions entre M. le Ministre
et M. le Président, je fus accusé d'avoir volé 2,000 francs aux
banquiers Halphen-Dauphin dans une expertise pour laquelle
j'avais été commis. M. Trarieux protesta et dit : « Je ne sais
pas ce qui s'est passé, mais je pourrais presque garantir l'hono-
rabilité de M. Teyssonnières, ainsi que son honnêteté; je lui
ferai part de votre accusation. » Je produisis un mémoire
autant que je pouvais le faire, avec les quelques indications de
mon rapport, et dans ce mémoire, j'ai démontré que non seule-
ment je n'avais pas volé les 2,000 francs...
M. le Président. — Mais ce n'est pas ce que l'on vous
demande, cela !
M Teyssonnières. — Pardon, monsieur le Président, cela a
une importance capitale au point de vue de mes visites à
M. Trarieux et à M. Scheurer-Kestner, parce que c'est cela qui
les a motivées, c'est cela qui en a été le point de départ.
Il fut donc démontré qu'au lieu d'être un voleur, j avais été
volé de la somme de 600 francs par les clients, puisque mon
état de frais avait été taxé à 1,750 francs et que je n'en avais
reçu que 1,150.
En présence de ce fait, l'accusatiomportée contre moi devenait
calomnieuse, tout au moins, puisque je me justifiais, non seu-
lement par l'enquête faite, maispar[l'attestation du j uge d'instruc-
tion . On demanda ma réintégration, mais on ne put l'obtenir. Ce
l'ut dans cette circonstancejque M. le Président de la Cour d'appel,
auquel M. Trarieux lit part de ma situation, indiqua qu'il me
prendrait à la Cour comme expert. Je fus rendre visite, sur une
lettre de M. Trarieux, à M. le premier Président de la Cour
d'appel. Je partis ensuite pour Binic; je fus convoqué, dès mon
arrivée, pour prêter serment, et le lendemain, je prêtais serment,
le 31 juillet 1895. Je fus donc réhabilité complètement, mais,
depuis ce moment-là, je n'ai pas fait une seule expertise pour
le Tribunal ni pour la Cour.
Dans cette circonstance, j'étais donc redevable à M. Tra-
rieux, non seulement de ma vie, mais de mon honneur, qui
m'est plus cher, lorsque, le 19 juin, je reçus une lettre de
M. Trarieux, à peu près ainsi conçue... Je sais que je ne puis
rien produire, mais j'affirme que j'ai toutes les lettres sur moi.
Cette lettre était à peu près ainsi conçue : « Mon cher monsieur
Teyssonnières... Un de mes amis, M. Scheurer-Kestner, etmon
collègue, désirerait vous voir; je vous serais reconnaissant de
vous rendre chez lui demain, si possible. »
Le lendemain étant un dimanche; ne voulant faire de con-
', ;. ;
Sciences à personne, car je n'en avais fait encore aucune, et redou-
tant des indiscrétions ou des paroles qui auraient pu m'éçhapper,
j'allais voir, le matin. M. Trarieux, et je lui demandais ce que
j'avais à faire auprès de M. Scheurer-Kestner. C'est alors que
M. Trarieux me dit: «Vous pouvez avoir confiance; d'abord, c'est
un des premiers magistrats de France ; il est vice-président du
sénat, vous n'avez rien à redouter; vous pouvez vous expliquer
avec lui comme avec moi-même. »
Des quelques mots échappés, il me sembla, et je savais par
des amis qu'il avait au tribunal, que sa conviction avait été un
peu ébranlée sur la culpabilité de Dreyfus. Je lui demandai s'il
avaitconfiance en moi, parce qu'il me connaissait comme expert
depuis vingt-cinq ans; il me répondit : « Certainement, mais j'ai
été l'objet de certaines visites, de certaines démarches qui m"ont
ébranlé. »Je lui dis:« Comment pouvez-vousvouslaisserébran-
ler, vous ?.. . »
M. Trarieux n'était plus Ministre de la justice à ce moment-là,
puisque nous sommes au 19juin 1897.
Je lui dis : « Vous, ancien Ministre de la justice, vous pouviez
vous assurer de ce qui avait été fait dans cette affaire. » Il me
répondit : « Oui. mais ma convicton est fortement ébranlée. »
J'essayai de le ramener, lorsqu'il me répondit : «. J'ai reçu une
visite de Me Démange alors que j'étais Ministrede la justice : il a
pleuré, il s'est jeté à mes pieds, invoquant l'innocence de son
client, disant qu'il y avait eu une erreur aussi bien dans l'exper-
tise que clans le reste ; enfin, je suis fortement ébranlé. » Je lui
dis : « Je le déplore, mais enfin, qu'ai-je à- faire avec M. Scheu-
rer-Kestner ? partage-t-il votre opinion ? » — « Non, mais allez
le voir tout de même. »
Le soir, à 1 heure, je me rendis chez M. Scheurer-Kestner qui
m'accueillit avec une très grande bienveillance, et je dois dire
que M. Scheurer-Kestner, à ce moment-là, me parut un homme
qui cherchait réellement à s'éclairer; toutes les interrogations,
toutes les demandes qu'il m'a posées indiquaient un homme qui
cherchait à s'éclairer. Je fis de mon mieux et il me remercia par
cette bonne parole : « Jusqu'ici, on ne m'avait produit que des
histoires, des racontars , vous venez de me donner des preuves
de la culpabilité de Dreyfus. »
Je sortis donc parfaitement convaincu que M. Trarieux ne
m'avait pas envoyé auprès d'une personne susceptible de pou-
voir me compromettre, et c'est à ce moment-là que M. Scheurer-
Kestner, en se retirant, me dit : « J'ai reçu la visite de
M- Démange; il est venu plaider la cause de son client, cela
s'explique, s'il croit à son innocence, il a parfaitement raison,
mais combien il doit être payé pour faire des démarches aussi
pénibles!» M. Scheurer-Kestner, en me quittant, me dit ceci:
«Je me suis rendu auprès du Ministre de la guerre pour l'in-
former qu'au mois d'octobre prochain, on s'organiserait pour la
défense de Dreyfus. » — « Et que vous a appris M. le Ministre
de la guerre ? » — « il m'a refusé de me faire voir le bordereau
i l.s
en même temps que les pièces, prétendant que ioutes ces pièces
étaient dans un coffre-fort dont il n'avait pas la clef et qu'il était
impossible qu'il nie montrât la moindre chose. » J'insistai en
lui disant : «Mais, enfin, si on fait cette campagne V »
( Test alors que M. le Ministre de la guerre, d'après M. Scheurer-
Kestner, lui aurait repondu : « Qu'ils y viennent, je les assomme
d'un coup de massue ! ». . G'estce « coup de massue » que j'avais
répété à un journaliste, quia fait le tour de la presse, et je savais
moi-même à quelle pièce il voulait faire allusion. J'interrogeais
discrètement M. Scheurer-Kestner, et je lui dis que j'avais eu
connaissance du bruit de la déclaration de M. Le Brun-Renaud.
Il me dit : « Non, c'est une nouvelle pièce qui prouve absolu-
ment la culpabilité de Dreyfus. » Je dis: « Tant mieux; je
désirerais bien que cette affaire fût terminée à tout jamais, car
elle me porte un préjudice énorme » et, de fait, j'ai été à peu près
ruiné depuis ce moment.
Nous en étions là lorsque, le 9 juillet, je reçus une nouvelle
lettre de M. Scheurer-Kestner ainsi conçue : « Je serais bien
reconnaissant à M. Teyssonnières s'il pouvait venir me voir
demain, par exemple vers dix heures du matin ». Je me rendis
à cette nouvelle invitation, et M. Scheurer-Kestner me montra
des fac-similés imprimés typographiquement de l'écriture
d'Esterhazy et de celle de Drevfus. J'ai même vu des originaux
des deux écritures, mais il ne me posa absolument aucune ques-
tion. A un certain moment, il me passa une pièce ; à son aspect,
— car ne l'ai pas eue un quart de minute entre les mains — je
je lui dis : « Ça, c'est une écriture naturelle ! »
Il me dit : « Non, cette écriture est d'Esterhazy. » Je n'atta-
chai pas d'autre importance à cette chose-là; pourtant, il m'était
resté l'impression de cette lettre. Il me demanda : « Qu'est-ce
qu'elle vous dit? » — « Elle ne me dit rien. » — « Eh bien, voici
(les fac-similés; il paraît que, dans votre rapport, il y avait un
mot : officier écrit comme vous l'avez signalé ; eh bien! voilà
le mot officier écrit comme vous l'avez relevé sur le bordereau. »
Je lui répondis : « Oui, j'ai retrouvé si exactement ce mot
officier qu'il a fait l'objet d'un calque se superposant pour la
partie cier ». En effet, dans l'écriture des pièces de comparai-
son, aussi bien que dans celle du bordereau, Vi est supprimé et
est remplacé par un point qui forme une r avec la lettre qui le
suit, particularité bien personnelle en expertise d'écriture. Ce
sont des particularités appelées idiotismes, cette chose naturelle
qui échappe,... ici le mot idiotisme ne veut pas dire un idiot,
mais une chose personnelle et naturelle à l'écrivain, c'est-à-dire
des mouvements inconscients comme lorsqu'on se mouche,
comme lorsqu'on fait un mouvement qui vous est naturel Je
faisais donc remarquer cela à M. Scheurer-Kestner, lorsqu'il me
fit observer que, sur le bordereau, il n'y avait pas d'alinéas,
tandis que Dreyfus faisait des alinéas.
Je lui dis : « C'est possible, je ne discute pas le fait que vous
m'indiquez ; je ne sais pas si, en cherchant des pièces de com-
— 149 -
paraison,on n'en trouverait pas sans alinéas; mais ceci n'indique
pas grand'chose, d'autant plus que cette nomenclature de pièces
ne peut comporter d'alinéas. » Enfin, nous discutâmes quelques
minutes là-dessus, et c'esl à ce moment-là que je remarquai que
la conviction de M. Scheurer-Kestner n'était pas la même que
celle qu'il avait eue lors de ma première visite, c'est-à-dire un
mois auparavant. Je lui dis : « Mais il me semble que vous me
faites des observations... Est-ce que vous ne seriez pas con-
vaincu de la culpabilité de Dreyfus ? Il me répondit : « Je ne
sais pas trop, je cherche... •> et j'ai senti qu'il y avait une
Légère insinuation pour me faire comprendre que, peut-être, je
pouvais avoir fait quelque erreur, sans qu'il me l'ait jamais dit,
oh! il ne m'a jamais parlé de cela.
M. Scheurer-Kestner ajouta : « J'avais oublié do vous dire
que, lorsque je quittai le Ministre de la guerre, je suis entré
dans les bureaux et, qu'ayant demandé si quelqu'un avait con-
naissance du rapport de M. Teyssonnières, on m'avait répondu :
« Ne nous parlez pas de cette canaille ; c'est un voleur, il n'y a
que Bertillon qui ait t'ait condamner Dreyfus. » Je lui dis : « Je
suis très étonné de cette opinion de l'Etat-major : je ne crois
pas qu'elle subsiste, car j'ai été réintégré dans mes fonctions,
mon honneur est sauf... » Mais il ajouta : ce Oui, oui, je sais,
vous êtes un homme très honorable; mais, enfin, ne vous êtes-
vous pas trompé dans votre première expertise ? »
Je n'ai plus revu M. Scheurer-Kestner, je n'ai plus revu
M. Trarieux, et ici se place une petite erreur que je suppose
involontaire de la part de M. Trarieux et delà part de M. Scheu-
rer-Kestner, car je ne puis pas ne pas savoir ce que je sais ; je
suis dans la salle des témoins depuis six jours; assurément je
n'entends rien de ce qui se passe dans cette audience, mais
enfin ! — les journaux ont raconté, les uns disent que c'est la
sténographie — je veux bien m'en rapporter à eux, et croire
que c'est la vérité. Dans le cas où ce serait la vérité, M. Tra-
rieux a dit qu'il n'avait eu connaissance de l'affaire qu'à la
rentrée des Chambres, vers le mois d'octobre. Or, ici, il y a
eu une erreur, puisque c'était le 19 juin, quatre mois avant,
qu'il m'avait envoyé à M. Scheurer-Kestner. M. Scheurer-Kest-
ner lui-même a dit qu'il n'avait vu le Ministre de la guerre
qu'au mois d'octobre ; c'est encore une erreur, puisqu'il m'en
a parlé au mois de juin ou juillet, c'est-à-dire bien avant les
vacances. Me Démange lui-même a dit qu'il n'en a eu connais-
sance que vers cette époque, lin octobre ou fin novembre ; mais
il me semble qu'il en avait bien connaissance avant, puisqu'il
avait fait des démarches auprès de M. le Ministre de la justice
lui-même et auprès de M. Scheurer-Kestner, à qui il était allé
plaider sa cause.
Je n'ai plus autre chose à dire sur M. Trarieux, ni d'autres
rectifications. Pourtant, il y en aune : M. Trarieux est entré
en plein dans la démonstration des experts, qui ne l'ont pas
convaincu.
la
— 450 —
•
Or, je tiens à déclarer ici que mon rapport ne contient absolu-
ment aucune restriction, que mon rapport n'a jamais parlé de
dissemblance, qu'il n'en est nullement question dans mon rap-
port. J'ai formé un tableau dans lequel il y a trente compa-
raisons qui s'identifient de la manière la plus formelle, il y a
cinq superpositions qui s'adaptent absolument comme ma
main droite s'adapte à ma main gauche ; il y a peut-être de
petites différences, mais pas de si grandes qu'on puisse dire
que ce ne sont pas les mêmes mains. Ce n'est donc pas de mon
rapport dont a voulu probablement parler M. Trarieux, mais
des rapports des autres experts.
Puisque tout a été publié, je ne sais plus s'il existe de huis
clos ou des pièces secrètes ! Moi qui ai été au courant de tout,
je vois que tout a été raconté, que tout a été dit; il n'y a
plus rien à apprendre. Mais ce que je voudrais apprendre à
MM. les jurés, c'est ceci : c'est que, le 19 juillet, il m'est
arrivé un grave accident qui a été le point de départ des manœu-
vres que je vais vous indiquer.
Le 19 juillet, à une heure de l'après-midi, j'ai glissé dans
ma salle à manger, je me suis coupé le bras jusqu'à l'os, au
point que je serai peut-être estropié pour le restant de ma vie.
Le 19 juillet, à six heures du soir, en rentrant de l'hôpital, j'ai
rencontré M. Crépi eux- Jamin, qui était un commensal de la
maison et un intime ami. — J'ai été l'intime ami de l'abbé
Michon, graphologue, l'intime ami de Varinard père, grapho-
logue, qui tous ont été mes commensaux, qui venaient déjeu-
ner ou dîner à la maison. C'est vous dire l'intimité grande
dans laquelle nous nous trouvions. Comme graveur, j'avais
fait le portrait de l'abbé Michon, le portrait de Varinard, pour
illustrer leurs ouvrages ; M. Grépieux-Jamin m'avait demandé
lui-même de faire son portrait. Je fis donc son portrait; il est
vrai de dire qu'en échange, M. Crépieux-Jamin fit le mien
comme graphologue. Nos relations s'établirent ainsi, et toutes
les fois que M. G répieux- Jamin venait à Paris, il venait sans
façon me demander à déjeuner ou à dîner, je le recevais tou-
jours avec le plus grand plaisir.
Le 19 juillet, en rentrant, il me dit : « (Juel malheur ! Je vous
attends depuis une heure, j'ai très peu de temps à passer à
Paris, parce qu'il faut que je prenne le train à dix heures du
soir; mais je tenais à vous dire que Bernard Lazare m'a
demandé de faire un rapport sur le bordereau. » Je lui répon-
dis : « Mon cher ami, j'ai confiance en votre loyauté, votre
science et votre talent, je suis certain que nous nous rencon-
trerons. » 11 me dit : « Certainement, d'autant plus que j'ai déjà
eu l'occasion de me prononcer deux fois : une première fois au
cercle du Lloyd rouennais, où, sur le vu du bordereau qui avait
été publié par le Matin, j'avais pu reconnaître l'écriture de
Dreyfus. Et, la seconde fois, on m'avait envoyé une lettre dont
la signature était à peu près illisible, ce qui m'import^peu
comme graphologue; sur le vu de cette lettre, j'avais déclaré
•> -j.
' -.
m —
que l'individu était un homme peu recommandante, que l'indi-
vidu avait des instincts mauvais... Il est inutile de m'étendre..,
un portrait aussi mauvais que possible. J'appris plus tard que
j'avais fait un portrait graphologique de Dreyfus. Ayant donc
dit au Lloyd rouennais mon opinion sur l'écriture de 1 Dreyfus,
l'ayant donnée, d'autre part, par écrit, je ne pois pas mainte-
nant me déjuger. Néanmoins, on m'offre une jolie somme pour
cela, je ne suis pas assez riche pour refuser, mais on se gardera
bien de montrer mon rapport. Je lui dis : « On le montrera ou
non, mais enfin je suis sur qu'il sera bien fait, avec toutes les
connaissances et toute la science qu'un expert dans l'art gra-
phologique doit apporter à son travail. » Nous nous quittâmes,
parce que ma blessure ne comportait pas un plus long entre-
tien; et, pourtant, à ce moment-là, il me dit : « Avant de vous
retirer, voulez-vous me dire sur quoi vous vous êtes basé pour
établir votre rapport?» Je lui dis : « Mon cher ami, trente
figures ou mots absolument identiques qui pourraient presque
se superposer. » Il me dit : « Je connais votre talent, je suis cer-
tain de conclure de même. »
On se mit à table. Après le dîner, il fut obligé de quitter pré-
cipitamment la table. Au moment de partir, je lui remis un
rapport en lui disant : « Veuillez examiner ce rapport et me
donner votre opinion. » Il me répondit la lettre suivante : « J'ai
examiné votre rapport, il est certainement le mieux fait, le
mieux ordonné de tout ce que j'ai vu jusqu'à ce jour ; je vous en
fais tous mes compliments, et, comme vous le verrez par l'apos-
tille que j'y ai mise, je n'ai qu'à dire '.Amen. Quel malheur que
j'aie été obligé de vous quitter si promptement i Nous aurions
eu tant de choses sérieuses à nous dïrei Demain, je vais me
mettre à la rédaction du rapport Dreyfus, ce qui me casse bras
et jambes, au figuré (rires)...» Je lis lalettre... « ...ce qui me
casse bras et jambes, au figuré, attendu que c'est un mauvais
clichage qui me laisse très indécis, qui ne me guide pas et qui
m'obligera tout le temps à faire des réserves. »
Or. la presse dit que M. le général de Pellieux avait déclaré
que la reproduction typographique du bordereau qui avait été
publiée dans les journaux, n'était pour ainsi dire qu'un faux. Eh
bien ! j'affirme, moi aussi, qu'il a été fort mal reproduit, et les
journaux le reproduisent si mal, que M. Crépieux-Jamin, le
premier graphologue, dont on a surtout demandé les lumières,
déclare lui-même que c'est un mauvais clichage avec lequel on
n'est certain de rien, et qui l'obligera à faire des réserves. 11 est
certain que M. le général de Pellieux ne s'est pas trompé en
disant que c'était une mauvaise reproduction ! Ce que j'affirme
aussi, et je serais très heureux si, parmi MM. lesjurés, il y avait
un-imprimeur ou un typographe ou quelqu'un oui connaisse
l'imprimerie.
On a truqué la reproduction de la manière suivante : il y a
une forme sur laquelle sont les caractères d'imprimerie, un
rouleau qui tourne sur cotte forme; entre les deux, passe une
— 452 —
feuille de papier qui sert à l'impression. Or, selon qu'on veut
faire apparaître plus ou moins les caractères, on fait ce que l'on
appelle une mise en train, on colle sur les parties qu'on veut
faire plus grosses, trois, quatre, cinq ou six feuilles de papier,
afin qu'en passant sous la presse, ces parties prennent le plus
d'encre possible, ce qui fait que les parties que l'on veut faire
ressortir sont plus noires que les autres ; cela s'appelle « plon-
ger») en terme d'imprimerie. Or, lorsque j'ai vu la publication,
toujours suspecte dans les journaux, parce qu'ils ne peuvent pas.
reproduire exactement le bordereau, j'ai vu qu'il y avait ce
maquillage; que tantôt on faisait «plonger», tantôt on «soula-
geait», de manière à rendre similaires l'écriture d'Esterhazv et
1 écriture du bordereau pour tromper le public ; mais ce n'était
pas fait pour me tromper, moi, qui ai été chef de l'imprimerie
des chemins de fer de l'Etat et des Travaux publics, et qui sais
ce que c'est que l'impression, puisque je suis en même temps
graveur.
Donc, je répète que je suis de l'avis de M. le général de Pel-
lieux et que les reproductions sont, pour ainsi dire, des faux :
la preuve, c'est que M. Grépieux-Jamin le constate lui-même.
Je partis huit jours après pour Binic. A la fin août, je vis
arriver sur la plage deux bicyclistes, un monsieur et une dame.
C'étaient M. Grépieux-Jamin et Mnie Crépieux-Jamin, que je ne
connaissais pas. Nos relations si amicales firent que j'accueillis
avec d'autant plus déplaisir M. Crépieux-Jamin que je le savais
médecin, — je ne sais pas de quelle faculté, — mais je sais
qu'il est médecin, et qu'alors sa présence, à propos de ma bles-
sure, pouvait m'être d'une certaine utilité. Effectivement, la
première chose qu'il fit, fut de me demander des nouvelles de ma
blessure, et il me proposa de me masser . Ce massage dura quatre
jours...
M. le Président. — Mais, cela n'a aucun rapport avec
l'affaire !
M. Tevssoxxiep.es. — Je vous demande pardon, monsieur le
Président : vous allez voir, nous arrivons à la question. . .
Pendant ces quatre jours. M. Crépieux-Jamin m'interrogea
considérablement... (Rires) (Se tournant vers le fond de la
sa Ile.) Vous verrez que la chose n'est pas risible.
M. le Président. — Mais, passez sur tous ces détails î
M. Teyssonnières. — J'ai fini, mais il me fallait bien expli-
quer comment il éfait resté quatre jours. Il n'a cessé de me
parler de mon l'apport, de celui qu'il avait à faire, des petites
notes que j'avais prises, etc. Quel fut mon étonnement lorsqu'au
bout de deux jours, il me dit : « Mais, vous savez, votre rapport
ne me convient pas du tout! » — «Comment, lui dis-je, vous
avez changé d'avis? » — « Oui, je ne trouve pas que votre rap-
port soit à la hauteur de ce que vous avez l'habitude de faire. »
— « Je le regrette. » La conversation cessa immédiatement,
mais le lendemain, elle reprit sur le même chapitre. Bref, il
resta chez moi. Le 23, au soir, à huit heures, M. Grépieux-
- 'i 3
Jamin se retournant, me posa ex abrupto cette question :
« Combien vous a rapporté votre rapport sur l'affaire Dreyfus 1 »
— « Deux cents francs. » — « Deux cents francs, dit il. cela
pourrait vous rapporter cent mille... » Je Tari (Mai. Il ne m'en a
pas dit plus long. Dans tous les cas, cela me produisit une
impression terrible.
Cent mille francs ! Deux cent mille francs ! ce serait bon pour
mes vieux jours, mais j'ai 4 fr. 50 que me rapporle ma retraite
comme conducteur des ponts et chaussées, la maison m'appar-
tient et je n'ai plus besoin de rien pour conserver ma liberté et
mon honneur.
Le lendemain, M. Crépieux- Jamin partait; mais, avant de
partir — j'ai interprété sa dernière démarche comme un repen-
tir de ce qu'il avait fait la veille — il se jeta dans mes bras,
m'embrassa avec la plus grande effusion, embrassa ma femme,
ce fut un tableau ! Et, Messieurs, ces circonstances sont dou-
loureuses à rappeler, car à peine venait-il de tourner à l'angîe
du quai que ma femme, à laquelle je disais : «Tiens, il a un
certain repentir ! » -Les femmes ont quelquefois des visions plu s
claires pour certaines choses que les hommes, — ma femme me
répondit : « Cela, ce sont des baisers de Judas. » C'était la vérité.
Immédiatement après, arrivèrent des personnes, dont je pourrai
dire les noms quand on voudra. C'étaient cinq personnes de
Binic et un pharmacien de Paris. Spontanément, je leur dis :
« Ces personnes qui viennent de partir sont venues chez moi
fouiller, scruter ; car M. Crépi eux- Jamin m'a dit ces mots :
«N'avez- vous pas le moindre doute sur votre rapport, sur vos
conclusions ? » — Certainement on ne me demandait pas encore
de revenir sur les conclusions de mon rapport; mais si j'avais
pu exprimer un doute, il parait que cela m'aurait été payé. Ma
déposition est terminée. Je n'ai absolument plus rien à dire,
mais j'ai cru que l'amitié et la profonde reconnaissance que j'ai
pour M. Trarieux doivent passer après la vérité et la justice.
(L'audience est suspendue.)
(L'audience est reprise à deux heures cinquante-cinq mi-
nutes.)
M. le Président. — M. Teyssonnières, pour résumer en trois
mots ce que vous avez dit dans votre déposition, il résulte que
vos conclusions ont été contraires à Dreyfus, et qu'à un moment
donné, on a cherché à vous faire changer vos conclusions en
vous offrant même de l'argent ?
M. Teyssonnières. — J'ai arrêté en route la phrase qui con-
tenait l'offre d'argent.
M. le Président. — C'est le résumé de votre déclaration.
Me Clemenceau. — Je crois que le témoin n"a pas dit cela.
M. le Président. — Vous a-t-on proposé de l'argent, vous
a-t-on dit que cela pourrait vous rapporter ?
M. Zola. — Mais à quel moment l'argent aurait-il été offert,
est-ce en 1894?
454 --
M. Teyssonnières, — Le ^\ août 1897.
M. Zola. — Pourquoi faire, pour un rapport gui avait été
déposé depuis 1894? Pourquoi offrait-on de l'argent i
Mc Clemenceau. — Je voudrais faire préciser ce qu'on aurait
dit au témoin. (Test en 1897 qu'on lui a commencé cette phrase
qu'il vient de rappeler, mais on ne lui aurait rien dit de plus ?
M. le Président. — Le témoiu dit qu'il a répété exacte-
ment.
M€ Clemenceau. — Le témoin peut-il, sous la foi du serment,
affirmer qu'on lui a offert de l'argent pour lui faire changer ses
conclusions, comme disait M. le Président ?
M. Teyssonnières. — Je ne puis rien ajouter à ce que j'ai
dit : <( Quelle somme avez-vous touchée pourvotre expertise ?»
— « Deux cents francs. » — « Gela pouvait vous rapportercent —
mille... ! » — il me semble que j'ai coupé le mot mille en deux...
Mais il faut voir les précédents. M. Crépieux-Jamin avait tou-
jours constaté - et j'ai ici trois lettres de lui — M. Crépieux-
Jamin avait toujours été de mon avis. Je suis obligé de dire
qu'après l'interpellation de M. Castelin, en novembre 1S96,
M. Crépieux-Jamin m'a écrit la lettre suivante : « Bravo, bra-
vissimo, vous êtes un brave homme ; s'il n'y avait sur la terre
que des hommes de cœur et de courage comme vous... » — cela
m'ennuie à dire — « la terre serait un paradis. »
Voilà, Messieurs, quelle aété l'opinion de M. Crépieux-Jamin
relativement à cette affaire ! Puis, tout d'un coup, il vient me
dire : « Votre rapport ne vaut absolument rien, votre rapport ne
convainc personne ! »
Me Clemenceau. — Le témoin peut-il, sous la foi du serment,
répondre à cette question : Lui a-t-on offert de l'argent pour
changer ses conclusions premières ?
M. Teyssonnières. — Je n'ai pas laissé finir. Mais, depuis
trois jours, on me conduisait à me faire exprimer des doutes,
car on ne pouvait pas espérer que j'allais revenir...
M° Clemenceau. — Oui ou non, lui a-t-on proposé de l'argent
pour le faire changer d'opinion ?
M. Teyssonnières. — J'ai raconté la chose sténographique-
ment et je ne peux pas dire autre chose.
Me Labori. — D'abord le témoin ne dit pas qu'on lui ait offeri
de l'argent et, comme il n'y a pas moyen d'obtenir de lui un oui
ou un non, passons à autre chose.
Est-ce que M. Crépieux-.lamin lui parlait au nom de quel-
qu'un ?
M Teyssonnières. — Non.
Me Labori. — Avait-il qualité pour lui parlerai! nom de quel-
qu'un ?
M. Teyssonnières. — Je n'en sais rien.
Me Labori. — Lui a-t-il demandé de faire quelque chose?
M. Teyssonnières. — Il ne m'a pas demandé de faire quel-
que chose. Telle qu'il me posait la phrase, il semblait m'indi-
quer que je m'étais trompé dans mon premier rapport, que mon
'.:,:,
rapport ne convainquait personne.,, enfin, il faisait des insinua-
lions qui indiquaient très bien qu'il désirait que j'exprime un
doute sur mon premier rapport.
Me Labori. — Ce M. Crépieux-Jamin, nous ne le connaissons
pas.
M. Teyssonnières. — Sous la fui du sermon!. j'aia pendant
trois ou quatre jours, été travaillé dans ce sens par M. Grépieux-
■lamin.
Me Labori. — M. Crépieux-Jamin était-il mandataire de
quelqu'un ? A-t-il agi en vertu d'un ordre ou à l'instigation de
quelqu'un :
M. Teyssonnières. — Je l'ignore.
Me Clemenceau. — Vous vous êtes laissé masser pendant
quatre jours par cet intermédiaire qui venait vous acheter?
M. le Président. — Le témoin a dit que c'était petit à petit,
pas tout d'un coup.
M. Teyssonnières. — Comme avec une vrille...
Me Clemenceau, — Je demande quel jour la vrille est entrée,
pour me servir de l'expression du témoin?
M. Teyssonnières. — Dès le premier jour.
Me Clemenceau. — J'avais raison de dire que le témoin a con-
tinué à se laisser soigner par M. Crépieux-Jamin. alors qu'il
pensait que celui-ci venait Tacheter.
M. Teyssonnières. — Je vais m'expliquer. Il est certain que.
le premier jour, il y a des insinuations auxquelles on ne l'ait pas
attention et qu'on ne peut s'expliquer, parce qu'on ne peut
s'imaginer qu'un ami vienne en traître chez vous; je n'ai pas
l'esprit si mal fait que cela. Le premier jour, ce fut une question,
le second ce furent deux, puis trois questions, mais le quatrième
jour, la question fut posée plus carrément: c'est alors qu'il
comprit qu'il n'avait qu'a s'en aller. Cela se passait à huit
heures du soir.
Me Clemenceau. — Je voudrais en sortir par un oui ou par
un non (Clameurs). Le tapage de la salle prouve que j'ai raison
de poser la question. Le témoin, sous la foi du serment, peut-
il affirmer qu'on lui a proposé de l'argent pour le faire changer
d'avis ?
M. le Président. — Le témoin vient de répondre.
Me Clémen< eau. — Je veux, monsieur le Président, que vous
posiez la question ou que vous refusiez de la poser.
M. Teyssonnières. — Je ne peux répondre ni oui, ni non :
on m'a insinué tout doucement que je pouvais avoir des doutes,
qu'il pouvait y avoir des erreurs dans mon premier rapport. Je
n'avais que le droit qu'a un expert de n'être pas de l'avis d'un
autre expert. Je ne vois pas en cela un crime. Voilà pourquoi
je n'ai pas flanqué M. Crépieux-Jamin et sa femme à la porte :
on peut n'être pas de la même opinion et rester bons amis.
M. le Président. — Arrivez au fait.
Al. Tevssoxxjkues. — Quand le 24 août, le dernier jour, il
m'a posé nettement la question : a (Juelle somme avez-vous
— 456 —
touchée pour l'expertise? » — « Deux cents francs. » — « Deux
cents francs! Cela pourrait vous rapporter cent mille... » —
(Test là que je l'ai arrêté. Je ne vais pas plus loin, je ne peux
pas vous dire autre chose.
Me Labori. — M. Crépieux-Jamin peut avoir eu toutes les
conversations qu'on voudra! Nous verrons en tous cas si on a
pu acheter tous les membres de l'Institut, les élèves de l'école
des Chartes et tous les autres témoins qui viendront à cette
barre ! {Rumeurs prolongées.)
(Se tournant vers la Cour). Je me permets de faire observer
qu'il y a quelques jours, nous étions continuellement applaudis,
cela a été blâmé; que depuis que le public est composé autre-
ment, nous ne sommes plus que blâmés; je demande clone que
la salle soit rappelée au respect des droits de la défense. Nous
sommes obligés de défendre nos droits pied à pied et à toute
minute .
M. le Président, à Me Labori. — Posez les questions.
Me Labori. — Je reviens aux écritures. Je serais désolé qu'il
ait changé d'opinion, M. Teyssonnières, car c'est avec son opi-
nion que je discuterai.
M. le Président. — Enfin!
M'' Labori. — Oui, monsieur le Président, oui... Le témoin
veut-il nous dire si l'écriture du bordereau est une écriture à
main courante, ou une écriture faite de mots rapportés?
M. Teyssonniéres. — Le bordereau est écrit sur une feuille
de papier pelure, excessivement léger ; or, pour écrire sur ce
papier avec une plume en fer, on est obligé de maintenir le
papier, de manière à ce qu'il ne glisse pas sous la main ; par
conséquent, cette position de tenir le papier entre deux doigts
pour qu'il n'aille ni à droite ni à gauche, peut avoir fait faire
des écarts qui peuvent être pris pour un déguisement. Mais ce
déguisement, dont je parle dans mon rapport, est détruit en ce
sens que je constate dans le bordereau douze forme de d diffé-
rentes; il n'y a pas de lettre P majuscule dans le bordereau ; je
trouve dix-huit lettres P majuscules de formes très variées, les
lettres r, h\ toutes les lettres sont variées: et je constate dans
les vingt-neuf pièces de comparaison, assez volumineuses, car
elles étaient d'un format assez considérable, que c'est l'habi-
tude de Técrivain de vaner considérablement la forme de ses
lettres. Et je ne m'étonne pas de la première impression ae
M. Crépieux-Jamin qui avait dit : « C'est un dissimulateur! » La
graphologie, - - et puisque je parle de graphologie, j'ai dit que
j'avais été l'ami de l'abbé Michon, de M. Yarinard père, de
M. Yarinard iils, — la graphologie, pour moi, c'est le sabre de
AI. Prud'homme !
M. le Président, à M1' Labori. — Avez-vous d'autres ques-
tions?
Me Labori. — Non, monsieur le Président, je reviens à la
même, parce que je trouve que le témoin n'y a pas répondu.
— i57 —
L'écriture da bordereau est-elle une écriture à main courante
ou faite de mots rapportés ?
M. Teysonnières. — L'écriture est faite de mois à main
courante, ainsi que dans les pièces de comparaison; chacun a
son écriture ! . . .
Me Labori. — Le bordereau a-t-il été écrit par quelqu'un
d'une main courante et naturellement, ou est il fait de mots rap-
portés sur une écriture, soit celle de l'auteur, soit celle d'un
autre?. . . Cela ne comporte pas de bien longues explications.
M. Teyssoxnières. — Chacun a son écriture à soi.
M0 Labori. — C'est entendu.
M. Teyssoxnières. — Eh bien! si je trouve que l'écriture du
bordereau m'oifre les mêmes particularités que celle des pièces
de comparaison et que je sois appuyé par des tics, des habi-
tudes, enfin, ces choses qui font la conviction de l'expert, je suis
bien obligé de dire que c'est de la même main, que les mots
soient écrits en saccades, en mots hachés... Je n'ai pas parlé de
cela dans mon rapport; vous me posez là une question que je
ne me suis pas posé moi-même : je n'ai pas dit que c'étaient
des mots découpés.
M> Labori. — Nous ne pouvons pas demander au témoin
des renseignements sur une expertise faite par un autre
expert. . .
M. Teyssonnieres. — Je n'en ai pas parlé dans mon rapport,
voilà ce que je puis dire.
Me Labori. — Voici ce que je demande au témoin : L'écriture
du bordereau est-elle une écriture naturelle et courante ou une
écriture faite de mots rapportés et calqués? C'est clair... Oui ou
non?
M. Teyssoxnières. —Je répète : je trouve dans le bordereau
les mêmes irrégularités d'écriture que je trouve sur les pièces
de comparaison. Quanta moi, je n'ai pas constaté du tout qu'il
y eût ni coupure, ni hachure, ni rien de ces choses-là.
Me Labori. — L'écriture du bordereau est-elle l'œuvre natu-
relle de la personne qui l'a écrit, quelle qu'elle soit? Voilà ma
question.
M. Teyssonnieres. — Oui.
Me Labori. — Est-ce une éGriture déguisée?
M. Teyssonnieres. — Non.
Me Labori. — Le témoin voudrait-il écouter la phrase que
voici :
Il y a des dissimulations, mais l'écrivain supposait déguiser
son écriture en employant, dans les trente lignes de cettj, missive,
toutes sortes de variétés, alors qu'il ne faisait que reproduire toutes
ces variétés dont il avait l'habitude de se servir, selon les fantaisies
du jour, de l'heure, auxquels il écrivait...
M. Teyssonnieres. — C'est ce que je dis... L'écriture varie
selon le lieu, le jour, l'heure où l'on écrit, suivant les disposi-
— i58 -
lions de L'esprit. Donc, (Haut donné que l'on écrit sur i.m papier
pelure, sur lequel on n'a pas l'habitude d'écrire, qu'on est
obligé de le tenir avec ses doigts, qu'on est obligé de prendre
des précautions, cela peut arrêter la plume, cela peut amener
des saccades, des hachures, des lettres qui semblent rappor-
tées .
M€ Libobi. — Ce qu'il peut y avoir dans l'écriture qui donne
l'impression d'une dissimulation, d'un déguisement ou d'une
incertitude, proviendrait-il, d'après le témoin, et du papier et
des circonstances dans lesquelles la missive a été écrite. Est-ce
cela que le témoin veut dire ?
M. Teyssonnières. — Oui.
M* Labori. — Par conséquent, comme conclusion, c'est l'é-
criture naturelle de l'auteur de la missive, modifiée par les cir-
constances ?
M. Teyssonmèues. — Nous sommes d'accord.
Me Labori. — Est-ce que le témoin n'a pas, à plusieurs re-
prises, montré son dossier à diverses personnes ?
M. Teyssonnières. — J'ai déjà dit que je l'avais montré à
M. Trarieux et à M. Scheurer-Kestner.
M- Labori. — Le témoin n'a-t-il pas montré également son
dossier à M. Grépieux-Jamin, au docteur Bois et à Mme Gré-
pieux- Ja min '!
M. Teyssoxnières. — J'ai montré à M. Grépieux-Jamin, le
19 juillet, une partie de mes observations, de mes calques, parce
qu'avant de les transcrire, je suis obligé de le faire pour
rn'exercer la main. Je lui ai montré ce qui faisait ma démons-
tration, convaincu que j'avais affaire à un homme dont les dé-
clarations étaient formelles. Je les lui ai donc montrées.
M< Labori. — Est-ce que M. Teyssonnières a restitué son
dossier au ministère ?
M. Teyssoxxières. — Non.
M1' Labori. — L'a-t-il encore ?
M, Teyssonnières. — Oui.
Me Labori. — Bien. Est-ce que M. Teyssonnières n'a pas été
prié de ne plus revenir au ministère après la publication faite,
par le Malin, du bordereau, le 10 novembre 1890 ?
M. Teyssonnières- — Je n'ai jamais été au ministère qu'une
seule fois. . . Je regrette encore d'être obligé de parler de ce petit
incident. C'est trois jours après la condamnation de Dreyfus,
qu'ayant eu l'occasion, dans l'affaire fameuse des faux-poin-
çons"; de passer onze jours à l'audience, avec M. Romanet, qui
était le secrétaire de la Présidence, je fus le trouver et je lui
racontai les mesures graves qui avaient été prises à mon égard,
celle de ma radiation du tableau des experts, et je lui deman-
dai s'il n'y aurait pas possibilité de m'accorder une compensa-
tion quelconque. Il me renvoya au ministère de la guerre. Je
hs passer ma carte à M. le Ministre de la guerre qui me lit ré-
pondre par l'huissier de m 'adresser au général Rau. Je fus
reçu par le général Rau et dès que j'eus dit : «Je suis M. Teys-
— ',.7.1 —
sonnières, l'expert de l'affaire Dreyfus», M* le généralUau
me menaça de me faire arrêter.
C'est la seule fois que je suis allé au ministère
Me Labour — Le témoin sait-il par qui le bordereau ou son
fac-similé a été communiqué au journal le Malin le 10 novem-
bre 18! »r>?
M Teyssonnières — Je n'en sais rien.
Me Clemenceau. — Le témoin a dit tout à l'heure qu'il avait
communiqué son dossier, son expertise, à diverses personnes...
Me Teyssonnières. — Oh ! entendons-nous, mon expertise î
M° Clemenceau. — Attendez, je n'ai pas terminé ma phrase.
Je veux dire : le témoin a reconnu avoir communiqué certaines
parties de son dossier à certaines personnes. Je lui demande
alors : n'a-t-il pas communiqué son dossier d'une façon com-
plète à une personne et n'a-t-il pas expliqué son expertise à
ladite personne ?
M. Teyssonnières.— Oui, h M. Trarieux, à M. Scheurer-
Kestner et à M. Grépieux-Jamin.
Me Clemenceau. — Et le témoin a hien expliqué à M. Tra-
rieux toutes les raisons qui l'avaient conduit à une conclusion
déterminée ?
M. Teyssûnnières. — Oui.
Me Clemenceau. — Est ce que M. Trarieux a été convaincu ?
M. Teyssonnières. — La première fois, oui ; mais je n'avais
pas mon dossier, je ne lui ai donné que des explications ver-
bales.
M. le Président. — A quelle époque cela se passait-il ?
M. Teyssonnlères. — Deux mois après que M. Trarieux eut
quitté le ministère de la justice... je crois que c'est au mois
d'avril que le ministère a été changé.
M. le Président. — Ce serait par conséquent au mois d
juin?
M. Teyssonnières. — Je parle de 1895, je ne me rappelle
plus bien les dates.
Me Clemenceau. — En sorte que le témoin dit ceci : M. Tra-
rieux a été convaincu la première fois, lorsque M. Teysson-
nières n'avait pas son dossier; et la seconde fois, quand il lui a
montré son dossier, sa faeon de procéder, M. Trarieux a cessé
d'être convaincu?
M. Teyssonnières. — Oui.
Me Clemenceau. — Autre chose : Je n'ai pas bien compris ce
que le témoin a dit au sujet de sa radiation du tableau des
experts au Tribunal de la Seine. Le témoin nous a dit qu'il
était expert au Tribunal lorsqu'il a fait son expertise. Combien
de temps après, a-t-il été rayé ?
M. Teyssonnières. — Une dizaine de jours après le dépôt de
mon rapport. Le dépôt du rapport est du 29, c'est le 17 octobre
que j'ai été radié, cela fait donc quinze jours.
Me Clemenceau". — Le témoin nous a dit que, comme motif
de radiation., on l'avait accusé d'avoir volé de l'argent.
— 160 -
M. Teyssonnières. — Non. J'ai été accusé d'avoir fait chan-
ter un client dans une expertise où j'avais été commis.
Me Clemenceau. — Comment le témoin a-t-il su cela ? Est-ce
que ce fut directement par le président du Tribunal ?
M. Teyssonnières. — C'est par l'organe de M. Descubes, car
je n'ai jamais vu directement le Ministre de la justice. Etant
fonctionnaire, je n'avais pas à aller trouver le Ministre de la
justice pour me plaindre d'un magistrat; j'ai envoyé M. Des-
cubes, et M. Descubes m'a rapporté que j'étais accusé d'avoir
voulu faire chanter un client — je me sers de l'expression vou-
lue — pour une somme de deux mille francs. J'ai produit alors
un mémoire dans lequel j'ai rappelé les faits. Ce mémoire a
été — c'est ce que M. Descubes m'a raconté, et c'est ce que
M. Trarieux m'a dit lui-même — ce mémoire a été remis à
M. le Président, et, une enquête ayant été faite, le juge
d'instruction a dit: « Non seulement M. Teyssonnières n'a
pas voulu faire chanter le client, mais il a même déposé son
rapport sans demander une provision. » Voilà pourquoi, dépo-
sant son rapport, qui n'était pas favorable à MM. Halphen-
Dauphin, ces messieurs ont refusé de verser une provision, et
plutôt que de prendre un exécutoire et de les poursuivre, j'ai
préféré perdre une somme de six cents francs.
Me Clemenceau. — lie témoin vient de parler d'un juge d'ins-
truction. Esï-ce qu'il y a eu une instruction ?
M. Teyssonnières. — Dans toutes les enquêtes, il va un juge
d'instruction commis.
Me Clemenceau. — Mais y a-t-il eu un juge d'instruction
commis dans l'affaire de M. Teyssonnières?
M. Teyssonnières. — Non.
M'' Clemenceau. — Est-ce que le témoin n'a pas fait insister
auprès de M. le Président Baudouin pour se faire réintégrer sur
la liste des experts ?
M. Teyssonnières. — Oui.
Me Clemenceau. — Est-ce que M. le Président Baudouin a
consenti ?
M. Teyssonnièues. — Je n'en sais rien. J'ai fait une démar-
che auprès d'un de mes amis, qui est conseiller à la Cour de
cassation ; il m'a répondu : « Je ne crois pas devoir faire la dé-
marche. » Cela me semblait indiquer qu'il avait déjà fait une
démarche infructueuse.
Me Clemenceau. — Est-ce que le témoin a une opinion sur le
motif quia décidé M. le Président Baudouin à prononcer sa
radiation ?
Me Teyssonnières. — Aucune, j'ai cherché pendant six mois,
et je n'ai pas trouvé.
Me Clemenceau. — Le témoin nous a dit qu'il avait été porté
•ensuite sur la liste des experts près la Cour d'appel de Paris.
Dans quelles conditions cela a-t il eu lieu 1
M. Teyssonnières. — Comme M. le premier Président de la
Cour d'appel était dans les meilleures intentions à mon égard,
- 461 —
je me rendis chez lui pour lui rendre visite. Il me fit répondre
par son domestique : « C'est bien, je sais ce que c'est. » Plein
de confiance dans ces paroles, je partis pour Binic, et le lende-
main je reçus ma convocation pour venir prêter mon serment à
la Cour.
Me Clemenceau. — Le témoin n'avait-il pas dit que c'était
sur la demande de M. Trarieux que M. le premier Président
avait consenti à l'inscrire ?
M. Teyssonnières. — Je l'ai dit. J'ai conservé à M. Trarieux
la plus grande reconnaissance, parce que c'est un homme qui
recherche la justice et qui la veut. Je lui rends cet hommage
public ; ma reconnaissance, quoi qu'il arrive, sera aussi longue
que mes jours.
Me Clemenceau. — Le témoin a dit, mais je tiens à ce qu'il
le répète, que, depuis qu'il est inscrit comme expert à la Cour
de Paris, il n*a jamais été commis dans aucune affaire ?
MQ Teyssonnières. — Dans aucune.
Me Labori. — Je crois, monsieur le Président, qu'il serait
utile que vous voulussiez bien appeler M. Trarieux ?
M. le Président, — Il me semble que ce n'est guère néces-
saire. Gela n'a pas d'importance.
Me Labori. — C'est M. Trarieux lui-même qui m'a dit qu'il
désirait être confronté avec le témoin.
M. le Président. — Enfin, si vous y tenez, nous allons
faire revenir M. Trarieux.
AIe Clemenceau. — Je voudrais encore poser une question
au témoin : Ne s'est-il pas produit un incident particulier, à
propos d'un dossier qui aurait été trouvé chez le témoin alors
qu'il ne s'y attendait pas ?
M. le Président, au témoin. — Est-ce exact?
M. Teyssonnières. — C'est vrai.
Mc Clemenceau. - Le témoin veut-il nous conter l'histoire
dont il s'agit.
M. Teyssonnières. — Je vais vous la dire. Néanmoins, il est
dur pour nous d'être obligés de dire ces choses-là, car nous ne
sommes véritablement plus des témoins, mais des accusés.
Enfin! je répondrai à toutes vos questions.
(M. Trarieux s'avance à la barre.)
M. le Président, à M* Labori. — Voici M. Trarieux. Quelles
sont les questions que vous avez à lui poser ?
m
CONFRONTATION
de M. Trarieux avec M. Teyssonnières.
Me Labori. — Je voudrais que M. Trarieux s'explique aussi
complètement que possible sur les relations qu'il a eues avec
M. Teyssonnières, sur l'heure où sa conviction est née. et
qu'il nous dise dans quelle circonstance elle est née.
M. Trarieux. — Vous vous rappelez, Messieurs, que, clans
ma déposition, je me suis borné à dire que le hasard des circons-
tances avait mis dans mes mains une des enquêtes, et qu'elle
m'avait permis de faire certaines constatations dont je vous ai
rendu compte. Je n'avais pas précisé, je n'avais pas cru utile de
préciser à ce moment les circonstances de cette communication ;
mais, puisque je suis invité à le faire, voici, dans le détail et
très exactement, ce qui s'est passé :
Pendant le cours de 1895, sans que je puisse, du reste, préci-
ser exactement les dates, lorsque j'avais l'honneur d'être Mi-
nistre de la justice, je reçus un jour la visite d'un membre de
la Chambre des députés, M. le député Descubes, du départe-
ment de la Gorrèze, qui me demanda si je consentirais à rece-
voir ia visite de M. Teyssonnières qui avait à se plaindre d'une
injustice dont il se croyait victime et qui venait d'être rayé du
tableau des experts du Tribunal civil de la Seine.
Je consentis d'autant plus volontiers à adhérer à cette de-
mande que le nom de M. Teyssonnières n'était pas inconnu de
moi, qu'il est d'origine bordelaise, et que j'ai l'honneur de re-
présenter le département de la Gironde. Je reçus M. Teysson-
nières, et M. Teyssonnières m'exposa sa situation.
Je crois que, dans son propre intérêt, il vaut mieux que j'ex-
plique les faits, car si je ne les expliquais pas, ou pourrait leur
donner peut-être une plus grande gravité qu'ils n'en présentent
en réalité.
M. Teyssonnières m'expliqua qu'il craignait que la mesure
prise* à son égard n'eût été provoquée par les intrigues d'un
magistrat Israélite, et qu'elle avait très probablement pour but
de discréditer un des experts du procès Dreyfus.
Je ne pouvais croire à la réalité de ces inquiétudes: mais
enfin, je dus me renseigner et je priai M. le Président du Tri-
bunal civil de venir m'expliquer les causes exactes de la me-
sure qu'il avait dû prendre, et voici les explications qui me
furent données par ce magistrat.
Il m'expliqua que M. Teyssonnières, clans une expertise
dont il avait été chargé, avait commis une irrégularité, une
incorrection : il avait sollicité, de l'une des parties en cause
une provision, c'est-à-dire la remise d'une somme d'argent
dont le chiffre était assez élevé, si je ne me trompe, une somme
de deux mille francs...... je crois bien que c'est le chiffre exact,
ansqii3 j e puisse l'affirmer.
5
— m —
M. Teyssonnières, — C'est parfaitement exact.
M. Trarieux. — ... Gela, dans une expertise qui n'était pas
encore commencée.
Je ne pouvais évidemment blâmer la mesure prise, et, quand
le magistrat m'expliqua qu'il voulait faire un exemple, faire
cesser un abus qui s'est trop souvent produit parmi MM. les
experts-comptables au Tribunal civil, je ne pus qu'approuver et
je n'eus pas à insister auprès de lui pour le faire revenir sur
cette mesure.
Mais, en même temps que je l'approuvais, je me permis de
lui faire observer qu'en définitive, il était notoire que d'autres
experts, en diverses circonstances, avaient commis la même
irrégularité, que c'était peut-être frapper d'une manière bien
sévère, car M. Teyssonnières allait être atteint dans tout son
avenir et qu'en outre, la mesure prise pouvait avoir des consé-
quences d'une certaine gravité, celles que j'indiquais tout à
l'heure, et je lui demandai sïl verrait un inconvénient à ce que,
dans une certaine mesure, je m'intéresse à lui.
M. le Président du tribunal ne l'en crut pas indigne, et c'est
ainsi que je priai M. le Premier Président de la Cour
d'appel de venir me voir. Je lui communiquai les faits et je Lui
demandai s'il verrait un inconvénient à accepter M. Teysson-
nières sur la liste des experts de la Cour où le rôle des experts
est beaucoup moins important qu'au tribunal. M. le Premier
Président accepta et M. Teyssonnières fut inscrit k partir de
cette date — je ne sais pasVil y figure encore — au tableau
des experts de la Cour d'appel.
M. Teyssonnières vit là un service rendu. Je croyais n'avoir
accompli qu'un acte de bonne administration et d'équitable
justice ; mais enfin il me fut d'une extrême reconnaissance. Il
m'a témoigné sa gratitude en plus d'une occasion; il est venu
me la témoigner à domicile et j'ai reçu plusieurs fois ses visites
dans le courant de l'année 1896, après ma sortie du ministère
de la justice. (A M. Teyssonnières.) Elles ont été rares,
il est vrai; vous êtes peut-être venu en J896 trois ou quatre
fois; je ne .-rois pas que vous soyez venu plus souvent.
Dans ces diverses visites, il fut fait allusion à l'affaire Drey-
fus, et M. Teyssonnières m'affirma, avec une très grande con-
viction, que M. Dreyfus devait être coupable.
Je l'écoutai sans discuter avec lui, je n'en avais pas du reste,
à cette époque, les éléments, car si vous vous le rappelez, Mes-
sieurs, j'ai eu l'occasion de vous dire que ce n'est guère que
vers la fin de Tannée 189(3, lorsque Y Eclair fit publier son article
•du 15 septembre, qu'une première inquiétude sérieuse entra dans
mon esprit, Lorsque je vis affirmer que des pièces secrètes
avaient été communiquées au Conseil de guerre, hors de la
présence de l'accusé et de son défenseur.
J'ai eu l'occasion de vous dire que ce jour-là mon esprit fut
rempli d'inquiétude ; c'était la violation des droits les plus
manifestes ! Mais je n'avais pas encore toutes les preuves utiles
- m --
qui pouvaient me permettre et qui m'ont permis plus tard d'af-
firmer la conviction que j'ai apportée à la barre, lorsque j'ai
déposé devant vous.
J'écoutais donc M. Teyssonnières, qui visiblement voulait
me convaincre à mon tour, mais qui ne m'apportait pas de
démonstrations convaincantes .
J'en étais là, lorsque le 2 janvier 1897 — je puis ici préciser
la date — M. Teyssonnières m'écrivit une lettre, une lettre que
je désirerais lire à MM. les jurés, si M. le Président voulait,
usant de son pouvoir discrétionnaire, me le permettre...
M. le Président. — Ce n'est pas possible, vous pouvez en
dire le sens.
M. Teyssonnières. — Je la sais par cœur.
M. Trarieux. — Je vais donc analyser la lettre; je crois qu'il
vaut mieux que je conserve la parole, car M. le Président ne
souffrirait pas que je fusse interrompu par M. Teyssonnières.
Si ce que je vais dire, en analysant cette lettre, n'était pas
exact, Me Teyssonnières voudrait bien le rectifier.
Dans cette lettre, M. Teyssonnières me renouvelait, en termes
chaleureux, sa reconnaissance pour le service que je lui avais
rendu et M. Teyssonnières ajoutait : « Il n'est qu'une chose que
je regrette, c'est que vous ne paraissiez pas convaincu de la
culpabilité cle Dreyfus. Cependant, vous avez été Ministre de
la justice, vous aviez tous les moyens de vous enquérir et de
vous faire une opinion ; du reste, les expertises ne sont plus
un mystère, elles ont été publiées, elles appartiennent à la
publicité, je voudrais bien que vous puissiez aller au fond des
choses. »
Ce n'était pas la proposition formelle de me soumettre les
documents qu'il pouvait avoir en mains; mais, enfin, c'était
l'équivalent de cette proposition, et pour qui lisait entre les
lignes, c'était évidemment l'offre indirecte de la part de M.
Teyssonnières de mettre à ma disposition les documents
dont il pouvait disposer et qui pouvaient être de nature à
m'éclairer.
Je n'usai cependant pas de cette offre indirecte pour immé-
diatement demander à M. Teyssonnières ces communications.
11 s*écouia encore un certain temps. Ce n'est, en effet, que dans
le courant de la même année 1897 que ces communications
m'ont clé faites et, comme tout à l'heure on m'a dit que sur
ce point M. Teyssonnières aurait rectifié ma déposition, je
tiens à lui faire remarquer qu'il se trompe et qu'il n'y a pas
de rectification à y apporter. Ma déposition première est par-
faitement exacte, et sur tous ces points.
J'ai dit comment, en 1895. j'avais eu quelques premières
communications qui m'avaient troublé ; j'ai dit comment, en
189(5, le 15 septembre, lapublicationdu journal l'Eclair m'avait
troublé, et j'ai dit que plus tard, le hasard des circonstances
avait mis dans mes mains une expertise. Ce hasard des cir-
constances, c'était M. Teyssonnicres qui, au mois de juin 1897 — ,
— 465 —
je n'avais pas indiqué la date précise, mais je la précise au-
jourd'hui et je suis d'accord avec lui— ,c'étaitM. Teyssonnières
qui, au mois de juin 1897, me fit donner cette expertise. Je
l'examinai avec lui très attentivement.
Outre que la démonstration de M. Teyssonnières semblait
reposer sur la similitude qui existait entre un certain nombre
de lettres empruntées au bordereau et empruntées aux pièces
de comparaison, il avait fait des relevés photographiques de
ces lettres ; c'était la lettre u, c'étaient d'autres lettres...
M. Teyssonnières. — C'était des calques sur gélatine.
M. Trarieux. — C'est possible, j'ai pu m'y tromper, cela
avait l'apparence de la photographie ; c'étaient des calques, si
vous voulez... C'étaient des calques dont M. Teyssonnières m'af-
firmait l'authenticité .
Je ne disconviens pas que le travail me parut très ingénieux ;
je ne dis pas que je n'en eusse pas été sur le moment assez
frappé. Mais, après avoir pris connaissance de tous les détails,
je pris les pièces dans leur ensemble, j'examinai, et c'est alors
que je fus frappé, comme j'ai eu l'honneur de le dire dans ma
déposition première, des dissemblances dans l'ensemble, dans
la physionomie générale de l'écriture, dissemblances aussi
dans des détails qui avaient leur importance.
Quant à la physionomie générale de l'écriture, je fus notam-
ment frappé de ceci : l'écriture du bordereau est une écriture
assez peu lisible, l'écriture de Dreyfus est une écriture très
nette et très lisible.
Quant aux détails, je me rappelle notamment ceci : je relevai
un mot dans le bordereau, le mot adresse... c'est peut-être M.
Teyssonnières lui-même qui me l'a signalé ?
M. Teyssonnières. — Non, je n'ai pas relevé le mot adresse
dans mon rapport.
M. Trarieux. — Alors, c'est moi qui l'ai relevé; enfin, c'est
l'un de nous... Dans le mot adresse, il y a deux s. Dans le
bordereau, ces d^ux s sont ainsi tracés : le premier s est un
petit .s, le second s est un s allemand, c'est-à-dire un .s en forme
d'/\ Retrouvant le même mot dans les écritures de Dreyfus, je
vis à l'inverse le mot adresse écrit d'abord avec un .s- allemand,
c'est-à-dire une sorte d'/" comme première lettre et un petit s
comme seconde lettre. Je dis alors : Voilà une écriture qui n'est
pas la même !
M. Teyssonnières me répondit : « Oh ! mais, c'est que sur
l'ensemble, le traître. — car dans son indignation, c'est bien
ainsi qu'il appelait tout à l'heure Dreyfus, — le traître a évidem-
ment voulu dissimuler ses habitudes, il avait l'habitude d'user
d'un 5 alphabétique et d'un s allemand ensuite; dans la cir-
constance, il a fait passer Y s allemand avant le petit s. Toutes
ces dissimulations — me dit-il — sont des dissimulations volon-
taires...
Eh bien! c'est sur ce point que la dissimulation volontaire, je
l'affirme, me parut détruire l'expertise tout entière. Je ne le
— 466 —
dis pas à M. ïeyssonnières, car enfin ! il voulait me convaincre,
mais je n'étais pas tenu de le convaincre. Je ne voulus pas dis-
cuter avec lui. Je gardai pour moi mes impressions, qui étaient
vives et qui se sont confirmées plus tard par tout ce qui m'est
venu ensuite.
M. Teysssonnières s'appuyait sur ce que le capitaine Dreyfus
avait voulu qu'il y ait des dissemblances entre le bordereau
et sa propre écriture. Je ne sais si tout ce que j'ai dit à cet égard
dans ma première déposition, MM. les membres du jury l'ont
très bien retenu ; mais je suis beaucoup plus touché par des
dissemblances qui ne pouvaient pas s'expliquer, que je ne fus
frappé des quelques similitudes, des quelques points de contact
qui pouvaient exister entre les écritures.
Voilà, Messieurs, comment ma conviction s'est faite sur ce
premier point. Ce ne fut peut-être pas tout, et il est ici, puisque
je dui^ toute la vérité à la justice, un détail qui a aussi son im-
portance ; je demandai à M. Teyssonnières :« Avez-vous été
d'accord avec vos collègues de l'expertise sur tous ces points ?
On dit que deux experts ont été contre, que trois experts ont été
pour. Cette majorité est-elle bien compacte, est-elle bien unie,
est-ce par les mêmes raisons de décider qu'elle arrive à la même
conclusion? >; M. Teyssonnières me répondit: «Non, nos métho-
des n'ont pas été les mêmes ; je vous donne mon procédé per-
sonnel. Quant à mes collègues, M. Gharavay a été moins affir-
matif. » Je ne me rappelle plus beaucoup, du reste, les détails
qu'il m'a fournis sur cette expertise : « Quant à M. Bertillon —
me dil-il — il aurait tout perdu ; M. Bertillon a fait devant le
Conseil une déposition absolument incompréhensible, et si je
n'avais pas été là — ajoutait M. Teysonnières — il eût été abso-
lument impossible de condamner. »
Je ne suis pas très surpris de l'appréciation de M. Teyson-
nières, après avoir entendu M. Bertillon à cette audience. Je
comprends . . .
M. Teysoxxikres. — Je n'ai pas entendu M. Bertillon.
M. Trarieux. — Mais moi, je l'ai entendu, et je crois que
vous auriez été dans un bien grand embarras pour le com-
prendre ; tous ceux qui l'ont écouté ont fait de très grands ef-
forts; et, malgré toute la bonne volonté qu'il y a mise, il a été
difficile à M. Bertillon de faire accepter ses démonstrations au
moyen de ce schéma extraordinaire qui a été placé sous vos
yeux. C'a été l'opinion de M. Teyssonnières. Il m'a formellement
dit que la déposition de son collègue au Conseil de guerre, non
seulement ne reposait sur aucun de ses éléments de démonstra-
tion personnels, mais reposait sur des procédés de démonstration,
qui étaient tellement extraordinaires qu'ils auraient certaine-
ment compromis le résultat de l'affaire, si l'expertise de M. Tey-
sonnières n'avait pas figuré au procès à côté de celle de M, Ber-
tillon.
Voilà, Messieurs, tout ce qui s'est passé entre nous au mois
de juin 1897.
— 167 —
Et maintenant, si vous voulez me permettre (rajouter un
mot, je vais compléter ma déposition. Gomme je savais que
M. Scheurer-Kestner, qui est mon voisin au Sénat, et avec qui
j'ai causé souvent de cette affaire, comme je savais que M. Scheu-
rer-Kestner était à la poursuite de la vérité, j'eus la pem
comme élément de contrôle, de faire passer sous ses yeux ces
expertises qu'on venait de me montrer, et je demandai à M. Teys-
sonnières s'il pourrait fournir à mon collègue la même démons-
tration que celle qu'il m'avait faite à moi-même. M. Teysonnières
voulut bien accepter; il prit rendez-vous avec M. Scheurer-
Kestner. Je tins, je dois le dire, à rester étranger à leur entre-
vue, pour ne pas influencer par ma présence les impressions
que pourrait recevoir mon collègue. Je crois que M. Scheurer-
Kestner a reçu à deux reprises différentes M. Teyssonnières.
M. Scheurer-Kestner, la première fois, m'a-t-il dit, si j'ai
bonne souvenance, fut assez impressionné des démonstrations
de détail que lui apportait M. Teyssonnières; puis, la seconde
fois, son impression fut définitivement fixée, mais en sens in-
verse. Les dissemblances le frappèrent, comme elles m'avaient
frappé moi-même. De telle sorte qu'il ne put pas admettre que
M. Teyssonnières eut fait dans ce procès, comme il l'avait pré-
tendu, la lumière et eût apporté la certitude. C'est tout au moins
ce que m'a dit M. Scheurer-Kestner.
Voilà, Messieurs, tous mes rapports avec M. Teyssonnières,
en ce qui concerne la communication de ses expertises! Cepen-
dant, Messieurs, il me reste encore à indiquer à MM. les
jurés un autre détail qui peut avoir son importance, quoiqu'il
soit d'une extrême obscurité.
A quelque temps de là — c'était au mois de juillet, je crois,
quelque temps après cette communication de l'expertise —
M. Teyssonnières vint me voir de nouveau; il me paraissait
extrêmement troublé, et il me fit cette communication tout à
fait étrange : il me dit que sa cuisinière ou sa femme de cham-
bre, enfin une femme à son service avait trouvé. . .
M. Teyssonnières. — Voulez-vous me permettre de dire ce que
je vous ai dit à ce moment-là?...
M. le Président. — N'interrompez pas ! laissez M. Trarieux
s'expliquer, vous parlerez après.
M. Trarieux, au lémo in. —Il vaut peut-être mieux que je
continue ma déposition ; vous me rectifierez sïl y a lieu.
Vous m'avez dit qu'une femme à votre service avait trouvé,
derrière la porto do votre appartement, le dossier Dreyfus, que
vous ne saviez pas comment expliquer un pareil dépôt dans
votre demeure. « Le dossier Dreyfus, dis-je, quel dossier'/ In
dossier qui devrait être au ministère de la guerre ? >» Je ne
fus pas moins stupéfait que M. Teyssonnières. Je me deman-
dais si la chose était possible. Mais M. Teyssonnières insista,
et insista de telle façon, et en termes tellement sérieux, que je
finis par me demander si ce n'était pas vrai. Alors il me dit :
- 468 —
« D'où cela peut-il venir? c'est de la main des juifs, de la main
des partisans de Dreyfus qui veulent me compromettre. »
Je lui répondis : « Ce sont peut-être aussi d'autres mains;
car, enfin, il ne faut pas témérairement conclure, vous n'en sa-
vez rien. » Enfin, c'est quelqu'un, dans tous les cas, qui avait
intérêt à se débarrasser de ce dossier, c'est incontestable. Si ce
dossier avait été apporté chez M. Teyssonnières, c'est qu'il em-
barrassait quelqu'un qui voulait le mettre en d'autres mains,
ou peut-être y avait-il dans cette communication une intention
cachée qui m'échappe. Je me bornais à dire à M. Teyssonnières :
« Ce qu'il y aurait à faire, c'est de ramener ce dossier à son gîte
naturel, ou, si vous croyez ne pouvoir le faire, si vous craignez
d'être compromis, c'est de le mettre en lieu sûr jusqu'à ce que
vous ayiez découvert la personne qui a fait chez vous cette
étrange communication, et jusqu'à ce que vous puissiez la si-
gnaler à la justice. »
M. Teyssonnières me dit : « En effet, je crois que c'est là ce
qu'il y a de plus sage à faire. »
Est-ce le même jour ou plus tard? Je n'en sais rien ; mais M.
Teyssonnières me fit une communication qui me parut encore
très inquiétante, pour lui, bien entendu, je ne dis pas contre
lui... Il me raconta qu'il avait eu l'occasion d'aller dans les bu-
reaux de la guerre pour demander je ne sais quel renseigne-
ment, et qu'il y avait été très mal reçu, et que même, l'officier
auquel il s'adressa lui dit qu'il s'étonnait que M. Teyssonnières
osât se représenter dans les bureaux de la guerre. M. Teysson-
nières ne s'expliquait pas une pareille attitude vis-à-vis dïm
expert qui avait, dans le procès Dreyfus, rempli son devoir de
telle sorte qu'il avait reçu les félicitations de l'Etat-major après
la condamnation.
Je ne me l'expliquai pas davantage; je livre le fait aux inter-
prétations. Peut-être, depuis cette époque, M. Teyssonnières
est-il mieux renseigné que je ne puis l'être moi-même à cette
heure? car je ne l'ai plus revu depuis; je n'eus plus l'occasion,
en effet, de recevoir les visites de M. Teyssonnières depuis cette
époque.
M. Teyssonnières. — Depuis le 19 juin 1897.
M. Trabieux. — Depuis le 19 juin 1897. Cependant, Mes-
sieurs, j'ai voulu le voir, et je dois, c'est par là que se termine-
iont mes explications, je dois dire pourquoi et dans quelles cir-
constance.
Au mois de novembre dernier, au moment où cette affaire a
pris naissance, ou un peu plus tard, — c'est peut-être au mois
de décembre, au moment où une grande agitation existait déjà
dans les esprits, — on est venu me dire que M. Teyssonnières
était soupçonné, dans les régions gouvernementales, d'avoir
communiqué au Malin le bordereau dont le Matin a donné le
fac-similé en novembre 1896. Cette affirmation m'a été faite
par plusieurs personnes touchant de très près au ministère.
Je crus le fait assez grave, Messieurs, pour que M. Teysson-
— 409 —
niéres en fût informé; pour M. Teyssonnières d'abord, pour la
vérité ensuite, si M. Teyssonnière avait quelque chose à dire.
Seulement, je crus devoir agir avec une certaine circonspection,
parce qu'enfin!... M. Teyssonnières me permettra de le dire, jus-
que-là, mi conviction avait été entière; mais je commençai à
être un peu préoccupé. J'y mis certaines précautions; il me les
pardonnera si elles étaient injustes. Ce n'est pas à lui que j'écri-
vis directement; j'écrivis à M. Descabes, à celui qui, à l'origine,
avait été l'intermédiaire entre nous lorsque ce député était venu
me demander de recevoir M. Teyssonnières.
J'écrivis donc à M. Descubes et je lui dis les rumeurs qui
circulaient et qui pouvaient devenir très inquiétantes pour
M. Teyssonnières, si elles entraient dans la publicité; je lui dis
que j'étais tout disposé à recevoir M. Teyssonnières si celui-ci
croyait avoir des justifications à fournir, justifications que je
me serais chargé volontiers moi-même d'apporter au gouverne-
ment pour écarter ses soupçons. J'ajoutai que je serais même
bien aise que M. Descubes voulût bien, à l'avenir, assistera
l'entretien que je me proposais d'avoir avec M. Teyssonnières.
M. Descubes me répondit le 26 janvier qu'il comprenait l'im-
portance de cette communication, qu'il allait s'empresser
d'écrire à M. Teyssonnières, qu'il espérait bien que Al. Teysson-
nières s'empresserait d'accourir, que lui-même probablement
raccompagnerait à mon cabinet. Depuis cette époque (26 jan-
vier), je n'ai plus reçu aucune nouvelle, ni de M. Descubes, ni
de M. Teyssonnières.
Voilà, Messieurs, le très exact récit des faits, en ce qui con-
cerne mes relations avec M. Teyssonnières.
M. le Président. — Monsieur Teyssonnières, avez-vous à
présenter des observations ?
M. Teyssonnières. — Oui, monsieur le Président.
Voici l'histoire exacte de ce que M. Trarieux a appelé le dos-
s ier. On nous avait assigné, le 29 novembre, à dix heures du
matin, pour déposer nos rapports. Nous ignorions complète-
ment quelles pouvaient être les opinions personnelles de cha-
cun, attendu que M. le Préfet de police nous avait priés, et
nous avait même fait promettre, sur notre honneur, que nous
ne communiquerions aucune impression.
Je me rendis à l'heure exacte (dix heures) à la Préfecture de
police pour déposer mon rapport : je ne trouvai aucun de mes
confrères. J'appris, lorsque j'entrai, qu'il y en avait un qui avait
déposé son rapport le samedi et qu'un autre venait de le déposer
il y avait une demi-heure. 11 y a eu des scènes qui m'ont été
répétées. — On parut très étonné de ma conclusion aussi
ferme. Je portais ma serviette, dans laquelle il y avait mon
rapport et les photographies des documents qui nous avaient
servi pour travailler, attendu que tous les jours, à dix ou onze
heures du matin, nous venions à la Préfecture de police contrô-
ler sur le bordereau original le travail que nous avions pu faire
au moyen des photographies.
— £70 —
.l'avais donc là-dedans les photographies numérotées par
Ligne, numérotées par pièce, avec les indications que nous
avons l'habitude de souligner pour que les recherches soient
plus faciles. Je sortis donc mon rapport; on s'empressa; il y
avait sept ou huit personnes dans le bureau de M. Puybaraud.
et je déposai ma serviette sur la table à côté, table que je vois
encore. Une fois qu'on eut connaissance de mon rapport, je
repris ma serviette et je rentrai chez moi.
Comme, dans cette serviette, il n'y avait absolument pas
d'autres pièces que celles que j'avais emportées à la Préfecture
de police, je remis la serviette à sa place, et, n'en ayant plus
besoin que quinze jours après, j'y mis d'autres pièces, et... dans
mon portefeuille, il n'y avait absolument rien ! !
J'avais déposé ou j'étais censé avoir déposé — car c'est là ce
que je ne puis me rappeler dans ce moment d'émotion et il y
avait de quoi ! — je ne puis me rappeler si j'ai déposé ces photo-
graphies à côté de mon rapport, si j'ai déposé mes photographies
autre part; bref, j'ai toujours cru les avoir réellement déposées,
et en voici la raison : c'est qu'en comparaissant devant le
Conseil de guerre, j'indiquais, sur certaines pièces, trois points
de repère, de façon à placer mes calques bien exactement dans
la position qui convenait le mieux pour me faire comprendre.
Or, quand je faisais ma déposition, je voyais que les mem-
bres du Conseil de guerre suivaient avec attention ce que je
faisais; j'étais donc persuadé que mes pièces étaient bien celles
que j'avais déposées.
Lorsque le 16 novembre, un lundi, jour de réception chez
Mme Teyssonnières, à cinq heures du soir, je prends mon cha-
peau pour aller faire une course et je trouve..., non pas derrière
la porte, mais bien sur ma table, sur ma table qui est dans le
vestibule..., un paquet ficelé dans un journal avec une ficelle
rose; je vois : « Monsieur Teyssonnières »; je prends ce pa-
quet et, comme il faisait nuit ou presque nuit, je vais près de la
fenêtre et je médis : « Qu'est- ce que cela, des photographies?... »
J'allais abandonner le paquet et dire : « Je le verrai tout à
l'heure », quand la curiosité lit que je l'ouvris et j'y retrouvais
toutes les photographies qui avaient servi à mon rapport!
Cela n'a aucune importance, car j'ai demandé aux membres
du Conseil de guerre comment il se faisait qu'ils avaient pu
suivre mon rapport sans les pièces; alors, on m'a expliqué
qu'on avait suivi de point en point toutes mes indications et
que cela n'avait fait aucune difficulté, qu'on n'avait pas réclamé
les pièces parce que cela n'avait aucune importance. Voilà ce
qu'on m'a répondu. Cela me troublait énormément.
Grâce à la très grande reconnaissance que je devais à M. Tra-
rieux, —je l'ai toujours pris pour un homme d'excellent con-
seil, comme un homme tout à fait dévoué aux petites choses
que je pouvais lui demander — c'est à lui que j'ai fait cette
première confidence.
Comme il fallait faire une démonstration à M. Scheurer-
- 471 -
Kestner, je me suis servi do ces mêmes pièces, puisque le ha-
sard les faisait se retrouver entre mes mains et c'est sur les
conseils de M. Scheurer-Kestner, à qui j'ai dit : « Qu'est-ce
qu'il faut que je fasse de tout cela? Faut-il que je les renvoie
au ministère ? » M. Trarieux m'a dit : « Le mieux est de les
mettre en lieu sûr ». C'est ce que j'ai fait: je les ai mises on
lieu sur. Je me suis exagéré très certainement la portée de cette
affaire.
Quant au bordereau publié dans le Matin, il y a eu quelqu'un
qui était aussi un homme dévoué et un ami, c'est M. Bertillon;
M. Trarieux a peut-être un peu exagéré mon impression à son
égard, et, je tiens à dire que M. Bertillon fait des démonstra-
tions qui, n'étant pas à la portée absolument de tout le monde,
peuvent paraître des choses excessivement fantastiques, exces-
sivement originales. Voilà pourquoi moi-même, j'ai souvent ba-
taillé avec lui. J'ai dit: « Si vous alliez faire une démonstration
devant les jurés, qui ne sont pas des spécialistes, qui ne sont
pas des mathématiciens, qui ne sont pas des hommes à com-
prendre, vous perdriez votre temps. » Voilà ce que j'ai pu dire
à M. Trarieux, mais il n'en est pas moins vrai que le talent et
la science de M. Bertillon soient un grand point dans l'expertise.
Tout n'a pas été dit, et même les choses les plus extraordi-
naires finissent à la longue par être des choses très ordinaires
et très compréhensibles, mais quand elles sont à l'état d'enfan-
tement, de création, on ne les saisit pas... Nos ancêtres n'au-
rait pas cru à l'électricité si on avait voulu la leur expliquer.
Je tiens à constater que M. Trarieux a raconté très exacte-
ment, comme je l'ai fait, les choses comme elles se sont pas-
sées, et je lui en témoigne ici publiquement toute ma recon-
naissance.
Me Clemenceau. — Il résulte bien, n'est-ce pas, de la déposi-
tion de M. Teyssonnières, que les juges du Conseil de guerre
ont eu son rapport, mais n'ont pas eu les pièces leur permettant
de contrôler ce rapport ?
M. Tkvssoxxières. — Ce n'était pas nécessaire.
Mfi Clemenceau. — Je ne discute pas.
M. Tevssuxxièlks. — Je n'en sais rien. C'est le 16 juin 1897
qu'elles me sont revenues entre les mains.
Me Clemenceau. — Je dis que les juges du Conseil de guerre
ont compris, parait-il, le rapport de M. Teyssonnières, mais
qu'ils n'avaient pas entre les mains les pièces de compa-
raison.
Nous savons, d'autre part, que si M. Bertillon n'a pas voulu
nous expliquer son système, c'est qu'il a pensé que MM. les
jurés n'étaient pas assez intelligents pour le comprendre. C'est
M. Teyssonnières qui vient de nous expliquer quïl fallait être
un mathématicien pour comprendre ce système.
Me Laboiu. — M. Trarieux nous a bien dit que. dans les expli-
cations que M. Teyssonnières lui avaient fournies sur le borde-
reau, il avait parlé de dissimulations volontaires?
— 472 —
M. Teyssonnières. — Vous exagérez la chose. . .
Me Labori. — Permettez, monsieur Teyssonnières, ce n'est
pas à vous que ma question s'adresse.
M. Trarieux. — C'est incontestable, vous trouverez cette
constatation dans le rapport de M. Ravary ; M. Ravary lui-
même signale qu'il y a des dissemMa aces, mais qu'elles étaient
volontaires.
M. Teyssonnières. — Ce n'est pas dans mon rapport.
Me Labori. — Maintenant, je demande si M. Teyssonnières
les reconnaît.
M. Teysonnières. — Je ne parle jamais, dans mes rapports,
des dissemblances.
M. Trarieux. — Il est bon d'en parler quand elles existent.
M. Teyssonnières. — Parce que si je trouvais des dissem-
blances, je déclarerais que les pièces ne correspondent pas;
voilà tout.
M. Trarieux. — Vous ne pouvez pas dire que vous n'avez
pas trouvé de dissemblances avec moi, car vous mêles avez
expliquées.
M. Teyssonnières. — Je ne dis pas le contraire. . . Il y a dans
mon rapport, une simple phrase, mais cette phrase est un
correctif de l'alinéa suivant.
Me Labori. — Il s'agit de savoir si M. Teyssonnières reconnaît
que l'auteur du bordereau, en écrivant, a volontairement dis-
simulé son écriture?
M. Teyssonnières. — Je n'ai pas dit cela dans mon
rapport.
M. Trarieux. — M. Teyssonnières vient de le reconnaître,!
est inutile de le lui faire dire de nouveau.
Je n'ai pas assisté a la déposition de M. Teyssonnières ; mais
on m'a dit que M. Teyssonnières, dans sa déposition, indique
qu'il existait, entre les photographies du bordereau et les fac-
similés des reproductions qui ont été faites, et sur lesquelles
j'aurais pu comparer l'écriture du commandant Esterhazy, des
différences telles que ces dissemblances paraissaient indiquer
des faux, — c'est du moins ce qu'on m'a dit. — S'il a dit cela,
je tiens à apporter mon appréciation personnelle.
J'ai vu les reproductions photographiqnes, et j'affirme que la
reproduction du Matin, — je ne parle pas de toutes les autres
reproductions qui ont pu être faites ensuite, — j'affirme que la
reproduction du Matin, qui doit être une reproduction sur cli-
ché, ressemble autant que possible au fac-similé photographi-
que que j'ai vu, voilà ce que je puis affirmer. P]t c'est sur la
reproduction du Matin que mes comparaisons se sont faites, se
sont établies. Voilà ce que je puis dire.
M. Teyssonnières. — J'ajoute que le Matin, dans sa pre-
mière édition, a reproduit suffisamment bien le bordereau ;
seulement, voilà pourquoi je demandais s'il y avait un impri-
meur ici. . . Lorsqu'il se trouve un délié filiforme — je demande
pardon d'entrer dans des détails techniques, mais tout le monde
— 473 —
comprend ce que c'est qu'un trait finissant à zéro — dans le
châssis cela plonge, et, au lieu d'un trait filiforme, vous avez
au contraire un trait très gros. Or, si ces messieurs de la dé-
fense pensent qu'un trait filiforme et un trait massue, ce soit la
même chose, alors nous sommes d'accord. Dans tous les cas, il
est impossible d'imprimer typographiquement à la presse, dans
un journal, quelque chose qui ne présente pas cette particula-
rité. Or, c'est principalement dans le commencement et la fin
des mots que gît l'expertise en écritures... Je crois que c'est en
avril qu'a été publié le fac-similé du Matin ; je ne parle pas de
celui-là qui était à peu près bien ; mais ce sont tous ceux qui
ont paru depuis, ce que je me permettrai d'appeler la nouvelle
campagne... c'est alors qu'on a fait des reproductions qui sont
aussi mauvaises et aussi peu ressemblantes que possible. Il
n'y a qu'à prendre le premier journal qui l'ait reproduit pour
s'en convaincre. Vous imprimez avec des clichés, et ces clichés
se cintrent, ce qui altère les traits. Tous les dessinateurs qui
sont là peuvent vous dire que leurs dessins sont abîmés.
M. Trarieux. — Je voudrais, Messieurs, sur un point, don-
ner encore mes appréciations.
Il est évident que plus le cliché se reproduira et plus les em-
pâtements pourront se reproduire dans récriture ; mais j'affirme
cependant que, dans les spécimens relativement difformes, —
pourrait dire M. Teyssonnières, — qui ont passé sous mes
yeux, — j'en ai vu un très grand nombre, — il est inexact de
dire qu'on peut voir des faux. On y a trouvé, au contraire, la
plus grande similitude. Voulez-vous que je fasse une comparai-
son : la différence qui pourrait exister, c'est Ja différence qui
existe dans l'écriture d'un homme qui écrirait une première fois
avec une plume fine et qui écrirait une seconde fois avec une
plume qui donnerait des traits plus empâtés. Et les différences
d'encre pourraient même quelquefois suffire à produire ces
différences de reproduction, mais c'est toujours fa même écri-
ture dans sa physionomie générale.
M. Teyssonnières. — J'ajoute ceci, que j'ai déjà expliqué,
parce qu'il faut que cette question soit finie : M. Grépieux-Jamin
lui-même constate : « Ce qui me casse bras et jambes, c'est la
défectuosité du clichage. On n'est sûr de rien, et je serai obligé
tout le temps de faire des réserves »... J'ai la lettre-là.
Me Labori. — Mais, qu'est-ce que nous fait M. Grépieux-
Jamin ?
M. le Président à l'huissier audiencier. — faites appeller
un autre témoin.
Me Labori. — Monsieur le Président, j'ai encore une autre
question à poser à M. Trarieux : M. Trarieux n'a-t-il pas eu
beaucoup de rapports avec M. Scheurer-Kestner depuis plu-
seurs mois ; l'a-t-il vu souvent et cause-t-il avec lui de l'affaire
Esterlicizv 1
M. Trariei x. — Constamment.
Me Labori. — Considère-t-il comme vraisemblable et comme
— 47 \
possible ce propos que M. Teyssonnières prête à M. Scheurer-
Kestner, en ce qui concerne Me Démange : « 11 faut qu'il soit
largement payé pour faire de pareilles démarches en faveur de
Dreyfus » ?
M. Trarieux. — C'est d'une grossière invraisemblance, à
moins que M. Scheurer-Kestner ne l'ai dit en riant à M. Teys-
sonnières.
M. Teyssonnières, — Peut-être bien !
M. Trarieux. — Si M. Teyssonnières, emporté par sa con-
viction, a maintenu que Dreyfus était coupable et que sa culpa-
bilité était démontrée par son expertise... je ne sais pas... mais
il ne serait peut-être pas impossible que, en se moquant de lui.
une pareille réflexion ait été faite par M. Scheurer-Kestner.
Ce que je puis dire, en tous cas, c'est que ce serait une
infamie de supposer qu'une pareille pensée ait traversé l'esprit
de M. Scheurer-Kestner !
Me Làbori. — Encore un mot, monsieur le Président.
M. le Président, à l'huissier audiencier. — Appelez un
autre témoin.
Me Labori. — Encore une question, monsieur le Président.
Je voudrais demander à M. Trarieux de nous dire, en un mot.
s'il n'a pas l'impression que les convictions de M. Teysson-
nières sur la culpabilité de Dreyfus et sur le mérite de son
expertise l'amènent à s'aveugler lui-même et à suivre tou-
jours la même piste, son esprit étant la dupe d'une auto-
suggestion, qui peut lui faire voir les choses suggestivement,
c'est-à-dire autrement qu'elles ne sont en réalité ?
M. le Président. — C'est une opinion que vous demandez-
la, ce n'est pas un fait.
M. Trarieux. — Je dirais qu'en effet, souvent, on crée des
montagnes qui enfantent des souris et, quand une idée prédo-
mine, on peut arriver à un parti pris dans lequel on s'obstine,
qui peut conduire à ces résultats. Je ne puis dire autre
chose.
M. le Président, à l'huissier audiencier. — Faites venir le
témoin suivant.
DÉPOSITION DE M. CHARAVAY
A rch i v iste paléograph < '■ .
(Le témoin prête serment?)
Me Labori. — Monsieur le Président, est-ce que M. Gha-
ravay sait si le borderau Esterhazy-Dreyfus est une pièc<j qui
a été écrite à main courante ou qui est faite de mots rapportés
et calqués ?
M. Gharavay. — Monsieur le Président, je ne peux répondre
en aucune façon à la question qui m'est posée. Il est de règle.
parmi les experts en écriture, de ne se préoccuper d'un rapport
175 -
que quand ils sont appelés pour l'affaire pendante. Or, en ce
moment, je n"ai pas été cité pour l'affaire pendante; par consé-
quent, je n'ai rien à dire.
Me Labori. — Est-ce que le témoin ne veut pas me permettre
de lui faire remarquer que — car, enfin, les règles des experts
en écriture sont évidemment un code fort respectable... "pour
les experts en écriture — , mais MM. les jurés sont une juri-
diction devant laquelle on a toujours 1»' droit de s'expliquer.
Par conséquent, monsieur le Président, j'espère qu'avec un
mot de vous, faisant comprendre au témoin que les règles des
experts ne s'appliquent pas ici, nous obtiendrons de lui une
réponse à cette question si simple.
M. le Président. — Je vous pose la question.
M. Gharavay. se tournant cas Me Labori. — Eh bienl
je continue à répondre que si j'entre dans ces considérations,
il faut que vous ayez l'obligeance de me rappeler... C'est une
affaire qui date de très longtemps, que je n'ai pas revue, et je
demande que vous me produisiez des pièces, car je ne puis
faire ici une expertise en écritures.
Me Labori. — Est-ce que M. Gharavay connaît le petit
travail de M. Bertillon ?
M. Gharavay. — Non, je ne le connais pas, et n'ai pas à le
connaître; ce n'est pas de mon ressort.
XIe Labori, au Président. — Voici, monsieur le Président,
un ensemble de spécimens d'écritures qui comprend des fac-
similés du bordereau et de l'écriture du capitaine Dreyfus...,
celle-ci s'y trouve comme par hasard et nous ne pouvons pas la
faire disparaître. Mais, à côté, se trouve l'écriture de 3,1. le
commandant Esterhazy ; M. Gharavay pourra donc nous fournir
quelques explications.
M. le Président. — Mais on ne peut pas faire séance tenante
une expertise en écritures ; vous exigez des choses impos-
sibles.
Me Labori. — Non, monsieur le Président, nous n'exigeons
pas de choses impossibles, nous en faisons.
Mc Clemenceau. — It ne s'agit pas de faire une expertise.
Me Labori. — Voilà des spécimens qui ont été notifiés en fac-
similés et en copies à M. l'Avocat général. Voulez- vous me per-
mettre, monsieur le Président, de passer les exemplaires: cela
facilitera, pour la suite des débats, les explications que MM. Les
jurés auront à entendre
Monsieur le Président, remarquez bien que je ne demande
pas à M. Gharavay de faire une expertise en écritures sur ces
spécimens; je sais bien ce que le témoin me répondrait, mais je
veux simplement rafraîchir ses sduvenirs. M. Gharavay répond
à ma question : « Mon Dieu! le bordereau Esterhazy-j >reyfus,
je l'ai vu en 1895 ; il y a longtemps... » Je crois, d'ailleurs, que
les souvenirs de l'honorable expert ont dû se rafraîchir depuis
quelque temps ; car il eût fallu qu'il lut bien peu curieux pour
qu'il n'ait pas pensé à l'affaire de 189 'j depuis quelques mois.
— 476 —
Maintenant je lui demande : l'écriture du bordereau est-elle
une écriture déguisée ?
M. Charavay. — Je ne répondrai à aucune question de cette
nature, parce que le procès Dreyfus ne me parait pas le moins
du monde en cause et parce que je n'ai pas été cité par le Minis-
tère public pour un procès de révision. Moi, expert officiel dans
la première affaire, je n'ai pas à reprendre mon expertise, et à
donner un témoignage quelconque ici sur des faits de cette
nature.
M° Labori. — Alors, je passe. M. l'expert Gharavay nous
dita-t-il si, lors de cette fameuse affaire, il a opéré des agran-
dissements du bordereau ?
M. Gharavay. — Toutes ces questions reviennent au même.
Si je dois ici faire un exposé de cette affaire, alors je n'y com-
prends plus rien du tout pour ma part, parce que j'ai cru com-
prendre qu'il n'y avait pas de revision de procès ici, et que je
n'avais pas de témoignage à apporter.
M. le Président. — La Cour d'assises n'est pas, en effet, une
cour de revision.
Me Labori, au témoin. — Je vous dirai que ce n*est pas la
première fois que l'incident se présente ici avec une netteté par-
ticulière.
Au Président. — Je demande donc à M. le Président la per-
mission de faire un effort auprès du témoin. Il ne s'agit pas de
Dreyfus, il s'agit du bordereau Erterhazy, qui est le même...
M. Gharavay. — Je me déclare absolument incompétent,
n"ayant jamais eu cette question à traiter.
Me Labori. — Je ne veux pas insister parce que nous n'en
finirions pas. Je vais poser une simple question au témoin,
convaincu que celle-ci, ayant un intérêt général, il y voudra
bien répondre : M. Gharavay condamnerait-il un homme sur un
nombre, même considérable, d'expertises...?
M. le Président. — G'est une question d'opinion que vous
posez au témoin.
M° Labori. — Oh !... si vous voulez nous renvoyer chez nous
en nous acquittant tout de suite, je ne demande pas mieux et je
m'arrêterai là. Mais, puisque M. Gharavay ne veut pas déposer
sur des faits, je suis bien obligé de lui demander une opinion.
Condamnerait-il un homme sur une expertise unique?
M. Gharavay. s' adressant au Président. — Dois-je répondre
à une question de cette nature?
M. le Président. — Je vous y autorise si vous croyez devoir
le faire.
Me Clemenceal. — M. Trarieux a répondu sur des questions
d"opinion.
M. le Président, au témoin. —Répondez, puisqu'on insiste.
M. Gharavay. — Je réponds, avec votre autorisation, mon-
sieur le Président.
Je répondrai purement et simplement que, comme je ne crois
pas à mon infaillibilité, et ni à l'infaillibilité de qui que ce soit
— i?7
dans ces circonstances, jamais de ma vie je ne condamnerai-
sur une expertise en écritures, s'il n'yavaitpas de faits moraux
qui pussent arriver à me donner une preuve.
M. le Président. — C'est une opinion toute naturelle, mais
cela ne change rien à la situa! ion.
Me Labori. — Vous ajoutez votre impression, monsieur le
Président, à celle de M. l'expert, et je l'invoquerai en plaidant.
DÉPOSITION DE M. PELLETIER
Expert en Ecriture*
ÇAu moment où M. le Président lui demande de prêter
serment, M. Pelletier déclare :
Je le ferai sous réserve du secret professionnel, parce que j'ai
été commis en 1894 dans une affaire qui a été jugée à huis clos.
M" Labori. — M. Pelletier est un des experts qui, en effet,
en 1894, ont déclaré que le bordereau n'était pas de Dreyfus,
Je voudrais bien qu'il nous dise ce qu'il pense de récriture, s'il
l'a comparée avec l'écriture du commandant Esterhazy, s'il
persiste dans son opinion de 1894...
M. Pelletjkb. — Je ne connais pas du tout l'écriture d'Es-
terhazy ; je ne puis donc que maintenir mes conclusions à
l'égard du numéro 1. Je n'ai su que plus tard, comme le public,
qu'il s'agissait d'un nommé Dreyfus. Je maintiens donc mes
conclusions.
Me Labori. — Est-ce que M. l'expert pourrait nous dire si le
bordereau était, d'une écriture courante?
M. Pelletier. — J'ai déclaré que le bordereau avait toutes
les apparences d'une écriture courante. Mais, j'ai là mon rapport,
et si vous voulez me permettre. . .
M. le Président. — Non, non, c'est inutile.
Me Labori. — Mais, monsieur le Président, je ne serais pas
fâché d'entendre le rapport de Thonorable expert, j'insiste même
pour la lecture au moins du résumé de ce rapport.
M. le Président, au témoin. — Non, ne le lisez pas. mais
vous pouvez le résumer.
M. Pelletier. — J'ai été chargé d'examiner la pièce d'écri-
ture qu'on a depuis appelée le bordereau; j'étais chargé de
comparer ce bordereau avec l'écriture de deux personnes soup-
çonnées, la première personne étant désignée sous le n° 1.
Nous avions à notre disposition une vingtaine de coips d'é-
critures ; ces corps d'écritures avaient été exécutés de différentes
façons. Us avaient été tracés debout, assis, main nue et main
gantée. Ces corps d'écritures étaient suffisants pourdonner une
idée suffisante des aptitudes graphiques de leur auteur.
La comparaison avec le fameux bordereau m'a certainement
donné des analogies, analogies banales que l'on rencontre fré-
',:
quemment sous différentes mains ; mais il y avait de sérieuses
dissimilitudes, dissimilitudes que j'ai notées dans mon rap-
port. En présence de ces dissïmilïtudes, je conclus que rien
n'autorisait à attribuer ce bordereau à l'une ou à l'autre des
personnes soupçonnées.
M. le Président, à Vhuisêier audiencier. — Appelez un
autre témoin.
DÉPOSITION DE M. GOBERT
Eccpert de la Banni'- de France et de la Cour d'appel de Paris.
(Le témoin prête serment.)
Me Labort. — Monsieur le Président, voudriez-vous de-
mander à l'honorable M. Gobert s'il pourrait nous parler des
différents incidents qui se sont produits au cours de l'infor-
mai ion de l'affaire Dreyfus entre lui et M. du Paty de Clam?
M. Gobert. — Au cours de l'information, il ne s'est produit
aucun incident entre moi et le commandant du Paty de Clam;
il y a eu au Conseil de guerre un petit incident dont je ne vois
yuère l'intérêt actuellement.
II'-' Labori. — Cependant, monsieur Gobert?
M. Gobert. — Je suis à vos ordres, monsieur le défenseur?
M. le Président. — Mais, c'était à huis clos ?
M. Gobert. — < >ui. monsieur le Président.
Me Labori. — Je voudrais demander à M. Gobert, et je m'at-
tends bien à la réponse* de nous faire connaître les conclusions
de son rapport dans l'affaire de 1894 ?
M. le Président. — Non, le témoin ne peut pas répondre.
Me Labori. — Ce que je tiens à ce que MM. les jurés sachent.,
c'est que M. Gobert a conclu dans le même sens que
M. Pelletier.
DÉPOSITION DE M. GOUART
Archiviste du département de Seine-et-Oise, expert
en écritures près le Tribunal de Versailles.
(Le témoinprète serment.)
Mc Labori. — Monsieur le Président, voulez-vous demander
à M. l'expert quelle est la question exacte qui lui a été posée
dans le procès Esterhazy, en 1898, en ce qui concerne l'écriture?
.AI. Couart. — Ai-je le droit de répondre en ce qui concerne
l'affaire Esterhazy 1 Car nous avons intenté un procès à M. Zola
en police correctionnelle et nous le maintenons actuellement...
Me Clemenceau. — Mais même en Cour d'assises, nous avons
— m —
eu ici un commencement de procès. . .; il n'a pas été heureux
pour les experts, mais il ne faut tout de même pas l'oublier.
M. le Président, an témoin. — La question dont on parle
vous a-t-elle été posée dans l'affaire Esterhazy au moment du
huis clos ?
M. Gouart. — Elle nous a été posée à deux reprises, mon-
sieur le Président.
M. le Président. — Mais est-ce à l'audience publique ou à
huis clos?
M. Gouart. — A huis clos.
M. le Président. — Alors, n'en parlons pas.
MeLARORi. — Oh! monsieur le Président, voyons! on ne
parle que de ce qui s'est passé à huis clos, depuis deux jours...
Me Clemenceau. — Le général de Pellieux a parlé pendant
vingt minutes de faits qui s'étaient passés durant le huis clos.
M. ee Président. — Il n'a pas parlé de ce qui s'était passé
pendant le huis clos.
Mc Labori. — Monsieur le Président, je voudrais m'adresser
à votre courtoisie, je suis convaincu que j'obtiendrais davan-
tage que par des conclusions. . . Voici ce que je voudrais vous
demander : L'honorable expert a fait sa déposition évidemment
à huis clos, mais il a préparé son rapport dans son cabinet et
avant le huit clos; eh bien! qu'il ne nous parle pas de sa déposi-
tion orale, mais qu'il ait la bonté de nous parler de ses travaux
dans son cabinet et dans son laboratoire, lesquels ne sont pas
couverts par le huis clos. . .
M. le Président, au témoin. — Je vous pose la question,
mais non pas en ce qui concerne ce que vous avez dit à l'au-
dience du Conseil de guerre, qui a eu lieu à huis clos lorsqu'on
vous a interrogé. C'est entendu?
M. Gouart. — Je répondrai que les experts sont tenus par le
secret professionnel ; mais si l'on désire que je parle, eh bien !
je dirai quelque chose.
M. le Président. — Pas en ce qui concerne l'audience,
surtout.
M. Gouart. — Pas en ce qui concerne l'audience. . . J'ai dit
tout à l'heure que j'étais archiviste du département de Seine-et-
( h.-;1, ancien élève de l'Ecole des Chartes et expert en écritures
auprès du Tribunal. Ce n'est pas du tout comme ancien élève
de J 'Ecole des Chartes que je me suis occupé de cette affaire ;
car, à l'Ecole des Chartes, on ne s'occupe jamais des écritures
du xixe siècle. Je me suis occupé de cette affaire parce que,
depuis dix ans, je m'occupe librement et d'une façon indépen-
dante d'expertises en écritures. Seulement, quand j'étais élève
de l'Ecole des Chartes, on nous enseignait un principe qui a sa
place marquée partout, et c'est celui-ci : on nous disait :
« Quand vous aurez à vous occuper d'un document, exige/
toujours la production de ce document, car toute reproduction
peut être inexacte ou incomplète. »
Voilà pourquoi, quand on m'a demandé si je m'occuperais
- 480 —
de l'affaire Esterhazy, la première question que je posai avant
d'examiner l'affaire, a été celle-ci : Opérerai-je sur le bordereau
ou opérerai-je sur des photographies ou des fac-similés ? Si
c'eut été pour opérer sur des reproductions, j'aurais refusé,
parce que je considère la reproduction comme mauvaise et
parce que je considère que celles qui se trouvent dans des
lettres qui m'ont été présentées depuis, et que je n'avais pas
vues alors, ce sont des reproductions fausses et ce sont des
reproductions telles que toutes les personnes qui se basent sur
ces reproductions arriveront forcément à une conclusion qui
sera fausse, tandis que si les mêmes personnes étaient placées
en présence du document lui-même, c'est-à-dire du bordereau
de l'affaire Esterhazy, que nous avons eu sous les yeux, ces
personnes, agissant honnêtement, loyalement, arriveraient for-
cément à la conclusion à laquelle nous sommes arrivés tous les
trois en ayant travaillé séparément sur le document, parce
qu'on ne peut pas aboutir à une conclusion différente de celle
à laquelle nous sommes tous arrivés. Voilà ce que j'avais à dire.
M. le Président — C'est très net.
Me Labori. — C'est très net; seulement cela ne répond pas
à ma question.
M. le témoin voudrait-il nous dire quelle est la question qui
a été posée à ses collègues et à lui pour amener les travaux
auxquels il s'est livré?
M. Couart. — Ici, je suis tenu par le secret professionnel. . .
Mais, quelle question peut se poser à des experts quand on leur
montre d'une part un bordereau et d'autre part des lettres,
sinon celle-ci : L'auteur du bordereau est- il l'auteur des lettres?
Je ne vois pas trop qu'on puisse demander autre chose.
Me Labori. — Mais alors, c'est là la question ?
M. Couart. — Mais quelle question voulez-vous qu'on nous
eût posée?
Me Labori. — On aurait pu vous demander si le bordereau
était de la main d'une certaine personne. . .
M. le Président. — C'est inutile cela, maître Labori. . . Avez-
vous une autre question à poser?. . .
Mc Labori. -- Non, monsieur le Président, j'insiste pour
eelle-là. Quelle est la question qui, avant tout huis clos, a été
posée au témoin, en ce qui concerne l'affaire Esterhazy ? A-t-on
demandé au témoin si c'était de l'écriture à main courante, de
l'écriture calquée par Esterhazy ou par une autre personne?. . .
(Se tournant vers le témoin.) Vous voyez bien qu'on a pu vous
en poser beaucoup.
M. Couart. — Je n'ai pas à repondre à ces questions, parce
que les experts sont tenus par le secret professionnel; Thono-
rable avocat doit le savoir aussi bien que moi.
Me Labori. — Comment cela?
M. Couart. — Il me semble que les experts sont tenus par le
secret professionnel; c'est du moins ce qui a toujours été pro-
fessé comme théorie.
— iSl -
Me Clemenceau. — Dans la pratique, nous avons eu cinq
experts qui ont eu à cette audience cinq théories différentes.
Me Labori. — Moi, voici ce que je constate: un expert qui
poursuit en police correctionnelle, parce qu'on ne peut rien y
dire sur son compte ; qui essaie de venir ici comme partie civile,
parce qu"il ne veut pas y comparaître comme témoin ; et quand
on le pousse pour discuter avec lui, il se retranche derrière un
secret professionnel qui n'existe pas.
M. le Président. — Si vous désirez poser des conclusions,
posez des conclusions.
Me LàBORi. — Eh bien! mais je trouve que cela en vaut la
peine.
Le témoin a dit à très haute voix, et M. le Président a dit
après lui. que c'était très net, qu'on ne pouvait rien dire quand
on n'avait pas sous les yeux un original ; je pense donc que
M. le Président m'approuvera également si je fais remarquer
que si nous n'avons pas l'original, ce n'est pas notre faute. . .
M. le Président. — Si c'est pour nous dire cela que vous
prenez la parole, nous le savons tous.
Me Clemenceau. — Moi, je tiens à ce que MM. les jurés se
rappellent que nous faisons notre possible pour faire apporter
l'original.
M. le Président. — Eh bien ! permettez-moi de vous faire
une réponse à laquelle il n'y a rien à répondre. Nous ne som-
mes pas en matière de droit commun, nous sommes régis par
la loi de 1881. Eh bien! d'après cette loi, lorsque quelqu'un
écrit un article diffamatoire, il doit avoir la preuve, à ce mo-
ment-là, que ce qu'il dit est vrai et il doit, lorsqu'il est pour-
suivi, signifier, dans les cinq jours de la citation, et ses témoins
et les papiers dont il entend se servir. Voilà ce qu'a dit la loi
de 1881. C'est une matière spéciale, ce n'est pas le droit com-
mun. Vous devez signifier toutes vos pièces, vous devez indi-
quer au Ministère public tous les témoins que vous devez faire
entendre et toutes les pièces dont vous entendez vous servir :
si vous ne l'avez pas fait, c'est votre faute.
Me Clemenceau. — Ce que vous venez de dire est le droit,
mais il faut parfois allier le fait au droit. Eh bien ! en fait, nous
étions dans l'obligation, de par la loi, de signifier un bordereau
qui était entre les mains de nos adversaires, entre les mains du
demandeur, M. le général Billot, Ministre de la guerre. ..
M. le Président. — Qui n'était pas tenu de vous le don-
ner.
M. le Président. — Mais cela n'a pas de rapport. . .
Me Labori. — Je vous demande bien pardon, mais je vou-
drais vous demander la permission de dire d'abord un mot du
droit. Nous ne sommes pas tenus de notifier des originaux, nous
sommes tenus de notifier des copies; or, le bordereau a été
notifié à M. le Procureur général en copie, en photographie et
en fac-similé. Par conséquent, nous sommes absolument dans
les termes de l'article 5'2 de la loi de 1881 . Seulement, il se pro-
ie»
— 48 i —
duit ici. en vertu d'un système, ce fait que, sur ce point, on
nous met dans l'impossibilité de nous défendre. Si nous appor-
tons des affirmations à propos du bordereau, affirmations fon-
dées sur l'examen des fac-similés que nous produisons, on parle
d'inexactitude, on parle de faux. Eh bien! moi, je dis que s'il
y avait inexactitude, que s'il y avait faux, messieurs les jurés,
comme le gouvernement désire beaucoup que la lumière se
fasse si nous sommes coupables, on les prouverait contre nous,
ces faux, et on apporterait le bordereau ; si on ne l'apporte pas,
c'est qu"il est identique aux fac-similés.
Un point, c'est tout! Je ne demande plus rien, mais jusqu'à
nouvel ordre, je n'accepterai plus, quant à moi, sans protester,
qu'on parle de fac-similés qui ne ressemblent pas au bordereau.
Le bordereau ou les fac-similés, c'est la même chose, je l'affirme.
(Murmures.) Oh ! la salle peut protester, cela ne m'inquiète
pas !
M. le Président, au témoin. — Vous pouvez vous retirer.
Me Labori. — Oh ! monsieur le Président, j'insiste au point
de vue du secret professionnel, derrière lequel s'est retranché
le témoin ; j'aurai des conclusions à faire passer à la Cour.
DÉPOSITION DE M. BELHOMME
Expert écrivain.
M.Belhomme. — Je me trouve dans la même position que
AI. Gouart, qui vient de comparaître à cette barre, en raison de
ma qualité d'expert-écrivain, à raison du huis clos, à raison
encore de ce que je suis plaignant devant une autre juridiction,
ce qui me crée une position...
M. le Président. — Permettez... Je suis obligé tout d'abord
de vous faire prêter serment à peine de nullité. Vous allez donc
prêter serment, et ensuite vous vous retrancherez derrière le
secret professionnel, si vous voulez.
M. Belhomme. — Je vais donc prêter serment, mais, bien
entendu, sous la réserve que je viens d'indiquer.
M. le Président. — Parfaitement.
[Le témoin prête serment.)
Me Labori. — Monsieur le Président, voudriez-vous deman-
der au témoin quelle est la question qui a été posée aux ex-
perts en écritures dans l'affaire Esterhazy ?
M. le Président. — Pas à l'audience ?
Me Labori. — Non, avant l'audience.
M. Belhomme. — La réponse se trouve dans le rapport de
M. Ravary. On nous a demandé purement et simplement : Le
commandant Esterhazy est-il l'auteur du bordereau? Et nous
avons répondu à l'unanimité : Non.
Mp Labori. — Est-ce que le témoin peut nous dire si le bor-
dereau a été écrit à main courante ou s'i1 a été décalqué ?
',
.83
M. Belhomme. — La plus grande partie a été écrite à main
courante. Ceci est visible dans le cliché; c'est pour cela que j'en
parie, car je ne dirai pas ici un seul mot de ce qui se trouve
dans nos rapports ; je n'en ai pas le droit.
Me Labori. — Le témoin a répondu en partie ; je le prierai de
répondre d'une manière complète : Le bordereau est-il écrit à
main-courante ou est-il décalqué .'
M. Belhomme. — Il est en grande partie à main courante et
en partie calqué...
Me Labori. — La partie calquée... Je vais tâcher de me faire
bien comprendre du témoin...
M. Belhomme. — Oui, je comprends très bien où vous voulez
en venir, mais je ne vous suivrai pas sur ce terrain; ce que
vous me demandez est dans mon rapport. Demandez-en la
communication si bon vous semble, mais je n'ai pas le droit de
vous le dire, je tomberais sous le coup de la loi ; vous ne pou-
vez pas m'amener à désobéir à la loi.
M. le Phésidext. — Il n'en est pas question en ce moment-
ci.
Me Labori. — Il y a cependant un point qu'il faudrait dire au
témoin, c'est qu'il se trompe tout à fait, et il ne faudrait pas
qu'il y ait de surprise à ce sujet dans l'esprit de MM. les jurés;
il ne faut pas de confusion ni d'équivoqne. Le témoin est ici
devant la justice, et il ne tomberait sous le coup d'aucune loi
s'il répondait à une question posée par M. le Président.
M. Belhomme. — C'est l'avis de mes avocats ; permettez-moi
de v,pus dire que j'aime mieux les croire que vous.
Me Labori. au Président. — Alors, je vais être obligé de
prendre des conclusions.
M> Clemenceau. — Je me permettrai, avant que le témoin ne
quitte la barre, de vous faire une petite remarque : Est-ce que
M. le général de Pellieux n'a pas autorisé le témoin à publier
son rapport ?
M. le Président. — Je ne vois pas bien le rapport...?
M. Belhomme. — Je ne sais pas s'il a autorisé la publication,
mais en tout cas, il pourrait bien autoriser la publication de la
lettre dite du uhlan; mais il n'a pas, je crois, le droit d'auto-
riser la publication du rapport fait à la demande de M.
Esterhazy.
M. le Président, s' a dressant au général de Pellieuœ, assis
<la ns la salle. — Monsieur le général de Pellieux, avez-vous
autorisé la publication de ces rapports ?
M. le général de Pellieux. qui est venu à la barrr. — Je
n'ai aucunement autorisé les experts...
Me Clé:uex<:e.\u. — Ce n'est pas cela que j'ai dit. J ai demandé
si M. le général de Pellieux avait autorisé le commandant
Lsterhazy ?
M. le général de Pellieux. — J'ai autorisé le commandant
Esterhazy à demander communication du rapport des experts
dans l'affaire de BouLancy, qui n'a rien à voir avec le huis clos.
— 484 —
M° Labori. — Est-ce que M. le général de Pellieux a qualité
pour autoriser cette publication ?
M. le général de Pellieux. — Pas du tout, je n'ai pas auto-
risé la publication : j'ai autorisé le commandant Esterhazy à
demander... Mais je vous demande de vouloir bien préciser
votre question.
Me Labori. — Je voulais vous demander si vous avez qualité,
à Pheure actuelle, pour dire au témoin si vous l'autorisez à
parler ?
M. le général de Pellieux. — Oui, dans l'affaire de Bou~
lancy.
M° Labori. — Et dans l'affaire Esterhazy ?
M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX. — Pas du tout,
Me Labori. — Pourquoi cette distinction ?
M. le général ré Pellieux. — Mais, parce que le rapport des
experts dans l'affaire Esterhazy est à huis clos, tandis que dans
l'atfaire de Boulancy. il n'est pas à huis clos.
DÉPOSITION DE M. VARINARD
Expert en écritures.
{Le témoin prête serment.)
Me Labori, au Président. — Voudriez-vous demander au
témoin quelle est la conclusion de son rapport dans l'affaire
Esterhazy?
M. Varinard. — Le rapport pour lequel j'ai été commis dans
l'affaire Esterhazy a été soumis au huis clos; je ne puis donc
pas répondre à cette question.
Me Labori. — Nous allons donc prendre des conclusions.
{Le témoin se retire.)
Me Clemenceau, au Président. — La Cour ne pourrait-elle
pas nous faire connaître les procès-verbaux de M. Bertulus
dans l'affaire Boulancy?
M. le Président. — Ils viennent d'arriver, il y a environ dix
minutes, mais il faut les copier; je vais les envoyer au greffe,
vous les aurez demain.
{A Me Labori.) Quels sont les témoins que vous désirez faire
entendre mai n tenant ?
Me Labori. — Ce sont encore des experts, notamment M.
Meyer, directeur de l'Ecole des Chartes. Cependant, je voudrais
que la Cour, avant de les entendre, ait statué sur les conclusions
que nous avons à déposer, car je tiendrais à ce que ces témoins
ne déposent pas avant que la situation n'ait été réglée en ce qui
concerne MM. Couart, Varinard et Belhomme.
M. le Président. — Alors, nous allons renvoyer l'audience à
demain, vous déposerez vos conclusions.
L'audience est levée à quatre heures cinquante .
HUITIÈME AUDIENCE
AUDIENCE DU 15 FÉVRIER
Sommaire. — Conclusions relatives au secret professionnel invoqué par les
experts,MM.< îouard, Belhomme et Varinard ; Arrêt. — Rappel de M . le géné-
ral Gonse. — Dépositions de MM. Crépieux-Jamin et Paul Meyer. — Inci-
dent. Refus par le Président de poser une question aux experts. MM. Couard
Belhomme et Varinard. Conclusions et arrêt. — Déposition de M. Augustr
Molinier. — Lecture des procès-verbaux des interrogatoires de M"ie de
Boulancy et de Mllede Comminges par M. Bertulus, juge d'instruction. —
Conclusions relatives à un supplément d'information demandé en ce qui
concerne M'"e de Boulancy.— Dépositions de MM. Emile Molinier. Célerier,
Bourmont, Louis Franck. E. Grimaux, Louis Havet.
L'audience est ouverte à midi un quart,
CONCLUSIONS
relatives au secret professionnel invoqué par les experts
MM Couard, Belhomme et Varinard
A l'ouverture de l'audience, Me Labori donne lecture des
conclusions suivantes, qu'il avait déposées sur le bureau de la
Cour, à la fin de l'audience de la veille.
Plaise à la Cour.
Attendu que MM. Couard, Belhomme et Varinard, cités comme
témoins, et présents à la barre, déclarent se retrancher derrière le
secret professionnel et refusent de déposer ; qu'ils invoquent à l'appui
leur qualité d'expert et le huis clos prononcé au Conseil de guerre :
Attendu qu'un expert n'agit pas à titre privé, mais au contraire eu
vertu d'un mandat de justice ; qu'en conséquence, loin de pouvoir so
retrancher derrière un prétendu secret professionnel, il doit au cor.
— 486 —
traire faire connaître à la justice les résultats de sa mission lorsqu'il
est interpellé par elle ;
Attendu, en ce qui concerne le huis clos, qu'il n'a été prononcé que
partiellement et que, si les témoins susnommés ne Sauraient faire con-
naître leur déposition, ils sont cependant tenus de répondre sur les
questions qui intéressent la mission à eux confiée parle Parquet mili-
taire et sur les diverses opérations de leur expertise, dont le rapport
lu en audience fait état ;
Attendu que le huis clos prononcé devant une juridication ne s'é-
tend pas à une autre ; qu'aucun texte de loi n'interdit la reproduction
de faits et témoignages ayant eu lieu à huis clos ;
Attendu, d'ailleurs, que le huis clos pourrait également être pro-
noncé par la Cour pour entendre les dépositions desdits témoins ;
Par ces motifs :
Dire que c'est à tort que les susnommés ont refusé de déposer,
ordonner qu'ils y seront contraints par toutes les voies de droit.
Sous toutes réserves.
Le Président Ut ensuite l'arrêt suivant :
ARRET
sur les conclusions précédentes
La Cour,
Après avoir délibéré sans le concours de M. le conseiller Lévrier,
Statuant sur les conclusions prises, à l'audience d' hier, par Perrenx
et Zola,
Considérant que Couard, Belhomme et Vaiïnard ont été désignés
comme experts par la justice militaire afin d'examiner le bordereau
à l'aide de pièces de comparaison et dire si l'inculpé pouvait en être
Fauteur ;
Considérant que lesdits experts ont déposé leur rapport entre les
mains de qui de droit et que les questions posées aujourd'hui aux-
dits experts visent des faits appréciés par eux dans ce même rapport ;
Considérant en outre que les débats de cette affaire ont eu lieu, sinon
en totalité, du moins en partie, à huis clos ;
Considérant dès lors, que les faits, en raison desquels les questions
ont été posées, ne sont arrivés à la connaissance des témoins qu'en
qualité d'experts et en raison de leurs fonctions ; que, dès lors, à bon
droit, ils peuvent invoquer les dispositions de l'article 378 du Code
pénal.
Par ces motifs,
Rejette les conclusions prises par Perrenx et Zola.
— 'iN/ -
RAPPEL DE M- LE GÉNÉRAL GONSE
M. le Présument, au <jrnéral G&nse qui s'est aj>/u-ocJ><: <u
la barre. — Monsieur le général (ionse, vous demandez à être
enlendu, sur quel point ?
M. le général Goxse. — Monsieur le Président, c'esl à pro-
pos de la déposition de M. Jaurès. Dans sa déposition, M. Jaurès
a dit que l'Etat-major de l'armée avait fait passer au comman-
dant Esterhazy une pièce secrète qui devait être un cordial,
cVst-à-dire un encouragement, si j'ai bien compris ; il a ajoul»'
qu'on n'avait pas voulu faire la lumière sur ce point ou, du
moins, qu'on n'avait pas voulu l'aire une enquête sur ce point,
parce ([lie l'Etat-major général de l'armée voulait éviter la
lumière.
Je proteste de la façon la plus complète et la plus énergique
contre cette affirmation ; non seulement nous ne craignons pas
la lumière, mais nous la désirons vivement et, pour ma part,
j'y aiderai le plus que je pourrai. Dans l'enquête préliminaire
qui a été faite à propos de l'affaire Esterhazy, on a cherché, on
a commencé à ouvrir la voie pour retrouver comment cette pièce
avait été mise entre les mains du commandant Esterhazy.
Mais comme l'enquête a été faite très rapidement, on n'a pas
pu arriver jusqu'au bout et la lumière n'était pas faite complète-
ment. Je répète que nous la désirons vivement et, si je puis y
aider, ce sera un grand soulagement pour nous, d'autant plus
que cette pièce, qui était dans un dossier secret, dont on vous a
parlé déjà, est passée entre plusieurs mains, ou du moins le dos-
sier qui comprend cette pièce est passé entre les mains du colo-
nel Henry, de M. Gribelin qui avait la clef de l'armoire dans
laquelle il se trouvait, entre les mains de M. le colonel Picquart
et entre les miennes. Eh bien! je connais le colonel Henry, j'en
réponds comme de moi-même ; il en est de même de M. Gribelin
dont je vous ai parlé ici; quant à moi, je n'en parlerai pas, bien
entendu.
La tin de ma déclaration sera une protestation énergique
contre les allégations qui ont été présentées ici.
Il y a un deuxième point sur lequel on me fait parler dîme
façon inexacte et que je demande à rectifier. Lorsque je parlai
de l'envoi enmission de M. le colonel Picquart en novembre 1 88( '>.
j'ai dit qu'il avait été envoyé en mission d'après les ordres du
Ministre de la guerre parce qu'il était toujours hanté de son idée
du procès Dreyfus-Esterhazy et que, par conséquent, il fallait
changer le cours de ses idées, et j'ajoutai qu'il avait été jusque-
là un très bon officier et que, par conséquent, on espérait qu'une
mission modifierait ses sentiments et surtout rectifierait son
jugement; j'ajoutais également qu'il avait été un très bon officie*
et qu'il serait susceptible dans l'avenir, de continuer à être un
très bon officier.
— 188 —
On a mis dans le compte rendu le verbe est, ce qui n*est pas
la même chose. C'était mon sentiment à l'époque où il a été
envoyé en mission, tandis que dans le compte rendu on a mis
qui est susceptible, comme si c'était mon sentiment actuel. Mon
sentiment actuel, je n'ai pas à le faire connaître, attendu que
je l'ai donné au Conseil d'enquête d'une façon très nette et que le
Conseil d'enquête a opéré à huis clos; il mê semble, par consé-
quent, que je n'ai rien à dire de mon sentiment actuel. Voilà,
monsieur le Président, ce que j'avais à dire.
Mc Labori. — Voulez-vous me permettre de faire une obser-
vation et de vous prier, monsieur le Président, de poser quel-
ques questions à M. le général Gonse?
M. le général Gonse vient de déclarer que l'Etat-major veut la
lumière, qu'en ce qui le concerne, et j'imagine, en ce qui con-
cerne aussi ses chefs — je suis persuadé que ses paroles sont
l'expression du sentiment de ses chefs, — il était prêt à faire
cette lumière ou du moins à y contribuer le plus largement
possible.
En conséquence, monsieur le Président, j'ai l'honneur de
vous demander de vouloir bien prier M. le général Gonse d'ob-
tenir de M. le Ministre de la guerre — je ne prends ici que quel-
ques points — : 1° que M. le général Mercier s'explique sur la
communication de pièces secrètes, qui est aujourd'hui prouvée ;
2° que M. le lieutenant-colonel Picquart soit délié du secret pro-
fessionnel, sauf sur les points qui peuvent intéresser la défense
nationale : 3° que le bordereau original soit apporté à la barre ;
4° que les papiers sans aucune espèce d'intérêt au point de vue
de la défense nationale, mais qui ont servi à M. Bertillon pour
son expertise, soient également apportés; 5° que M. Bertillon
soit invité à déposer; 6° que MM. les experts du procès Ester-
hazy soient également, invités à déposer.
J'ajoute que si je me borne à cette nomenclature qui me vient
au courant de l'improvisation de l'audience, c'est que je ne veux
pas retenir trop longtemps l'attention du jury et de la Cour.
M. le général Gonse. — Monsieur le Président, je n'ai pas
qualité pour parler de ces questions, et je n'ai pas qualité pour
les transmettre.
Me Labori. — C'est entendu ! mais qu'on ne vienne plus nous
parler de lumière et qu'on ne vienne pas nous dire qu'on est
amoureux de la lumière!
M. le général GtOnse. — J'ai parlé sur un point qui avait été
soulevé par M. Jaurès, mais je n'avais pas à parler sur les
autres points.
M. le Président. — Vous n'avez rien de plus à dire, maître
Labori ?
Me Labori. — Je n'ai rien de plus à dire.
M. le Président, au témoin. — Vous pouvez vous retirer,
général. (.4 l'huissier audiencur.) Faites venir le témoin sui-
vant.
L'Huissier audiengier. — M. Crépieux-Jamin...
489 —
DÉPOSITION DE M. GRÉPIEUX-JAMIN
M. le Président. — Ce témoin n'est pas cité.
Me Labori. — Monsieur le Président, j'ai eu l'honneur de vous
voir avant l'audience et je vous ai demandé d'être assez bon pour
entendre, comme vous l'avez fait hier en ce qui concerne cer-
taines pièces relatives à la déposition de M. Jaurès, qui ont été
produites seulement au cours des débats, je vous ai, dis-je,
demandé d'être assez bon pour entendre M. Grépieux-Jamin et
obtenir de lui des renseignements sur les imputations calom-
nieuses dont il a été l'objet à l'audience d'hier. Vous avez bien
voulu m'accorder ce que je vous demandais; je note que dans
ces conditions la citation du témoin est sans importance. Si
cependant la citation est nécessaire...
M. le Président. — Les citations ne peuvent plus se pro-
duire.
Me Labori. — Pardon, monsieur le Président.
M. le Président. — Mais c'est écrit en toutes lettres clans la
loi.
Me Labori. — Non, monsieur le Président, pas en ce qui con-
cerne les témoins de moralité...
M. le Président. — Mais c'est la même chose pour tous les
témoins.
Me Labori. — C'est là le sentiment de la Cour, mais j'ajoute
que, quelle que puisse être l'opinion de la Cour, il restera au-
dessus d'elle la juridiction de la Cour de Cassation pour laquelle
MM. les jurés comprennent surtout que les conclusions sont
nécessaires.
M. le Président. — Monsieur l'Avocat général, mettez-vous
obstacle à l'audition du témoin ?
M. l'Avocat général fait un signe négatif.
M. le Président, au témoin. — Vous n'avez pas été cité
comme témoin?
M. Grépieux-Jamin. — Non.
M. le Président. — Alors, c'est en vertu de mon pouvoir
discrétionnaire que vous allez être entendu.
M. Grépieux-Jamin.— Je vous remercie, monsieur le Prési-
dent.
Me Labori. — M. Crépieux-Jamin a été hier l'objet d'une im-
putation assez vague, mais pleine de sous-entendus très graves
de la part de M. Teyssonnières.
M. le Président, au témoin. — Vous n'avez pas prêté ser-
ment, mais vous devez dire toute la vérité.
Mc Labori. — Je suppose que M. Grémieux Jamin a déjà con-
naissance de la déposition de M. Teyssonnières ?
M. Grépieuk-Ja.min. — Je la connais.
Me Labori. — Je serais obligé au témoin de bien vouloir nous
— 490 -
faire connaître d'une manière générale, en réponse à cette
déposition, les points qui, à sa connaissance, peuvent intéres-
ser MM. les jurés.
M. le Président, au témoin. — Vous avez entendu la ques-
tion, résumez votre réponse en quelques mots.
M. Crépieux-Jamix. — En général, à la suite d'allégations
comme celles qui ont été faites contre moi, on est désarmé : il y
a des sous-entendus, il n'y a pas de laits, il y a des insinua-
tions vagues, des insinuations sans précision. Eh bien! il n'y
pas là seulement une perfidie; je me fais fort de prouver qu'il
y a là une invention, un pur roman d'un bout à l'autre.
Tout d'abord, cette insinuation porte la marque de fabrique
de son auteur : il n'y a qu'un seul homme qui estime M. Teys-
sonnières cent mille francs, c'est M. Teyssonnières lui-même.
Lorsque je suis allé chez M. Teyssonnières, j'ignorais absolu-
ment son rapport, contrairement à ce qu'il dit quand il affirme
que je l'avais vu un mois auparavant. Il m'invita à dîner et
nous ne causâmes pas de l'affaire. Après dîner, M. Teysson-
nière me dit : « Venez, nous allons parler de l'affaire. — De
quelle affaire ? — De l'affaire Dreyfus. » Aujourd'hui, tout le
monde comprendrait Y affaire Dreyfus; dans ce temps-là, on
pouvait bien se voir sans parler de l'affaire Dreyfus.
Ma femme était en train de faire un petit travail. M. Teysson-
nières lui dit d'un ton théâtral : « Madame, laissez-là ce que
vous faites, je vais vous montrer des choses bien plus intéres-
santes ! » et, à ma stupéfaction, M. Teyssonnières dépouilla
devant moi tout le dossier du premier Conseil de guerre. Nous
finies de longues conversations sur ce dossier; j'eus en mains
toutes les pièces, qui étaient des pièces secrètes ; et M. Teys-
sonnières me dit : « Promettez-moi de ne rien dire. »
J'ai tenu ma promesse jusqu'à ce jour, et c'est aujourd'hui
-t'ulement, pour me défendre, que je dis : M. Teyssonnières m'a
montré le dossier qu'il tenait de je ne sais où, de je ne sais qui,
et qu'il n'avait certainement pas le droit de me montrer.
Je me bornai à écouter M. Teyssonnières me raconter son
rapport. M. Teyssonnières est extrêmement violent, il ne sup-
porte pas aisément la contradiction et je vous assure que j'au-
rais éiê très mal venu, chez lui, à dire quoi que ce soit contre
son rapport; ce monsieur m'aurait tout simplement flanqué à
la porte de chez lui. parce que ce sont ses façons habituelles.
Aussi, pendant qu'il me montrait son rapport, je me tins dans
l'exp<vtative, mais je remarquai qu'à chaque instant, il me
posait cette question : « Mais, eniin, vous êtes convaincu? » —
« Oh ! mon Dieu non ; et je vous assure que vos preuves ne sont
pas des quarts de preuve ; il n'y a dans votre rapport absolu-
ment rien qui puisse me convaincre. »
M. Teyssonnières semble oublier quelque chose: il n'est pas
psychologue, il ne se doute pas que rien n'est plus difficile que
de faire tenir debout un mensonge. Eh bien! sa déposition est
pleine d'inexactitudes, toutes les dates s'entremêlent, il me fait
',1
m —
dire que. je venais pour avoir des renseignements, alors que
j'ignorais tout à t'ait qu'il eût ce dossier, et, d'autre part,
alors qu'il y avait déjà quinze jours que j'avais moi-même
donné mon rapport. Par conséquent, ce n'était pas pour
m'éclairer ni pour éclairer M. Teyssonnières.
Gomment aurais- je pu dire à M. Teyssonnières : « Je viens »
— il ne l'a pas dit d'une façon aussi précise — mais comment
aurais je pu lui dire : « Vous auriez pu gagner cent mille
irancs...!» Ont mille francs, à propos de quoi?... A propos
d'un rapport fait deux ans auparavant! .le ne pouvais pas lui
offrir cent mille francs à un moment où il n'y avait pas encore
d'affaire Esterhazy . . .
M. le Président. — Il n'a pas dit que c'était vous qui lui
aviez offert cent ou deux cent mille francs...
M. Créjvleux-Jamin. — Oui, mais l'insinuation tend à dire
que j'étais un agent de la famille Dreyfus.
Me Clemenceau, au Président. — Le témoin n'était pas
présent hier; il serait peut-être bon de répéter ce qu'a dit
M. Teyssonnières.
M. le Président. — Si vous voulez ; mais en deux mots.
Me Clemenceau, au témoin. — M. Teyssonnières a dit
que vous étiez arrivé un jour chez lui avec Mme Crépieux-
Jamin, et que vous y étiez restés quatre jours; le quatrième
jour, au moment de partir, vous lui auriez dit : « Combien
avez-vous touché comme expert de l'affaire Dreyfus? » Il a
répondu : « Deux cents francs » et vous lui auriez dit :
« Deux cents francs !... Vous auriez pu toucher cent mille... »
et il vous aurait coupé la parole.
M. le Président. — C'est à peu près cela. M. Teyssonnières
n'a pas dit que c'était le témoin qui lui avait offert cent mille
francs: M. Grépieux-Jamin aurait dit simplement: « Vous
auriez pu avoir cent mille, deux cent mille francs. »
Me Labori. — M. Teyssonnières a dit que, dans cette
affaire, M. Grépieux-Jamin « entrait tout doucement comme
une vrille. »
M« Clemenceau. — Et cela depuis le premier jour.
M. Grépieux-Jamin. — Il y a là un pur roman ; non seulement
je n'ai pas dit cela à M. Teyssonnières, mais tout démontre que
'je ne l'ai pas dit.
M. Teyssonnières, — je reprends le fi 1 de mes idées, — m'avait
montré tout le dossier du Conseil de guerre ; nous avons causé
longuement du bordereau, et de la reproduction du Malin
et de leur différence. Le bordereau reproduit par le Matin
n'avait qu'une seule petite différence, c'était qu'a u bas,.le cliché
était Légèrement écrasé. Mais ce qui fait que nous avuns étudié
si longtemps la différence entre le bordereau et la reproduction
du Matin, c'est que M. Teyssonnières disait : « Ce qui
m'ennuie, c'est qu'on m'accuse ou m'accusera d'avoir fourni
le bordereau au journal le Matin. »
Je lui dis: « Pourquoi? » — « Oh ! dit-il, parce que, d'après
— 492 —
M. Bertillon, chaque photographie a été notée ; il y a eu sur
chacune des points de repère; et il paraît que la photographie
remise au journal le Malin reproduit le point de repère de
la photographie que j"ai possédée et qui m'a servie à faire
mon rapport. » — « Mon Dieu, lui dis-je, c'est d'autant plus
vrai que la communication ne peut avoir été faite que par
deux sortes de personnes : par les officiers du Conseil de-
guerre, ou bien par vous. Or, comme je respecte infiniment
l'armée, je ne crois pas que ce soit un officier du Conseil de
guerre qui ait fait cela: donc c'est vous.»
fl parut assurément ennuyé de cela, il en fut tellement
ennuyé qu'il me dit: « Mais, qu'en pensez-vous? qu'est-ce qu'il
faut faire? » — « A votre place, je prendrais ce dossier et je le
mettrais au feu. » Je vois qu'il ne l'a pas fait. Quelques jours
après, il me remerciait du conseil que je lui avais donné ; mais
il ne l'avait pas suivi.
Or, M. Teyssonnières m'avait démontré avec beaucoup de soin
toutes les indications fournies au Conseil de guerre, entre
autres la déposition de M. Bertillon.
— u Au Conseil de guerre, dit-il, je suis resté pendant la
déposition de Bertillon ; c'est ainsi que j'ai pu voler ce docu-
ment : on en a distribué à toutes les personnes qui étaient là et
quand on est venu pour reprendre le mien, je l'ai mis dans ma
poche. »
— « C'est vraiment curieux ! — lui répondis-je, — et je com-
prends que vous aviez été tenté de conserver un pareil docu-
ment... Je vous en prie, laissez-moi copier ces deux lignes qui
sont parfaitement folles. »
— Non, dit-il, écrivez-moi dans quelques jours et demandez-
moi le paragraphe ; je vous répondrai. »
Je compris qu'il y avait là un parfait amoivage pour me com-
promettre.
M. Teyssonnières me dit : « A l'audience du Conseil de
guerre, tous les officiers ricanaient. Il y en a un qui, à un mo-
ment donné, se pencha et dit à mi-voix : a Cet imbécile va le
faire acquitter ! »... C'est moi qui ai fait condamner Dreyfus,
ce n'est pas Bertillon. Bertillon est un fou et s'il n'y avait eu
que lui, Dreyfus eût été acquitté. C'est moi qui l'ai fait condam-
ner; j'ai fait une démonstration superbe. »
— « S'il n'y a pas, lui dis-je, d'autre preuve que votre rapport,
je ne comprends pas qu'on ait pu le condamner sur votre rap-
port... »
En etfet, il y avait seulement, dans le rapport de M. Teysson-
nières, des fragments qui se superposaient; c'étaient des parties
de mots qui étaient rapprochées et, aussitôt qu'on bougeait
quelque chose, cela n'allait plus.
— « Enfin, dit-il, je ne vous ai pas convaincu? » Et cette
question revenait continuellement.
— « Non, et je crois que, de tous vos rapports (je n'en ai pas
— 493 —
vu beaucoup) celui-ci est le plus mauvais. Vous prétendez à
l'infaillibilité et votre rapport est incontestablement faux. »
Enlin, Messieurs, si j'avais été l'artisan de la famille Dreyfus,
pour venir « enfoncer la vrille », comme le dit M. Teysson-
nières, évidemment il n'aurait pas attendu quatre jours, il m'au-
rait prestement chassé de sa maison. Eh bien ! pas du tout !
Je ne logeais pas chez M. Teyssonnières, j'étais dans une
auberge. Au moment de mon départ, M. Teyssonnières médit:
«Laissez-moi; j'ai quelque chose à faire; attendez-moi cinq
minutes. » Il part.
Quand je revins à l'auberge, je demandai ma note. M. Teys-
sonnières me dit : « Cher ami, je suis trop heureux de vous
avoir eu ; j'ai tout payé. »
Ce n'était pas là la conduite d'un homme qui venait de rece-
voir des déclarations impudentes.
Quinze jours après, M. Teyssonnières m'écrivit... J'ai sa
lettre dans ma poche.
M. le Président. — Ne lisez pas de lettre ; laissez-la dans
votre poche.
M. Crépieux Jamin. — Je ne la lirai pas, mais je la tiens à
votre disposition.
M> Labori. — Le témoin peut en dire le contenu.
M. Grépieux-Jamix. — (Jette lettre est extrêmement affec-
tueuse. Ma visite était du 2-3 août ; c'était le 3 septembre que
M. Teyssonnières me donnait ces marques d'affection. Si j'avais
été chez lui pour le soudoyer, il serait curieux que quinze jours
après, il m'eût écrit dans des termes pareils !
Plus tard, M. Teyssonnières, poussé par je ne sais quel en-
traînement, livra toute ma correspondance à la Libre Parole il
s'agissait d'y trouver les quatre lignes qui, au dire de Laubar-
demont, peuvent faire pendre un homme. Ces quatre lignes, un
ne les a pas trouvées. J'en prends à témoin l'article de la Libre
Parole qui dit : « Tout cela ne prouve pas que Dreyfus soit
innocent; cela ne prouve pas non plus qu'il soit coupable. »
Messieurs, quand on a fait une mauvaise action vis-à-vis de
quelqu'un, on devient son pire ennemi. On aime la plante que
l'on a fait vivre, mais on déteste l'ami auquel un a fait du mal.
M. Teyssonnières m'avait fait du mal : à partir de ce moment,
il devenait mon ennemi.
Mais, voici la preuve de l'invention de M. Teyssonnières !
Il livre ma correspondance à la Libre Parole pour prouver
un fait contre moi. Et alors qu'il aurait eu un fait pareil dans
son sac, il ne l'aurait pas sorti !.. Ce n'est pas raisonnable. S'il
avait un reproche de ce genre à me faire, il n'aurait pas payé
ma note à l'auberge, il m'aurait chassé de chez lui, ou il n'aurait
pas rempli son devoir d'honnête homme ! Il ne m'aurait pas
écrit la lettre affectueuse que j'ai reçue; il n'aurait pas été à la
Libre Parole, sans livrer le fait capital, qui était autre chose
que les potins de la correspondance !
M. Teyssonnières a donc fait cette invention peu à peu. C'est
— 494 —
un homme du Midi, il s'est monté lui même et enfin il s'est dit :
« Si je disais ceci ou cela, je produirais mon petit effet !» et il a
déposé. Mais je crois que j'ai prouvé que ce monsieur a dit une
contre-vérité.
M. Teyssonnières prétend qu'à un moment donné, j'ai été
d'accord avec lui. Eli bien ! j'ai livré mon rapport le 12 août; à
cette date, je n'avais pas connaissance de celui de M. Teysson-
nières, je l'ignorais complètement ; j'ignorais aussi quïl eût le
dossier du Conseil de guerre. Jusqu'au 24 juillet, je n'avais pas
fait mon rapport d'expertise. J'ai réfléchi longuement avant de
m'y mettre. C'était une chose grave évidemment; cette affaire
me préoccupait beaucoup. Mais, comme j'avais eu un préjugé
que tout le monde avait.. . Il y a dans cette salle certainement
des personnes qui croisnt à l'innocence de Dreyfus, eh bien ! je
fais appel à ces personnes pour leur dire : « N'avez-vous pas
changé d'opinion? » Eh bien ! moi aussi, j'ai changé d'opinion,
parce que tout le monde en a changé. Au lendemain de la con-
damnation, on aurait pu compter sur les dix doigts les noms des
personnes qui ne pensaient pas que le Conseil de guerre avait
bien jugé. Puis, le doute est venu à l'esprit de chacun, surtout
au mien quand j'ai pu comparer le bordereau...
M. le Président. — Nous n'avons pas à nous occuper de
l'affaire Dreyfus.
M. Crépihux-Jamin. — Oui, maisM. Teyssonnières a dit que
j'avais été d'accord avec son rapport, et ce rapport, je ne le
connaissais pas.
M. le Président. — Parlez-nous de la lettre que vous lui
avez écrite, et qui commençait par ces mots : a Bravo, bravis-
>imo'.;... »
M. Crépieux-Jamin. — Elle a été écrite au lendemain de
l' interpellation Castelin ; elle n'a aucun rapport avec mon rap-
port ni avec l'affaire Dreyfus.
Me Labori. — M. Crépieux-Jamin pourrait-il nous dire s'il est
de famille israélite ?
M. Crépieux-Jamin. — Je suis de famille catholique et de
vieille famille française.
Me Labori. — Ne pourrait-il pas dire ensuite s'il n'a pas
refusé de déposer comme expert dans ce procès ?
M. Crépieux-Jamin. — Ceci est une preuve de ma droiture et
de mon indépendance. Si la famille Dreyfus avait eu en moi
un agent, si elle avait payé mon dévouement, je n'aurais pas
pu refuser une chose pareille. Quand on a été payé par quel-
qu'un, on est entraîné malgré soi, on est dans un engrenage
fatal. Je n'étais pas dans un engrenage ; j'étais un homme qui
avait quelques connaissances dans une partie spéciale. Quand
on est venu me parier de l'atfaire, j'ai dit : « Je vous remercie,
cette affaire n'est pas drôle; je suis médecin-dentiste, je ne
suis pas expert en écritures. » Si j'avais été l'agent de la
famille Dreyfus, je n'aurais pas pu agir comme je l'ai fait, en
homme libre et indépendant.
M" Labori. — Si je suis bien renseigné, c'est une question
de prudence qui aurait empêché le témoin de déposer?
M. Crepieux-Jamin. — Oui, je n'aime pas trop qu'on casse les
carreaux de ma maison. (Rires.)
Me Labori. — Je précise ma question : M. Zola avait fait
demander à M. Grépieux-Jamin de déposer comme témoin dans
l'affaire actuelle. M. Grépieux, qui avait fait connaître son
opinion comme expert au profit de la famille Dreyfus, a refusé
de déposer. Je lui demande pourquoi?
M. Grépieux-Jamin. — D'abord parce que je ne suis pas un
expert en écritures professionnel. Celui qui est professionnel
dans cette partie a un devoir professionnel à remplir. Je répète
que je suis médecin-dentiste; je suis dans cette affaire en
amateur. Quand on m'a demandé un premier rapport, je l'ai
fait parce qu'il me convenait de le faire : quand on m'en a
demandé un second, j'ai refusé de le faire, parce que cela ne
me convenait pas et que j'y voyais un danger pour ma situa-
tion. Je ne voulais pas qu'on vint me dire : « Vous avez fait
ces choses !.. . Nous ne viendrons plus chez vous nous faire
soigner les dents. »
Me Labori. — Au fond, le témoin a préféré ne pas venir, par
prudence, et s'il vient aujourd'hui, c'est parce que M. Teys-
sonnières l'y a obligé.
Le témoin n'a-t-il pas vu les photographies qui étaient entre
les mains de M. Teyssonnières?
M. Crépieux-Jamix. — Je les ai vues, et ces photographies
sont semblables à la reproduction du Matin. Il est incompré-
hensible qu'on le nie !
Un fait, cela a la vie dure, cela finit toujours par se mani-
fester. Eh bien ! un moment viendra, tôt ou tard, où la photo-
graphie originale du bordereau sera entre les mains de tout le
monde et où les personnes qui ont soutenu que ces fac-similés
étaient faux s'apercevront qu'elles ont commis une imprudence
extrême qui met leur honneur en cause.
M« Labori.— M. Grépieux-Jamin peut-il dire la différence qu'il
y a entre les photographies officielles et le fac-similé du Matin ?
M. Grépieux-Jamin a eu ces fac-similés entre les mains : il les
a comparés, chez M, Teyssonnières, avec les photographies
officielles ; s'il y a des différences, en quoi consistent-elles ?
M. Grépieux- Jamix. — La différence est faible ; elle est plus
ou moins accentuée suivant qu'on examine le bon ou le moins
bon tirage du Mafia. J'estime qu'au journal le Matin, il a dû
y avoir plusieurs clichés. Un de ces clichés a dû recevoir à la
partie inférieure droite un coup qui a fait qu'un certain nom-
bre de mots sont écrasés. Le reste, dans les bons tirages, est
tellement typique qu'il n'y a pas la plus petite différence. On
peut dire que c'est identiquement la photographie.
Du reste —j'ai lu cela dernièrement et cela m'a beaucoup
frappé — s'il y avait ici un faussaire, ce serait le soleil, parce
que ces choses sont obtenues par des procédés purement méca-
— 496 —
niques. Il faut être ignorant des procédés de reproduction pour
dire qu'on altère un cliché. On n'altère pas plus un cliché de ce
genre qu'on n'altère un cliché photographique. Quelle retouche
aurait-on pu faire subir? Il aurait fallu effacer des mots entiers
et les remplacer par d'autres mots.
Mais, je le répète, les faits ont la vie dure, ils ont le temps de
vivre, et la vérité de ce que je dis finira par éclater à un
moment donné.
Me Clemenceau. — Je voudrais faire préciser par le témoin
deux dates. Quel jour le témoin a-t-il déposé son rapport?
M. GRÉriEUx-jAMix. — Le 13 août.
Me Clemenceau. — Quel jour est-il arrivé au bord de la mer,
chez M Teyssonnières?
M. Crépieux-Jamin. — Le 23 août.
DÉPOSITION DE M. PAUL MEYER
Membre de V Institut, professeur au Collège de France,
Directeur de V École des Chartes.
{Le témoin prête serment.)
Me Labopj. — Je voudrais d'abord répéter à MM. les jurés
(]iic M. Meyer est directeur de l'Ecole des Chartes, membre de
l'Institut, professeur au Collège de France.
M. le Président. — C'est ce que le témoin vient de dire.
M'' Labori. — Après avoir répété ceci, que j'ai cru utile, je vais
lui poser une question : Est-il Israélite?
M. P. Meyer. — Je complais dire un mot là-dessus.
Il est exact qu'en 1883, lorsque j'ai eu à l'Institut, Tannée où
j'y suis entré, le grand prix biennal, M. Drumont, en trois
•jages odieuses de la France juive (la seule d'ailleurs qui
se soit vendue) a déclaré que j'étais le fils d'un juif allemand
et que c'était pour cette raison que j'avais eu ce prix, le seul
qui soit décerné par l'Institut entier, toutes classes réunies.
J'ai écrit à M. Drumont et au Tejrtps pour démentir la chose.
Je suis né à Paris, de parents français. Mon grand père du
côté de mon père était de Strasbourg, c'est ce qui explique
mon nom alsacien.
1 âge de seize ans.
Il est fâcheux que, sans preuves, on imprime que jesuis d'une
autre religion ou que j'ai changé de religion, ce que je déclare
n'avoir pas fait et n'avoir pas l'intention de faire.
Je fais cette déclaration pour épargner des lignes inutiles à des
journaux auxquels je serais obligé d'adresser des lettres rec-
— i97 —
tiiicatives. et dans lesquels je ne serais pas aise de me voir im-
primé.
Me Làbori. — M. Meyer aurait-il la bonté de nous dire quelles
conclusions résultent pour lui de l'examen auquel il s'est livré
sur le bordereau? s'il pense que ce bordereau est ou peut être
de l'écriture du commandant Esterhazy ou d'un autre ? D'une
manière générale, veut-il nous dire l'ensemble des conclusions
que son étude l'a amené à formuler ?
M le Président. — M. Meyer n'a pas vu l'original !
M. P. Meyer. — Je m'expliquerai là-dessus.
Me Labori. — Peut-être M. Meyer et M. le Président me per-
mettront-ils de dire encore un mot au jury au point de vue des
fac-similés du bordereau, sur lesquels nous allons nous expli-
quer... Ceci est d'un ordre technique, c'est une question de fait.
Je vous demande, monsieur le Président, la permission de four-
nir une explication à MM. les jurés.
Il a paru un nombre considérable de fac-similés du bordereau.
Il y en a un certain nombre qui sont moins bons que les autres :
j'en ai précisément sous la main de diverses sortes. Ce qu'il
faut que vous sachiez — vous l'avez déjà compris au travers
des dépositions faites, mais je crois utile de le préciser — c'est
que le point de départ de toutes les expertises et de la convic-
tion de beaucoup d'hommes, en ce qui concerne l'attribution de
l'écriture, c'est le fac-similé publié dans le journal le Matin
du 10 novembre 1896. A cette date, paraissait en effet dans le
Matin un fac-similé du bordereau.
Ce fac-similé est remarquable entre tous par sa netteté, pour
des raisons diverses que M. Meyer et les autres experts vous
expliqueront mieux que moi, mais notamment pour cette raison
que c'était le premier tirage, la première reproduction qui était
faite. Les autres reproductions distribuées sont des reproduc-
tions prises sur le fac-similé du Matin, et au fur à mesure
qu'on reproduisait à nouveau, la perfection de la reproduction
diminuait ; vous avez entendu hier M. Teyssonnières lui-même
reconnaître que le fac-similé du Matin était en somme, aussi
parfait que possible. Je l'ai là, je vais demander à MM. les jurés
d'être assez bons pour le regarder, après M. le Président et
après M. l'Avocat général, et de le conrparer avec les deux autres
fac-similés que j'ai également ici, qui sontmoinsbons, mais qui
sont encore, vous le remarquerez, sensiblement exacts ; car si, au
point vue de la netteté des déliés ou de la précision de certains
traits ou de certains points, ces fac-similés sont moins bons que
le premier qui est collé sur carton et que je vous signale, il n'en
est pas moins vrai que le mouvement de l'écriture est, dans
tous, identique, et qu'en définitive, s'il y a des empâtements
dans certains fac-similés, ils se reproduisent partout d'une
manière semblable; si vous comparez les deux spécimens, vous
en voyez un apparaître avec une netteté particulière, mais les
autres n'ont pas du tout l'apparence de faux.
Ces derniers fac-similés sont extraits d'une brochure publiée
— 'i9S —
par M- Bernard Lazare, dans laquelle il a réuni un certain
nombre d'expertises et mis en tête et à la fin un double fac-
similé, afin qu'on put comparer continuellement les écritures,
soit qu'on lise d'un côté de la brochure, soit qu'on lise de l'autre
coté. Eh bien î ce qu'il y a de curieux, c'est que ces deux spé-
cimens, qui sont moins bons que celui du Mutin, parce qu'ils en
proviennent d'une façon plus ou moins immédiate ou médiate,
ne sont pas eux-mêmes d'une valeur égale : il y en a un qui
est excellent; l'autre est moins bon. Mais le meilleur de tous
est incomparablement le cliché du Malin.
Je crois que les experts — et je poserai la question aux
divers experts qui viendront, sans bien entendu reprendre cette
explication... — Mais je vous demanderai, monsieur le Prési-
dent, de vouloir bien examiner ces divers spécimens et de con-
sulter M. Meyer sur le point de savoir si c'est sur le spécimen
du Matin qu'il a travaillé. Enfin, je vous serai reconnaissant
de faire passer le tout à MM. les jurés, afin qu'ils comparent.
(M*' Labori fait passer au Président le fac-similé du Malin
et d'autres fac-similés.)
M. le Président. — Nous connaissons tout cela.
MP Labori. — Je ne tiens pas à ce que vous le regardiez, mais
je désire que MM. les jurés le regardent et M. Paul Meyer aussi.
M. P. Meyer. — J'ai connu ces différents fac-similés ; je me
suis servi plutôt de celui delà brochure de M. Bernard Lazare,
que j'avais sous' la main, quoi qu'il soit plus grossier que
l'autre : mais il suffisait à mon objet.
L'opinion que j'ai sur ces fac-similés, je vais vous la dire,
parc»' qu'on a contesté la valeur de ces fac-similés : un témoin
a même dit qu'ils ressemblaient beaucoup à des faux et que rien
ne ressemblait moins aux originaux que ces fac-similés ; il est
clair que, s'ils ressemblent à des faux, ils ne ressemblent pas
aux originaux ; mais je crois que ce témoin, peu habitué à for-
muler sa pensée avec précision, a été plus loin quïl ne voulait.
Je vais tâcher de disséquer un peu cette déclaration pour voir
ce qu'il y a dedans.
Cts fac-similés sont faits par le procédé qu'on appelle dans
l'industrie le procédé dagillotage, inventé par Gillot; c'est de
la zincograpliie en relief...
Me Labori, au Président. — M. l'audiencier demande laper-
mission de faire passer à MM. les jurés...
M. le Président. — Faites passer.
M. P. Meyer. — Parmi tous les procédés à base photogra-
phique, ce procédé est celui qui laisse le plus à désirer. A l'Ecole
des Chartes, nous nous servons de l'héliogravure qui donne
plus de finesse ; seulement, l'héliogravure comporte un tirage à
la main qui est fort coûteux. 11 y a un autre procédé qui est un
report sur gélatine et qui vaut encore mieux que celui qu'on a
employé ici. Mais le gillotage, s'il a certains inconvénients, a
l'avantage du bon marché.
— 499 —
Je ?ais indiquer l'altération que comporte ce procédé. C'est
du zinc en relief : on fait mordre le zinc à certains endroits et
on obtient un relief. Lorsqu'on tire un cliché de ce genre à la
machiné rotative, le zinc s'écrase un peu. Il en résulte que tous
les traits s'empâtent, que l'œil de certaines lettres devient plein.
Mais, comme ce genre d'altération est prévu, on peut l'escompter
d'avance, et toute personne qui voudra comparer des écritures
reproduites d'après ce procédé, devra s'abstenir de faire porter
son argumentation sur la différence des pleins avec les déliés.
Le procédé n'est pas parfait; mais, outre l'avantage d'être bon
marché, je ne crois pas qu'il comporte facilement des retouches:
c'est donc une garantie de sincérité.
En somme, le tirage n'altère en aucune façon la direction des
traits et la forme des lettres : si quelqu'un a l'habitude de bar-
rer ses t en faisant aller la barre en biais, cela reste ainsi ; s'il
les barre tout droit, c'estla même chose. Le procédé ne comporte
pas d'erreur sur ce qui est vraiment important.
Reprenons l'assertion du témoin à qui je faisais allusion. lia
dit : « Gela ressemble à des faux. » Je confesse qu'il y a. outre
le genre d'altération que j'ai dit, une autre altération dont vous
allez apprécier le peu d'importance : c'est que l'original est
écrit sur deux pages, tandis que le fac-similé l'est sur une seule
page, parce que c'était plus commode pour la publication ; mais
il n'est personne qui ne voie qu'il y a là une différence tout exté-
rieure et sans portée, dès qu'il s'agit de comparer la forme des
lettres. Je ne vois donc pas bien ce qu'on veut dire quand on
dit que cela ne ressemble pas aux originaux.
Pour le dire, en passant, j'ai eu avec M. Bertillon une conver-
sation sur bien des choses. AI. Bertillon, dont je peux invoquer
l'opinion, parce qu'il s'agit d'un point de fait et non d'un point
de raisonnement, m'a dit : « Ils ne sont pas si mauvais, ces fac-
similés ! » M. Bertillon entend la photographie et connaît ce
procédé de reproduction ; par conséquent, je trouve audacieux
qu'on dise, de ces fac similés, qu'ils ressemblent à des faux.
Le lendemain de la déposition, certains journaux étaient
arrivés à dire : « C'est un faux. » C'est ainsi que se forme la
légende. Il y a d'abord un rapport inexact, puis le mensonge
s'y mêle, et ainsi se fait la légende.
Eh bien! il faut détruire la légende, absolument.
Je dis donc qu'en somme ces fac-similés méritent confiance.
Je ferai remarquer à l'appui — et je dirai tout à l'heure quelle
est la valeur exacte et précise de l'observation que je fais —
que pour une partie des fac-similés publiés, pour ceux des
lettres du condamné de l'Ile du Diable ou pour les fac-similés de
M. Esterhazy, nous avons beaucoup d'éléments de comparaison.
J'ai vu comme tout le monde a pu en voir, des originaux, ou de
bonnes reproductions sur papier photographique, dont l'examen
m'a prouvé que les fac-similés faits par le procédé Gillot, au
moins en ce qui concerne cette dernière série de textes compa-
ratifs, sont très bons.
— 500 —
De là une présomption que le fac-similé du bordereau ne doit
pas être mauvais. Je dis présomption, monsieur le Président,
parce qu'il est évident qu'on peut, avant de faire le clichage,
avoir truqué le fac-similé du bordereau, de manière à lui donner
une ressemblance avec une écriture quelconque; mais cette
hypothèse est, dans le cas présent, bien invraisemblable.
Je voudrais bien que le témoin qui a dit : « Ce fac-similé res-
semble à un faux », ou « ces fac similés ». — car on a parlé
d'une façon générale, sans précision, — « ressemblent à des
faux », m'expliquât comment, quand ces fac-similés ont été pu-
bliés en 1896, — on pouvait avoir l'idée de faire (et j'en arrive à
l'objet précis de ma déposition) — des fac-similés représentant
l'écriture de M. Esterhazy, que personne ne connaissait ou, du
moins, à qui personne ne pensait à ce moment-là, en connexion
avec l'affaire que vous savez? Il y a là une très grande difficulté
qu'il faudrait expliquer.
Eh bien! vous entrevoyez mon opinion. Retenez le fond : ces
fac-similés, dont je reconnais l'imperfection — je n'aimerais
pas à faire travailler mes élèves de l'Ecole des Chartes là-dessus :
ce n'est pas assez net, il y a trop d'empâtement — je dis que
c'est récriture. . veuillez considérer, monsieur le Président,
que je dis l'écriture, jetais une réserve — que c'est l'écriture
du commandant Esterhazy. Je n'ai là- dessus aucune espèce de
doute.
Est-ce aussi la inuia du commandant Esterhazy *? Ah ! ici il
y a une distinction que je suis obligé de faire ; elle est subtile,
elle me parait subtile, et je crois bien qu'elle l'est au fond. Elle
parait résulter du rapport des experts du second procès : je ne
suis pas renseigné sur ce qu il y a dans leur rapport : mon an-
cien élève, M. Couard, a été d'une discrétion absolument
louable ; mais j'ai entrevu, j'ai lu dans un journal que la théo-
rie à laquelle s'arrêtaient les experts du second procès était que
c'était bien l'écriture de M. Esterhazy — et cela me saute aux
yeux, que voulez-vous, tout le monde reconnaît cela ! — mais
que ce n'était pas de sa main.
Cela peut être, mais je ne sais pas comment on peut arriver à
le prouver.
J'ai essayé — il faut toujours procéder ainsi — j'ai essayé
pour ma part deux ou trois hypothèses pour expliquer cette
dualité : d'un côté Vécritureet de l'autre lamam. Aucune n;est
admissible. Je vous en ferai grâce : surtout, je crois qu'Userait
peu charitable de ma part de les attribuer aux experts du second
procès, puisque je les trouve absurdes! J'espère que ces Mes-
sieurs en auront trouvé une qui m'a échappé et qui rendra
compte de toutes les difficultés.
Puur en revenir aux fac-similés, je dis qu'il y a un moyen
absolument certain de me confondre si j'ai tort; et il est bien
simple, ce moyen ! je ne demande pas qu'on apporte ici l'origi-
nal même ; mais je demande qu'on veuille bien nous communi-
quer une photographie qui donnera plus de finesse. Mieux
— 501 —
encore, je préférerais les clichés en verre, les négatifs, parce
que. .. Oh ! ce n'est pas que je suspecte le moins du monde la
bonne foi de ceux qui fourniraient ces fac similés, mais enfin !
il faut s'entourer toujours de toutes les garanties... Quand on
fait un tirage d'une photographie, on a ton jours fait un négatif:
il vaut autant apporter le négatif. Car, si vous examinez sur le
négatif, vous verrez du côté de la gélatine s'il a été retouché ou
non. Pour moi, le cliché de verre vaut l'original — sauf sur un
point : la nature du papier, qu'on ne peut pas reconnaître sur
un cliché ; — on pourrait alors constater s'il y a dissemblance
ou différence entre l'original, représenté par la photographie, et
les fac-similés qu'on a publiés. Eh bien ! je le déclare franche-
ment, et je compléterai tout à l'heure cette déclaration : si on
me les fait voir, s'il est vrai que les fac-similés au procédé
Uillot publiés dans le Matin sont mauvais, je le dirai franche-
ment.
Au fond, je n'ai pas d'opinion arrêtée sur le fond de l'affaire
dans laquelle je viens témoigner: j'attends. Mon opinion se
forme peu à peu. Si donc je voyais qu'il y a réellement une dif-
férence, je dirais au témoin dont j'ai discuté l'assertion : Vous
aviez raison, je suis collé, absolument.
Mais si le témoin qui dit : «Ces fac similés qu'on a publiés
ressemblent à des faux », refuse d'apporter la preuve que je
demande, alors je dirai que j'ai raison, qu'on n'a rien prouvé
contre moi.
Maintenant, je voulais ajouter quelques mots pour bien indi-
quer...
M. le Président. — Il ne faut pas lire.
M. PaulMeyer. — Je ne lis jamais, monsieur le Président.
Seulement, je suis professeur, et comme je suis très peu pourvu
de mémoire, je suis toujours obligé de noter, par un mot ou
deux, les idées que je veux exprimer.
Eh bien ! je veux vous indiquer en quelques mots l'esprit que
j'apporte ici : je ne suis pas de ceux qui arrivent ici avec leur
siège fait, comme l'abbé de Vertot, à qui on disait : « Eh bien !
voici des documents sur le siège de Rhodes. » — Et il répon-
dait: « Trop tard, mon siège est fait. » Je ne suis pas dans ces
idées-là : je suis disposé à former mon opinion d'après les faits.
De plus, ce qui m'intéresse le plus ici, ce sont les questions de
procédés employés pour arriver à la vérité, les questions de
méthode. Je vois là une matière à recherches scientifiques,
recherches qui, dans cette affaire, ne me paraissent pas avoir été
conduites avec l'esprit suffisamment dégagé de préoccupations.
Il y a vraiment trop de personnes qui ont leur siège fait, et à
mesure que nous avançons et que je puis lire les dépositions
qui ont précédé la mienne, j'éprouve souvent un sentiment de
tristesse, en voyant combien on s'entête dans des opinions qui
souvent portent sur des questions secondaires, questions qui
peuvent être résolues sans grande importance dans un sens ou
- 502 —
dans un autre ; on s'y entête parce qu'une fois on s'y est arrêté :
ce n'est pas l'esprit scientitique.
.l 'étudie ces questions d'écriture absolument comme j'étudie-
rais une page d'un texte difficile, me souciant très peu au fond
de savoir si cette page que j'ai tenu à comprendre soutient une
doctrine ou une autre, mais voulant par-dessus tout savoir ce
que cette page veut dire.
Et je dois dire, puisque j'ai parlé de l'écriture du bordereau,
que véritablement j'ai été affligé et attristé lorsque j'ai lu la
déposition d'un expert, qui a été reproduite par la sténographie,
et qui ne m'a pas étonné ; car j'avais causé auparavant avec cet
expert, qui est un homme bien remarquable à certains égards
et qui a fait, qui a créé une chose vraiment magnifique : l'an-
thropométrie.
Eh bien '.cette conversation m'avait d'abord intéressé; on
trouve toujours à apprendre; — ensuite, par moments, elle m'a
amusé ; enlin j'en suis sorti navré, Messieurs, navré ! en pen-
sant qu'il était possible de confier une expertise si grave, si
pleine de responsabilité, d'une responsabilité effrayante, à un
homme dont les procédés d'investigation échappent à toute
contradiction, à toute critique, parce que ces procédés sont en
dehors de toute méthode et de tout bon sens.
M. le Président. — Avez-vous une autre question, maître
Labori :'
Mc Labori. — Monsieur le Président, est-ce que M. Paul
Meyer nous a fait connaître ses conclusions d'une manière
complète en ce qui concerne M. le commandant Esterhazy ?
M. Paul Meyer. — J'ai dit que le fac-similé du bordereau
reproduisait absolument son écriture, que je ne voyais pas de
raison pour faire une distinction entre Yécrîture et la main.
Cependant, je fais cette réserve prudente et parfaitement scien-
tifique, parce que je ne sais pas ce qu'il y a dans le rapport où
on explique que cette écriture n'a pas été tracée par le comman-
dant Esterhazy. Je ne crois pas que, même avec une hypothèse
compliquée, on puisse arriver à le démontrer; mais, enfin! je
ne puis pas discuter ce que je ne connais pas : je ne parle
jamais que des choses que je sais.
M0 Labori. — Eh bien ! monsieur le Président, il serait peut-
être utile d'entendre ici M. Couard, M. Belhomme et M. Vari-
nard ?
M. P. Meyer. — Ils ne diront rien.
M. le Président. — Ils ont déclaré: « Nous avons statué
dans un rapport; nous sommes liés par le secret profes-
sionnel. »
Me Labori. — Mais, monsieur le Président, je vous en prie...
M. le Président. — Non, non ! Ils ont eu raison.
Me Labori. — Nous avons une question à poser à M. Paul
Meyer. M. Couard a déclaré hier qu'à l'Ecole des Chartes on ne
connaissait rien en fait d'écritures. . .
M. P. Meyer. — Mon Dieu ! la question...
MH LaboeuL — ... Je serais heureux que M. Meyer nous dise
ce qu'il pense des procédés de l'Ecole des Chartes pour ce qui
concerne les écriture-.
M. P. Meyer. — Ce n'est pas gentil de la part de Couard
d'avoir dit nela !
Mon Dieu ! il peut bien avoir raison. Vous comprenez qu'il
ne m'appartient pas à moi, qui suis professeur dans cet éta-
blissement depuis 1869 et qui le dirige depuis 188*2, de vanter
ce que nous taisons. M. Couard a peut-être ses raisons pour
parler comme il a fait.
Seulement, je dis que la question de l'identité de récriture du
bordereau et de celle de M. Esterhazy se présente dans des con-
ditions d'une telle simplicité, d'une telle évidence, qu'il suffit
d'avoir l'habitude de l'observation, l'habitude de la critique
pour arriver à la conclusion que j'ai formulée, sauf réserve.
M. le Président, à M* Labori. — Encore une question?
Me Labori. — Oui, monsieur le Président, je suis obligé de
m'excuser d'en poser, mais je les pose tout de même.
M.Paul Meyer nous a bien dit, si j'ai compris, que toutes
les hypothèses auxquelles il s'était livré pour arriver à com-
prendre que, tout en étant de Yécritwre >l'E$(erliazy> le borde-
reau ne tut pas de sa main, lui avaient paru impossibles? Ai-je
bien compris?
M. P. Meyer. — Parfaitement.
Me Labori. — Alors, il n'en voit aucune qui puisse être une
certitude et qui puisse expliquer cette contradiction ?
M. P. Meyer. — Je n'en vois aucune; mais les experts du
second procès ont peut-être trouvé quelque chose qui m'a
échappé.
INCIDENT
Refus par M. le Président de poser une question aux experts
MM. Couard, Belhomme et Varinard.
Me Labori. — Je vous demande pardon, monsieur le Pré-
sident, d'intervenir, mais il serait intéressant d'entendre
MM. Couard, Belhomme et Varinard.
M. le Président. — Non, non; j'ai dit...
Me Labori. — Mais j'ai une question à poser.
M. le Préstdext. — Vous ne la poserez pas.
Me Labori. — J'insiste, monsieur le Président.
M. le Président. — Je vous dis que vous ne la poserez pas.
Me Labori. — Oh î monsieur le Président ! il est intéressant..
M. le Président. — C'est inutile de crier si fort.
M" Labori.* — Je crie parce que j'ai besoin de me faire
entendre.
M. le Président. — La question ne sera pas posée.
— 504 —
Me Labori. — Permettez, vous dites cela ; mais je dis que je
veux la poser.
M. le Président. — Eh bien! je dis que non, et c'est une
affaire entendue! Le Président doit écarter du débat tout ce
qui peut allonger les débais sans aucune utilité; c'est mon
droit de le faire.
Me Labori. — Vous ne connaissez pas la question: vous ne
savez pas quelle est la question?
M. le Président. — Je sais parfaitement ce que vous allez
demander.
Me Labori. — Eh bien! je dépose des conclusions pour avoir
un arrêt de la Cour sur ce point.
M. le Président. — Toutes les conclusions que vous voudrez.
Me Labori. — Si vous croyez que cela va raccourcir les dé-
bats, vous vous trompez.
M. le Président. — Eh bien! nous statuerons sur les conclu-
sions pendant la suspension d'audience.
(A l huissier audiencier.) Un autre témoin.
(M. Auguste Molinier se présente à la barre et prête
serment.)
M. le Président, au greffier. — Le témoin est-il cité régu-
lièrement.
M. le greffier. — Oui, monsieur le Président.
M. le Président. — Quelle est la question, maître Labori?
Me Labori. — Je vous demande pardon, je rédige des conclu-
sions, et je considère qu'il est absolument indispensable que la
déposition de M. Paul Meyer et les incidents qu'elle comporte
comme discussion soient finis avant la déposition du nouveau
témoin.
Je n'ai besoin que de deux minutes; je demande respectueu-
sement que vous me les accordiez et j'interrogerai ensuite le
témoin.
M. le Président. — Mais le témoin vient de prêter serment ;
ii faut absolument qu'on l'interroge maintenant.
Me Clemenceau. — C'est une question de deux minutes.
M. le Président. — Mais posez votre question dès mainte-
nant; c'est inutile de perdre notre temps.
Me Labori. — Je crois que l'audition de MM. Couard.
IJelhomme et Yarinard est indispensable à la manifestation de
la vérité et je tiens à ce que le refus de l'ordonner soit constaté
avant que le témoin dépose : je considère cela comme indis-
pensable au point de vue de la défense.
(M. le Président feuillette le Code (V instruction crimi-
nelle.)
M. le Président, à M. A. Molinier. — Monsieur, voulez-
vous vous retirer, s'il vous plaît.
(A V huissier audiencier .) Voulez- vous faire retirer le témoin,
s'il vous plaît.
(Me Labori rédige ses conclusions.)
— 505 —
Me Labort. — Monsieur le Président, je suis aux ordres de la
Cour. (M* Labori se dispose à lire des conclusions.)
M. le Président. — Oh ! vous voulez lire.
M* Labori fait un {/este affirmatif et donne lecture des
conclusions suivantes :
l'oiiclusions
Plaise à la Cour
Attendu que M. le Président a refusé, malgré la demande du
défenseur de M. Emile Zola, défaire appeler les témoins Couard, Bel-
homme et Varinard, et a déclaré qu'il refusait de leur poser une
question avant que celle-ci ait été formulée et alors que le défenseur
la considérait comme nécessaire à la défense;
Attendu qu'il s'agit, pour les concluants, d'interroger lesdits
témoins sur des interviews auxquelles ils se seraient prêtés dans la
presse ; qu'il ne saurait donc être question de secret professionnel ni
de huis clos ;
Par ces motifs,
Donner acte de ce que M. le Président a déclaré qu'il refusait de
poser une question à MM. Couard, Belhomme et Varinard, alors que
ladite question n'avait pas même été formulée ;
Ordonner que lesdits témoins seront entendus sur la question de
savoir si ces interviews sont exactes et de leur fait.
M. le Président. — La Cour se retire pour délibérer.
(La Cour rentre au bout de quelques instants, pendant les-
quels V audience a été suspendue.)
M. le Président, à VAcocat général. — Monsieur l'Avocat
général, vous n'avez rien à dire sur les conclusions qui ont été
prises ?
{M. VArocat général fait un signe négatif).
M. le Président lit V arrêt suivant •
Arrêt
La Cour,
Considérant qu'aux termes de l'article 270 du Code d'instruction
criminelle, le Président devra rejeter tout ce qui tendrait à prolonger
les débats sans donner lieu d'espérer plus de certitude dans les résul-
tats ;
Considérant que les témoins Couard, Varinard et Belhomme, qui
avaient refusé de déposer, ont été autorisés par l'arrêt en date de ce
jour à se retrancher derrière le secret professionnel ;
Considérant que la confrontation sollicitée par la défense et la
question, telle qu'elle est indiquée par les conclusions, ne serviraient
— .loi; —
qu'à prolonger les débats sans donner lieu d'espêmei plus de comtude-
dans les résultats ;
Par ces motifs,
Dit que le Président a refusé avec raison la confrontation, et de
poser la question sollicitée par la défense, et dit qu'il sera passé outre
au débats.
M. le Président. — Voilà l'arrêt de principe posé. Chaque
fois que vous insisterez, le même arrêt sera rendu : ainsi,
que ce soit une affaire entendue.
Me Labori. — Eh bien! monsieur le Président, c'est un arrêt
de règlement, alors ?
M. le Président. — C'est un arre/ de règlement,.
M* Labori. — Il n"y en avait que sous l'ancien régime. Voilà
qu'on Ta inauguré à la barre de la Cour d'assises ^ je ne puis
que le saluer avec respect.
M. le Président. — C'est la loi ; c'est l'article 270 du Code
d'instruction criminelle.
Me Labori. — C'est la première fois qu'une Cour de justice
déclare qu'un arrêt rendu constitue un arrêt de règlement et
que tous les incidents qui se produiront seront réglés dans les
mêmes conditions et terminés par le même arrêt ! C'est la pre-
mière fois, et je ne puis, tout en m'inclinant devant vos paroles,,
que protester !
M. le Président. — Protestez tant que vous voudrez, mais ce
sera rendu dans les mêmes conditions chaque fois.
Me Clemenceau. — On vient de nous communiquer la copie
des interrogatoires de Mme de Boulancy par M. Bertulus. Vou-
lez-vous, monsieur le Président, me donner la parole pour faire
la lecture de ces interrogatoires et déposer des conclusions
additionnelles ?
M. le Président. — Laissez entendre le témoin.
Me Clemenceau. — J'attendrai l'audition du premier témoin
donc, s'il y a une question de droit, parce qu il a prêté serment.
M. le Président. — Il n'y apasde questions de droit; mais,
puisque le témoin à prêté serment, nous allons l'entendre.
DÉPOSITION DE M. AUGUSTE MOLINIER
Professeur à V Ecole des (lia ries.
{M. Auguste Mùîïmer prête serment à nouveau.)
M. le Président. — Quelle est la question, maître Labori ?
IIe Labori. — Monsieur le Président, M. Molinier voudrait-
il nous faire part des conclusions de son examen relatif au bor-
dereau de l'affaire Esterhazy, et voudrait-il également nous
faire connaître quelles sont les conclusions qui se dégagent
— 507 —
pour lui de la comparaison <{u'il en a faite avec des lettres et
écritures du commandant Esterhazy ?
M. A. Molinier. — Messieurs les jurés, il y a déjà vingt-cinq
ans que je vis au milieu des manuscrits : il m'est passé entre
les mains des milliers de chartes, pièces de toute époque.
depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours.
A la suite de cette étude très prolongée, qui a porté sur des
milliers de manuscrits, je le répète, j'ai fini par contracter une
méthode toute particulière d'observation : j'ai pour ainsi dire
contracté un tact spécial, si bien que, à des signes presque im-
perceptibles pour d'autres, j'arrive à reconnaître L'identité des
écritures ou à dater exactement des manuscrits.
J'ai appliqué cette méthode personnelle, méthode que je qua-
lifie d'absolument scientifique, à l'examen du bordereau en
question et à l'examen des pièces de comparaison.
De ce bordereau, j'ai eu, comme tout le monde, entre les
mains un fac-similé. Sur ce fac-similé, les opinions les plus
diverses ont été exprimées devant vous ; mais, étant donné que
ce bordereau a été publié pour prouver la culpabilité d'une per-
sonne que je ne nommerai pas ici, je crois que le fac-similé doit
être exact.
Alors, me méfiant des reproductions d'écriture, puisque je
n'ai pu comparer ces reproductions avec des originaux, je me
suis attaché à relever, dans ce bordereau que j'avais en fac-si-
milé, uniquement ce que j'appelle les signes physiologiques de
l'écriture, c'est-à-dire non point l'épaisseur des lettres, qui peut
être altérée, renforcée par un fac-similé, si bien fait qu'il soit,
mais je me suis attaché aux liaisons des lettres, à l'aspect géné-
ral de l'écriture, si elle est courante ou non courante.
Je me suis attaché également à la place, je vous demande
pardon de ces détails," de ces aperçus— des points sur les /.
Khbien ! voici quelques-un j des signes que j'ai relevés. Je les
indique par ordre d'importance, à mon sens. Tout d'abord,
dans cette écriture, nous trouvons une main extrêmement cou-
rante, aucune hésitation à mon sens : en second lieu, les points
sur les i sont généralement liés à la lettre suivante ; en troi-
sième lieu, signe à mon sens tout à fait particulier, certaines
majuscules comme les A, reçoivent un accent.
Enfin, j'ai également étudié la forme des majuscules, et je
recommande à votre attention la forme de la majuscule du mol
Madagascar qui se trouve dans l'intérieur du bordereau.
Pour terminer, voici une preuve qui. à mon sens, est la plus
forte et la plus remarquable de toutes ; les doubles s, quand
elles se présentent dans l'intérieur des mots, se présentent
dans la forme suivante, un .s bas, puis un .s allongé; c'est-là
une forme absolument physiologique.
Et, si quelques-uns d'entre vous ont l'habitude d'écrire ainsi
les doubles s, si, par exemple, l'un de vous a l'habitude de
mettre Y s long avant Y s bas, s'il voulait renverser l'ordre
des deux formes de cette lettre, il s'apercevrait qu'il aurait une
~ oOS - ■
hésitation : or, cette hésitation n'existe pas dans le bordereau.
En un mot, pour conclure, en mon âme et conscience, après
avoir étudié, non seulement le bordereau, mais tout ce que j'ai
pu me procurer de fac-similés d'écritures du commandant
Esterhazy ; après avoir notamment examiné les formes de
l'écriture des lettres et l'écriture du bordereau, je crois pouvoir
affirmer, en mon Ame et conscience, que dans ces lettres j'ai
retrouvé toutes les formes principales physiologiques que
j'avais retrouvées dans le bordereau, dans l'écriture du com-
mandant Esterhazy.
M. le Président. — Vous n'avez eu que des fac-similés, aussi
bien de l'écriture du commandant Esterhazy que du borde-
reau ?
M. A. Molinier. — Bien entendu.
M. le Président. — Vous n'avez eu aucun original?
M. A. Molinier. — Je n'ai pas eu d'originaux ; je n'ai pas vu
l'écriture du commandant Esterhazy.
M. le Président. — A la requête de qui avez-vous fait cet
examen ?
M. Molinier. — Personnellement, car cette affaire m'inté-
resse, comme tous les Français.
M. le Président. — Maître Labori, avez-vous des questions
à poser ?
Me Labori. — Je voudrais, monsieur le Président... d'ailleurs
MM. les jurés entendront tout à l'heure les experts qui ont
vu les originaux; au besoin je soumettrais immédiatement
ces originaux à M. Molinier si c'était nécessaire — je voudrais
prier M. Molinier de vouloir bien continuer à suivre les débats,
et si des contestations se présentaient, nous soumettrions les
originaux.
En ce qui me concerne, je ne crois pas devoir sortir les origi-
naux qui sont dans mes dossiers sans qu'ils soient tout d'abord
reconnus par M. Esterhazy lui-même.
Eh bien ! je demande" à M. le Président de vouloir bien
demander au témoin si les fac-similés dont il s'est servi n'étaient
pas très suffisants pour établir ses conclusions?
M. A. Moltnier. — Je parlerai tout d'abord des fac-similés des
lettres du commandant Esterhazy : ces fac-similés sont zinco-
graphiés: ils viennent d'une photographie par conséquent. Or,
bien qu'on ait dit le contraire dans la journée, une photographie
peut trahir et ne pas donner exactement la forme. Je démon-
trerai que j'ai laissé de côté tous les signes de l'écriture qui
peuvent être altérés d'une façon quelconque. Mais j'affirme que
ces signes, notamment les doubles s, subsistent à travers vingt
fac-similés faits les uns sur les autres.
Je dirai ensuite qu'à l'époque où je faisais mes études à
l'Ecole des Chartes, c'est-à-dire en 1869, j'ai eu, pour étudier
le Moyen-Age, des fac-similés beaucoup plus importants et qui
étaient dessinés à la plume par des artistes très inférieurs ;
- 509 —
eh bien ! c'est après un an de cette étude que j'ai pu arriver à
distinguera première vue l'âge d'une pièce, d'un manuscrit.
M. le Président. — Vous pouvez vous asseoir.
LECTURE DES PROCÈS-VERBAUX
des interrogatoires de M"1 de Boulancy et de M11'1 de Com
minges par M. Bertulus, juge d instruction.
Me Clemenceau. — Monsieur le Président, vous aviez bien
voulu me dire que vous me donneriez la parole après l'audition
de ce témoin.
M. le Président. — Il y a encore des experts.
Me Labori. — Il y en a encore quinze ou seize.
Me Clemenceau. — Je suis aux ordres de la Cour en ce qui
concerne le moment où je ferai cette lecture, mais, aux termes
des conclusions que je vais avoir l'honneur de déposer entre
les mains de la Cour. ..
M. le Président. — Mais, puisqu'il s'agit d'un autre ordre
d'idées...
M° Labori. — Je crois que les experts vont tenir toute l'au-
dience; je crois même qu'ils ne termineront pas aujourd'hui.
Tout, à l'heure, certains témoins vont faire des démonstrations
tout à fait complètes de leur système scientifique devant MM. les
jurés. Or, je crois que Me Clemenceau conclura devant la
Cour à un complément d'information relativement à l'incident
de Boulancy. Je crois qu'il serait intéressant que la question
puisse être réglée par un arrêt de la Cour, afin que si une nou-
velle démarche de M. Bertulus était nécessaire, elle puisse être
faite soit aujourd'hui même, soit dans la matinée de demain.
M. Clemenceau. — Messieurs delà Cour, vous vous souvenez
et MM. les jurés se souviennent dans quelles conditions, après
conclusions prises par nous, M. Bertulus a été nommé parla
Cour pour interroger M,ne de Boulancy. Vous vous souvenez
tous de la succession des épisodes concernant cette dame. Elle
a d'abord fait présenter un certificat de médecin, il y a eu
ensuite nomination d'un expert, M. le docteur Socquet, qui a
fait son rapport ; nous avons enfin demandé la nomination de
trois médecins experts, nomination que la Cour nous a refusée.
En désespoir de cause, nous avons demandé que Mme de Bou-
lancy fût interrogée, et voilà le résultat de cet interrogatoire,
auquel M. Bertulus a procédé :
L'an 1898, le 12 février, nous Bertulus, juge d'instruction au Tri-
bunal de première instance. . . etc.
Nous avons donné lecture à cette dernière de l'arrêt susvisé et, par
suite des huit questions que nous avions le devoir de lui pose
M"ie de Boulancy , après avoir donné ses nom et prénom
— 510
son âge, prêté serment de dire toute la vérité, rien que la vérijé,
et déclaré qu'elle n'était ni parente, ni alliée, ni serviteur de
l'inculpé, que celui-ci n'était pas à son service, a fait sa déposition
ainsi qu'il suit :
Veuve de Boulancy (Eugénie-Marie-Gabrielle Cartiet), cinquante-
deux ans, sans profession, 51, avenue de Xeuilly (Seine).
1° Demande. — Avez-vous, entre les mains ou déposées chez des
tiers des lettres du commandant Esterhazy ?
Réponse. — Oui, monsieur, ces lettres sont en lieu sûr, je les
réserve pour ma défense, le cas échéant.
■><> Demande. — Avez-vous reçu récemment deux télégrammes du
commandant Esterhazy ?
Réponse. — Oui, monsieur'; ces télégrammes sont, comme les
lettres, en lieu sûr.
3° Demande. — Ces télégrammes ne contiendraient-ils pas, sous
forme de menace, la demande de restitution des lettres qui sont, ou
ont été récemment entre les mains de l'un de vos conseils ?
Réponse. — Ces télégrammes ne contiennent aucune menace ; ils
sont rédigés dans la forme la plus polie et aussi la plus '.u-essante,
dans le Lut d'obtenir de moi la restitution des lettres qu'Èsterhazy
m'a écrites de 1881 à 1884, et que j'ai mises en lieu sûr.
'iu Demande. — Ces lettres contiennent-elles des invectives ou des
outrages à l'armée ou à la France ?
Réponse. — Ces lettres sont peut-être aussi compromettantes que
celle dite du uhlan. Elles contiennent à rencontre de l'armée et
de la France des joropos d'une certaine gravité.
•> Demande. — Consentez-vous à les faire remettre à M. le Prési-
dent des assises par les tiers qui les détiennent ?
Réponse. — Non, j'ai déjà été accusée de faux en ce qui touche la
lettre dite du u],ian, je tiens à rester armée pour bien prouver que
je ne suis pas une faussaire.
6° Demande. — Le commandant Esterhazy n'est-il pas venu chez
vous, madame, boulevard des Batignolles, et ne vous a-t-il pas fait
passer parla porte entre-bàillée une carte de visite avec quelques
lignes écrites au crayon ?
Réponse. — Le commandant Esterhazy ne m'a jamais fait passer
sa carte de visite avec quelques lignes" écrites au crayon. Il s'est
présenté quatre ou cinq fois à mon domicile. Je n'ai jamais consenti
à le faire entrer dans mon appartement.
Trois ou quatre fois, voyant qu'il ne voulait pas quitter le palier,
ou tout au moins qu'il insistait par trop auprès de ma domestique,
je me suis dérangée, je suis venue à la porte entre-bàillée et mainte-
nue par la chaîne de sûreté, pour le prier de se retirer, lui faisant
remarquer qu'il se compromettait.
Chaque fois, c'était pour me demander de lui rendre les lettres et
aussi les petits bleus ou cartes-télégrammes dont je viens de vous
parler plus haut î Je lui ai toujours répondu que je lui promettais
de ne pas les publier, mais que j'étais obligée de les garder pour ma
défense. Je \m ai affirmé que si la lettre du uhlan et les trois ou
quatre autres ont été publiées parles journaux, ce n"a été que contre
ma volonté et grâce à ma trop grande confiance dans la parole d'une
personne que je croyais être ami dévoué.
Le commandant Esterhazy, répondant à mon refus, ne m'a jamais
dit qu'il se tuerait.
7° La réponse de Min« de Boulancy à la question n«6 rendant la
— 5M —
question n» 7 sans objet, cette dernière question reste sans réponse.
8° La première partie de la question n° 8 reste également sans
réponse pour la même raison exposée au sujet de la question n° 7.
Demande (deuxième partie de lu question n° 8). — Le commandant
Esterhazy n'a-t-il pas réitéré ses demandes de vive voix, et ne s'est-il
pas retiré qu'en entendant un locataire d'un étage supérieur?
Réponse. — Je l'ai déjà dit, le commandant Esterhazy est venu
plusieurs fois chez moi pour obtenir la restitution des lettres et des
petits bleus, mais il n'a jamais pénétré dans mon appartement.
C'est samedi dernier, alors que j'étais venue réinstaller à Xeuilly.
que le commandant Esterhazy a été vu 22. boulevard des Batignol-
les, dans mon escalier, par un locataire d'un étage supérieur au
mien. Je ne sais pas quelle a été l'attitude du commandant Esterhazy
quand il a entendu venir ce locataire ; cet incident m'a été rapporté.
Il y avait déjà trois jours que j'étais installée à Xeuilly.
Me Clemenceau. — Cette copie nous a été notifiée par le
Parquet.
Vous connaissez maintenant, messieurs les jurés, l'interro-
gatoire de Mme de Boulancy auquel a procédé M. Bertulus.
Voici maintenant les conclusions que j'ai Thonneur de prendre
et qui tendent à un nouvel interrogatoire
M. le Président. — Il serait peut-être bon de lire auparavant
l'interrogatoire de Mlle de Gomminges pour que MM. les jurés
connaissent également le résultat cîe cet interrogatoire.
Me Labori. — Très volontiers, monsieur le Président. Voici,
messieurs les jurés, l'interrogatoire de Mlle de Gomminges
auquel il a été procédé par M. Bertulus :
Demande. — Savez-vous qu'on ait employé votre nom pour écrire
à M. le lieutenant colonel Picquart ?
Réponse. — Oui, monsieur.
D. — Comment le savez-vous?
Pi. — Depuis quelques jours seulement, par la lecture du compte
rendu du procès Zola.
i>. — Ne donniez-vous pas le sobriquet de Demi-Dieu au capi-
taine de Lallemand ?
R. — Oui, M. le capitaine de Lallemand était un wagnérien >i
distingué, si remarquable, que les habitués de mon salon lui don-
naient volontiers le nom de Demi-Dieu.
D. — S;i vt'K-vous si ce mot n'a pas éti employé dans un télé-
gramme argué de faux?
Pi. — Oui. monsieur, je le sais.
D. — M. le commandant du Paty de Clam n'avait pas contre vous-
et contre votre famille des motifs de rancune ?
\\. — Je n3 répondrais pas à cette question. Il y a des secrets de
famille qui ne regardent personne.
D. — X'est-il pas à votre connaissance que le commandant du
Paty de Clam ait eu recours, en 1892, à des manœuvres très graves,
notamment à l'emploi de lettres anonymes?
R. — Je ne crois pas devoir répondre.
D. — M. Lozé, préfet de police n'a-t-il pas été saisi de cette affaire.
et M. le général D... n'a-t-il pas eu à intervenir'.'
R. — Je ne crois pas devoir répondre.
— 512 —
D. — M. le lieutenant-colonel du Paty de Clam n'a t-il pas orga-
nisé, pour la restitution d'une lettre, une scène qui se passait au
Cours la Reine et où il a fait intervenir une dame voilée?
R. — Je ne puis répondre à ces questions d'ordre intime.
M. le Président. — Quelles sont maintenant, Messieurs, les
les conclusions que vous voulez déposer ?
Me Clemenceau. — La Cour a retenu, de la lecture précédem-
ment faite, que Miac de Boulancy a déclaré que les lettres qu'elle
détenait contenaient des propos aussi compromettants que la
lettre dite du uhlan et notamment des injures à l'armée et à la
France. Je me borne, comme préambule aux conclusions que je
dépose, à rappeler que les faits affirmés par nous dans les ques-
tions que nous avions posées, ont été reconnus exacts par le
témoin. La Cour comprendra que nous tenions à être renseignés
d'une façon plus précise encore, et voilà pourquoi nous avons
l'honneur de déposer les conclusions suivantes :
Conclusions.
relatives à un supplément d'information demandé en ce
qui concerne Mme de Boulancy
Plaise à la Cour,
Attendu que, dans l'interrogatoire auquel il a été procédé, Mme de
Boulancy a reconnu qu'elle possédait encore des lettres du comman-
dant Esterhazy et que ces lettres contenaient des outrages à l'armée
et à la France ;
Attendu que l'importance de ces faits justifie un supplément d'ins-
truction et la confrontation des accusés avec le témoin, pour. que ce
dernier réponde en leur présence aux questions qui lui seront
posées;
Par ces motifs,
Dire que, par tel magistrat qu'il plaira à la Cour de désigner,
Mme de Boulancy sera à nouveau interrogée, et qu'il lui sera notam-
ment posée la question suivante :
Est-ce qu'il est énoncé, dans ces lettres ou dans l'une d'elles, par
le commandant Esterhazy, rapportant des propos qu'il dit avoir
été tenus devant lui par des ofticiers prussiens : 1° que le général
Saussier est un clown et que chez eux les Allemands le mettraient
dans un cirque; :2° que si les Prussiens arrivaient jusqu'à Lyon, ils
pourraient jeter leurs fusils en gardant seulement leurs baguettes
pourchasser les Français devant eux;
Dire que les accusés seront confrontés avec Mme de Boulancy,
admis à assister à cet interrogatoire et à faire poser, par M. le magis-
trat commis, à Mme de Boulancy toutes questions qu'ils jugeraient
utiles dans l'intérêt de leur défense.
Messieurs, je n'ai qu'un mot à ajouter pour compléter mes
conclusions, et je pense que, une fois du moins nous allons
— 513 —
tous être d'accord : Vous voyez ce qu'a affirmé déjà M,lje de
Boulancy, c'est que ces lettres contiennent des outrages à l'ar-
mée et à la France. Vous savez que ces outrages à l'armée et à
la France ont été proférés par un officier français. Eh bien!
alors qu'il y a ici, tout au moins — s'il n'y a pas d'autre
affaire — alors qu'il y a ici une affaire Esterhazy, je crois
qu'il est indispensable de savoir (fuels sont les outrages à l'ar-
mée cl à la France, au moins aussi graves que ceux contenus
dans la lettre du, uhlan, qui peuvent se trouver dans les
nouvelles lettres du commandant Esterhazy. Je pense que les
amis de M. le commandant Esterhazy, que le commandant
Esterhazy lui-même, vont être les premiers à se joindre à nous
pour souhaiter de connaître le texte de ces lettres. La Cour sait
que nous ne pouvons pas faire venir ici Mme de Boulancy La
question est extraordinairement grave: elle concerne le com-
mandant Esterhazy dont l'affaire est jugée ici. Dans ces condi-
tions, j'insiste pour que la Cour réponde affirmativement aux
conclusions crue j'ai l'honneur de déposer entre ses mains.
M. le Président. -- La Cour remet à demain pour statuer.
{A Vhu \ îssier audiencier .) Faites venir un autre témoin.
DÉPOSITION DE M. EMILE MOLINIER
Conservateur au Musée du Louvre., archiviste paléographe
y Le témoin prête serment.)
M. le Président. — Maître Labori, quelle question ?
Me Labori. — M. Molinier voudrait-il bien nous faire con-
naître quel est le résultat de l'examen auquel il s'est livré en ce
qui concerne le bordereau de l'affaire Esterhazy, et quelles sent
les conclusions auxquelles il est arrivé à la suite de ses études ?
M. E. Molinier. — Messieurs les jurés, je vous dirai d'abord
que je n'ai eu entre les mains que des fac-similés du bordereau
et, en particulier, le fac-similé qui a été publié par le journal
Le Matin.
Or, comme j'ai l'habitude de me servir de ce genre de fac-
similés, que, depuis vingt ans, je fais constamment reproduire,
soit des manuscrits, soit des documents graphiques quelconques
par les mêmes procédés, je puis assurer qu'un document repro-
duit par le gillotage peut, pour les constatations que j'ai pu
faire en gros sur le bordereau, avoir la valeur d'un original. Que
le bordereau, tel qu'il a été publié par le journal Le Malin, soit
une reproduction d'après une photographie du susdit bordereau,
que ce soit la reproduction d'un calque exécuté sur l'original
du bordereau, peu importe ! Pour moi, dans ce bordereau, je
retrouve en somme l'original ; car si, par l'impression, par les
différentes opérations de clichage, il peut se produire quelques
différences dans l'épaisseur des traits, par contre, les signes
17
— :a\ —
caractéristiques de l'écriture, l'allure générale, la façon de tracer
les lettres ne peuvent être changés ; certaines lettres caracté-
ristiques ne peuvent être interverties. Et. de l'étude à laquelle je
me suis livré sur ce fac-similé du bordereau, il résulte pour
moi que, dans cette écriture, il y a un certain nombre de carac-
tères absolument personnels.
.!<' vous citerai, par exemple Y M majuscule, qui est très par-
ticulière, la double s qui est très particulière également, et sur
laquelle mon attention a été appelée tout d'abord, et pour une
raison très topique que je ne dois pas vous cacher, messieurs
les jurés, c'est que, moi-même, je fais la même double s que
Fauteur du bordereau. Or, à quelle circonstance dois-je cette
similitude entre mon écriture et l'écriture du bordereau 1 Vous
me permettrez de vous raconter ce petit fait de mon existence,
ce sera très court, du reste.
Ayant vingt ou vingt-deux ans, j'ai été amené, en entrant à
l'Ecole des Chartes, à copier pendant plusieurs mois, à trans-
crire des copies faites par un savant allemand, d'après des
manuscrits anciens, copies excessivement exactes, pour ainsi
dire calligraphiées, dont récriture avait un caractère très per-
sonnel.
Ces copies avaient été exécutées par un nommé Bussemacher,
qui travaillait à cette époque en collaboration avec le savant
d'Aremberg, et qui était chargé de la publication des médecins
grecs et aussi des traductions, en latin du moyen âge, d'ou-
vrages de médecine grecque. Dans l'écriture de Bussemacher se
trouvait cette double s que j'ai retrouvée dans le bordereau ;
et, de cette cohabitation pendant quelques mois avec récriture
de Bussemacher, l'idiotisme de cette écriture est passé dans la
mienne. D'autres idiotismes également se sont introduits dans
mon écriture, comme, par exemple, la forme des x. C'est vous
dire combien mon attention devait être appelée précisément sur
l'un de ces idiotismes, que j'ai rencontré dans le bordereau.
J'ai été amené ensuite, après avoir examiné le bordereau, à
le comparer avec les fac-similés qui ont été publiés dans diffé-
rents journaux et dans les brochures de Bernard Lazare. Pour
moi, la similitude est absolument complète entre l'écriture du
bordereau et l'écriture du commandant Esterhazy. Je dirai
même que si un savant, si un érudit, trouvant dans un volume
de la Bibliothèque nationale, dans un de ces volumes que nous
consultons tous si souvent, accolé à des lettres du commandant
Esterhazy, l'original du bordereau, il serait pour ainsi dire dis-
qualifié s'il ne disait pas que le bordereau et la lettre sont de la
même écriture, sont de la même main, ont été écrits par le
même personnage.
C'est ce que j'avais à dire, messieurs les jurés.
M. le Président. -- Vous n'avez eu qu'un fac-similé des
lettres du commandant Esterhazy '!
M. E. Molinier. — J'ai eu des fac-similés des lettres du
commandant Esterhazy; maisjai eu entre les mains de très
— ~A-) —
nombreuses lettres d'Esterhazy, j'ai eu également des lettres
de Dreyfus en originaux.
Je demande la permission de me retirer.
Me Lab< >ri. — Je ne ferai qu'une seule observation : c'est que,
si un incident d'audience nous obligeait à demander au témoin
un complément d'information, nous le ferions prier de revenir.
DÉPOSITION DE M. GÉLERIER
Professeur au collège de Fontenay-Ze- Comte ^expert écrivain
(Le témoin prête serment.)
M. le Président. — Maître Labori, quelle question?
Me Labori. — M. l'expert voudrait-il nous faire connaître
quelles sont les études auxquelles il s'est livré relativement à
l'écriture du commandant Esterhazy, relativement au bordereau
qui a été versé à l'affaire Esterhazy, et quelles sont les conclu-
sions auxquelles il est arrivé *?
M. Célerier. — Messieurs les jurés, j'ai examiné l'écriture
de la pièce appelée communément le bordereau, puis l'écriture
de M. Esterhazy, et je suis arrivé à la conclusion, après avoir
comparé les écritures, que l'écriture du bordereau était la même
que celle de M Esterhazy.
M. le Président. — Qu'est-ce que vous aviez entre les mains,
un fac-similé du bordereau ?
M. Célerier. — J'avais entre les mains un fac similé pris
dans une brochure de M. Bernard Lazare. . . Voici la pièce...
M. le Président. — Oh ! non, il faut laisser les papiers dans
votre poche. Et puis, comme lettre de M. Esterhazy '!
M. Célerier. — J'avais une lettre commençant par ces mots :
«Je reçois avec surprise... », une lettre de quatre pages et
d'autres papiers.
M. le Président. — Mais, ce n'était pas un original '!
M. Célerier. — Ce n'étaient pas des originaux, ce n'étaient
que des fac-similés.
M. le Président. — Vous n'aviez donc aucun original, ni
l'original du bordereau, ni l'original des lettres du comman-
dant Esterhazy ? C'est sur des fac-similés que vous avez tra-
vaillé ?. . . Continuez maintenant.
M. Célerier. — Voici, Messieurs, quelques preuves à l'appui
de mes conclusions : J'ai remarqué, par exemple, la forme de
la lettre f dans le bordereau ; j'ai retrouvé cette lettre sous la
même forme dans la lettre du commandant que j'avais entre les
mains. La double s est également la même de part et d'autre,
surtout la seconde qui forme avec Ve tinal, par exemple dans
les mots adresse, interesse, un coup de plume absolument
identique. J'ai remarqué aussi les différentes formes de la let-
— 516 —
tre t ; parmi ces formes, il en est une qui est assez rare. Cette
forme du / présente au milieu une espèce de renflement, dans
l'écriture du bordereau : eh bien ! cette particularité se retrouve
dans l'écriture du commandant Esterhazy.
J'ai remarqué également la forme de la lettre a minuscule : cette
lettre a est faite d'une façon régulière dans certain cas ; mais le
plus souvent elle affecte une forme ressemblant un peu à un œ,
c'est-à-dire qu'elle est commencée à l'envers, comme quand on
fait un x. C'est encore là un caractère du bordereau ; or, c'est
aussi un caractère de l'écriture du commandant Esterhazy, du
moins dans la lettre que j'ai eue entre les mains. J'ai examiné
toutes les lettres avec leurs différentes formes, car il en est qui
ont quatre à cinq formes différentes, et j'ai trouvé que, dans
l'écriture de comparaison, toutes ces formes, sans exception,
existaient. J'ai vu des mots qui étaient identiques de part et
d'autre; je n'en citerai qu'un seul, c'est le mot moins, que je
trouve dans le bordereau dans cette expression : à moins que
vous ne vouliez que je fasse copier... Voici comment ce mot
est obtenu :
Uo se réduit à un simple petit point; dans 17, le point sur Yi
se continue avec Vn et Ys. Dans la pièce de comparaison, je
retrouve ce même mot: // le dit du moins..., dans la première
page de la lettre dont je parlais tout à l'heure. Ce mot moins est
obtenu également de la même façon, ce sont des coups de plume
absolument identiques comparés entre eux : m o i... le point
sur Yi qui se continue avec Vn et Ys.
Je pourrais citer d'autres ressemblances en d'autres mots,
par exemple le mot manœuvres. Bref, il m'est absolument
impossible d'arriver à une autre conclusion, à savoir que c'est
absolument la même écriture... La lettre n a une forme assez
étrange; la lettre n est tantôt régulière, tantôt c'est un œ: ainsi,
on peut lire tantôt le mot tenir, et tantôt le mot tcocir. Eh bien !
si je regarde l'écriture de comparaison, j'y vois cinq, ou six fois
sur dix, Vn se transformer en œ.
Il n'y a absolument qu'à ouvrir les yeux pour voir la chose ;
c'est absolument la même écriture... Yoilà, Messieurs, ce que
j'avais à dire.
M. le Président. — Qui vous avait chargé de faire cette
expertise ?
M. Céleiuer. — C'est M. Bernard Lazare ; il m'a demandé
si je voulais faire cette expertise. Je lui ai répondu que oui et je
lui ai envoyé quelques lignes de rapport et des conclusions.
M. le Président, à Me Labori. — Vous n'avez pas d'autres
questions?
(MG Labori fait un signe négatif.)
M. l'Avocat général. — Je voudrais demander au témoin
s'il ne s'est pas trouvé en présence des trois experts qui ont été
commis dans l'affaire Esterhazy, devant une autre Cour
d'assises ?
M. Célerier. — Comment s'appellent-ils ?
— 517 —
M. l'Avocat général. —Ceux de l'affaire Esterhazy, M. Cha-
ravay et autres.
M" Clemenceau. — Ne serait-ce pas le huis clos qu'on veut
violer, monsieur le Président ?
M. l'Avocat général. — Non, il n'y avait pas de huis clos...
le témoin doit savoir de quels experts je veux parler.
M. Célerier. — Je me suis trouvé, en effet, à la Roche-sur-
Yon, devant la Cour d'assises, en présence de MM. Gharavay et
Belhomme et un troisième expert dont je ne me rappelle pas le
nom... Là. nous sommes arrivés, pour une affaire quia été bien
simple, à mon avis, nous sommes arrivés à des* conclusions
différentes. J'ai affirmé qu'il y avait trente-deux faux, qu'ils
avaient été faits par une femme, qu'ils n'avaient pu être faits
par un homme qui ne sait pas écrire, qui est illettré... 11 ^ait à
peine signer son nom.
MM. Belhomme et Gharavay sont venus affirmer qu'il n'y
avait pas de faux, et qu'à la rigueur, ce pouvait être cet homme,
qui ne savait qu'écrire les six lettres de son nom, qu'à la rigueur
ce pouvait être cet homme qui avait fait ces faux.
M. l'Avocat général. — Vous étiez en contradiction avec
les mêmes experts ?
M1* Labori. — Puisque M. l'Avocat général se préoccupe de
ces questions, je serais très désireux qu'on demande à M. Yari-
nard si, il y a quinze jours à peine, devant la Cour de Paris,
il n'a pas été rendu une décision dans une affaire dans laquelle
plaidaient mes confrères Prévost et Foucault, où on n'a pas
reconnu ce que disait M. Varinard : la Cour a tout simplement
rejeté les conclusions de ce dernier.
M. le Président. — Il n'est pas question de cela maintenant;
M. Célerier n'est pas expert près le Tribunal de la Seine.
M. Varinard, de sa place. — Ce n'est pas moi qui étais dans
cette affaire.
Me Labori. — Alors, c'est un autre. (Murmures.)
Nous ne pouvons pas dire un mot qui soit contre nos adver-
saires, sans qu'immédiatement cette salle proteste, alors qu'a-
près tout, on a pris des mesures exceptionnelles afin que l'entrée
en soit rendue plus difficile.
Me Clemenceau. — Si vous refusez de faire appelez M. Bel-
homme, monsieur le Président, je vous prie de constater ceci,
c'est que M. l'Avocat général vient de poser à un experc une
question qui était de nature à affaiblir sa déposition; que, dans
des conditions identiques, la défense ayant demandé à poser
des questions analogues à d'autres experts, M. le Président
nous a refusé la parole pour poser ces questions.
M. le Président. — Parfaitement, parce que cela ne sert à
rien.
Me Clemenceau. — Du moment où il est entendu que la
question de M. l'Avocat général « ne sert à rien », je n'insiste
pas pour poser la mienne.
— 018 -
M. Gélerier. — Monsieur le Président, est-ce que je puis me
retirer ?
M. lePrésident. — La défense ne s'y opposepas ? (Me Labori
fait un signe négatif.)
(A Haussier audicncier.) Faites venir un autre témoin.
DÉPOSITION DE M. BOURMONT
Arch iviste paléographe.
(Le témoin prèle serment.)
M.', le Président. — Maître Labori, quelle question?
Me Labori. — Je demanderai au témoin de vouloir bien nous
faire connaître ses conclusions, à la suite de l'examen auquel
il s'est livré, en ce qui concerne l'écriture du bordereau et l'écri-
ture d'Esterhâzy.
M. Bourmont. - Je dois d'abord déclarer que je n'ai jamais
eu entre les mains l'original du bordereau, que mes études de
comparaison n'ont pu porter que sur des fac-similés.
Mais je suis porté à croire que, si dans les fac-similés, s'il y
a quelques empâtements pouvant modifier d'une façon légère
les caractères des documents, ces empâtements ne peuvent pas
modifier ces documents au point que l'inclinaison de l'écriture
soit changée, que le dessin général soit modifié. Ceci dit...
M. le Président. — Vous n'avez pas eu l'original du borde-
reau...? Avez-vous eu des lettres, en original, sous les yeux, du
commandant Esterhazy ?
M. Bourmont. — Oui, monsieur le Président, j'ai eu sous les
yeux des originaux de lettres.
Me Labori. — MM. les jurés retiendront que voilà déjà trois
experts qui ont vu les originaux.
Le témoin a-t-il également eu des fac-similés ?
M. Bourmont. — J'ai eu des originaux et des fac-similés.
Me Labori. — Eh bien! les fac-similés étaient-ils exacts ?
M. Bon; mont. — Absolument.
Me Labori. — Eh bien ! est-ce que les confrères de M. Bour-
mont qui n'ont eu que des fac-similés pouvaient s'éclairer ou
surtout..., car il est venu ici M. Meyer, M. Gélerier, qui
n'avaient eu que des fac-similés... ou surtout ces éléments
étaient-ils suffisants pour faire une expertise ?
M. Bourmont. — Sans aucun doute.
M. le Président. — Continuez.
M. Bourmont. — J'affirme de la façon la. plus formelle que le
fac-similé du bordereau est la représentation exacte de l'écri-
ture du commandant Esterhazy.
M. le Président. — Oui est-ce qui vous avait chargé de cette
mission ?
M. Bourmont. — J'ai été cité par la défense.
M. le Président. Non, qui est-ce qui vous avait prié de
faire cette expertise ?
M. Bourmont. — Cest moi-même.
M. le Président. — Ah ! c'est vous-même !
M. Bourmont. — Absolument!
M. le Président. — Oui est-ce qui vous a remis les originaux
des lettres du commandant Esterhazy !
M. Bourmont — Ils m'ont été remis par d'autres experts qui
les avaient entre les mains.
M. le Président. — Alors, vous avez eu certains originaux
de lettres, mais vous n'avez eu que des fac-similés du borde-
reau'.'
M. Bourmont. — Oui, monsieur le Président, je n'étais pas
expert dans l'une ou l'autre affaire.
DÉPOSITION DE M. FRANCK
avocat, docteur en droite puMiciste.
Me Labori. — Je prierai M. Franck de vouloir bien nous faire
connaître les recherches auxquelles il s'est livré en ce qui con-
cerne l'écriture du bordereau et celle du commandant Esterhazy,
de nous faire connaître ses procédés et de nous expliquer, en
nous faisant assister avec lui à un résumé de son travail, les
conclusions auxquelles il est parvenu. J'ajoute que si M. Franck
croyait nécessaire que MM. les jurés eussent entre les mains
des spécimens d'écritures, nous pourrions leur en faire passer.
M. le Président. — 11 ne faut sortir aucune pièce.
M> Labori. - Ce sont, Messieurs, les spécimens qui ont été
versés au dossier... mais, Messieurs, pour suivre la démonstra-
tion, il est nécessaire que je fasse passer ces pièces à MM. les
jui 'es; une démonstration de graphologie ne peut pas se faire
sans mettre entre leurs mains les spécimens du bordereau et
les spécimens de l'écriture du commandant Esterhazy.
M. le Président. — Pourquoi ces pièces ont-elles été copiées
ou photographiées ?
Me Labori. — Ce sont les pièces du dossier, ce ne sont que
des exemplaires...
(M. Franck demande qu'on lui donne un tableau noir pour
faire .sa démonstration.)
M. le Président. — Il n'y a pas de tableau noir.
Me Labori. — Si, monsieur le Président, j*ai eu soin d'en
apporter un et je rappelle à la Cour, que dans une précédente
affaire en Cour d'assises, M. le Président Poupardin a bien
voulu autoriser qu'on apportât un tableau noir pour faire une
démonstration, et cette affaire est assez grave pour qu'on
puisse invoquer ce précédent.
— 520 —
M. le Président. — Combien de temps votre démonstration
va-t-elle durer?
M. Franck. — Environ une heure, monsieur le Président.
(Lî audience est suspendue.)
(L'audience est reprise à trois heures cinq.)
M. le Président. — Monsieur Franck, vous avez la parole.
M. Franck. — Messieurs de la Cour, messieurs les jurés,
avant d'examiner devant vous et d'établir nettement les carac-
tères d'identité existant entre l'écriture du bordereau et l'écri-
ture de M. Esterhazy, je dois vous indiquer quelques points
extrêmement importants de nature à établir que les erreurs en
matière d'expertise en écritures peuvent être fréquentes et
peuvent être compréhensibles dans certains cas. Lorsque, par
exemple, on se trouve en présence d'une écriture déguisée ou
d'une écriture imitée, il est évident que, dans un tel cas, l'expert
en écritures peut se tromper, parce qu'alors il peut prendre pour
des caractères naturels de l'écriture ce qui constitue en quelque
sorte les traits de l'imitation ou les traits de l'assimilation.
Si, par exemple, moi, je veux déguiser, si je veux échapper
à des poursuites, si je veux dissimuler mon écriture, en imitant
l'écriture d'un autre, il est évident que je dissimulerai de telle
manière que le jour où je serai pincé, le jour où j'aurai à
prouver que je ne suis pas l'auteur du faux, je dirai : « Mais,
cette écriture n'est pas la mienne, attendu que vous trouvez
là des éléments qui ne sont pas des éléments de mon écri-
ture ! » — L'erreur des premiers experts provient de ce qu'ils
sont partis de ceci : dans la première affaire, dont nous n'avons
pas à parler, ils sont partis de cette idée, que l'auteur de la pièce
incriminée avait dissimulé son écriture.
Mais l'expertise des seconds experts a été extrêmement com-
mode et extrêmement facile. Pourquoi cela ? Parce que l'écriture
du bordereau, — et c'est pour cela qu'on a fait le huis clos,
parce qu'on ne voulait pas avouer cette vérité élémentaire, —
parce que l'écriture du bordereau est une écriture naturelle,
courante, une écriture spontanée, et celui qui a éciit le borde-
reau n'a pas du tout contrefait son écriture, il a écrit d'une
manière naturelle.
Or, tous les experts qui ont été appelés à se prononcer sur la
question ont été d'un accord unanime; tous les experts ont
reconnu, les experts de Bruxelles, de Paris, comme ceux d'Is-
soudun, que le bordereau était d'une écriture naturelle. On n'a
pas osé venir le dire ici, et pour cause, nous verrons pourquoi.
Nous avons donc, Messieurs, à examiner ici quels sont les
éléments caractéristiques de l'écriture du bordereau, quels sont
les traits essentiels de cette écriture, et puis alors notre mission
est bien simple, nous avons à rechercher quels sont les élé-
ments caractéristiques de l'écriture de M. Esterhazy. Nous ver-
rons que tous les éléments essentiels de l'écriture du bordereau
— 521 —
se retrouvent exactement dans l'écriture de M. Esterhazy, dans
une proportion identique et dans une uniformité absolue de
traits. C'est ce que je vais démontrer.
Prenons d'abord les caractères généraux de l'écriture qui
sont extrêmement importants.
Le bordereau se compose de deux feuillets. Le premier part
de la ligne 1 jusqu'à la ligne 18, et c'est facile à établir, attendu
que Ton voit des juxtapositions de lettres qui ne sont pas exac-
tement bien faites et qui prouvent que cette partie du bordereau
a été déchirée jusque-là: à partir de la ligne 19, nous arrivons
au second feuillet qui se trouvait au verso de la page sui-
vante (1).
Si nous examinons ce second feuillet à partir de la ligne 19,
et si nous traçons une ligne droite, que voyons-nous? G est que
l'auteur du bordereau écrit en rentrant dans la ligne, il rentre à
droite; si nous prenons l'écriture de M. Esterhazy et si nous
traçons une ligne marginale, nous voyons que M. Esterhazy
rentre aussi dans la ligne, en commençant et au fur et à mesure
que l'alinéa s'achève. Si nous prenons par hasard l'écriture de
Dreyfus, nous trouvons le contraire, il passe à gauche, tandis
qu'Èsterhazy passe à droite.
M. le Président. — Ne parlez pas de Dreyfus, ne parlez que
d'Esterhazy.
M. Franck. — Parfaitement. Je constate que l'écriture du
bordereau et l'écriture d'Esterhazy présentent ce caractère d'i-
dentité absolue qu'on ne retrouve pas ailleurs.
Autre observation : Quand l'auteur du bordereau commence
un alinéa, il ne laisse aucun blanc, et si vous examinez l'autre
partie de la Clé de l'affaire que nous appellerons la Clé de
l'affaire Esterhazy, puisqu'on ne peut pas dire la Clé de l'af-
faire Dreyfus, vous constatez que l'écriture du bordereau ne
laisse pas de blanc en commençant l'alinéa. Prenez ce dernier
document, il n'y a pas de blanc. Prenez, par exemple, à la page
3, ligne 14 : Vous me parlez des héritiers, il n'y a pas de blanc
au commencement de l'alinéa. Par conséquent, second carac-
tère d'identité, pas de blanc au commencement de l'alinéa.
Mais si vous prenez la fin de la lettre de M. Esterhazy, de ce
monsieur qui ne laisse pas de blanc au commencement de ses
alinéas, vous découvrez que vers la finale de ia lettre, il laisse
un très grand blanc entre les dernières lignes. Esterhazy, à la
ligne ? de la page 4, par exemple, laisse aussi un blanc, et un
très grand blanc. A cet alinéa final : Veuillez croire, Monsieur,
à mes sentiments distingues, il laisse un blanc, alors qu'il n'en
laisse jamais au commencement de ses alinéas. Or, si vous
prenez le bordereau, vous retrouverez le même signe d'identité
(1) Voir, à la lin du deuxième volume, les fac-similés du borde-
reau, des lettres de M. le commandant Walsin-Esterhazv et de
M. A. Dreyfus.
- r>>2 —
qui trahit l'auteur exact du bordereau : il y a un blanc entre la
ligne 29 et le dernier alinéa.
Un autre trait d'identité, Messieurs ! Je vous ai dit que
M. Esterhazy ne laisse pas de blanc au commencament de ses
alinéas, et c'est là un caractère très curieux. Il en est de même
dans le bordereau. Mais, si vous prenez, par hasard, l'intérieur
des phrases, à l'intérieur d'un alinéa, vous remarquerez, par
exemple, à la ligne 18, et il suffit de mesurer avec une réglette
ordinaire, vous remarquerez, entre le mot jours et le mot Le,
un intervalle de 10 millimètres entre les deux phrases du même
alinéa. De même, un intervalle de 10 millimètres, entre les
mots : je prendrai, et les mots : A moins que. Il y a là un in-
tervalle de 10 millimètres dans le même alinéa, alors qu'il ne
laisse pas de blanc dans l'alinéa.
Je vois que cette particularité est très caractéristique et je la
retrouve constamment chez M. Esterhazy. Il laisse des blancs
de 10 millimètres entre deux phrases du même alinéa. Prenez
par exemple — il vous suffira de mesurer avec n'importe quelle
réglette — prenez la page 1, ligne 11, vous trouverez entre les
deux alinéas 10 millimètres de blanc.
Je remarque aussi, comme caractère général établissant
Fidentité des écritures, je remarque une grande variabilité dans
les traits ; vous avez chez Esterhazy des lettres qui ont ce qu'on
appelle une amplitude verticale de 9, 10, 11 millimètres, et à
côté de ces lettres ayant 11 millimètres d'amplitude verticale,
vous trouvez des lettres n'ayant que 2 millimètres d'amplitude
verticale ; aussi lorsqu'on interrogeait M. Esterhazy, disait-il :
« Mon écriture est extrêmement fantaisiste. » C'est très vrai,
mais récriture du bordereau est aussi extrêmement fantaisiste.
Prenez le bordereau, voici le mot frein, la lettre f est une des
plus longues lettres du bordereau, le mot frein a une amplitude
de 9 millimètres, et si vous passez à la treizième ligne, et que
vous mesuriez le t du mot projet, vous voyez que ce t n'a que
2 millimètres d'amplitude ; il passe de 9 à 2 millimètres.
Prenez maintenant une lettre d'Esterhazy, vous verrez des f
de 9, 10 et 11 millimètres d'amplitude verticale, et vous verrez
aussi des lettres ne mesurant que 2 millimètres d'amplitude
verticale ; c'est ainsi que si vous prenez à la quatrième ligne,
le mot temps, par exemple, dans cette phrase : à l'époque de
mon mariage et dans le temps qui suivit, vous verrez que le p
ne mesure que 2 millimètres. Il y a donc une grande variabilité
dans l'écriture, une véritable fantaisie qui montre l'identité des
deux écritures.
Si nous prenons alors les caractères généraux de l'écriture,
nous remarquons que l'écriture du bordereau, comme l'écriture
d'Esterhazy, présente ces deux caractères que je vais vous indi-
quer et qu'on appelle d'une manière technique, une écriture à
traits centripètes, c'est-à dire qu'il rapproche les traits vers lui,
tandis que celui qui a été condamné pour avoir écrit ce borde-
reau et que je n'ai pas à nommer, a des traits centrifuges,
523 —
c'est-à-dire exactement le contraire. Esterhazy, au point de vue
graphologique, d'après ses caractères, a des signes d'égoïsme.
{Bruits dans V auditoire.)
Je disais donc que l'écriture de M. Esterhazy se manifeste
par des traits centripètes, c'est-à-dire quïl ramène les traits
vers lui, tandis que l'autre que je n'ai pas à nommer, a une
écriture à traits centrifuges. D'autre part, Esterhazy a une
écriture dextrogyre, c'est-à-dire une écriture dont tous les mou-
vements vont vers la droite, tandis que celui quia été condamné
a une écriture sinistrogyre; c'est donc tout le contraire.
Si on examine les lettres du bordereau et les lettres de
M. Esterhazy, on constate ceci, c'est que l'auteur du bordereau
et M. Esterhazy ont tous les deux une écriture extrêmement
%j
sténographique, c'est-à-dire qu'ils font abstraction de tous les
traits calligraphiques, de ce qu'on peut appeler les traits calli-
graphiques d'une écriture : en d'autres ternies, M. Esterhazy,
comme l'auteur du bordereau, au lieu d'écrire un /"comme nous
l'écrivons tous, d'une manière plus ou moins calligraphique,
l'écrivent avec une écriture sténographique comme ceci
Prenons maintenant quelques lettres au hasard, prenons
d'abord la lettre a. Dans la lettre a du bordereau, comme dans
la lettre a de M. Esterhazy, nous retrouvons des formes diffé-
rentes ; si vous analysez l'écriture du bordereau et l'écriture
de M. Esterhazy, vous y trouverez dix formes d'à : Va bien fait,
comme par exemple, à la ligne 28, l'a du mot adresse; mais c'est
une exception très grande, parce que l'a dégénère, il devient
poché, empâté, pour finir par n'être plus qu'un accent circon-
flexe, ce qui vous démontre encore que l'écriture du bordereau,
comme l'écriture d'Esterhazy, est une écriture centripète et
une écriture dextrogyre, et vous allez en avoir d'autres exem-
ples.
Prenons la lettre d. Je crois que M. Teyssonnières a insisté
sur les particularités de cette lettre, et nous allons voir qu'il a
malheureusement insisté sur un fait erroné, parce que c'est la
condamnation la plus absolue de l'expertise à laquelle il s'est
livré .
Il y a dans le bordereau 29 d. Sur ces 29 d, nous trouvons
des d à hampe bouclée, bien arrondie; il y a, sur ces 29 d, 27 d
bouclés à hampe bien caractérisée, et deux d droits à l'anglaise.
Retenez cette proportion, 29 d, dont 27 bouclés et 2 droits à
l'anglaise. Je prends un passage de M. Esterhazy, et je trouve
27 a, dont 25 d bouclés de forme dextrogyre et 2 d à l'anglaise, pro-
portion identique à celle du bordereau. Il y a là un trait incons-
cient, un trait naturel, un signe inconscient qui se retrouve à la
foi dans l'écriture d'Esterhazy et dans l'écriture du bordereau.
J'arrive, messieurs les jurés, à la lettre./, et ici l'observation
que je vais faire est très importante. Le j est une des particu-
larités les plus curieuses du bordereau et de l'écriture de
M. Esterhazy. Je vous disais que l'écriture de M. Esterhazy
comme celle du bordereau est une écriture centripète.
— 5;2i —
On nous a appris, à tous, à faire un./ à boucle. M. Esterbazy,
qui a une écriture essentiellement sténographique, ne perd pas
son temps à mettre des boucles aux lettres, et si nous exami-
nons le j du bordereau, nous voyons que les./ du bordereau
sont de simples traits mesurant de 4 à 6 millimètres d'am-
plitude verticale. Dans le bordereau, je trouve une seule excep-
tion : à la ligue 18, je trouve un j à boucle; sur 6 j que
contient le bordereau, 5 sont un simple trait à gauche, et il y a
un seul j à boucle, le j du mot jour, qui se trouve à la li-
gne 18.
Je prends alors au hasard une lettre de M. Esterhazy, et je
trouve que, dans cette lettre, il y a 34 j; sur ces 34 ,/, 32 sont
un simple trait oblique à gauche, avec un point sur le ./ à la
mode hongroise, et je remarque que 2j sont à boucle, précisé-
ment les 2 j qui se trouvent à la ligne 9 et à la ligue 10 de la
page 2, les 2 j du mot jour, précisément comme dans le bor-
dereau ; il ne met de boucle que dans certains cas, par exemple
dans le mot jour. Dans le mot jour, il a laissé le signe de
facture, pour ainsi dire sa marque de fabrique.
Prenons la lettre m. Dans le bordereau, la lettre m est une
lettre essentiellement calligraphique, et je remarque que le
caractère calligraphique de Ym se trouve également dans récri-
ture de M. Esterhazy. U/n se compose de trois jambages à peu
près égaux et aigus. A raison du caractère sténographique de
l'écriture de M. Esterhazy, on remarque que Fauteur du borde-
reau, comme M. Esterhazy, ne met jamais de trait de départ.
L'auteur du bordereau et M. Esterhazy n'emploient jamais ces
traits de départ, tandis qu'on les rencontre toujours chez
Dreyfus.
Nous arrivons à Yn du bordereau. Cetw du bordereau, comme
Yn de M. Esterhazy, est un n composé de traits centripètes et
d'un mouvement dextrogyre, et celte combinaison du mouvement
centripète et du mouvement dextrogyre produit ceci, qui est
extrêmement caractéristique et qui se retrouve à la ibis chez
M. Esterhazy et chez l'auteur du bordereau: c'est que Yn a
parfois la forme de Yx\ c'est ce qu'on appelle en graphologie
un « idiotisme scriptural». Eh bien, cet idiotisme scriptural se
retrouve dans la lettre de M. Esterhazy à la ligne 9, page 1 :
indignes manœuvres. Cette combinaison de traits centripètes
et dextrogyres produit Yço ; c'estpour celaqu'Esterhazy confond
Yx et Yn, et réciproquement.
Je ne puis, Messieurs, vous indiquer les caractéristiques de
toutes les lettres; je passerai sous silence les particularités rela-
tives aux s, vous savez ce qui vous a été dit à cet égard par
d'autres témoins. Cependant, je dois vous rappeler ceci : c'est
qu'en raison du caractère dextrogyre de l'écriture du borde-
reau, comme l'auteur du bordereau a soncoupde plume tourné
vers la droite, il lui est presque toujours impossible de faire le
mouvement contraire, tandis que vous, comme moi, avons été
habitués à écrire les s avec une sorte de boucle vers la gauche.
— 525 -
M. Esterhazy, lui, ne sait pas taire ce mouvement, parce que
son mouvement est essentiellement dextrogyre ; de sorte que
le mouvement vers la droite, il le fait très bien, mais le mou-
vement vers la gauche, il ne sait pas le faire. C'est pourquoi,
chez Esterhazy, comme dans le bordereau, les s ont la forme
d'un i . Si vous prenez, par exemple, dans le bordereau, les
mots : ce dernier document est extrêmement difficile à se
procurer, vous verrez que ïs a la forme d'un i, et si vous re-
cherchez dans l'écriture d'Esterhazy, vous trouverez que Vs a
fréquemment la forme d'un simple L Vous verrez que l'auteur
du bordereau ne parvient pas à faire un s régulier et qu'il en
est de même dans l'écriture d'Esterhazy.
J'arrive à une lettre extrêmement curieuse, la lettre t. Cette
lettre, que j'ai analysée soigneusement, m'a amené à faire
une série d'observations très intéressantes. D'abord, chez Es-
terhazy, comme chez l'auteur du bordereau, nous ne trouvons
pas, dans la lettre t, de trait de départ; de même, les déliés
n'existent pas. Chez Esterhazy, en raison de son écriture
essentiellement sténographique, le trait de départ n'existe
pas ; c'est perdre du temps, il le supprime, il ne le fait pas ; il
en est de même pour les déliés, il trace une simple barre.
Nous arrivons alors à ce caractère extrêmement curieux, qui
se retrouve dans le bordereau et également chez M. Ester-
hazy, c'est que, quand il y a deux / qui se suivent, le premier
est un simple trait et le second est relié à la lettre suivante par
un petit trait, ce qui donne à ce second t la forme d'un b. Pre-
nez le bordereau à la ligne (3 : « Cette » pièce, et prenez au hasard
un mot d'Esterhazy : Tentative fort « nette » de chantage,
vous verrez que les deux t sont faits dans ces conditions, le
second ayant la forme d'un b.
Après avoir examiné les caractères de la lettre, j'ai été appelé
à faire une série de recherches extrêmement curieuses, extrê-
mement intéressantes; quelques observations sur la barre du t,
— car notez que, quand on n'a à analyser que trente lignes de
l'écriture d'une personne, et qu'il s'agit de la faire condamner
sur ces trente lignes, il faut examiner les moindres détails des
lettres — eh bien! que vois-je? c'est que, chez Esterhazv,
comme chez l'auteur du bordereau, la barre du / est toujours
droite, horizontale, elle n'est ni ascensionnelle, ni descen-
dante, tandis que chez Dreyfus, elle est toujours ascensionnelle,
c'est-à-dire le contraire.
J'ai mesuré la dimension des barres des /, et j'ai remarqué
que chez Esterhazy, comme chez l'auteur du bordereau, cette
barre a une grande variabilité de dimension : elle varie entre
2 millimètres et 11 millimètres.
J'ai analysé barre par barre, j'ai donné tous les chiffres dans
un rapport que nous ferons paraître à ce sujet ; je ne puis vous
indiquer tous les chiffres, mais le chiffre minimum est de
2 millimètres et le chiffre maximum de 11 millimètres. Si je
prends une lettre d'Esterhazy, je trouve toujours une barre
— 526 —
dont le minimum est de 2 millimètres, ce qui démontre que
le coup de plume est toujours le même.
J'ai analysé, comme seconde opération, tous les / du bordereau
et tous les / chez Esterhazy ; je ne peux pas vous donner tous
les chiffres de mes observations ; je ne pourrai vous donner que
la synthèse. La proportion est absolument la même, le rythme,
je ne dirai pas géométrique, mais le rythme arithmétique, la
proportion est la même chez Esterhazy et chez l'auteur du bor-
dereau, c'est-à-dire que Fauteur du bordereau barre deux tiers
de ses t, alors qu'un tiers des t n'est pas barré; autrement dit,
68 0 0 des / du bordereau sont barrés et 32 0/0 ne sont pas
barrés .
Si je prends l'écriture d'Esterhazy, j'analyse tous les t et
j'arrive à cette proportion : 65 0 0 des t sont barrés et 35 0/0 de t
ne sont pas barrés, c'est-à-dire que chez Esterhazy, comme chez
l'auteur du bordereau, cette opération mécanique du barrage
des t se reproduit avec une uniformité absolue.
Mais, Messieurs, cela aurait pu être une simple coïncidence,
et quand un expert est scrupuleux et consciencieux, ii ne se
contente pas d'éléments de coïncidence, il pousse à fond les
observations qu'il est appelé à faire. Je me suis dit : de ce que
68 0/0 des / du bordereau sont barrés et de ce que 65 0/0 des /
d'Esterhazy sont barrés, il ne faut pas en conclure que l'auteur
du bordereau et Esterhazy font une seule et même personne.
J'ai eu alors recours à une autre opération, et j'ai analysé les /
à la tin des mots. J'ai trouve qu'il y avait douze t à la fin des
mots, dont quatre étaient barrés et huit non barrés: j'ai pris
alors les lettres d'Esterhazy et j'ai constaté que, dans ces let-
tres, il y avait quatre-vingt-huit t finaux, dont vingt-deux barrés
et soixante-dix non barrés, ce qui donne la même proportion
arithmétique, c'est-à-dire que le rythme est ici le même, l'opéra-
tion mécanique est la même. Tandis que l'auteur du bordereau
et Esterhazy barrent deux tiers des /, et ne barrent pas un
tiers des t, par contre, le t final nous donne cette statistique,
c'est qu'un quart est barré chez Esterhazy et dans le bordereau,
tandis que les trois quarts ne sont pas barrés.
Autre particularité à propos du /. M. Esterhazy ne se contente
pas seulement de barrer son /, mais il continue à barrer aussi
les lettres voisines à boucles, c'est-à-dire que quand il a à faire
une barre à un t, il ne se contente pas de barrer son t, mais il
barre les / ou les /'qui précèdent ou qui suivent le /. Prenez les
lignes 11 et 1;± du bordereau, vous verrez que l'auteur du borde-
reau a barré les / du mot artillerie. Prenez maintenant une
lettre de M. Esterhazy, n'importe laquelle —j'en ai dans mon
portefeuille, mais je ne puis vous les montrer — vous remar-
querez toujours que les / sont également barrés après un t.
Ainsi, dans inutile de dire que, vous verrez que la barre du /
s'applique également à Yl du mol inutile.
Si vous voulez me le permettre, j'examinerai encore devant
vous, avant de passer à un autre point, la lettre œ. Je vous
527
disais que M. Esterhazy, comme l'auteur du bordereau, avait
une écriture dextrogyre, accompagnée de mouvements centri-
pètes ; eh bien ! nous remarquerons tout cela pour les x.
Au point de vue calligraphique, Yx normal se fait par un
mouvement vers la gauche et ensuite un trait vers la droite.
.M. Esterhazy, comme Fauteur du bordereau, simplifie, et chose
étrange, c'est que la simplification du bordereau correspond
identiquement à la simplification de M. Esterhazy ; c'est ainsi
que M. Esterhazy l'ait Vx, non pas comme on nous l'apprend à
l'école, mais il fait un trait dextrogyre concilié avec un trait cen-
tripète. Prenez, à la ligne 15 du bordereau : Ce dernier docu-
ment est extrêmement difficile..., vous verrez que Yx de
extrême?nent est fait comme je vous l'indique; c'est toujours
le même coup de plume. De même, si vous prenez le mot expli-
cation, à la page 2, ligne 16 de la lettre d'Esterhazy, c'est encore
la même chose.
L'écriture du bordereau, comme l'écriture d'Esterhazy, sont
encore les mêmes en ce qui concerne les majuscules. Le borde-
reau comprend huit majuscules qui ont entre 5 et 11 millimétrés
d'amplitude verticale. Si je prends une lettre de M. Esterhazy,
celle que vous avez devant voms, je remarque qu'il y a ici
trente-deux majuscules, et parmi ces trente deux majuscules,
trente ont l'amplitude variant entre 5 et 11 millimètres, c'est-à-
dire que l'alphabet graphique de M. Esterhazy est absolument
identique à l'alphabet graphique de l'auteur du bordereau.
Comme majuscules qui méritent votre attention particulière,
je n'en citerai que trois : dans Ce dernier document, à la ligne
15, le C majuscule est identique au C majuscule qui se trouve
à la page 1. ligne 9 de la lettre.
Autre lettre, la lettre M. La lettre Ma la forme calligraphique,
telle qu'on l'enseigne dans les éccles de Hongrie ; le second
jambage s arrête à un millimètre du premier, c'est-à-dire que le
second jambage de YMà. un millimètre d'amplitude en moins
que le premier jambage, Prenez Y M de Monsieur et YM de
Madagascar, vous verrez que FM majuscule est toujours calli-
graphié, conserve sa forme pure et calligraphique, et cette forme
calligraphique se retrouve dans les M de M. Esterhazy ; c'est la
lettre qu'il atrophie le moins, c'est la lettre à laquelle il conserve
la forme la plus nette et la plus caractéristique.
Autre majuscule très importante à noter, c'est la lettre A.
Prenez au hasard une lettre qui vous viendra de Hongrie, vous
trouverez que Y A majuscule a la l'orme de l'a minuscule, et je
remarque que Y A majuscule du bordereau a la même forme, et
sur cet A majuscule se trouve l'accent grave.
Donc, double particularité : Y A majuscule a la forme d'un a
minuscule et cet A majuscule porte l'accent grave. Cette particu-
larité, qui est encore une marque de fabrique, je la vois à la
ligne 26 du bordereau, et je la retrouve à la ligne 3 de la page 1
chez M. Esterhazy.
J'arrive à quelques particularités relatives à l'accentuation
- - 528 —
Je remarque, quant à l'accentuation, que M. Esterhazy, comme
l'auteur du bordereau, place sur Yi un point épais, lourd. Si on
prend les lettres de M. Esterhazy et l'écriture du bordereau,
on remarque que le point sur Yi est un point épais et lourd.
Autre particularité : Dans le bordereau, nous trouvons à la
ligne 5 un i simplement pointé, Yi de manière ; si nous prenons
un autre mot, le mot dispos il ion à la ligne 17, nous trouvons
un i sur lequel se trouvent deux points. L'auteur du bordereau
pointe donc d'une manière irrégulière ses i ; tantôt il met deux
points, tantôt il met trois points ; eh bien ! si je prends les
lettres de M. Esterhazy, je remarque que cette particularité est
très fréquente chez lui. Ainsi à la page 3, ligne 3, vous verrez
au mot inverse deux points sur Yi.
Je remarque encore une autre particularité, c'est que M. Ester-
hazy met parfois le point avant Yi ; ainsi, au mot relative
de la phrase, une note relative à Madagascar, à la ligne 12,
vous verrez que le point se trouve avant Yi, et si vous prenez
l'écriture de M. Esterhazy, au mot monsieur, à la page 2, ligne
16, vous verrez que le point se trouve avant Yi. Très fréquem-
ment encore, le point est uni à la lettre suivante. M. Esterhazy
écrira in, non pas comme vous et moi, mais il écrit i, et il relie
le point de Yi à la lettre suivante. — Je ne sais pas quel est cet
esprit, au point de vue graphologique ; il attache plus d'im-
portance au point qu'à la lettre elle-même. — Cette particu-
larité de la liaison du point à la lettre suivante, je la retrouve
également dans le bordereau.
Autre particularité quant à l'accentuation, c'est que M. Ester-
hazy met toujours un point sur lej: il écrit le j par un simple
trait, mais avec un point sur le j. Ce point sur lej amène une
particularité extrêmement importante, en ce qui concerne la
liaison du j à la lettre suivante, c'est que M. Esterhazy, comme
l'auteur du bordereau, qui met un point sur le J, n'unit jamais
le./ à la lettre suivante, c'est-à-dire que, dans cette phrase qui
se trouve à la ligne 27 : à moins nue je le fasse... dans cemot./e,
M. Esterhazy fait un ,/, puis un point sur le./, et en raison du
mouvement dextrogyre dont je pariais tout à l'heure, Ye qui
suit a la forme d'un accent grave.
Maintenant que j'ai examiné devant vous la manière dont
l'auteur du bordereau et M. Esterhazy forment leurs lettres, j'ai
quelques particularités à vous signaler en ce qui concerne la
formation des mots.
Nous savons comment M. Esterhazy forme ses lettres, nous
allons voir comment il forme ses mots, et, en ce qui concerne la
formation des mots, nous avons à examiner d'abord les initiales,
la liaison des lettres et les finales. Gela est très important,
Messieurs, et voici pourquoi.
Pour juger de l'authenticité d'une écriture, pour voir à qui
l'on peut attribuer une écriture, il est très important et très
intéressant de tenir compte de ces trois éléments, parce que
c'est par ces petits signes-là que le faussaire révèle presque
)i
29 —
toujours sa personnalité; et ici, il ne peut pas être question de
faux ni de faussaire, attendu que le bordereau, comme je vous
le disais tout à l'heure, est d'une écriture naturelle, d'une écri-
ture spontanée, d'une écriture courante. Eli bien ! si nous pre-
nons d'abord les initiales, que remarquons-nous? C'est que,
pour les lettres F. B, j, i, p9 I, .9, v, M. Esterhazy les fait d'une
manière sténographique, et que cette manière sténographique
de commencer les mots est absolument identique chez l'auteur
du bordereau, c'est-à-dire qu'en mettant la plume sur le papier,
en prenant la plume pour commencer le mot, il n'y a jamais de
trait de départ. Vous ne trouverez jamais de traits de départ,
ni dans le bordereau, ni dans l'écriture d'Esterhazy.
Prenons la manière dont les lettres sont liées. Si vous prenez
la peine d'examiner à tête reposée l'écriture du bordereau et
l'écriture d*Esterhazy, vous serez effrayé de ce que l'on appelle,
en graphologie, la forme inhibée. Il y a des lettres constam-
ment coupées; par exemple, dans le mot indiquant, Yi est
séparé du q. ïn est séparé de Yi.
J'ai étudié longuement, Messieurs, ces formes inhibées, c'est-
à-dire ces mots coupés en morceaux, et je me suis dit : « Il est
curieux de voir des mots en tronçons, constamment coupés en
morceaux. Pour quelle cause ces mots se présentent-ils en
hachures ?» Alors, j'ai examiné, et j'ai vu que ces coupures
avaient lieu après certaines lettres. Les coupures ont lieu après
les /", les s, après les i, après les j\ après les /; après ces cinq
lettres -là, vous pouvez être certain de trouver des hachures de
mots dans le bordereau.
J'ai alors fait une étude comparative de chaque lettre, et je
suis arrivé à cette constatation que, dans le bordereau, 38 0/0
des f sont liés à la lettre suivante, et chez M. Esterhazy,
41 0/0, c'est-à-dire que le rythme, je ne dirai pas géométrique,
mais le rythme arithmétique,est le même chez M. Esterhazy et
chez l'auteur du bordereau.
Je prends alors les i et je remarque que 40 à 45 0/0 des i sont
séparés chez Esterhazy comme chez l'auteur du bordereau.
Je remarque, quant au./, qu'il est toujours séparé de la lettre
suivante. Quant au g, je remarque que les quatre g du borde-
reau, le g du mot renseignement (ligne 3), le g du mot Mada-
gascar, le g du mot guerre, le g du mot campagne, sont
séparés de la lettre suivante; et si je prends l'écriture de M. Es-
terhazy, je remarque que la plupart des g sont séparés de la
lettre suivante.
Je calcule tous les s et je remarque qu'il y a 53 0 0 d's liés et
47 0/0 d's non liés dans le bordereau, et que chez M. Esterhazy,
il y a précisément le même rythme arithmétique : 58 0/0 d's
liés et 4*2 0/0 d's non liés.
Pour les t, proportion encore identique : 60 0/0 de / liés et
40 0/0 de / non liés ; la proportion arithmétique, le rythme,
comme dirait M. Bertillon, est absolument le même chez
M. Esterhazy et chez l'auteur du bordereau.
• - 530 —
Et si je poursuis mes investigations en examinant comment
M. Esterhazy et l'auteur du bordereau terminent leurs lettres,
terminent leurs mots, je remarque que les finales des mots
sont les mêmes chez M. Esterhazy et chez Fauteur du borde-
reau.
Prenons, en effet, les r. M. Esterhazy fait un r final, qui a la
forme d'an v microscopique, d'un v de forme typographique...
Maintenant, je vous ai dit que M. Esterhazy, et l'auteur
du bordereau, étaient tous les deux, — c'est encore une parti-
cularité à noter — , incapables de faire un s normal, parce que
leur coup de plume est un coup de plume purement dextrogyre
et que la boucle de Ys exige un coup de plume sinistrogyre.
Prenons Ys du mot intéressants, vous verrez que c'est un s
tout petit, minuscule.
Maintenant, quant aux finales en /, — j'insiste encore parce
que vous verrez que le coup de plume est identique chez
M. Esterhazy et chez l'auteur du bordereau, — quand au t
final, vous verrez qu'il est très souvent diminué et il se termine
par un appendice qui indique toujours un mouvement dextro-
gyre ; et. comme je vous le disais, dans ces t de la fin des
mots, il y en a seulement un quart qui est barré, alors que
dans le corps du texte, il y a deux tiers de t barrés.
Vous voyez ce trait «dextrogyre... Si vous prenez le bordereau,
vous voyez cet appendice à la fin des lettres; si vous prenez
l'écriture de M. Esterhazy, vous trouverez ce trait accompagné
d'un appendice dextrogyre. Il y a donc une identité absolue
dans la manière de terminer la lettre chez M. Esterhazy comme
chez l'auteur du bordereau.
Je prends une autre finale, la finale e ; c'est extrêmement
important, Messieurs, parce que la personne qui a été con-
damnée pour avoir écrit le bordereau écrit ses e de la manière
({lie vous voyez...
M. le Président. — Ne parlons pas de l'affaire Dreyfus,
parlons de l'affaire Esterhazy.
M. Franck. — Parfaitement, monsieur le Président.
Il y a des personnes qui terminent des e de cette manière ;eh
bien! M. Esterhazy ne termine pas ainsi; chez lui le délié est
très courbe, et parfois il termine par un trait horizontal qui a
jusqu'à 6 millimètres d'étendue. Dans le bordereau, il y a
62 liuales qui se terminent, soit par un trait arrondi et une
courbe, soit par un trait horizontal ayant jusqu'à 6 millimètres
d'amplitude. Je prends une lettre de M. Esterhazy où je vois
qu'il y a 170 finales en e9 et je remarque que toutes ces 170
finales sont absolument identiques aux 62 finales en e du borde-
reau.
Une dernière finale, messieurs, qui est extrêmement caracté-
ristique, c'est la finale en z. On vous a appris, comme à moi, à
l'école, à faire un z de forme calligraphique; eh bien! M. Ester-
hazy ne fait pas le z calligraphique, il emploi une méthode
sténographique, et coïncidence très curieuse, ce mode spécial
— 531 —
de faire Je c final se retrouve précisément dans le bordereau.
Je remarque d'abord que la tête du z n'est pas calligraphique ;
M. Esterhazy donne à son z une forme courbe, suivanl la
mode allemande : c'est ainsi qu'on fait le z en Allemagne :
puis le trait descend de droite à gauche et se termine par un
petit crochet extêmement élégant à droite. Il y a trois z dans le
bordereau et je remarque que le z final du bordereau est iden-
tique auxr final de M. Esterhazy.
Je remarque encore dans le bordereau que le trait final du z
est beaucoup plus étendu que le jambage des autres lettres,
qu'il pénètre dans le corps d'écriture de la ligne suivante ; si
vous prenez l'écriture de M. Esterhazy, vous retrouverez la
même particularité.
Quand j'examine tous les éléments caractéristiques de ces
deux écritures, lorsque je les compare, lorsque je vois que les
traits essentiels de formation des lettres sont absolument
identiques chez Esterhazy et dans le bordereau, quand j'ai des
yeux et que je vois, lorsque non seulement je vois, mais je
désire voir, j'en arrive à cette conclusion, c'est qu'il y a entre
ces deux écritures des identités telles qu'on ne peut les expli-
quer que par un seul phénomène, c'est que ces deux écritures
émanent d'un seule et même personne. Une seule et même
personne a écrit ces deux documents et celui qui a écrit le bor-
dereau ne peut-être que M. Esterhazy, lui seul au monde !
M. Bertillon nous a dit que si cent officiers français avaient
pu avoir une écriture semblable, il n'en concluerait pas que
le bordereau est de M. Esterhazy; eh bien! M. Bertillon ne
pourrait pas nous montrer, parmi les 40 ou 50,000 officiers de
l'armée française, un seul officier dont l'écriture approche de
l'écriture du bordereau et où on trouve tous les éléments de
similitude avec un rythme arithmétique aussi probant. Toutes
les particularités s'y retrouvent, et clans la liaison des mots, et
dans la liaison des lettres, et dans les initiales des mots et dans
les finales. Qu'on m'explique cela !
Mais, Messieurs, j'ai deux particularités encore à vous indi-
quer... {Murmures dans V auditoire. Le témoin se tourne ers
le fond de la salle).
M. le Président. — Adressez-vous à MM. les jurés.
M. Franck. — Il est incontestable que je m'adresseà MM. les
jurés... J'avais l'intention de terminer, mais puisqu'on m'in-
terrompt, je continue.
M. le Président. — Ne prenez pas ce ton, je vous en prie...
M. Franck. — Gomment, monsieur le Président 1
M. le Président. — Je vous dis de ne pas prendre ce ton
devant la Cour d'assises : il est absolument inconvenant.
Me Labori. — Demandez-vous, monsieur le Président, si ce
sont les avocats qui font ce bruit '.'
M. le Président. — Voyons, maître Labori, calmez-vous.
Me Labori. — Oh ! monsieur le Président, calmez la salle si
vous pouvï /..
— 532 —
M. le Président. — Témoin, continuez.
M. Franck. — Si je n'avais que de simples observations gra-
phologiques, je ne dis pas que j'hésiterais, car il n'y a pas d'hé-
sitation possible, mais toutes les observations de style se
retrouvent encore à la fois dans le bordereau et chez M. Es-
terhazy.
D'abord, et je puis en parler en parfaite connaissance de
cause — ce n'est pas pour donner une leçon de français que je
me suis présenté ici ; mais, dans notre pays, où on nous enseigne
la langue française et où nous devons tous lutter chaque jour
pour l'expansion de la langue française, nous de vous nous
heurter à un élément qui est la langue flamande, d'origine ger-
manique. Chez nous, on nous prémunit constamment contre
les formules germaniques qu'on emploie constamment, que je
retrouve ici dans le bordereau et qu'on retrouve dans l'écriture
de M. Esterhazy.
J'y trouve, par exemple, un abus du relatif, contre lequel on
nous prémunit constamment: ain>i : A moins que vous ne
vouliez que je ne le fasse..., etc. Dans l'écriture de M. Ester-
hazy vous trouverez le même abus du relatif : Sur explications,
je dis à ce monsieur qui m'apprit qu'il était ancien officier,
ce qu'il en était, pensant qu'il suffirait de cette information
pour qu'il se refusât à prêter la main à qui que ce soit qui
touchât à ces manœuvres. Voyez l'abus du relatii !
A côté de l'abus du relatif, je remarque dans le bordereau un
abus des adjectifs démonstratifs, que je ne m'explique pas, que
je ne me permets pas de vous expliquer. Dans cette lettre, nous
trouvons dix-huit adjectifs démonstratifs, toujours : ce, cet,
cette... Chez M. Esterhazy, le même abus des adjectifs démons-
tratifs.
Une dernière particularité, c'est celle-ci : M. Esterhazy comme
l'auteur du bordereau, intercale, dans la première phrase, le
mot : Monsieur. Au lieu d'écrire : Monsieur , je reçois votre
lettre du, M. Esterhazy écrit : Je reçois, Monsieur, avec sur-
prise, votre lettre, etc. De même, l'auteur du bordereau dit :
Sans nouvelles indiquant que vous désirez me voir, je vous
adresse cependant, Monsieur... L'un et l'autre intercalent le
mot Monsieur dans la première phrase.
Les observations que je vous ai présentées, Messieurs, ont
été peut-être un peu longues; mais je crois pouvoir, en toute
conscience, conclure qu'il y a une identité absolue, nun seule-
ment dans les écritures, mais dans la facture du bordereau et des
lettres de M. Esterhazy, et je suis persuadé qu'un jour, je ne
sais pas si ce jour sera lointain ou prochain, mais qu'un jour
on reconnaîtra la vérité des observations que nous produisons
devant vous.
M. le Président. — Qui vous a chargé de faire cette exper-
tise?
M. Franck. — Moi-même, et si vous voulez que je vous in-
dique. . . {Murmures dans le fond de l'auditoire.)
■>-J-j
Je vais vous répondre, monsieur le Président, puisque vous
me posez la question.
Il y a deux mois, deux mois et demi, j'avais été appelé à
Paris pour m'occuper d'une affaire dont vous avez entendu
parler, l'affaire de Mlle Chauvin ; Mlle Chauvin m'avait demandé
de m'occuper de la défense de ses intérêts. J'ai été mis en rap-
port avec énormément de monde ici, à Paris, avec énormément
de journalistes.
L'affaire Dreyfus venait d'attirer de nouveau l'attention, ce
qui, j<i vous l'avoue, m'a fortement contrarié.
Un jour, je reçus la confidence de deux ou trois journalistes
qui appartenaient à ce qu'on a appelé le Syndicat de la rue
Saint-Dominique . Je vous avoue que quand j'ai lu dans le
Figaro les lettres de Mme de Boulancy et le bordereau, j'ai eu
la conviction absolue, ou du moins l'intuition, que ceiui qui
avait écrit le bordereau ne devait pas être étranger à la personne
qui avait écrit ces lettres ; il y a eu un grand doute dans mon
esprit. C'est alors que, me trouvant en présence d'un de ces
journalistes, je lui exprimai ce grand doute ; il a cherché à me
donner des explications qui m'ont paru absolument insuffi-
santes, et c'est alors que, pour ma satisfaction personnelle, j'ai
cherché à m'éclairer.
De retour en Belgique, j'ai travaillé cette question, j'ai exa-
miné ces écritures ; c'est alors que j'ai fait un travail complet.
Quand est arrivé le procès de M. Zola, j'ai écrit à un ami de
M. Zola pour lui dire : « J'ai un travail complet sur cette ques-
tion ; s'il peut vous être utile, je vous le donnerai», et c'est
alors, pour éviter qu'un intermédiaire présentât mes explica-
tions, que je suis venu moi-même.
M. le Président. — Vous nous avez dit tout à l'heure que
vous aviez l'original d'un certain nombre de lettres du comman-
dant Esterhazy?
M. Franck. — Parfaitement, voici comment: j'ai fait moi-
même une enquête en Belgique — et je pourrais vous dire où
se rendait M. Esterhazy — une enquête officieuse ; je n'ai pas
besoin de vous donner des détails ici, attendu qu'ils paraî-
traient fastidieux, mais si vous les voulez, personnellement, je
vous les donnerai.
Avant de formuler mon opinion, j'ai essayé d'obtenir de
récriture de M. Esterhazy, de même que j'ai essayé de faire
une enquête sur le bordereau qui avait paru dans le Malin du
10 novembre 1896. Je voulais savoir si le document qui avait
paru dans le Matin était conforme à l'original et, me trouvant
à Paris, il y a deux mois et demi, j'ai fait une enquête person-
nelle qui m'a amené à cette constatation — je ne dis pas qu'elle
est fondée — mais que le bordereau ou le fac-similé qui avait
paru dans le Matin avait été communiqué au Malin par
M. Teyssonnières ; j'ai même publié l'information dans un
journal de Bruxelles, Le Soir, dont le correspondant se trouve
ici: il serait facile de vérifier si mon affirmation est exacte.
:ti\ —
J'ai donc procédé à une information complète pour savoir,
d'une part, si le fac-similé sur lequel je travaillais était con-
forme à l'original ; d'autre part, j'ai essayé de savoir si la repro-
duction, la Clé de V affaire Dreyfus, qui donnait l'écriture
de M. Esterhazy, si cette écriture était conforme à l'écriture de
M. Esterhazy lui-même. Et c'est alors que j'ai pu juger.
M. le Président. — Gela ne répond pas à ma question.
M. Franck. — C'est par M. Bernard Lazare... (Murmures).
Ce n'est pas M. Bernard Lazare qui a contrefait l'écriture de
M . Esterhazy !
M. le Président. — Je ne vous posais que cette question,
rien de plus ; si vous reconnaissez que c'est M. Bernard Lazare,
n'en parlons plus.
M.Franck. — Je vous ai indiqué les conditions dans les-
quelles j'ai été amené à m'occuper de cette affaire.
Me Labori. — Monsieur le Président, je vous demande la
permission d'interrompre la déposition de MM. les experts en
faisant entendre aujourd'hui, bien que ce ne soit pas la place à
laquelle j'espérais ïe faire entendre, M. Grimaux, membre de
l'Institut, professeur à l'Ecole polytechnique. Mi Grimaux est
pris en ce moment d'un commencement d'aphonie et désire si
vivement apporter l'expression de son sentiment à MM. les
jurés, qu'il demande à faire sa déposition ce soir, dans la
crainte de ne pouvoir la faire demain.
M. le Président. — Nous allons faire enlever le tableau ;
vous n'en avez pas besoin, maître Labori?
Me Labori. — Pas pour le moment, monsieur le Président.
M. le Président, à V huissier audiencier. — Appelez M. Gri-
maux.
DEPOSITION DE M. EDOUARD GRIMAUX
Membre de l'Institut,
Agrégé honoraire de la Faculté de médecine, Professeur
ii l'Ecole 'polytechnique.
Me Labori. — M. Grimaux est ce que Ton peut appeler un
témoin de moralité ; je lui demande de vouloir bien nous faire
connaître pour quelles raisons il a signé une des listes de pro-
testation qui ont paru et ce qu'il pense de l'affaire qui est
actuellement soumise au jury ?
M. le Président. — Vous entendez la question; veuillez
vous tourner du côté de MM. les jurés et y répondre.
M. Ed. Grimaux. — Messieurs les jurés, la défense m'a fait
citer parce que j'ai signé une pétition à la Chambre des députés,
dans laquelle nous disions qu'émus des irrégularités du procès
de 1894, du mystère qui a enveloppé le procès Esterhazy, des
perquisitions illégales faites chez le colonel Picquart, aussi
o>>5
bien que de celles qu'on lui attribuait, enfin, émus surtout des
procédés d'information judiciaire de l'autorité militaire, nous
demandions que la Chambre des députés maintint la garantie
légale des citoyens.
Pourquoi j'ai signé cette protestation, et tant d'autres avec
moi? Je vais vous le dire. Mais d'abord je dois vous signaler
ce mouvement singulier de tard d'hommes de science, tant
d'hommes de lettres, d'artistes, de ces hommes qui ne suivent
pas les fluctuations de lapolitique quotidienne et dont beaucoup
ignorent même les noms des ministres! Ces hommes sont sortis
de leurs laboratoires, de leurs cabinets de travail, de leurs
ateliers, pour faire entendre leurs voix, parce qu'ils ont compris
qu'il s'agit aujourd'hui de la Liberté et de l'honneur de la Patrie.
Des doutes me sont d'abord venus ; puis peu à peu, lente-
ment, progressivement, par l'examen des pièces officielles non
démenties, ma conviction s'est faite. Tout d'abord, j'ai vu, sans
être graphologue, ni expert en écritures, que l'écriture de
M. Esterhazy se confondait avec celle du bordereau. Les rap-
ports des derniers experts m'ont donné raison. Puis, j'ai exa-
miné les actes d'accusation, je les ai minutieusement étudiés,
j'en ai pesé moi-même la valeur et j'en ai tiré une conclusion.
Cette conclusion, c'est que jamais homme qui a l'habitude de
raisonner, jamais magistrat, jamais homme de science n'aurait
voulu signer de telles pièces. On n'y trouve que des insinua-
tions sans preuves, des racontars, des commérages, et enfin
les rapports contradictoires des experts. Un examen rigoureux
de ces pièces nous montre qu'elles n'ont aucune valeur ; sou-
mises à une critique sévère, il n'en reste rien, rien, rien !
C'est qu'en effet, Messieurs, nous autres, hommes de science,
nous avons une autre manière de raisonner. Ouand nous décou-
vrons un fait, croyez-vous que nous nous empressons de le
publier ? Non, nous répétons encore l'expérience, nous en
vérifions les conditions ; et ce n'est que quand notre certitude
est Ici i Le, inébranlable, que nous publions le fait. Et pensez-
vous alors — car je dois vous dire qu'en science, quelques faits
nouveaux ne sont rien ; ce qui a de l'importance, ce sont des
conclusions générales qu'on en tire — pensez vous que tout
d'abord nous allons présenter, comme des vérités, les hypo-
thèses que nous en tirons '? Non, nous les présentons comme
des hypothèses, nous disons : 11 est probable que... et ce n'est
qu'après des expériences nouvelles que nous les proclamons
comme loi.
Voilà la vraie méthode scientifique ! voilà la méthode qui a
manqué aux actes de l'accusation !
Et alors ma conviction s'est faite inébranlable, lors du procès
d'Esterhazy. D'abord le rapport du commandant Ravary, qui
parait celui d'un ami de l'accusé, plutôt que celui du Ministère
public: cet acte dans lequel il accuse de faux, d'après les seuls
racontars d'Esterhazy, un de ces brillants et jeunes officiels,
qui sont l'espoir du pays; et, dans ce rapport, nous voyons
— 536 —
encore cette chose étrange : qu'il est dit qu'une pièce secrète a
été volée au ministère de la guerre, qu'elle a passé parles mains
d'une dame voilée, au Sacré-Cœur, qu'elle revient dans les
mains de M. Esterhazy, et M. Ravary ne s'en étonne pas ! Il
semble trouver la chose toute naturelle, et, tout naturel que
cette pièce secrète, que le ministère de la guerre a refusé de
communiquer au probe et loyal M. Scheurer-Kestner, ce soient
des dames voilées qui la promènent ! !!
Voilà, Messieurs, une des causes de ma conviction ! Il en est
d'autres encore. La singulière façon dont les débats ont été
menés ; ce président, quand il voit l'accusé embarrassé, lui
soufflant ses réponses, et, enfin, cette contradiction des experts !
Les experts, en effet, dans ce procès, ont déclaré que la pièce
n'avait pas été écrite par M. Esterhazy; mais ils ont déclaré
qu'elle était de son écriture, en contradiction avec les premiers
experts qui avaient déclaré qu'elle était de l'écriture de Dreyfus.
C'est ainsi que les premiers experts se sont grossièrement
trempés et qu'ils ont trompé, avec eux, sept officiers, les sept
juges qui, dans la loyauté de leur âme, ont condamné Dreyfus.
On vient dire encore que cette pièce est un décalque de l'écri-
ture Lbterhazy, et M. Ravary trouve cela tout naturel, et il ne
cherche pas qui a pu faire ce décalque ! On arrive à ce singu-
lier raisonnement : C'est Dreyfus qui a fait ce décalque, parce
qu'il est un traître, et la preuve qu'il est un traître, c'est qu'il
n'a pas fait de décalque et qu'il a fait le bordereau.
Je ne veux pas, Messieurs, abuser de votre patience, mais je
dois vous dire que j'ai fait ma conviction inébranlable, malgré
les menaces déguisées, et les procédés d'intimidation. Pour
nous tous, pour tous ceux qui ont signé avec moi, Ja revision du
procès Dreyfus s'impose. Nous voulons la lumière, toute la
lumière, encore plus de lumière !
M. le Président. — Maître Labori, avez-vous encore une
question à poser?
Me Labori. — M. Grimaux vient de parler de menaces et de
procédés d'intimidation; je lui serais reconnaissant de vouloir
l}ien nous faire connaître lesquels.
M. Ed. Grimaux. — Si Me Labori pense que cela puisse être
nécessaire à la défense. . .
Me Labori. — Je pense que c'est indispensable, monsieur
Grimaux, et je vous prie d'achever le grand acte de courage
que vous accomplissez, en disant la vérité tout entière.
M. Ed. Grimaux. — J'ai juré de dire la vérité tout entière; je
ne puis me refuser à répondre à la demande de la défense. Je
dirai tout.
Le lfi janvier, le ministère de la guerre me fit demander offi-
ciellement si c'était bien moi qui avais signé la protestation
dont j'ai parlé tout à l'heure. Immédiatement, j'écrivis une
leltre dans laquelle je disais : « Voici la protestation que j'ai
signée, en voici le texte; je l'ai signée, je le reconnais. » Il
paraît que, le lendemain, au Conseil des Ministres, un décret
— 537 —
de révocation du professeur à l'Ecole Polytechnique, qui a
trente-quatre ans de services à l'Etat et de services à la science,
était présente. Mais le Conseil le déclara illégal; le Conseil
déclara que ma pétition était respectueuse et que je n'avais fait
qu'user du droit de tout citoyen en signant cette pétition à la
Chambre.
Huit jours après, une dénonciation paraissait dans un journal
de scandale, de chantage, la Libre Parole; il était dit de moi :
« M. Grimaux, professeur à l'Ecole Polytechnique, qui instruit
les officiers, est de ceux qui vilipendent l'armée ».
Dans un journal qui, huit mois auparavant, m'avait traité,
alors que je suis catholique, de youtre nauséabond, de juif
renégat passé au protestantisme, parce que j "étais candidat
républicain à un siège sénatorial... dans un tel journal, cette
injure m'est indifférente. Mais, dernièrement, il y a trois ou
quatre jours — c'est vendredi, je crois, la veille du jour où je
pensais déposer — le Ministre de la guerre fit demander à M. le
général commandant l'Ecole polytechnique, une enquête, un
rapport sur mon compte. Cette lettre du Ministre de la guerre
disait : « Général, il nous revient que M. Grimaux a signé des
protestations ou a pris part à des manifestations hostiles à
à l'armée. »
Messieurs, à la première phrase a signé des protestations,
je répondis : « On le sait bien ; depuis un mois, au ministère,
on a mon aveu, écrit de ma main. » Quant au passage a pris
part à '1rs manifestations hostiles à Vannée, je proteste avec
énergie ; je suis un patriote, et je dis au général :
« Je suis un de ces patriote qu'on croit flétrir quand on les
appelle chauvins ; je suis de ceux qui courent quand les régi-
ments défilent. Et, quand le drapeau passe, je le salue respec-
tueusement, le cœur ému et palpitant; car ce glorieux drapeau,
je l'ai vu arracher des mains héroïques de l'armée de Metz par
la trahison ; et ce drapeau, j'espère le voir flotter au lendemain
des batailles victorieuses qui nous rendront nos chères pro-
vinces. » [Applaudissements.]
Moi, ne pas être un patriote! Le général m'a demandé
ma famille, mon passé! Ma famille ?... Mon père, en 1806,
était à bord de la frégate la Minerve, qui combattait une
frégate anglaise ; en 1814, il chevauchait les plaines de la
Champagne, en combattant l'envahisseur. Mon oncle, jeune
aspirant de marine, en 1813, sauvait la ville de Berg-op-Zom
Deux mille Anglais s'y étaient introduits par surprise; il se
jette sur eux à la tète de sa compagnie de marins; il les
repousse hors des portes et délivre la ville !
Mon aïeul par alliance était lieutenant de dragons, aide de
camp du maréchal Brune, et, il y a trente ans, il me racontait
encore l'entrevue de Tilsitt à laquelle il avait assisté.
Messieurs, où n"aurais-je pas pris de leçons de patriotisme ?
J'ai été beivé sur les genoux de ces vieux capitaines de vais-
seau qui, pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire,
— 538 —
avaient couru sus à l'Anglais, et, plus récemment encore, des
deuils cruels à mon cœur sont venus me frapper : un des miens.
Jean Bérar, qui, pendant son cours de Samt-Cyr, étaii l'enfant
chéri de ma maison, a succombé glorieusement devant l'en-
nemi! Je vois encore sa jeune figure imberbe, toute vaillante :
Lieutenant de dragons, il demanda à partir pour le Soudan ; il
était d'une lignée guerrière, car son grand-père était le héros
de Berg-op-Zom, et son père, capitaine de frégate, avait été
général auxiliaire pendant la guerre de 1870. C'était un vrai
officier, loyal comme une épée, brave comme un sabre. A peine
était-il à Kayes, qu'avec son capitaine et huit spahis, il repousse
quatre-vingt Maures arabes. Puis, bientôt, il est à Tombouctou ;
là, dans un engagement avec les Touaregs, chargeant en tête,
il est entouré par l'ennemi ; une lance lui traverse le flanc ; il
tombe sur le sol, au moment où ses cavaliers vont le dégager,
et ce jeune héros meurt le sourire aux lèvres, comme l'a rap-
porté son capitaine qui a reçu son dernier soupir. Il meurt le
sourire aux lèvres, comme s'il voyait l'image de la Patrie flotter
devant lui, cette Patrie à laquelle il donnait sa jeune existence.
Voilà la famille de mauvais patriotes à laquelle j'appartiens !
Yoilà l'homme hostile à l'armée que je suis !
Messieurs, je voudrais m'arrêter ici ; mais, parce que je suis
témoin, il ne faut pas qu'il reste de doutes sur ma moralité :
il ne faut pas qu'on dise que je suis un mauvais citoyen et, si
j<i repousse cette injure, ce n'est pas parce qu'elle était dans la
Libre Parole, c'est parce qu'elle est dans un document officiel,
c'est parce que je veux quïln'en reste rien, rien ! Et ici, je suis
obligé de parler de moi. . ., et j'en demande pardon à Messieurs
les jurés.
Il y a quarante-quatre ans, en 1853, j'étais officier de santé,
sous-aide de la marine, au port de Toulon ; je portais l'épée au
enté, j'avais le grade et les avantages d'un officier. Je servis
dans les hôpitaux maritimes de Toulon pendant cette guerre
de Crimée ; car les hôpitaux et les épidémies sont pour nous,
médecins et pharmaciens., des champs de bataille.
Messieurs, quand on veut juger la conduite des hommes, des
hommes âgés, il faut leur demander ce qu'ils ont fait en 1870...
Je regrette de faire mon apologie, mais j'y suis forcé. En 1870,
professeur agrégé à la faculté de médecine, j'étais, au moment
des désastres, au mois d'août, bien loin du danger, sur les
côtes de l'Ouest, en Vendée. Quand je vis ces désastres, quand
je vis que l'ennemi s'avançait sur Paris, j'ai pensé que mon
devoir était là où était le danger.
Je dis aux miens, je pars. C'est alors qu'une amie chère, qui
est le soutien «1 ma conscience depuis quarante années, me
dit : ce Pars », et je partis. J'arrivai à Paris. Avec mon titre de
docteur, je pouvais me placer dans un hôpital militaire avec de
bons appointements ; je préférais prendra le fusil de garde
national ; je montai la garde sur les remparts, et, pendant les
loisirs que me laissait "ma garde, je m'occupai delà défense,
— 539 —
j'allais donner mes soins de médecin aux réfugiés malades de
la banlieue ; je m'occupai de la fonte des canons de bronze . .
Enfin, les jours de bataille, j'allai av< c les ambulances des
volontaires.
Ah ! celui-là ne serait pas un patriote qui a vu le plateau de
Villiers couvert de nos morts ? Je les ai vus, ces morts glorieux,
et je me rappelle, entre autres, cinq officiers d'artillerie, cou-
chés côte à côte, frappés par l'obus et la balle, élégants, soignés,
rasés de trais, en brillant uniforme.... car l'officier français va
à la bataille paré comme un fiancé ; car il sait qu'il est Je fiancé
de la Mort !
Messieurs, j'ai été ensuite honoré de grandes amitiés, de
l'amitié de Gambetta, qui était un patriote, celui-là! J'ai colla-
boré avec lui à la fondation de la République française; j'ai
compté et je compte des amitiés dans l'armée et dans la marine,
depuis les jeunes sous-lieutenants de Fontainebleau jusqu'aux
amiraux et aux généraux de division. Je suis aussi, depuis
vingt-deux ans, à cette grande Ecole Polytechnique, dont on
connaît la glorieuse devise, et où il n'y a que des exemples de
patriotisme.
Je crois, Messieurs, qu'il ne restera aucun doute sur men
patriotisme, et je dois dire que c'est dans nos rangs, chez ceux
qui pensent comme moi, que se trouvent les patriotes les plus
éclairés, qui voient le mieux l'intérêt de la Patrie. Les vrais
insulteurs de l'armée, ce sont ces journalistes véreux, qui
accusent un Ministre de la guerre de s'être vendu 30,000 francs
à un prétendu syndicat juif! Ces insulteurs de l'armée, ce sont
les héros de la peur, qui vous disaient au commencement de
l'affaire : « Laissez l'innocent souffrir un supplice immérité,
plutôt que d'éveiller les susceptibilités d'une puissance étran-
gère. »
Quoi! nous avons une armée de deux millions d'hommes,
la nation tout entière pour défendre le pays avec vingt mille
officiers instruits, travailleurs, prêts à verser leur sang sur le
champ de bataille, vingt mille officiers qui, pendant la paix,
nous préparent des armes perfectionnées, etnous aurions peur!
Les insulteurs de l'armée sont ceux qui parcourent les rues
en criant Vive l'armée! sans crier Vive la République! ces
deux cris qui ne peuvent pas être séparés. Ce sont ceux qui
«rient : Vive l'armée! mort à Zola! mort aux juifs!
Car, enfin, l'armée. . . qui ne compte pas parmi elle un frère,
un fils, un parent, un ami?. . . Mais l'armée, c'est la chair de
notre chair, c'est le sang de notre sang. . . Demandez plutôt à
cet accusé si noble, à ce courageux citoyen qui est ici sur le
banc d'infamie, dont il fera un banc de gloire, demandez-lui s'il
ne partage pas mon sentiment ?
M. Emile Zola. — Absolument.
M. Ed. G-rimaux. — Messieurs, je crois avoir dit tout ce que
je voulais dire pour laver mon honneur d'imputations qui ne
doivent pas rester dans un document officiel; mais j'ose ajouter
— 5i0 —
que ma conviction s'affirme 4e plus en plus: je l'affirme de
nouveau! Les injures, les menaces, la révocation, rien ne me
touchera; car la vérité m'a revêtu d'une impénétrable cuirasse.
Oui ! nous sommes tous dans une voie où nous persévére-
rons. La revision, nous la voulons, et nous l'aurons ; nous
irons sans cesse dans cette voie et rien ne nous rebutera : car
nous sommes de ceux qui veulent la lumière, toute la lumière,
encore la lumière! Nos conscience ont soif de justice ! [Mur-
mures.) '
Mc Labori. — Je ne comprends pas que la salle ne sente pas
que la pudeur devrait lui imposer le silence !
M. Ed. Grimaux. — Nos consciences ont soif de justic?, je le
répète! J'ai terminé, monsieur le Président.
M. le Président. - Vous pouvez vous asseoir.
Me Labori. — Non pas sans que je vous salue, monsieur
Grimaux.
M. le Président, à Mé Labori. — A vez-vous un témoin dont
la déposition ne doive pas durer plus d'un quart d'heure ou
plus de vingt minutes?...
M. Grimaux s'approche de M. Zola, lui serre la ïnaln et lui
parle un instant à voix basse.
Me Labori. — Soyez assez bon, monsieur Grimaux, pour dire
tout haut ce que vous venez de dire à M. Zola.
M. Grimaux. — Je n'avais jamais vu M. Zola, je le vois pour
la première fois. {Applaudissements prolongés.)
M. le Président. — Maître Labori, quel témoin?
Me Labori. — M. Louis Havet.
DEPOSITION DE M. LOUIS HAVET
membre de V Institut, professeur au Collège de France et à
la Sorbonne.
(Le témoin prête serment. Il tire de sa poche quelques
papiers.)
M. le Président. — Il ne faut pas lire, monsieur.
M. L. Havet. — Ce sont des notes pour aider ma mémoire...
J'aurai des phrases à citer tout à l'heure.
M. le Président.— Il ne faut pas lire du tout : veuillez met-
tre cela dans votre poche.
Me Labori. — Je crois que M. Havet a examiné l'écriture de
M. Esterhazy et le bordereau; je lui serais très reconnaissant
de nous dire ce qu'il en pense et à quelles conclusions il est
parvenu.
M. L. Havet. — J'ai examiné le bordereau au point de vue
de l'écriture et aussi à d'autres point de vue, qui sont connexes
à celui-ci. au point de vue des habitudes orthographiques et au
— 541 —
point de vue de la langue même, du français qu'écrit l'auteur
du bordereau.
Sur le premier point, l'écriture, je serai très bref; je dois
seulement indiquer par quel moyen je suis arrivéàune convic-
tion, car pour pouvoir juger des questions d'écriture, il faut, le
mieux qu'on peut, se renseigner sur cette écriture.
Je me suis procuré, en dehors des facs-similés qui sont à la
disposition de tout le monde, des lettres autographes du capi-
taine Dreyfus et j'ai eu également des lettres autographes du
commandant Esterhazy. Pour le bordereau, je ne pouvais pas
me procurer l'original, j'ai donc dû me contenter du fac-similé
qui a paru daus le Matin, qui a été reproduit dans la brochure
de M. Bernard-Lazare et aussi dans le placard La clé deV affaire
Dreyfus. Pour ce fac-similé, je sais quïl a été émis des doutes
sur sa ressemblance avec l'original. Je ne suis pas en état de
vérifier, naturellement. Ce qui me paraît clair, c'est que ce fac-
similé — qui a été publié en novembre 1896 — correspond très
probablement une à photographie faite pour le procès de 1894; il
nous représente l'état du bordereau en 1894, ou si par hasard
on a fait en 1896 une photographie nouvelle pour fabriquer le
fac-similé du Matin, ce serait, en tout cas, l'état du bordereau
en 1896. C'est donc un état qui remonte à quelques années ou
à quelques mois au moins en arrière. S'il y a aujourd'hui une
autre aspect de récriture — comme je sais que M. le général de
Pellieux, qui a eu postérieurement le bordereau entre les mains,
l'a déclaré, — il va sans dire que, puisque je n'ai pas eu le
bordereau entre les mains en 1897 ou en 1898, je ne peux pas
répondre de ces divergences.
J'ai donc fait mon examen avec des originaux, et aussi des
fac-similés de lettres pour multiplier les exemples d'écritures, et
avec les fac-similés du J >ordereau qui , pour moi, représentent l'état
antérieur du document. Pour l'écriture, je suis arrivé tout de
suite et sans faire de recherches dignes de ce nom, simplement
par l'évidence, par le saisissement des yeux, à une conviction
pour moi tout à fait certaine. C'est là l'écriture du commandant
Esterhazy, ce n'est pas l'écriture du capitaine Dreyfus ; cela
me parait sauter aux yeux, avant même qu'on ait commencé à
analyser l'écriture.
Je ne voudrais pas fatiguer MM. les jurés par beaucoup
d'exemples en matière d'écriture ; je crois qu'ils ont entendu
déjà beaucoup de démonstrations de ce genre, qu'ils en enten-
dront encore et que je ne ferais que répéter des choses qui
reviendront plusieurs fois dans la bouche de plusieurs témoins.
Je me bornerai à citer un point tout à fait précis, un détail.
Le bordereau contient un ./majuscule qui dépasse la ligne en
dessous. 11 y a, en effet, deux façons de faire le J majuscule,
les uns l'arrêtent au niveau de la ligne ; les autres descendent
plus bas. Eh bien ! Esterhazy, dans toutes les lettres que j'ai
vues, fait toujours le / majuscule en descendant au-dessous de
la ligne: le capitaine Dreyfus, lui, fait son / en s'arrêtant au
— 542 —
niveau de la ligne, et voici l'exemple spécial que je voulais
citer : dans une des lettres du capitaine Dreyfus à sa femme,
se trouve cette phrase que je vais citer de mémoire — je vous
demande pardon si quelque détail n'est pas tout à fait conforme
au texte — il écrit : « D'ailleurs, comme je te l'ai dit, j'ai
légué à ceux qui m'ont fait condamner un devoir auquel il
ne faibliront pas, j'en ai l'absolue certitude. » Dans cette
phrase, il y a...
M. le Président. — C'est relatif à l'affaire Dreyfus, cela.
M. L. Ha vet. — Oh ! je ne parle pas de l'affaire Dreyfus.
M. le Président. — Ne parlons que de l'affaire Esterhazy.
Me Labori. — Voulez-vous me permettre, très respectueuse-
ment, d'intervenir et de faire une observation? Il s'agit simple-
ment ici d'une pièce de comparaison postérieure à là condam-
nation de Dreyfus et attribuée à Dreyfus.
M. le Président. — Cette pièce est postérieure à la condam-
nation ?
M. L. Ha vet. — Cette pièce a été envoyée des îles du Salut,
si je me souviens bien, et cette lettre est certainement posté-
rieure à la condamnation; je suis sûr qu'elle l'est, sans pouvoir
cependant en donner la date, car Dreyfus fait allusion, dans
ce passage, à la lettre célèbre qu'il a écrite à M. le général Mer-
cier, Minisire de la guerre : « Monsieur le Ministre, je n'ai
pas de grâce à demander , puisque je suis un condamné; mais
J'ai toujours le droit de demander la justice; moi parti, qu'on
cherche encore... » Je me rappelle la phrase... C'est à cette
lettre qu'il fait allusion; il dit à Mme Dreyfus : « Je te l'ai dit,
j'ai légué à ceux qui m'ont fait condamner un devoir auquel
ils ne failliront pas, fenai l'absolue certitude. »
Il y a, dans cette phrase, deux phrases l'une dans l'autre; il
y a d'abord : « Je te l'ai déjà dit » ; puis, en second lieu : « J'ai
légué à ceux qui m'ont fait condamner un devoir, etc.. » Le
capitaine Dreyfus avait commencé par mettre, au commence-
ment de cette seconde phrase, un ; minuscule, et ce j descen-
dait au-dessous de la ligne; puis il s'est ravisé, il s'est dit :
« C'est le commencement d'une phrase nouvelle, ce n'est pas la
suite de ce qui précède; c'est la suite de la pensée que je lui
avais déjà écrite antérieurement », et il a remplacé ce./ minus-
cule par un /majuscule; il a refait le / majuscule qui s'arrête
au niveau de la ligne. Tout autre aurait utilisé la boucle du bas
de ce j minuscule, au-dessous de la ligne. Pour ma part, si
j'avais transformé un /minuscule en un ./majuscule, j'aurais
utilisé cette boucle. Dreyfus ne l'a pas fait; c'est un trait tout
à fait caractéristique, qui suffirait pour que l'on ne puisse pas
lui attribuer la fameuse phrase : « Je vais partir en manœu-
vres. »
Il y aurait bien d'autres choses; mais je suis convaincu que
je ne pourrais pas apporter à MM. les jurés autre chose que la
répétition des exemples qu'ils ont entendus ou qu'ils enten-
dront, et je crois que je puis seulement leur dire, avec une con-
— 543 -
viction entière, sans aucune réserve, que ce n'est pas récriture
du capitaine Dreyfus, el que c'est récriture du commandant
Esterhazy. Pour moi. cela ne fait pas l'ombre d'un doute, à
aucun degré.
J'arrive au second point : les habitudes orthographiques de
l'auteur du bordereau.
En pareille matière, on ne peut pas dire, avec une absolue
certitude, d'après les habitudes orthographiques, que cette pièce
est de telle personne déterminée, parce que deux personnes
différentes peuvent avoir en gros les mêmes habitudes ortho-
graphiques; mais il y a quelque chose qu'on peut dire très
sérieusement. Sans arriver à cette précision, on peut dire :
« Telle pièce n'est pas de telle personne, parce que ses habitudes
orthographiques sont différentes » ; ou bien : « Telle pièce peut
être de telle personne, s'il y a d'ailleurs d'autres raisons de la
lui attribuer, parce que les habitudes orthographiques sont les
mêmes. »
Eh bien ! voici les habitudes orthographiques du capitaine
Dreyfus et du commandant Esterhazy dans leurs lettres. Tous
deux mettent bien l'orthographe, ils ne se trompent pas pour
les s du pluriel ou pour des choses de ce genre. Je parle ici des
petites minuties orthographiques, des accents, des cédilles. Le
capitaine Dreyfus n'est pas très grammairien, il n'est pas gram-
mairien dans Pâme et il lui arrive d'oublier une cédille là où il
en faut, d'écrire français ou façon en oubliant la cédille, ou
de mettre une cédille là où il n'en faut pas, de mettre force,
souffrance avec une cédille ; cela est chez lui capricieux. Le
même mot, innocent, est écrit tantôt avec une cédille tantôt
sans cédille.
Pour les accents, c'est la même chose: s'il écrit la préposition
c>, le mot à doit avoir un accent grave d'après les habitudes
correctes de typographie et d'écriture : eh bien ! Dreyfus met de
temps en temps cet accent grave et d'autres fois il ne le met
pas. Il arrive aussi qu'il met des accents inutiles; il y a des
accents qui manquent dans les fac-similés accessibles au public,
et, dans une des lettres dont j'ai eu l'original entre les mains,
j'ai vu, au contraire, des accents inutiles sur des lettres qui
n'en comportent pas : le mot nécessaire qui s'écrit avec un
accent aigu sur la première voyelle, est écrit avec un accent sur
les deux e. Le capitaine Dreyfus n'a donc pas l'attention ortho-
graphique très précise et très éveillée .
Pour Esterhazy, c'est tout le contraire, il met scrupuleuse-
ment les accents ; il met scrupuleusement les traits d'union,
tous ces petits accessoires de l'orthographe. C'est un homme
qui sait bien la minutie orthographique et qui la pratique. Il y
a un détail curieux qui mérite d'être rappelé à ce propos, c'est
qu'il met l'accent grave sur la préposition à, non seulement
quand c'est un à minuscule, à l'intérieur d'une phrase, mais
même quand c'est un A majuscule au commencement d'une
phrase.
544 —
Eh bien ! les habitudes orthographiques sont absolument les
mêmes dans le bordereau et dans les lettres du commandant
Esterhazy. Le bordereau diffère totalement, à cet égard, des
'lettres du capitaine Dreyfus.
Il y a la même régularité pour l'emploi ou la suppression de
l'accent ou de la cédille ; il y a un point très caractéristique,
très personnel, qui ne s'applique qu'à un bien petit nombre de
personnes : l'A majuscule de la préposition à, muni d'un accent
grave, se trouve dans le bordereau et, à ma connaissance, dans
deux lettres au moins du commandant Esterhazy, parmi celles
qui m'ont été accessibles. Je crois qu'on pourrait chercher
parmi bien des milliers de personnes avant d'en trouver une
qui mette des accents graves dans ce cas.
Rien que ces exemples-là ne suffiraient pas pour affirmer,
avec la même certitude qu'à propos de l'écriture, que le borde-
reau est du commandant Esterhazy et non pas du capitaine
Dreyfus, mais pour dire qu'il est presque impossible qu'il ne
soit pas du commandant Esterhazy, parce qu'on aurait de la
peine à trouver un autre officier ayant cet ensemble d'habitudes
orthographiques et en particulier ce trait de VA accent grave
majuscule.
Un détail encore doit être mentionné dans cet ordre d'idées,
c'est l'emploi du trait d'union après le mot très, comme dan&
très grand, très peu. Il y a, à cet égard, deux habitudes ortho-
graphiques en France, qui tiennent à un changement d'ortho-
graphe officielle apporté par l'Académie en 1878.
Autrefois, on mettait un trait d'union après très ; les person-
nes un peu plus jeunes ne mettent pas ce trait d'union, que
l'Académie a supprimé. Le trait d'union est commun à beau-
coup de personnes certainement, surtout parmi celles qui ont
dépassé quarante ans ; mais, enfin, c'est encore un trait carac-
téristique dans les lettres de Dreyfus, où il n'y a pas de trait
d'union après le mot très.
Chez M. Esterhazy, j'en connais deux exemples qui sont tous
les deux réunis sur le placard intitulé la Clé. Dans le borde-
reau, il y a cette phrase : « Je n'aurai ce document que pour
très-peu de jours » ; entre très et peu, il y a un trait d'union.
Voilà encore un détail orthographique, moins précis, mais qui
signalerait M. Esterhazy parmi beaucoup d'autres !
J'arrive maintenant à la question de la langue. Par langue,
j'entends le choix des mots. Il y a bien des façons de parler
français : on peut parler français avec correction ou en com-
mettant des fautes. Je me suis placé au point de vue où se pla-
cerait un professeur qui aurait à donner des notes à un élève
dans une classe, et à noter s'il a écrit bien ou s'il a écrit mal, au
point de vue du choix des mots ou de la tournure correcte ou
incorrecte.
Eh bien ! dans le bordereau, il y a des tournures incorrecte s
-et des tournures impropres qui semblent indiquer quelqu'un
qui ne connaît pas bien la langue ou qui penserait en une lan-
545 —
gue étrangère, des phrases comme celles qu'écrirait un Anglais
ou un Allemand: « Sam nouvelles m' indiquant que vous dési-
rez me voir, je vous adresse cependant, monsieur, quelques
renseignements » Le mot nouvelles est ici un mot impropre, qui
ne viendrait jamais à l'esprit d'un Français qui sait bien écrire
sa langue; il dirait: Sans avis. L'auteur a pensé en allemand
et mis le mot français dans un sens étranger à notre langue.
Mais suivons : « Sans nouvelles m' indiquant que vous dési-
rez me voir, je vous adresse cependant, monsieur... » Un
Français parlant bien le français, comme un Français qui a de
l'éducation et qui a l'instinct vraiment national de sa langue,
dirait : « Quoique je n'aie pas reçu d'avis nie disant que vous
desirez me voir, je vous adresse, monsieur... » Ou bien il
couperait la phrase: « Je n'ai pas reçu... mais... »
La tournure du bordereau se rencontre peut-être dans le style
commercial, mais pas du tout dans le style littéraire, et elle se
rencontre surtout sous la plume des étrangers qui savent ou qui
écrivent mal le français, parce qu'ils sont étrangers.
Plus loin, à propos d'un certain document, il y a : « Chaque
corps en reçoit un nombre fixe ». Un nombre fixe voudrait dire
que c'est toujours le même nombre pour tous les corps, que
chaque corps, par exemple, on reçoit 50. Ce n'est pas là ce que
l'auteur du bordereau a voulu dire, il a voulu dire que chaque
corps en reçoit un nombre précis ou déterminé, un nombre
prévu d'avance et qui permet de reconnaître si on rend tous les
exemplaires. Il n'a pas su trouver le mot propre; c'est encore
une incorrection qu'un professeur considérerait comme une
preuve que l'élève sait mal le français ou qu'il est étranger.
« Ce document est extrêmement difficile à se procurer ».
Ceci est contraire à la grammaire. Il n'y a pas de professeur qui
ne mettrait en note de cette phrase « difficile à se procurer »,
cette mention : ce n'est pas français.
Une autre remarque : il offre à son correspondant un certain
document qu'il n'a que pour très peu de jours à sa disposition :
« Si vous voulez » — dit-il — « y prendre ce qui vous intéresse,
vous le rerez mettre à ma disposition, je le prendrai. » C'est
encore une tournure exotique; quelqu'un qui a bien l'instinct
de la langue dirait : « Je passerai ou j'irai le prendre ».
Mais la tournure employée n'est pas une tournure normale de la
langue française.
Voilà donc, Messieurs, dans ce texte si court, cinq ou six
petites choses, toutes très caractéristiques, qui permettent de
dire, avec une certitude égale à celle de l'écriture, que l'auteur
du bordereau ne peut pas être n'importe qui : il n'y a qu'un
petit nombre de personnes qui aient pu écrire ce document : ou
bien ce sont des gens qui savent mal le français, parce qu'ils
l'ont mal appris, ou bien ce sont des gens qui pensent dans une
langue étrangère.
Ceci restreint singulièrement le cercle des personnes aux-
quelles on peut attribuer le bordereau. Le capitaine Dreyfus
18
— 546 —
écrit un français d'une correction parfaite; jamais il n'y a de
mots incorrects ou impropres dans les lettres du capitaine
Dreyfus; je citerai, par exemple, cette même phrase : «. J'ai lé-
gué à ceux qui m'ont fait condamner un devoir, etc. », il est
impossible de trouver une phrase mieux écrite ; s'il s'agissait
d'une copie de collégien, le professeur mettrait en marge « très
bien ».
J'ai cherché en vain dans toutes les lettres du capitaine
Dreyfus une incorrection. Au contraire, dans les lettres du
commandant Esterhazy, les incorrections de ce genre fourmil-
lent. Dans une lettre où il se débat contre des préoccupations
pécuniaires, il dit : « Telles et telles personnes doivent avoir
conservé toutes traces de cette affaire. » Cette tournure, pour
dire « toutes les traces imaginables », est une tournure qui se
retrouve dans la fameuse lettre du uhlan ; c< je ferai toutes
tentatives pour aller en Algérie ». C'est une tournure qui lui
est personnelle.
Dans une lettre antipatiïotique, autre que la lettre dnuJilan,
il dit : « Voilà la belle armée de France ». Jamais un Français
n'aurait écrit cela, il aurait écrit: » la belle armée française, »
ou « la belle armée de la France ».
Dans ses lettres encore, il y a d'autres tournures particu-
lières ; je vois, par exemple: « Je serai certainement 'parfai-
tement heureux » ; ce n'est pas encore du bon français.
Je conclus ainsi : l'écriture est incontestablement, sans l'om-
bre d'un doute possible du commandant Esterhazy, les habitu-
des orthographiques sont les habitudes du commandant Ester-
hazy, et cela sur des points extrêmement remarquables, comme
l'accent grave de VA majuscule. Entin, au point de vue de la
langue, il est tout à fait impossible que le bordereau soit du ca-
pitaine Dreyfus : il est au contraire très naturel qu*il soit du
commandant Esterhazy.
C'est le même genre de français au point de vue du choix des
mots, au point de vue des incorrections ; c'est tout à fait le même
type de langue, et je crois devoir appuyer sur l'importance par-
ticulière de cette dernière façon d'apprécier le bordereau ; car
c'est ce qui a entraîné ma conviction définitive.
On pourrait imaginer que les ressemblances d'écriture s'ex-
pliquent par je ne sais quelle intention bizarre, compliquée,
de calquer l'écriture d'une autre personne en passant la plume
sur tous les traits ; on pourrait aussi admettre une imitation
H "écriture au moyen de calques, mais l'indication tirée de la
langue ne permet aucune échappatoire de ce genre.
Ce n'est pas que je crois le calque le moins du monde possi-
ble ; cette hypothèse d'ailleurs, que je n'admets pas — même
un instant, — il n'est plus possible de la faire en présence des
incorrections de langue que l'on constate dans le bordereau.
Je suppose le capitaine Dreyfus calquant l'écriture d'Ester-
hazy ; il n'a pu se mettre à parier mal le français, parce que sa
plume suivait une écriture étrangère !
547 -
Le bordereau a donc été, non pas seulement écrit par le com-
mandant Esterhazy, mais il a été pensé, rédigé par le comman-
dant Esterhazy lui-même ; le texte est de lui. C'est le style du
bordereau qui est du commandant Esterhazy, et c'est récriture
par dessus le marché, qui est du commandant Esterhazy.
MeLABORi. — M. Havet pourrait peut-être compléter son ex-
posé sur ce point. Si j'ai bien compris M. Havet, il considère
que le calque est impossible au point de vue de la rédaction.
Pense-t-il de même an point de vue graphique?
M. L. Havet. — Je ne pourrais pas en taire une démonstra-
tion précise ; je parle surtout ici des difficultés de raisonnement
qu'on éprouverait à imaginer une situation où quelqu'un puisse
faire un faux dans ces conditions. Gomment est-il possible
d'imaginer un homme qui, pour dissimuler sa personnalité,
emprunte l'écriture d'autrui et qui se donne le mal prodigieux
qu'il faudrait se donner pour calquer, non pas des mots, mais
des lettres, en prenant à chaque instant des modèles différents
et en transportant son calque d'un mot sur un autre ?
Il y a, dans le bordereau, des mots qu'on n'a pas tous les
jours sous la main pour les calquer, par exemple le mot : Ma-
dagascar, le mot hydraulique : on peut bien avoir sous la main
un mot comme je, comme vous, mais on n'a pas sous la main,
à point pour savoir où le trouver, le mot Madagascar ou le
mot hydraulique, juste au moment où on en a besoin. Pour
cela, il faudrait avoir toute une collection de documents énor-
mes avec un répertoire pour y trouver le mot dont on a besoin.
Il faudrait donc, pour exécuter par calque le bordereau, com-
poser le mot Madagascar à l'aide du mot Ma, puis avec le
commencement du mot darne, le commencement d'un troisième
mot. Gela aurait coûté cinq ou six opérations différentes pour
un mot unique.
Ge travail est absolument hors de proportion avec les be-
soins d'un faussaire qui travaille ainsi ; il serait beaucoup plus
court de prendre tout autre moyen de falsification : une écriture
dissimulée, des caractères d'impression, découpés, qu'on appli-
que, qu'on colle, ou même, si on emprunte l'écriture d'autrui,
le procédé plus simple de découper des portions d'écritures et
de les coller au lieu de les décalquer.
C'est là une hypothèse qui n'est défendable que si on avait
des raisons particulières de trouver qu'il y a un calque.
J'ajoute que je ne crois pas, pour ma part, à l'argument que
j'ai vu traîner dans des journaux qui soutenaient "que le bor-
dereau était de Dreyfus et non pas d'Esterhazy; il prétendaient
qu'il y a des portions de mots qui se répètent, parce qu'ils ont
été calqués sur la même matrice, qu'il y a deux fois la même
syllabe.
Quand nous retrouvons plusieurs fois la même syllabe, il n'y
a jamais superposition absolue. Il y a des syllabes qui se ré-
pètent un grand nombre de fois ; par exemple, dans le mot
quelque, il y a deux fois la syllabe que, et cette syllabe revient
5'iS
plusieurs fois ; le mot note revient également plusieurs fois.
Eh bien! j*ai étudié avec soin toutes ces syllabes et je n'ai
jamais vu que deux portions de mots fussent rigoureusement
pareilles et qu'on pût se vanter de les superposer. Je crois donc
que toutes les hypothèses tirées d'un calque se heurtent à des
difficultés matérielles et absolues.
Je ne parle pas ici des arguments qui ne sont pas ceux d'un
témoin, qui seraient plutôt ceux d'un avocat : par exemple si
Dreyfus avait composé le bordereau à l'aide d'un calque, sa-
chant sur qui il avait calqué, il aurait probablement dénoncé
l'auteur de récriture, afin de se décharger sur quelqu'un, dont
il aurait ainsi fac-similé Y écriture. C'est un argument que je
donne pour mémoire et qui ne rentre pas dans Tordre d'une
déposition .
Au point de vue du calque, je n'arrive pas à comprendre du
tout comment il l'aurait exécuté ; il avait mille moyens beau-
coup plus simples de dissimuler son écriture.
Je termine par un autre argument : le bordereau n'est pas
signé ; comment le destinataire pouvait-il savoir d'où venait le
bordereau ? Pour le destinataire, la signature, c'est l'écriture ;
cela voulait donc dire, pour le destinataire : c'est Esterhazy qui
m'envoie le document. Voilà, Messieurs, ce que j'avais à
dire .
7 '
audience est levée à cinq heures un quart.
TABLE DES MATIERES
I. — LE PROCÈS
DEVANT LA COUR D'ASSISES
LES LETTRES DE M. EMILE ZOLA ET LES POURSUITES
Pages.
Lettre de M. Emile Zola au Président de la République. — L'assignation.
— Lettre de M. Emile Zola au Ministre de la guerre. — La significa-
tion au Parquet. — Liste des jurés 3
INTERROGATOIRE DES PRÉVENUS ET AUDITION
DES TÉMOINS
Première aoclienee. — Audience du /'février.
Interrogatoire des prévenus. — Tirage au sort des Jurés. — Plainte de
iM. le Ministre de la Guerre. — Assignation. — Exposé et conclusions
de M. l'Avocat général. — Réponse et conclusions de Me Labori. —
Incident. Demande d'intervention des experts : MM. Belhomme,
Varinard et Couard. Conclusions pour les experts. — Arrêt sur les
conclusions de Me Labori, en réponse à celles de M. l'Avocat général
précisant le débat. — Arrêt sur les conclusions déposées pour les
experts. — Lettres d'excuse d'un certain nombre de témoins. Incident
relatif à la lettre d'excuse de M. le lieutenant-colonel duPaty de Clam
et conclusions. Incident relatif à la lettre d'excuse de M"'e de Bou-
lancy. Incident relatif à la lettre d'excuse de M. le capitaine Le Brun-
Renaud. Conclusions relatives à M"0 Blanche de Comminges. Con-
clusions relatives à l'audition de M. Casimir-Perier. Conclusions
relatives à l'audition de divers témoins 33
Deuxième audience. — Audience du 8 février.
Lettres d'excuse de divers témoins (suite). — Appel des témoins. —
Conclusions relatives à l'audition de M. le commandant Esterhazy. —
Conclusions relatives à l'audition de M1"" Chapelon. — Conclusions
relatives à l'audition des témoins non comparants. — Déposition de
Mmc Alfred Dreyfus. Incident. Conclusions. Observations de M. l'Avo-
cat général et" réponse de Me Labori. Arrêt. — Dépositions de
MM. Leblois, Scheurer-Kestner, Casimir-Perier. — Conclusions rela-
tives à l'audition de M. Casimir-Perier et arrêt. — Déposition de
-M. J . de Castro ... 7Q
— 550 —
Pages.
Troisième audience. — Audience du 9 février.
Incident relatif à l'audition de .M,iie A. Dreyfus. — Conclusions relatives
à la présence dans la salle de témoins non encore entendus. — Con-
clusions nouvelles relatives à l'audition de Mme A. Dreyfus. — Incident.
Déclaration de M- Labori relativement à la distribution aux jurés de
documents et de brochures. — Incident. Visites de M. le docteur
Socquet à M"1 de Boulancy, M1'9 de Comminges, Mme Chapelon et
M. Autant. — Déposition dé M. le général de Boisdeffre. Conclusions
relatives au secret professionnel invoqué par M. le général de Bois-
deffre. — Déposition de M. le général Gonse. Incident. — Déposition
de M. le général Gonse (suite). — Déposition de M. le commandant
Lauth, de M. Gribelin. — Confrontation de M. Gribelin avec M. Le-
blois. Incident. Conclusions relatives à l'apport des dépositions de
.M. M. Leblois et Gribelin dans l'affaire Esterhazy. Conclusions de
M. l'Avocat général. — Déposition de M. le général Mercier. Conclu-
sions relatives à l'audition de M. le général Mercier. — Arrêt sur les
conclusions nouvelles relatives à l'audition de Mmc Drevfus. — Arrêt
sur les conclusions relatives à la présence dans la salie de témoins
non encore entendus. — Arrêt sur les conclusions relatives au secret
professionnel invoqué par M. le général de Boisdeffre. — Arrêt sur
les conclusions relatives à l'audition de M. le général Mercier. —
Déposition de M. Trarieux 120
Quatrième audience. — Audience du 10 février
Arrêt sur les conclusions relatives à l'apport de pièces ou dossiers
demandé par la défense. — Déposition de M. Trarieux (suite). —
Incident relatif à l'audition de M. le commandant Forzinetti, de
M. le capitaine Le Brun-Renaud et d'un groupe de témoins. — Inci-
dent relatif à l'examen médical de Mme de Boulancy par M. le doc-
teur Socquet. Conclusions. — Dépositions de M. le lieutenant-colo-
nel du Paty de Clam, de M. le capitaine de Comminges, de M. le
lieutenant-colonel Henry. — Rappel de M. le général Gonse. —
Déposition de M. le lieutenant-colonel Henry [suite). — Confronta-
tion de M. Leblois avec M. le lieutenant-colonel Henry, M. Gribelin
et M. le général Gonse. — Arrêt sur les conclusions relatives à la
demande de commission de trois médecins pour examiner l'état de
santé de M'"e de Boulancy. — Conclusions à l'effet d'obtenir que
Mme de Boulancy soit interrogée par voie de commission rogatoire.
— Dépositions de M. de la Batut, de M. le commandant Besson d'Or-
mescheville, de M. Vallecalle, de M. le colonel Maurel, de M. le colo-
nel Echemann, de M. le commandant Patron, de M. le commandant
Ravarv, de M. le général de Pellieux. — Confrontation de M. du
Paty de Clam avec M. de la Batut. — Dépositions de M. le comman-
dant Pau f fin de Saint-Morel, de M. Dupuy, de M. Guérin, de
M. Thévenef — Déposition de M. E. Salles ;"conclusions et arrêt.. io,3
Cinquième audience. — Audience du II février
Déposition de M. le général de Pellieux (suite). — Rappel de M. le
général Gonse. — Rappel de M. Gribelin. — Rappel de M. le com-
mandant Lauth. — Déposition de M. le lieutenant-colonel Picquart.
— Conclusions nouvelles à l'effet d'obtenir que M"|C de Boulancy
soit interrogée par voie de commission rogatoire. — Arrêt sur les
conclusions à l'effet d'obtenir que Mme de Boulancy et M"0 de Com-
minges soient interrogées par voie de commission rogatoire. —
Déposition de M. le colonel Picquart (suite). — Confrontation de
M. le lieutenant-colonel Picquart avec MM. Gribelin, le commandant
Ravarv, le commandant Lauth, le général de Pellieux 264
Pag
Sixième audience». — Audience clic 12 février
Arrêt sur la demande d'excuse d'un jure malade. — Confrontation de
M. le colonel Picquart et M. le commandant Lauth. — Confronta-
tion de M. le colonel Picquart et de M. Leblois avec M. le colonel
Henry et M. le général Gonse. — Déposition do M. E. Démange. —
Conclusions relatives à l'outrage commis par le colonel Hen-y contre
le colonel Picquart, au cours de la déposition de ce dernier. — Dépo-
sitions de MM. Ranc, P. (^uillard. Jaurès. — Incident. Demande
d'apport du bordereau Dreyfus-Esterhazy. Conclusions. — Arrêt
sur les conclusions relatives à l'outrage commis par le colonel Henry
contre le colonel Picquart. — Arrêt sur les conclusions tendant a
l'apport du bordereau Dreyfus-Esterhazy. — Déposition de M. Ber-
tillon 347
Septième audience. — Audience du 1:> février
Lettre de M. Le Provost de Launay et dépêche de M. Papillaud au sujet
de la déposition de M. Jaurès. — Déclaration de M- Labori relative à
la publication dans la Libre Parole d'un article calomnieux le con-
cernant. — Rappel de M. Jaurès. — Dépositions de MM. Bertillon
(suite), Hubbard, Yves Guyot, Teyssonnières. — Confrontation de
M. Tevssonnières avec M. Trarieux. — Dépositions de MAL Chara-
vay, Pelletier, Gobert, Couard, Belhomme, Varinard 414
Huitième audience. — Audience du 15 février
Conclusions relatives au secret professionnel invoqué par les experts,
MM. Couard, Belhomme et Varinard. Arrêt. — Rappel de M. le géné-
ral Gonse. — Dépositions de MM. Crépieux-Jamin et Paul Meyer. —
Incident. Refus par le Président de poser une question aux experts.
MM. Couard, Belhomme et Varinard. Conclusions et arrêt. — Déposi-
tion de M. Auguste Molinier. — Lecture des procès-verbaux des
interrogatoires de Mme de Boulancy et de Mlle de Comminges par
M. Bertulus, juge d'instruction. — Conclusions relatives a un
supplément d'information demandé en ce qui concerne .M",e de Bou-
lancy. — Dépositions de MM. Emile .Molinier, Célerier, Bourmont,
Louis Franck, E. Grimaux, Louis Havet. . ." 485
été anonyme de l'Imprimerie Kugelmann (,(j. Balitout, directeur), L23 rue de la
Grange-Batelière, Paris .
-
\
3 9097 00514734 4
DC 354 . Z66 v. 1
Dreyfus, Alfred, 1859-1935
L'affaire Dreyfus
DATE DUE
CAYLORD
PRINTEO IN U.S. A.